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Voyage

Feuilles séparées

Feuilles séparées

 

 

Nous sommes faits de feuilles séparées. Nos assemblées ont sur les lèvres bien des histoires commencées qui resteront secrètes.

 

Ce vendredi 18 janvier 2019, nous l’avons pourtant décidé.

 

Dans ce salon d’appartement du 18ème arrondissement de Paris, nous sommes venus nous enrouler dans le souffle de Mickaël Attias et de Jean-Brice Godet. Ce souffle frein, ce souffle train, est un emprunt. Et nous avons ce soir-là la chance de le regarder et de l’écouter nous ferrer de face plutôt que de l’avoir sur les talons. Car on ne sait jamais véritablement de quoi est fait un souffle, d’où il provient, où il se branche, où il va et ce qu’il nous veut. Comme nous ignorons souvent exactement de quoi nous sommes faits.

Notre vie est pleine de souffles, certains éteints, d’autres incertains. Et tous se cherchent un domicile, une gare, un réchaud, une frontière, un silence, une demie heure ou une gestuelle à entraîner. Nous sommes souvent de bons clients pour eux même si nous avons parfois du mal à savoir comment nous en sortir avec eux.

Dehors, il fait assez froid, entre sept et huit degrés. Mickaël et Jean-Brice ont des poussées de souffle et des variations sans domicile fixe.

 

 

Ce soir, en les écoutant, nous essayons peut-être de nous rappeler où se trouve notre véritable maison. Si nous en sommes encore loin et si nos itinéraires – et nos rêves- sont les bons. Bien-sûr, cela ne se dit pas aussi grossièrement. Nous sommes aussi là pour passer un bon moment, seul ou avec d’autres, tout simplement. Pour casser la route des chemins obligés comme de nos ordures quotidiennes et ménagères. Nous oublions pratiquement tout de ces mauvaises habitudes. Car cela est maintenant autorisé. Tant que l’espace où nous sommes acceptera le souffle de ces deux hommes. L’un, petit, vif, presque teigneux par moments tout en demeurant contemplatif. L’autre, taille de géant, peut-être plus ample, peut-être plus conciliant en apparence mais néanmoins avide des coins. Le but de ce duo est d’éviter de se laisser séduire et composer par le confort. Alors, on prend les devant. On prend aussi son temps pour s’écouter et s’inspirer de l’autre. Pour laisser passer la note depuis le silence à travers le tamis de la tête de l’auditoire, sorte de couture sonore. On trace des reflets que l’on ne dresse pas, qui tournent et tiennent par leur propre volonté. On amorce puis on renonce. On met son solfège dans les ronces tout en le poursuivant jusque dans la doublure des sons. On produit ses propres embruns même si le vent autour de nous est fixe et que la planète est restée la même.

Et lorsque s’arrêtent les épopées au plus près des pourtours de la note, on peut quelques fois entendre ce refrain :

Nous sommes faits de feuilles séparées mais nous rejoignons les mêmes notes.

 

Franck Unimon, ce jeudi 31 janvier 2019.

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Cinéma

Yao

                                                Yao un film de Philippe Godeau sorti le 23 janvier 2019.

 

 

 

D’autres écrits et d’autres priorités m’ont un peu éloigné de Balistique du quotidien. Des articles de rattrapage devraient bientôt suivre après celui-ci. Au moins un sur la nuit de la lecture à la médiathèque d’Argenteuil centre-ville. Un second sur un entretien. Un troisième sur un concert de jazz donné par Mickaël Attias et Jean-Brice Godet. Un quatrième parlera du livre L’instinct de vie de Patrick Pelloux. Les autres ?

 

Cette « pause » blog m’a permis de me détendre. Et de me défaire un peu de cette injonction de présence en surrégime qui nous commande en particulier sur les réseaux sociaux, cette addiction en plein essor. Stratégiquement, je crois bien-sûr que ce blog bénéficierait de bien plus de vues si j’y postais davantage de vidéos via Youtube ainsi que des enregistrements audio type blog radio. Mais rien ne presse.

 

J’écris cet article en réécoutant l’album Lost & Found de Jorja Smith. Un album emprunté à la médiathèque. J’ai d’abord été perplexe lorsque j’ai entendu parler de Jorja Smith- encore une artiste anglo-saxonne !- comparée à feu Amy Winehouse. Comme si Jorja Smith se devait absolument de remplacer quelqu’un. Amy Winehouse…je souhaite à Jorja Smith d’avoir un destin plus serein. Mais il est vrai que bien des artistes et des célébrités ont ce « pouvoir » de supprimer certaines de nos peines tues comme d’être parfois les réincarnations de certains de nos proches ou de nos moments perdus. Je ne ferai pas ici la critique de l’album de Jorja Smith. Avant le sien, je devrais au moins parler de celui d’Ann O’Aro.

 

 

Mais je peux quand mĂŞme Ă©crire que Jorja Smith, aussi, chante son âme Ă  pleine bouche. Et, pour avoir aperçu un bout d’une de ses performances en Live, je crois qu’aller l’écouter et la voir en concert est sĂ»rement une expĂ©rience aussi singulière que d’aller Ă©couter et voir Ann O’Aro.

 

 

 

 

Avec tout ça, je n’ai toujours par parlé du film Yao de Philippe Godeau. Yao est sorti la semaine dernière, le mercredi 23 janvier 2019. Avant hier, au lieu de Yao, j’aurais pu choisir d’aller voir Another Day of Life de Raül De La Fuente et Damian Nenow :

Le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski- dont il est question dans le documentaire- a par exemple écrit Ebène ( aventures africaines) qui m’avait beaucoup marqué. Il avait aussi écrit sur le Négus Haïlé Sélassié, personnage qui a marqué l’inconscient de toute personne un peu concernée par le Reggae et le Rastafarisme.

J’aurais pu aller voir le documentaire Eric Clapton : Life In 12 Bars de Lili Fini Zanuck. Cela fait des années que j’entends dire que Clapton est « God » et aussi qu’il a pris peur ce jour où, la première fois, il avait croisé Jimi Hendrix à un concert. Jimi Hendrix était donc le diable? Je n’ai jamais été converti à « God » Clapton mais d’après certains avis, ce documentaire est très bien.

Avant hier, j’aurais aussi pu aller voir Green Book : sur les routes du sud de Peter Farrelly avec Viggo Mortensen et Mahershala Ali. J’aime ces deux acteurs. Et, évidemment, j’avais découvert Mahershala Ali dans le film Moonlight (2016) de Barry Jenkins.

J’aurais aussi pu aller voir Continuer de Joachim Lafosse. L’actrice Virgine Efira m’épate pour son apparente « banalité » : il est des actrices qui captent bien plus le regard qu’elle. Et, pourtant, on la voit dans des rôles qui nécessitent une grande agilité dramatique ainsi qu’une intelligence de jeu largement supérieure à la moyenne. Et puis, aller au Kirghizistan avec le film m’aurait plu.

La Mule de Clint Eastwood, L’ordre des médecins de David Roux, The Hate U Give : La Haine qu’on donne de Georges Tillman jr. sont des films sortis également ce 23 janvier 2019.

Autant dire qu’avant hier, il y’avait plein de raisons d’aller voir un autre film que Yao de Philippe Godeau. Omar Sy a beau ĂŞtre la personnalitĂ© « prĂ©fĂ©rĂ©e » des Français ou l’une des premières personnalitĂ©s « prĂ©fĂ©rĂ©es » des Français ainsi que l’acteur dont le statut a changĂ© depuis ses 20 millions d’entrĂ©es ( 19,5 plus exactement) avec Intouchables de Toledano et Nakache aux cĂ´tĂ©s de François Cluzet ( acteur dĂ©jĂ  plus que confirmĂ©). Ses 20 millions d’entrĂ©es pèsent assez peu face aux poids lourds du cinĂ©ma que sont Clint Eastwood, Viggo Mortensen et ses Le Seigneur des Anneaux ( j’ai aussi beaucoup aimĂ© ses films avec Cronenberg)…ou l’Aura de la musique d’un Eric « God » Clapton.

