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Addictions Le Blog du poisson rouge

Un père et une fille

Un père et une fille

Un père et une fille entrent près de moi dans le métro, à la station Gare de Lyon, ce samedi du mois de février.

Il est 12h40. C’est la période des vacances scolaires.

Le père a une trentaine d’années. La fille semble avoir quatre ou cinq ans. Le père porte des oreillettes. Il est captivé par son smartphone pendant deux à trois minutes. Il range son smartphone dans une des poches de son pantalon. Il donne la main à sa fille, à moitié assise sur le siège. Lui est debout à côté d’elle. Au bout de deux minutes environ, il arrête de donner sa main à sa fille. Il sort son smartphone de sa poche.

En face de moi, un autre père est assis avec sa fille à côté de lui. Sa fille semble avoir trois ou quatre ans. Cet autre père a un gros casque audio posé sur ses épaules.

Le métro de la ligne 14 repart. La première fille interpelle son père :

« Je veux la tablette ! »… « J’attends quoi ?! ».

A la station Bibliothèque François-Mitterrand, le second père, en prenant sa fille par la main dit au premier, sur son passage :

« Excusez-moi… ».

Le père au smartphone s’écarte. Le père au gros casque audio sur ses épaules descend sur le quai avec sa fille.

Le métro automatisé de la ligne 14 repart.

« Papa, t’es pas gentil ! » dit la fille au père au smartphone.

Je descends à la station Olympiades.

Le métro repart à toute vitesse. Depuis le quai de la ligne 14, j’aperçois la fille à travers la vitre. Elle est assise à genoux sur le siège face à la vitre du métro. Son père, debout près d’elle, regarde son smartphone.

 Franck Unimon, ce mercredi 11 Mars 2026.  

 

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Un Monde d’empathie

La Tour 17 de la Cité Fernand Léger, à Nanterre, où j’ai habité avec ma famille jusqu’en 1985. Photo prise depuis l’école primaire et maternelle Robespierre où j’avais aussi été scolarisé jusqu’en 1978. Photo©Franck.Unimon ce 2 mars 2026.

Un Monde d’empathie

Un athlète noir d’origine africaine- vraisemblablement d’origine kenyane ou éthiopienne – a « explosé » ce week-end ou un autre jour un record d’endurance sur route. J’ai oublié son prénom et son nom. Ils ont finalement peu d’importance. Car ses performances, tout comme son visage et son nom sont une distraction parmi d’autres.

Le verbe « exploser », verbe du 1er groupe, a bien été employé dans le titre que j’ai lu ce matin sur un réseau social pour qualifier ce record de course d’endurance. Et ce verbe a tristement beaucoup plus d’importance que la performance réalisée, quelle qu’elle soit et par quiconque, que ce soit sur route ou ailleurs.

Il faut au moins ça, « une explosion », pour qu’une nouvelle ou une personne attire « normalement » un peu notre attention, nous pousse à regarder ou déclenche chez nous une réaction.

Que cet homme, cet athlète, profite au mieux de son succès. Après toutes ses années d’entraînement extrêmement difficiles. Avant ce qui lui reste d’années à vivre lorsqu’il ne pourra plus être ce champion qu’il est aujourd’hui. J’espère qu’il a ses papiers, qu’ils sont en règle et que son casier judiciaire est et restera vierge. Car, un de ces jours, il se pourrait qu’il soit raccompagné à la frontière ou renvoyé « chez lui » dans un vol charter.

La Cité Fernand Léger aperçue depuis le Parc André Malraux, à Nanterre, ce lundi 2 mars 2026. Photo©Franck.Unimon

Il ne faut pas qu’il prenne trop la confiance. Qu’il se mette bien ça dans la tête :

Il ne suffit pas d’être volontaire, honnête, travailleur et sincère. Il faut être exceptionnel et irréprochable. L’ attrait de son record, comme beaucoup d’autres records avant le sien, aura, lui, une durée beaucoup plus limitée que celle de son casier judiciaire.

De celle de la vie d’un papillon.

Son record deviendra rapidement une épave.  D’ailleurs, qui a entendu parler de son record ? Qui connait son nom, son visage,  son histoire ou ses parents ?

Bientôt, il sera seul sur le tapis roulant de sa mémoire. Laquelle, s’il n’a personne autour de lui, glissera peut-être autour de son cou plus longtemps que sa médaille, parmi celle de toutes ces personnes, décédées ou non, femmes, enfants ou hommes, montées sur le mauvais bateau et dont le souffle surexposé aux flots, aux mauvais emplois, aux conditions de vie, d’instruction, de soins et de logement les plus détériorées, aura fini par exploser sans trouver beaucoup d’écho nulle part.

Certaines mémoires sont plus étranglées et plus noyées que d’autres.

La Défense, depuis Nanterre, ce lundi 2 mars 2026. Photo©Franck.Unimon

Lorsque nous avons « réussi », nous nous devons de nous réjouir dès maintenant. Car demain, ce sera peut-être pire : nous recevrons peut-être de plus en plus d’injonctions alors que nous aurons moins de possibilités de nous réjouir.