Dans une autre vie, j’aurais vu tous ces films et documentaires et bien davantage. Mais je n’ai plus cette vie. Il m’a fallu faire un choix. L’anecdote que je relate dans l’article Don’t Forget Me m’a poussé vers Yao.

Dans ce film, Omar Sy est Seydou Tall, un « célèbre acteur français » qui « se rend un jour au Sénégal pour dédicacer son livre ». Le Sénégal est son pays d’origine. Mais il s’y rend alors pour la première fois de sa vie, autant dire comme un étranger à son propre passé. On comprend que son livre est plutôt autobiographique.

Yao est sans doute moins bien maitrisé qu’un film comme La Mule de Clint Eastwood, vieux roublard de l’histoire qui empoigne. Mais Yao étale très vite un attachement sincère au Sénégal ainsi qu’une connaissance solide de ce pays (le Sénégal, est-ce l’Afrique ?).

Omar Sy met sa célébrité d’acteur au service de sa double culture et de ce film. A travers son personnage « de célèbre acteur français », on pense bien-sûr à lui. Même si, dans les faits, Omar Sy connaît mieux son pays d’origine. En filigrane, Yao est un film plus critique qu’il n’y paraît :

il reste rare dans le cinéma français qu’un Noir (cela ne dérange personne lorsque l’on parle d’un « Noir américain ») incarne la réussite sociale en ayant le premier rôle d’un film. J’ai par exemple lu beaucoup de bien sur la série Hippocrate et les autres films de Thomas Lilti que j’aurai sûrement beaucoup de plaisir à découvrir. Comme j’ai pu lire une de ses récentes interviews avec beaucoup de plaisir. Mais je m’étonne que ce milieu médical et paramédical -où il existe une certaine diversité dans les faits- reste aussi peu représenté au cinéma. En France. Avec Yao, l’histoire se déroulant en Afrique, il est visiblement plus facile à faire accepter au cinéma que le héros soit Noir. Bon.

L’autre regard critique du film porte sur le grand galop entamé par l’Islam. Un Islam présent depuis plusieurs siècles au Sénégal et dans d’autres pays d’Afrique noire mais devenu envahissant. Le film étant peu porté sur la polémique, il s’attarde peu sur le sujet. Mais lors d’une scène qui doit sûrement avoir été en partie improvisée ou écrite en tenant compte du contexte religieux existant, le visage d’Omar Sy dit beaucoup à propos de son effarement voire de son inquiétude.

La critique du colonialisme mais aussi de l’exploitation des forces vives de l’Afrique par l’Occident (ici, la France) est douce-amère. Yao n’est pas un film rageur.

Une autre critique indirecte vise peut-être ce manque de tolérance du Français moyen, blanc, envers ses autres concitoyens Français d’autres « origines ». Dans Yao, le personnage de Seydou Tall joué par Omar Sy reste vraiment très très sympa lorsque son ex-femme, mère de leur enfant, lui fait ce qu’il faut bien appeler un coup de crasse :

Les séparations conjugales sont à la fois très douloureuses et très difficiles. On ignore ce qui a provoqué la séparation entre Seydou Tall et son ex-femme blanche. On peut supposer qu’il était peu disponible voire qu’il a pu se montrer infidèle au même titre que certaines personnalités publiques. Mais je trouve qu’il prend vraiment avec beaucoup de diplomatie le «coup » qu’elle lui fait avant son départ pour son pays d’origine. J’ai parlé de « manque de tolérance ». Mais c’est plus que ça, ici. Il y’a une forme de mépris qui la rend assez peu pardonnable à mes yeux quels que soient les sentiments amoureux qu’elle ait pu avoir ou qu’elle a toujours pour Seydou Tall.

Evidemment, d’un point de vue scénaristique, cela permet la rencontre avec le jeune Yao. Et si le procédé est sûrement modérément original, cette rencontre permet à deux enfants (Yao et Seydou Tall) de se reconnaître l’un en l’autre. Je ne suis jamais allé en Afrique mais le film semble montrer assez fidèlement ce que peut être le Sénégal. Dans son livre Ebène, je crois, Kapuscinski parle de cette lumière-assez aveuglante- spécifique à l’Afrique. Yao est fait de cette lumière ainsi que de cette temporalité auxquelles nos existences d’occidentaux névrosés nous ont rendu étrangers. Je me demande ce que cela aurait donné si un réalisateur comme Woody Allen avait pu s’en inspirer.

Dans ce film, on parlera bien-sûr de voyage initiatique pour Seydou Tall mais aussi pour Yao. L’un vers son enfance et son passé. L’autre vers son visage d’adulte et son avenir. Un passage en particulier- à la mer- m’a fait penser au film Moonlight. C’est peut-être une coïncidence.

On pourra penser aussi au chemin de Compostelle. Et cela m’a rappelé le récit qu’en a fait la journaliste Laurence Lacour dans son ouvrage Jendia, Jendé ( Tout homme est homme) . Bien que célèbre et riche matériellement et socialement, Seydou Tall accepte de se dépouiller au fur et à mesure du film. Car ce qui lui importe le plus, finalement, à lui l’autodidacte qui a tout fait pour « réussir », n’est pas dans le matériel. C’est aussi ce que rappelle d’une autre façon- plus douloureuse- le médecin urgentiste et journaliste Patrick Pelloux dans son livre-témoignage L’instinct de vie :

« (….) Contrairement à ceux qui pensent que les indemnités ou de l’argent pourraient aider à reconstruire…non, ça, c’est du matériel, ce n’est pas ça qui va reconstruire. Ce qui aide à se reconstruire, c’est la bienveillance et l’amour ».

 

 

Je crois que les films réalisés par Clint Eastwood font mouche parce qu’ils rappellent aussi peu ou prou les mêmes thèmes mais dans un style cow-boy, macho. A savoir que ce qui compte le plus, c’est la capacité de sacrifice et d’héroïsme dont on est capable pour soi ainsi que pour celles et ceux que l’on décide d’aimer et de protéger.

 

Yao fera sûrement assez peu d’entrées comparativement à d’autres films sortis ce 23 janvier 2019 et après cette date. Car d’autres affiches sont plus attractives. Et Yao est un film «gentil». Il fait et fera peu de bruit. Mais c’est un film tout public qui devrait très bien vieillir. J’ai plusieurs fois été ému devant ce film avec des larmes en formation. Je comprends qu’Omar Sy ait eu envie d’en faire partie. On parlera sûrement pour lui de film de « la maturité ». J’ai envie de croire qu’il était en France pour assurer la promotion de ce film plutôt que pour Le Chant du Loup d’Antonin Baudry qui sortira le 20 février. Même si voir à ses côtés François Civil (que j’ai beaucoup aimé dans la première ou la deuxième saison de Dix Pour Cent) et Reda Kateb me donne envie d’aller voir Le Chant du Loup.

 

Sorti le 23 janvier 2019, Yao aurait dû sortir un mois plus tôt car c’est un vrai film de Noël.

 

Franck Unimon, ce mercredi 30 janvier 2019.

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Echos Statiques

C’est Comportemental !

 

«(….) Mais pas d’inquiĂ©tude : si vous n’êtes pas physiquement apte Ă  danser Ă  corps perdu, le simple fait de synchroniser de petits gestes de la main avec votre voisin suffira pour que votre cerveau baigne dans le bonheur musical » conclut Aurore Braconnier dans son article Born To Dance (P4-P11) publiĂ© dans le hors-sĂ©rie numĂ©ro 49 (dĂ©cembre 2018) consacrĂ© Ă  la danse de la très bonne revue Sport & Vie.

 

Il y’a encore quelques années, je dansais assez régulièrement dans des soirées ou dans certains de ces lieux consacrés : les boites de nuit. La danse avait débuté dans l’enfance où, initié par l’Autorité paternelle, plus que par ma volonté, j’avais dû me montrer à la hauteur de ma valeur sociale, culturelle et raciale :

« Dépi Ki Ou Sé Nèg Ou Dwet Sav Dansè ! » (« Tout Nègre se doit de savoir danser ! ») dirait un jour mon père en voyant à la télé l’artiste noir américain James Ingram se déhancher tout en interprétant le tube Yah-Mo Be There. J’étais alors ado et Michaël Jackson, avec ses clips, ses pas de danse, sa voix et sa musique de granit, régnait sur la musique.

Si je m’étais écouté, et sans l’intervention de mon père, aux nombreuses festivités antillaises où il nous emmenait (baptêmes, mariages et autres ), je serais plus souvent resté assis, prenant plaisir à regarder le spectacle vivant qui se déployait devant moi , à ausculter ces musiques qui prolongeaient l’existence de ce monde et , bien-sûr, à ingérer toutes ces spécialités culinaires qui défilaient sur un plateau à portée de bouche. Lesquelles spécialités culinaires autant que la langue créole, la sexualité, la musique et la famille font partie de l’identité culturelle antillaise : chaudeau, boudin, accras, colombo, salade de concombres au citron et au piment….

A la maison, aussi, mon père maintenait une occupation musicale assez constante. A l’âge de dix ans, il m’était impossible d’ignorer qui était Bob Marley. Jimmy Cliff, Ophélia, Coupé Cloué, James Brown et d’autres tubes de célébrités antillaises ignorées (sous-estimées ?) par le Français lambda m’étaient tout autant familiers même si je n’en retenais ni les noms ni les titres.

 

J’ignore si je serais entré un jour de moi-même dans la danse. Si j’admire une personnalité comme la navigatrice Ellen Mac Arthur qui, dans son livre Du Vent dans les Rêves, raconte aussi son étonnement – et sa lucidité !- à apercevoir à 17 ans des filles de son âge perchées sur des talons aiguilles afin de se rendre d’un pas mal assuré vers la boite de nuit du coin –un peu comme on se rend dans un abattoir social- j’ai depuis compris, aussi, la grande force en même temps que le Savoir, que la musique et la danse peuvent transmettre à un corps et à une âme. . Et, je regrette, enfant, de n’avoir pas pu ou pas su prendre des notes de ce que je voyais et découvrais à ces soirées antillaises comme à propos de plusieurs de ces titres que j’ai pu entendre. Il est assez vraisemblable qu’avec une caméra dans les mains, enfant, j’aurais filmé lors de ces soirées. Un stylo, un crayon ou un pinceau, écrire, dessiner, peindre, ce sont peut-être les moyens du bord pour celle et celui qui ne dispose pas de caméra ou d’appareil photo et qui s’attache durablement à ce qu’il voit comme à ce qu’il vit mal ou bien.

 

Sans qu’un mot ne se soit jamais échangé sur le sujet entre mon père et moi, alors qu’ado, j’entamais ma croissance en tant qu’amateur de musique, lui, cessait d’en écouter comme de se procurer des magazines tels que Rock&Folk ou Rolling Stones. Peut-être avait-il renoncé à rêver ? Et, peut-être, est-ce, sensiblement au même âge, que j’ai, à mon tour, arrêté de danser dans quelques lieux ou soirées, il y’a quelques années. Bien que mon attrait pour la musique et la découverte de nouveaux genres musicaux et de nouveaux titres soient conservés. Lorsque j’y réfléchis, j’ai l’impression que je n’ai plus faim. Et qu’il faut avoir faim d’espaces et de gestes pour avoir envie et besoin de danser. Comme il faut avoir faim pour apprendre à penser autrement ou autre chose. Si l’on est repu, désabusé ou déprimé, on se lasse devant le moindre apprentissage et l’on s’en tient à un minimum d’actions et de pensées.

 

« (….) Le danseur intègre en effet perpétuellement des gestes inhabituels et abstraits, ce que les autres espèces ne font pas ou exceptionnellement » nous confirme Aurore Braconnier, toujours dans le même article ( Page 9) du hors-série numéro 49 de la revue Sport& Vie mentionnée au début de cet article.

 

Ce dimanche du mois d’octobre dernier, il serait plus qu’exagéré de dire que j’intégrais des gestes inhabituels et abstraits. J’effectuais certes « les mêmes petits gestes avec la main » que certains de mes voisins directs, précédents ou ultérieurs, avaient produit ou réaliseraient, mais je ne me reconnaitrais pas dans l’expression : « (….) Votre cerveau baigne dans le bonheur musical ». Si j’y avais mis un peu du mien en écoutant de la musique, comme cela se fait désormais couramment, au moyen d’un casque ou d’oreillettes, peut-être me serais-je un peu introduit dans le bonheur musical décrit dans cet article d’Aurore Braconnier. Mais je n’étais pas dans ces dispositions ce jour-là même si tout allait plutôt bien. Comme j’empruntais mon trajet habituel de travail afin de venir- volontairement- effectuer des heures supplémentaires (rémunérées) dans mon service. Et, « les mêmes petits gestes avec la main » que, comme mes voisins, j’effectuais ce jour-là, consistaient au moins à sortir mon Pass Navigo afin de franchir les portes de validation.

 

Arrivé à la gare St-Lazare, je me dirigeais vers l’endroit où j’allais rejoindre la correspondance pour prendre le métro. Un trajet que j’avais étudié et fini par sélectionner parmi plusieurs. Le plus direct. Le moins de pas gaspillés. Je le prenais désormais sans réfléchir. Lorsque les portes de validation ont refusé de me laisser passer, je ne me suis pas formalisé. Assez régulièrement, à cet endroit, il arrive que ces portes de validation soient capricieuses. Mais je finis toujours par passer. Après plusieurs passages de mon Pass Navigo sur la borne, à un moment donné, la porte de validation me laisse entrer. Lorsque l’on se rend au travail ou à un rendez-vous, l’enjeu d’un parcours le plus fluide possible est simple : Moins on perd de temps pour passer d’un endroit d’une gare à un autre, et moins on prend le risque de rater notre correspondance et de devoir attendre sur le quai des minutes supplémentaires dont on aurait pu se passer. Et, j’avais finalement choisi ce trajet pour cette raison.

Mais ce dimanche, ça ne passe pas pour moi malgré plusieurs tentatives avec mon Pass Navigo tout à fait valide. Finalement, un autre usager qui passe après moi réussit, lui, à passer. Très poliment, il me retient la porte afin que je puisse passer à mon tour. Je le remercie. Je passe et commence à descendre les marches. Et, là, un homme en civil peu aimable avec un brassard autour du bras se dirige vers moi. Avec autorité, il me demande une pièce d’identité. Je m’exécute tout en lui expliquant tout de suite : « Les machines ne marchent pas ». L’homme ne me répond pas. Ma carte d’identité dans la main, je comprends qu’il me séquestre alors qu’il m’intime de le suivre un peu plus loin où, près d’un mur, dans un angle où il est impossible de les apercevoir lorsque l’on se trouve près des portes de validation, se trouvent des contrôleurs en tenue. Le flic, car, pour moi, il ne peut s’agir que d’un agent de police, remet ma pièce d’identité à un des contrôleurs sans prendre la peine de restituer un seul des mots que je viens de lui énoncer et qui sont, pourtant, des faits :

Ces portes de validation marchent quand elles « veulent » et quand elles peuvent. Je peux en témoigner puisqu’il s’agit de mon trajet habituel de travail.