Aujourd’hui, en région parisienne, nous avons encore de l’essence dans nos stations. De l’eau dans nos robinets. Des écoles. Des universités. Des enseignants. Des médiathèques.  Des librairies. Des installations sportives. Des cinémas. Des théâtres. Des lieux de culte diversifiés. Des piscines. Des salles de concert. Des monuments historiques.  Des musées. Des guides. Des cliniques et des hôpitaux.  Des soignants. Des provisions et davantage dans nos supermarchés et autres commerces. Des cimetières délimités. Nos commandes effectuées en ligne arrivent la plupart du temps jusqu’à notre domicile. Nos transports en commun fonctionnent et lorsqu’ils ne le font pas, une petite annonce, dans la plupart des cas, nous informe. Nos smartphones -et nos applications téléchargées- marchent et nous donnent accès à internet 24 heures sur 24. Nous avons des vélos mécaniques et électriques ainsi que des trottinettes. Des voitures. Ainsi que du papier toilette. L’ industrie de la voiture électrique est encouragée. Des milliards sont investis dans le développement de l’Intelligence Artificielle. C’est le présent et l’avenir. Le Nucléaire, aussi, pour continuer de produire l’électricité que nous utilisons tous les jours. Pour recharger entre-autres nos batteries et nos multiples appareils.

C’est presque magique. Cela semble aller de soi.

Nanterre, ce lundi 2 mars 2026. Près du Parc André Malraux. Photo©Franck.Unimon

Pourtant, les loyers sont de plus en plus chers.  Il faut attendre des années afin d’obtenir un logement social sauf peut-être dans les endroits isolés ou inversés.

Toutes les écoles et toutes les études ne se valent pas. Toutes les régions non plus. Les banques prêtent désormais de l’argent aux particuliers capables de réaliser un investissement immobilier pratiquement sans elles. Les glaciers continuent de fondre. Les villes grossissent et s’épaississent tel un sang de plus en plus proche du caillot. L’ Agriculture devient un désert. Les méduses, les nitrates, les pesticides, les vitrines, les sites, les écrans, les algorithmes, les satellites et les drones militaires deviennent des villes dans lesquelles nous vivons. Les guerres et les conflits se modélisent, se diversifient, « s’intégrisent », s’intériorisent et semblent s’éterniser. Des multinationales recrutent ou attirent les « cerveaux »- de tous les pays et de tout genre- les plus à même de continuer de leur assurer leur puissance et leurs bénéfices grâce à ces guerres et ces conflits ou malgré eux.

Les plus riches créent des nouvelles mappemondes séparées de celle que nous apercevons ou « connaissons » par des frontières fantômes.

Les multinationales et les plus riches n’aiment pas les courants d’air dans leur patrimoine.

Mais il faut continuer d’y croire. L’ Humanité a connu pire. Nous vivons quand même des bons moments. Nous sommes tous égaux et nous avons tous et toutes les mêmes chances. Il ne faut pas désespérer car ça nous épuiserait moralement et, en plus, cela donnerait un mauvais exemple et une mauvaise image de nous.

En outre, se montrer critique et passer son temps à ruminer, c’est un discours de vieux et de personne vaincue, soumise et surtout beaucoup trop poreuse devant les mauvaises nouvelles. Cela rend inapte à capter les bonnes occasions lorsqu’elles se présentent.

Même les rapaces doivent s’y reprendre plusieurs fois afin d’attraper leur « prise ». Ils n’en font pas tout une crise. Et la colère ne guide pas leurs attaques.  

De toute façon, ce que l’on veut, c’est des personnes porteuses de rêves et d’engagement comme d’autres sont porteuses de bidons d’eau lorsque l’on a très soif. Ce que l’on veut, c’est des personnes qui nous préservent des avaries et des failles comme de ces courants d’air et de ces peurs qui nous demeurent fidèles.

Ce que l’on veut, c’est des personnes, des œuvres ou des mémoires qui sont pour nous des réservoirs et des relais d’échappatoires. Ces personnes, ces œuvres ou ces mémoires nous donnent de l’espoir, des idées et de l’élan.

La gare de Nanterre Université et la Faculté de Nanterre, ce lundi 2 mars 2026. Photo©Franck.Unimon

Comme lorsque l’on est bien vivant. C’est-à-dire pétillant et charismatique. Et que, tous les jours, on court des semi-marathons. Parce-que, lorsque l’on est bien vivant(e), tous les jours, on est drôle, inspiré(e), entreprenant(e), entraînant(e), créatif/ve, intelligent(e), irrésistible, infatigable lorsque l’on effectue notre semi-marathon.

C’est bien connu. Tout le monde le sait. Tout le monde fait ça.

Car tous les jours, tout le monde explose des records ou a la possibilité de le faire.

Mon ironie, mon humour noir et mon autodérision mis à part dans cet article, exploser des records consistera pour certaines et certains à descendre les poubelles. Pour d’autres, à parvenir à se lever le matin, à regarder leur boite mail ou à envoyer un message. Pour d’autres encore, cela signifiera être des parents, des enfants, des partenaires, des collègues, des amis, des proches ou des voisins à peu près acceptables, à peu près supportables et à peu près constants. Y compris par moments dans la pénombre comme dans la mauvaise foi.

Il n’y a pas de petite victoire.

On est tous là pour pécho. Pas pour pleurer sur notre sort.

Pleurer n’est pas un métier. Même si pleurer est une réaction normale, humaine, raisonnable. Même si pleurer  peut être un ressort intermédiaire avant d’entreprendre le semi-marathon et le marathons de nos records quotidiens. Celui qui essoufle et saoule la mort et les décombres.

Pour ma fille Emmi et mon meilleur ami, Driss, rescapé des bidonvilles de Nanterre.

Franck Unimon, lundi 9 mars 2026.