Une fois sa mission effectuĂ©e avec « efficacitĂ© » (interpeller toute personne qui franchit les portes “sans” valider son titre de transport), le flic repart se mettre Ă  son poste. Comme si je n’avais jamais existĂ©. Je n’aurai du reste plus le moindre contact avec lui.

Pour moi, c’est décidé dès le début de mon « interpellation » : Je refuse de payer une quelconque amende pour des machines qui dysfonctionnent !

J’explique au contrôleur que j’ai bien précisé à l’agent de police que les portes de validation ne marchent pas. Celui-ci m’écoute un petit peu. Contrôle mon Pass Navigo. Puis, constatant qu’il est en règle, me dit très vite :

« C’est un Pass Navigo. Je ne vous le fais pas ! ». Traduction : « Je ne vous mets pas d’amende». Mais je suis encore sous le coup de l’agression de cette interpellation absurde et bornée : Plusieurs agents de la police et de la RATP (environ une dizaine) sont là, en embuscade, en contrebas de ces marches d’escaliers afin de harponner des usagers fraudeurs. Mais aucun d’entre eux ne se préoccupe du bon état de fonctionnement des portes de validation comme du confort des usagers qui, comme moi, sont en règle, et doivent pourtant régulièrement se farcir les désagréments occasionnés par des dérèglements techniques qui sont de la responsabilité au moins de la SNCF et de la RATP. Entreprises que les usagers- comme moi- paient. Cela, j’essaie de l’expliquer au contrôleur.

Mais il n’est pas de mon avis.

Il me répond qu’il y’a d’autres portes de validation en cas de problème. Il ajoute :

« C’est comportemental. Si des usagers vous voient faire ça, ça les poussera à faire pareil ». Son argument se tient. Mais où se trouvent ces autres portes de validation dont il me parle ?! J’aimerais bien qu’il me les montre vu qu’il s’agit quand même de mon trajet de travail et que je n’ai jamais remarqué ces autres portes dont il me parle ! Et, menant le geste à la parole, je lui indique de me montrer ! Et, il me montre.

En effet, Ă  deux ou trois mètres sur la gauche des portes de validation que j’emprunte habituellement, je dĂ©couvre d’autres portes de validation.   Sur le panneau indicatif qui les surplombe, sont signalĂ©es d’autres lignes de mĂ©tro que la mienne. Ce qui est sans doute la raison pour laquelle, si un jour – lors de mes premiers passages- j’avais portĂ© un vague regard sur ce panneau indicatif, mon cerveau avait rapidement Ă©liminĂ© cet itinĂ©raire et cette information. Sans prendre la peine de venir regarder, contrĂ´ler, de près. Sauf que lĂ , “guidĂ©” en quelque sorte par le contrĂ´leur qui vient de contredire mes affirmations et mon expĂ©rience d’usager, je prends le temps d’aller regarder oĂą mènent ces portes de validation dont il vient de me parler.

Le suspense est très court :  Je me rapproche. Et, en prenant le temps de les regarder, je dĂ©couvre qu’en passant par ces portes de validation, je peux ensuite facilement rejoindre mon itinĂ©raire de travail.  Jusqu’alors, je ne l’avais jamais remarquĂ© et je n’y avais jamais pensĂ©. Je m’Ă©tais persuadĂ© que si je prenais cet itinĂ©raire, donc ces autres portes de validation situĂ©es Ă  deux ou trois mètres Ă  gauche de celles que je prends habituellement, que cela serait impossible. J’Ă©tais convaincu que ce trajet Ă©tait sĂ©parĂ© de mon trajet par un mur. Sauf que le mur Ă©tait, dans les faits, dans ma tĂŞte. C’Ă©tait une construction de mon esprit. Et, j’Ă©tais restĂ© focalisĂ© sur mon seul trajet.  Sur “mes” portes de validation habituelles . Celles que j’avais sĂ©lectionnĂ©es de manière dĂ©finitive.  Et,  une fois celles-ci  sĂ©lectionnĂ©s, face Ă  un problème de dysfonctionnement de leur part, au lieu d’essayer d’élargir mon champ d’horizon, de pensĂ©e et d’action, je m’Ă©tais obstinĂ© Ă  rester dans la mĂŞme logique : passer uniquement par ces portes de validation habituelles. Un peu comme si j’Ă©tais mariĂ© avec elles pour la vie. Pour le meilleur et pour le pire. Et qu’il m’avait Ă©tĂ© impossible de concevoir de leur faire une petite “infidĂ©litĂ©” en quelque sorte. De prendre un peu de libertĂ© par rapport Ă  leur fermeture rigide et obstinĂ©e. En cela, avant d’ĂŞtre confrontĂ© Ă  ce contrĂ´leur, je m’Ă©tais montrĂ© aussi rigide et aussi obstinĂ©, aussi butĂ©, que ces portes de validation. 

J’ai failli ĂŞtre sanctionnĂ© d’une amende, voire de plus si je m’Ă©tais agitĂ© ou rebellĂ©, parce-que je suis un usager des transports “fidèle”…Ă  des portes de validation qui ne me calculaient pas.  

 

On peut dire beaucoup à propos de cette expérience. D’abord, ce flic, pour moi, reste un individu et un professionnel qui suscite la colère. Une attitude comme la sienne, transposée dans un autre métier, aussi terre à terre, aussi butée, suscitera de la colère chez d’autres personnes. Mais comme c’est un flic, toute personne qui, à ma place, se serait révoltée physiquement ou verbalement au delà de ce qui est « tolérable » sur un espace public en présence d’un représentant de la loi ou de l’ordre, se serait retrouvée malmenée au moins physiquement. Fort heureusement pour moi, lors de cette situation d’interpellation, en dépit du stress de la situation, j’ai pu rester calme, confiant et capable de me maitriser et de m’exprimer « convenablement » : de façon policée et assez facilement compréhensible et supportable. Mon comportement a donc demandé assez peu d’efforts d’adaptation intellectuelle, morale, culturelle, psychologique et physique à mes interlocuteurs policier, et contrôleur.

Ce contrôleur « comportementaliste », on peut avoir envie de le critiquer. D’autant que celui-ci n’a pas compris mon insistance lorsque j’ai essayé de lui faire comprendre ce qu’il pouvait y avoir de violent dans le fait de se faire interpeller par le flic comme je l’ai été alors que je suis en règle. Et que je n’ai fait que m’adapter quant à moi au dysfonctionnement d’une machine dont je ne suis pas responsable. Ce contrôleur ne semble pas non plus avoir compris que je me sois aussi exprimé pour de futurs usagers éventuels qui, comme moi, alors qu’ils auront un Pass Navigo ou un titre de transport en règle, ne penseront pas à se rendre vers les autres portes de validation, et se comporteront comme moi si celles-ci bloquent. Ce qu’il m’a traduit de la façon suivante : « Je suis gentil, je ne vous mets pas d’amende et vous essayez encore de négocier ! Sinon, ça ferait 60 euros à payer sur place ! ». Je lui ai répondu que je voyais bien le geste de gentillesse. Mais que j’essayais de lui faire comprendre que j’étais de bonne foi ! La bonne foi, il la percevait bien m’a-t’il répondu. Mais sa perception demeurait comportementaliste. Nous nous sommes séparés sur un « Bon week-end » sans amende.

 

Quel est le rapport avec ces articles sur la danse ?

Le plus facile pour moi qui étais en colère serait de spontanément déclarer que cet agent de police qui m’a contrarié a été incapable « d’intégrer perpétuellement »…des gestes mais aussi des pensées inhabituels. Il m’a vu passer à la suite d’un autre usager et en a déduit que j’étais en fraude. Par contre, il n’a pas vu ou il lui a été impossible de concevoir que j’aie pu essayer au moins cinq fois – en changeant de porte de validation- de passer au moyen de mon Pass Navigo parfaitement valide. Cela pour la version la plus optimiste.

Car la version la plus pessimiste donnerait ceci : Cet agent de police savait que les portes de validation étaient défectueuses. Mais, sciemment, afin de faire du chiffre en termes de contrôle et se donner et donner l’illusion d’une efficacité, il a intercepté toutes les personnes qui, comme moi, ce jour-là, ont eu le même comportement.

Personnellement, je crois à la version optimiste qui est déjà suffisamment irritante.

Je pourrais aussi avancer que le contrôleur « comportementaliste », aussi, a eu du mal à

« intégrer» une pensée et des gestes inhabituels. Sauf que, dans cette histoire, il est aussi celui qui a pris la décision de ne pas me donner d’amende. Et de désarmer tout de suite la crise ou l’injustice éventuelle. Ce en quoi, j’ai eu de la chance. Et, je l’en remercie encore. Car si je m’étais trouvé face à un contrôleur aussi borné que l’agent de police, il m’aurait été plus difficile d’éviter une amende.

En outre, le contrôleur que j’ai croisé m’a démontré/rappelé, qu’au lieu de foncer tête baissée vers les mêmes portes de validation et vers les mêmes décisions qu’il importe, aussi, de savoir prendre le temps de regarder un peu autour de soi. Aussi, je dois conclure que, dans cette expérience, j’ai aussi eu beaucoup de mal, au moins par habitude, à « intégrer perpétuellement des gestes inhabituels et abstraits ». Cette habitude vient aussi de notre façon d’apprendre.

 

Toujours dans ce numéro de la revue Science & Vie que j’ai cité, il est aussi dit : « (…..) Les chercheurs Timothy Lee, Stephan Swinnen et Sabine Verschueren ont montré en 1995 que, même après soixante essais pratiques, le cerveau ira toujours dans le sens des mouvements qu’il connaît. Ce n’est qu’après 180 essais qu’il reproduira systématiquement le nouveau schéma de mouvements » (interview de Deborah Bull, ancienne ballerine du Royal Ballet de Londres, par Aurore Braconnier, P24-31 dans Sport & Vie Hors série numéro 49).

 

 

 

Et, également dans cette interview de Deborah Bull, nous apprenons que, selon Paul Fitts et Michael Posner, nous savons depuis 1967 que l’apprentissage d’une habileté motrice se déroule en « trois étapes » : D’abord, « la phase cognitive ». « A ce stade, les erreurs sont fréquentes et, bien que l’on sache généralement que l’on fait quelque chose de mal, on ignore comment le corriger ». Puis, vient « la phase associative où on commence à associer certains indices au mouvement. Les normes de performance deviennent un peu plus cohérentes et on commence à détecter certaines de nos erreurs ». Enfin, « Après une pratique sérieuse et soutenue – qui peut prendre de nombreuses années- certaines personnes (pas toutes) entrent dans la troisième phase, la phase autonome. Maintenant, la compétence est devenue presque automatique. On n’a plus besoin de penser à ce que l’on fait et on peut souvent effectuer une autre tâche en même temps – comme parler à une caméra pendant que l’on danse ou tenir une conversation pendant que l’on conduit. C’est le mode pilotage automatique. On possède tous un vaste répertoire de compétences quotidiennes que l’on exécute automatiquement ».

 

J’ai été suffisamment autonome pour me rendre jusqu’à ces portes de validation en « mode pilotage automatique ». L’incident causé par ce double contrôle (policier et contrôleur ) m’a donné la possibilité de me rappeler comment, finalement, cette forme de confort peut aussi faire perdre…une certaine autonomie de pensée et d’action et me rendre hors-service.

Lorsque je suis repassé après ma journée de travail, une affiche spécifiait que les portes de validation en question étaient hors-service.

 

 

Je prends toujours le même trajet. Il ne m’est plus arrivé la même mésaventure depuis.

 

Franck, ce lundi 21 janvier 2019. ,

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Cinéma

Don’t Forget Me un film de Ram Nehari

 

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Don’t Forget Me un film de Ram Nehari (Sortie en salles ce 30 janvier 2019)

 

 

 

 

 

 

Nation prématurée – au sens où un bébé nait prématurément- entraînée par son instinct de survie, Israël est devenue une grande Puissance économique, politique, culturelle et militaire. Refuge, prodige et espoir pour certains, elle est aussi cet Etat exterminateur qui en confine d’autres dans la colère et le désespoir. Pour cela au moins, Israël a le visage de l’Humanité. On peut classer les films qui nous montrent certaines facettes du visage d’Israël comme des œuvres de propagande et les condamner. On peut aussi les regarder. Car qu’on les aime ou qu’on les rejette, ils nous parlerons de nous.

 

Dans Don’t Forget Me, ce visage situĂ© entre les consciences du passĂ©, du prĂ©sent et de l’avenir, entre celles de l’Orient et l’Occident, entre celles de la vie et la mort, est principalement celui de Tom et Neil ( ou Niel). Tom ( l’actrice Moon Shavit), prĂ©nom ou surnom d’homme sur un corps de femme, et Neil ( l’acteur Nitai Gvirtz), prĂ©nom du premier astronaute- et du premier homme- Ă  prendre pied sur la lune sont les guirlandes qui vont nous guider Ă  travers certains orifices de l’Etat d’IsraĂ«l. Ce sont deux ĂŞtres Ă  la lisière de plusieurs mondes. Tom le dit Ă  un moment du film : « Je suis un millier de choses ».

 

 

 

 

Israël, de par son statut géopolitique, est un monde à part. Tom et Neil essaient d’incruster leurs univers à l’intérieur de ce monde. Une fois passés les check-points et les faux-semblants de la réussite de la société israélienne. Ce film déplaira donc à toutes celles et à tous ceux qui préfèrent donner ou exporter d’Israël l’image exclusive d’un pays glamour ou exotique. Mais ce film heurtera aussi toute personne qui recherche une comédie facile.

 

J’avais faim en entrant dans la salle. Je venais pourtant de prendre mon petit-déjeuner. La faim m’est passée pendant le film. L’affiche sentimentale du film est trompeuse. Il y’a bien une histoire d’amour. Mais c’est évidemment la représentation de l’ange dominant un démon à l’arrière-plan qui illustre le mieux la routine de Tom et Neil. L’une est aux arrêts dans un centre pour troubles alimentaires après avoir été identifiée/diagnostiquée comme anorexique. Le second est en rémission. Après un passé- que l’on devine plus ou moins long- dans un établissement psychiatrique, Neil essaie de rattraper les notes du Temps. Sur la lune, ce serait peut-être possible. Mais nous sommes en Israël.

 

 

 

 

Disque rayé, le sourire de Tom et celui d’autres protagonistes du film font d’elles (ce sont majoritairement les femmes, dans ce film, qui s’ankylosent dans le sourire) des cousines de Lara-Victor dans le film Girl de Lukas Dhont. Sauf que plusieurs de leurs simulacres sont démasqués par une caméra qui se fait parfois la traîne des soignants qui, ici, font plutôt penser à des matons emmurés dans le protocole. Devant certaines scènes et certaines répliques, on criera peut-être au film « glauque ». J’ai préféré y trouver un certain humour noir- jubilatoire et cathartique- comme Nehari renverse plusieurs fois le schéma des normes et de la bienséance.

 

Il est connu que les personnes ( ce sont majoritairement des adolescentes ou des femmes) anorexiques ont des corps de rescapĂ©s d’espaces concentrationnaires alors qu’elles vivent gĂ©nĂ©ralement dans des conditions matĂ©rielles leur permettant de « bien » s’alimenter. Don’t Forget Me, plutĂ´t rĂ©aliste pour restituer le climat d’un centre de troubles alimentaires, nous en donnera un aperçu dans une scène qui est le contre-pied total de bien des scènes Ă©rotiques et romantiques de la vie et du cinĂ©ma.

 

Plus d’une heure trente dans cet environnement aurait Ă©tĂ© quelque peu Ă©touffant. Aussi, Ram Nehari nous fait-il sortir de tout ça en permettant Ă  Tom et Neil de se retrouver Ă  l’extĂ©rieur. Cela nous apporte, comme Ă  eux, une bouffĂ©e d’air. Mais Ram Nehari, contrairement Ă  Tom et Neil, est en règle avec le rĂ©el. Le repas de famille chez les parents de Tom est un des “sommes-mets” les plus dĂ©lectables  ( Très bonne prestation de l’actrice Rona Lipaz-Michael dans le rĂ´le de la mère de Tom) de ce film qui, s’il indisposera, est pourtant plus qu’à consommer. On doit bien pouvoir trouver dans celui-ci quelques correspondances avec le cinĂ©ma d’un Yorgos Lanthimos, d’un Robert Altman ou d’un Todd Solondz.

 

Jeunes adultes IsraĂ©liens, Tom et Neil sont en exil dans leur vie et dans leur pays qui leur sont des mondes interdits. Ram Nehari nous dit que malgrĂ© toute sa puissance et ses succès, plusieurs gĂ©nĂ©rations après la Shoah, IsraĂ«l a des enfants et des parents qui ne savent pas vivre. Ensemble comme sĂ©parĂ©ment. L’intelligence sur-effective, mais aussi affective, d’une Tom et l’optimisme naĂŻf d’un Neil n’y suffisent pas. Et ceux qui, Ă  l’instar d’Alon ( l’acteur Eilam Wolman), incarnent ces jeunes IsraĂ©liens aisĂ©s, insouciants et cosmopolites sont guettĂ©s par les addictions, le vide et la violence.

Même le langage est une terre de déception. Il est tantôt une bande qui tourne à vide et qu’il faut faire semblant d’écouter- pour ne pas blesser l’autre- ou un organe plutôt propice au développement de sentiments d’abandon et de désolation en donnant de mauvaises nouvelles. Ram Nehari ne parle pas de la Palestine. Ou pas directement.

 

Mais le sourire de Tom est bien fait de ce mĂ©tal hurlant jusqu’au soleil couchant. Celui d’un certain inconscient qui refuse d’ĂŞtre oubliĂ© et de disparaĂ®tre.

 

 

Franck Unimon, ce vendredi 18 janvier 2019.

Ps : le film est bien meilleur que la bande annonce et les photos.

 

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Voyage

Mise en bouche

J’espère bientĂ´t vous faire dĂ©couvrir la chanteuse Mama Toumani Kone. En attendant, voici  un petit tour d’horizon de quelques assiettes rencontrĂ©es entre l’Ă©tĂ© et l’hiver. Prix de la dĂ©couverte :

20 euros au maximum Ă  chaque fois.

 

Il y’a d’abord eu le restaurant vĂ©gĂ©tarien et vegan Too.Ti Bon à Lannion. C’est un peu loin de Paris.

Mais on a aussi le droit de s’y rendre. Nous y sommes allĂ©s dĂ©jeuner avant de nous rendre Ă  la mer.   Je voulais un autre repas qu’une galette. ExtĂ©rieurement, l’endroit m’a fait bonne impression. Ce restaurant a Ă©tĂ© une très bonne surprise. C’Ă©tait effectivement très bon. L’absence de viande a Ă©tĂ© très vite engloutie.

 

La clientèle Ă©tait variĂ©e. J’ai discutĂ© avec un couple. Si je me rappelle-bien, Monsieur Ă©tait Australien et Mme venait d’un  pays comme la Hollande. Ils m’ont appris que le restaurant oĂą nous nous trouvions Ă©tait rĂ©putĂ© et recommandĂ© dans les guides.

 

 

Quelques semaines plus tard, après ĂŞtre allĂ© voir le film The Spy Gone North,  j’avais faim. L’effet de la guerre froide entre la CorĂ©e du Nord et la CorĂ©e du Sud ou l’heure tout simplement. Pour remĂ©dier Ă  cela, je suis allĂ© dĂ©couvrir des spĂ©cialitĂ©s chinoises.

Sympathique et connectĂ©, le patron m’a accueilli avec le sourire. Mais il Ă©tait un petit peu inquiet lorsque je lui ai dit que je comptais crĂ©er un blog. Il craignait que je critique sa boutique. J’ai Ă©crit le nom du blog sur un bout de papier. Il l’a gardĂ© avec prĂ©caution. C’Ă©tait en septembre-octobre…

A cĂ´tĂ© de moi, une habituĂ©e m’a appris venir de province. J’ai bien perçu que ce restaurant avait ses initiĂ©s. La clientèle semble plutĂ´t ĂŞtre constituĂ©e de cadres dĂ©contractĂ©s. En tout cas lorsque j’y Ă©tais sur l’heure du dĂ©jeuner.

Ces petites boules cuites Ă  la vapeur peuvent contenir du salĂ© comme du sucrĂ©. Du fromage comme de la viande. En en prenant cinq, je me demandais si j’aurais encore faim ensuite. On m’a assurĂ© que cela parlerait Ă  ma faim. On a eu raison de me dire ça. La nourriture est bien-sĂ»r une histoire de palais et d’Ă©ducation. J’ai mangĂ© mes “boules” sans rechigner. Elles portent Ă©videmment un autre nom que j’ai la fainĂ©antise, ce soir, de retrouver. Seraient-ce des Bao ?

HĂ© oui, c’est bien ça. L’endroit peut ĂŞtre un peu petit lorsqu’il y’a du monde. Mais, par temps calme, il doit ĂŞtre bien agrĂ©able de s’y poser. Ici, nous sommes près des Halles dans le premier arrondissement de Paris.

Puis, petit dĂ©tour par le 18ème arrondissement avec ce repas dĂ©crit dans l’article Etat Satisfaisant . 

La prĂ©sentation est diffĂ©rente mais le repas avait ses atouts. De tous les plats prĂ©sentĂ©s dans cet article, celui-ci Ă©tait le plus copieux ( voici lĂ  le repas servi pour une personne) et le moins onĂ©reux. Se mĂ©fier, sur la feuille d’aluminium de droite, des petits copeaux verts : plutĂ´t que des signes d’espoir, il s’agit de piment Ă  l’Ă©tat sauvage qui prend souche dans la bouche et vous la rend seulement après qu’elle se soit livrĂ©e Ă  la confession. Depuis, j’ai cherchĂ© ce restaurant sur le net. Il y est introuvable.

Bon ! Il est temps de conclure. Ce matin, je suis allĂ© Ă  la projection de presse de Don’t Forget Me de Ram Nehari. Je l’avais ratĂ© la dernière fois. J’en parle dans l’article Don’t Forget Me . Je parlerai bientĂ´t du film.

Après l’avoir vu, je suis passĂ© par l’Italie . Depuis la rue, en apercevant le restaurant J Ghiotti, dans le 17ème,  on devine que l’on est ici dans de la cuisine authentique. Et non dans une quelconque chaine Ă  pizzas. D’ailleurs, pas de pizza sur la carte, c’est un signe, non ?

L’accueil est d’abord serrĂ©, le sourire, avalĂ©. Mais le service est prĂ©cis.

J’avais oubliĂ© ce que c’Ă©tait que de se rendre seul au restaurant. C’est aussi agrĂ©able. On regarde les gens. On Ă©coute ce qui se raconte Ă  cĂ´tĂ© de soi. On contemple ce qui nous environne. Les menus sont en Italien. Je crois avoir commandĂ© un Rigatoni Alla Personna . Pas de viande.

Et c’est très bien. En cinq minutes, mon assiette est vide. Quelques minutes plus tard, Attenzione ! Le Tiramisu du chef. Son goĂ»t surprend un peu au dĂ©but. Car je suis très traditionnel avec le Tiramisu.  Mais ça se dĂ©guste. Comme le sourire de la serveuse qui est apparu.

 

Franck, ce jeudi 17 janvier 2019.

 

 

 

 

 

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Echos Statiques

Combats de boxe

« Les combats de boxe, la grande diversité des sports de combats, ainsi que tous les films, les    « idoles », les émissions ou les documentaires qui les ont précédés ou en découlent sont une activité de bourrins pour des gogos qui ont de l’argent à dépenser et des corps à estropier ».

C’est à peu près ce que pensent, ont pensé ou penseront des gens « biens », réfléchis…et « non-violents ». Les combats de boxe, la grande diversité des sports de combats, c’est, d’un commun accord, de la sueur, des corps des deux sexes qui se confrontent et se choquent, de la souffrance, quelques fois des hématomes et un peu de sang, parfois des blessures et aussi des destructions irréversibles pour certaines et certains pratiquants. Mon médecin du sport m’a parlé d’un boxeur qui avait pris tellement de coups qu’à partir de la trentaine, celui-ci était obligé de prendre des notes chaque fois qu’on lui parlait afin de se remémorer ce qu’on venait de lui dire : « Chéri, je te quitte avec ton meilleur ami. Réponse type : Attends ma puce, je vais chercher mon cahier et un stylo pour noter tout ce que tu viens de me dire ». On pourrait penser au film Memento de Christopher Nolan mais dans le film de Nolan, le héros n’est pas un boxeur. Ou alors j’ai déjà reçu tellement de coups que je l’ai oublié.

 

La boxe et les sports de combat ont une mauvaise image auprès d’un certain public. Voire le sport tout court. Chaque sport, de combat ou non, comporte des risques et il est nĂ©cessaire d’en respecter et de savoir en faire respecter les règles. Pour cela, il existe des MaĂ®tres, des professeurs, des Ă©ducateurs, des formateurs, des mĂ©decins, des fĂ©dĂ©rations, des arbitres, des règles. Et, avant cela, il existe des parents, des tuteurs. Et des pratiquants conscients d’eux-mĂŞmes, de leurs possibilitĂ©s comme de leurs limites et de leurs erreurs, car ils auront appris Ă  se connaĂ®tre au travers des Ă©preuves, des apprentissages et des instructions diverses – y compris thĂ©oriques- qu’elles et ils auront reçus ou seront allĂ©s chercher. Personnellement, j’ai fini par comprendre qu’une grande partie des blessures physiques liĂ©es au sport survient souvent alors que l’on a une vulnĂ©rabilitĂ© affective particulière. PrĂ©sentĂ©s comme cela la boxe et les sports de combats ressemblent dĂ©jĂ  un peu moins Ă  des pratiques de bourrins et de fanatiques pour gogos. MĂŞme s’il s’y trouve des bourrins, des fanatiques et des gogos comme ailleurs. Mais, au moins, ces bourrins et ces fanatiques-lĂ  se dĂ©ploient-ils Ă  visage dĂ©couvert et acceptent de se retrouver seuls face Ă  des adversaires plus ou moins prĂ©venus et plus ou moins prĂ©parĂ©s : un jour, la dĂ©faite de ces bourrins et fanatiques peut ĂŞtre aussi violente- dans les règles- que n’a pu l’être leur carrière victorieuse si celle-ci l’avait Ă©tĂ©.

 

Si l’on a besoin d’un peu plus de « preuves » intellectuelles et littéraires de ce que la boxe ou les sports de combat peuvent permettre comme réflexion sur la condition humaine, des ouvrages comme De La Boxe de Joyce Carol-Oates, Un Goût de rouille et d’os de Craig Davidson (dont le réalisateur Jacques Audiard s’est inspiré pour son film), ceux de F.X Toole dont on se souvient du Million Dollar Baby adapté au cinéma par Clint Eatswood donneront un certain aperçu.

 

Pour la suite de cet article, ma conviction est que, de toute façon, qu’on le veuille ou non, notre quotidien est fait de ces combats de boxe que nous perdons ou que nous gagnons. Mais aussi de ceux que nous évitons sciemment- également avec raison- et de beaucoup d’autres dont nous subissons les coups et les conséquences parce-que nous les ignorons : nous n’avons pas ou plus connaissance de leur existence depuis si longtemps.

Aujourd’hui, c’est le premier jour (l’article a commencé à être rédigé ce 9 janvier 2019) des soldes dans notre pays. Nous serons des milliers ou des millions à nous demander s’il y’a une petite affaire à en tirer. Hier, je me suis ainsi rendu dans un magasin de chaussures afin de bénéficier de trente pour cent de réduction grâce à un code promotionnel utilisable en vente privée. Au lieu de me repérer et de m’insulter – encore toi ?!- comme on le ferait avec un poivrot qui, toujours, croit voir pousser son avantage dans le prochain verre, le vendeur m’a reçu et        « conseillé ». Ensuite, sa collègue, à peu près la moitié de mon âge, a fait de même. Souriante et disponible, elle avait sûrement le sentiment de me rendre service. Toutes les démarches ont été enregistrées sur un Ipad 3 (j’ai demandé, séduit par l’ergonomie du clavier. Mais je n’ai pas cherché à l’acheter) afin que le modèle de chaussures que j’ai choisi – et payé- me soit livré dans quelques jours à mon domicile. Après avoir été joint par téléphone par l’entreprise de livraison. Cette façon de consommer était inconcevable lorsque j’étais enfant et que mes parents m’emmenaient essayer des chaussures dans le magasin Bata ou André du coin.

Hier, cette nouvelle façon de procéder avait bien-sûr quelque chose de pratique : Je suis reparti satisfait, avec l’assurance de bientôt recevoir l’objet de mes désirs. Si celui-ci ne me convient pas, je pourrai toujours le retourner et me faire rembourser. C’est donc moi qui ai tout pouvoir de décision. En plus, j’ai bénéficié d’un tarif promotionnel avant le début des soldes : même si je sais que tant d’autres en ont également bénéficié dans ce magasin ou un autre, cela me donne de près ou de loin le sentiment d’être privilégié. Car, bien-sûr, je suis persuadé d’avoir besoin de cette nouvelle paire de chaussures. Même si notre société cultive le manque, en extrait et en exploite la quintessence et me l’implante régulièrement dans l’aorte. Si bien que, même si je suis préoccupé par l’avenir écologique, j’ai assez régulièrement la sensation – presque délirante et hallucinatoire- d’être privé ou d’avoir été privé de quelque chose. Soit en regardant les autres, soit en voyant tout ce que la société nous « offre ». Du fait de cette sensation de manque, certains de mes achats sont sans doute et ont sans doute été des achats « de revanche », une revanche illusoire évidemment, plutôt que des achats de réelle nécessité. Et comme n’importe quelle personne dépendante, j’ai souvent cru avoir le contrôle sur ma consommation.

Il y’a quelques mois encore, alors que j’étais en plein entretien professionnel en vue d’obtenir un poste dans un service spécialisé dans les addictions, cette question, sans doute rituelle, est tombée :

« Avez-vous des addictions ? ».

Je me suis empressé de répondre : « Non, non, je n’ai pas d’addiction…. ». J’étais alors dans l’ignorance et dans le déni, persuadé que le mot « addiction » était une part de moi honteuse à même de me faire échouer à l’entretien. J’étais aussi mal préparé à cet entretien car un tout petit peu de réflexion m’aurait facilement permis de répondre différemment.

Car, au sujet de nos addictions ou dépendances, les faits sont plus durs et aussi imparables que certains uppercuts:

L’image péjorative du boxeur, c’est celle du bourrin attardé dont les traits du visage et les pensées sont des dessins abîmés. Celle, péjorative, de la personne dépendante ou addict, c’est, à l’extrême, celle du toxicomane peut- être celle du junkie qui se prostitue et est prêt à prostituer son perroquet, sa grand-mère ou son enfant pour une dose. Alors que sans en arriver à cette situation extrême, je le répète, la personne dépendante, ce peut aussi être celle ou celui qui fixe en permanence l’écran de son ordinateur, de sa tablette ou de son smartphone même lorsqu’il est en présence de son collègue, conjoint, ami, enfant ou semblable.

Bien-sûr, il n’y’a pas de délit à cette dépendance – ou addiction- sociale, à celle-ci et à d’autres telles que le recours au crédit et au découvert bancaire. Car ces addictions- sociales et économiques- sont légales, encouragées, et nous sommes consentants ou supposés être en mesure de disposer de tout notre discernement lorsque nous nous y adonnons. Car, officiellement, nous sommes des individualités et des êtres libres. Tel est l’intitulé de notre naissance. Nous sommes libres et égaux en droits. Aussi, notre usage d’une certaine consommation est-il le résultat de notre vocation : Nous sommes faits pour ce produit, cette paire de chaussures, ce smartphone, cet ordinateur, ce crédit, cet écran de téléviseur, et, pourquoi pas, pour cette femme-ci plutôt qu’une autre, pour cette école-là pour notre enfant. Nous sommes faits pour cela car c’est ce que nous « choisissons » et peu importe si nos choix sont très influencés par nos moyens – supposés- du moment.

Le terme de « vocation » est ici très trouble, peut-être fourbe, car il suggère une prédestination vertueuse alors que pour beaucoup, une vocation se présente ou se décide parce-que l’on a été privé dès l’enfance, parfois ou souvent avant même notre naissance, de la capacité consciente et économique de comparer afin d’arrêter notre véritable choix.

Pour ce qui est des soldes, je peux sans doute me rassurer en me disant que je consomme moins qu’avant d’une manière générale et, aussi, que, quitte à le faire, autant que ce soit durant les soldes dès lors que c’est mesuré, réfléchi, et , si possible, à la baisse. C’est peut-être, ce que dans un service d’addictologie, on appelle une réduction des risques. Après tout, celles et ceux qui suivent un régime amincissant continuent bien de manger. Mais c’est leur façon de manger, leurs habitudes de vie et alimentaires, qui changent.

 

La vraie richesse et la véritable liberté consistent sans doute à disposer de manière équilibrée de ses capacités conscientes- donc morales, intellectuelles, psychologiques, physiques- et économiques avant de faire des choix. Il y’a donc très peu de personnes libres contrairement à ce qui se dit.

 

Nous sommes des millions voire des milliards ultra-connectés et nous sommes presque tout autant à être ultra-isolés. Cela nous fait perdre bien des combats. Ce 7 janvier, cela faisait quatre ans que l’attentat de Charlie Hebdo avait eu lieu. Le 8 Janvier, cela faisait quatre ans que la policière Clarissa Jean-Philippe- « alors qu’elle était appelée pour un banal accident de la route »- était abattue à Montrouge par le terroriste qui, le lendemain, le 9 janvier 2015, allait attaquer l’Hyper-Casher de Vincennes. En janvier 2015, des gens se battaient en faisant la queue pour se procurer le numéro de Charlie Hebdo de l’après-attentat. Des millions de gens défilaient le 11 janvier 2015 « pour » Charlie et aussi, sans doute, pour l’Hyper-Casher. Y compris des chefs d’Etat et des personnalités politiques cherchant à se placer au bon endroit afin d’être bien vus des photographes et des média.

Assez vite, des dissonances sont apparues : un compatriote m’expliquait qu’en Guadeloupe, la marche du 11 janvier « pour » Charlie avait plutôt été perçue comme une marche « raciste » car rien n’avait été dit ou fait ce jour-là en mémoire de la policière Clarissa Jean-Philippe, noire et antillaise.

Des « Je suis Charlie » cessaient de l’être car en désaccord avec l’humour et des articles de l’hebdomadaire. Certains de ces ex « Je suis Charlie » regrettant que les terroristes aient mal accompli leur travail le 7 janvier 2015.

Certains intellectuels et journalistes, aussi, ont critiqué et critiquent Charlie Hebdo pour sa persistance à aborder certains sujets : Les intégrismes religieux islamistes et catholiques par exemple.

Des membres de Charlie Hebdo ont quitté le journal depuis. J’ai d’abord cru que c’était dû aux effets- très compréhensifs- du traumatisme post-attentat. J’ai compris récemment que des dissensions parmi les membres du journal après l’attentat étaient peut-être la cause principale de certains de ces départs. Et que certains de ces ex-confrères, lorsqu’ils se croisent désormais, ne « se disent plus bonjour ».

Et puis, il y’a eu cette intervention récente de Zineb El Rhazoui, « la journaliste la plus menacée de France » (ou du monde ?) dans l’émission télévisée de Thierry Ardisson. J’en ai eu connaissance hier soir, par hasard, en tombant sur un post d’un « ami Facebook » et ex-collègue du mensuel Brazil.

Zineb El Rhazoui, une des rescapĂ©es de l’attentat du 7 janvier 2015, ex-journaliste de Charlie Hebdo Ă©galement, a aussi Ă©crit sur l’attentat du Bataclan le 13 novembre 2015 (13 Zineb raconte l’enfer du 13 novembre avec 13 tĂ©moins au cĹ“ur des attaques, Ă©ditions Ring). Livre que j’ai achetĂ© et sur lequel j’écrirai sĂ»rement comme j’ai parlĂ© du film Utoya dans la rubrique CinĂ©ma. Cela m’a un peu dĂ©rangĂ© que Zineb El Rhazoui passe dans l’émission de Thierry Ardisson car je le perçois, lui, un peu comme un animateur tĂ©lĂ© opportuniste ( autant que les autres ?). Mais le principal Ă©tait sans doute que Zineb El Rhazoui puisse venir s’exprimer sur un plateau tĂ©lĂ©. Et sans doute qu’il valait mieux venir s’exprimer dans l’émission de Thierry Ardisson plutĂ´t que dans celle d’un autre animateur tĂ©lĂ©…ou dans le vide.

Dans cet extrait d’intervention d’environ deux minutes, j’ai regardé et écouté cette jeune et belle femme dire comment, en tant que rescapée de l’attentat du 7 janvier 2015, elle avait personnellement ressenti ce 7 janvier 2019, ce « mépris » du Président Macron. Ce mépris que les gilets jaunes (8 ème ou 9 ème samedi de mobilisation de suite) ont évoqué pour expliquer leur colère et leur mouvement. Zineb El Rhazoui était visiblement émue. Elle en a expliqué les raisons. Sur le plateau télé, la sympathie et l’empathie étaient présentes. Je me suis pourtant demandé dans quelle solitude elle allait se retrouver ensuite, une fois qu’elle aurait quitté ce plateau télé. Comme plusieurs des survivants de Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui vit désormais sous escorte. Ce qui comprime beaucoup sa vie personnelle et sociale à l’image sans doute d’un Roberto Saviano. Ou, dans un autre registre, d’un Edward Snowden ou d’un Julian Assange.

Je n’ai pas le courage – et sans doute ni l’extra-lucidité- d’une Zineb El Rhazoui. Lequel courage (liberté, témérité, ténacité ou inconscience) s’était manifesté bien avant qu’elle rejoigne la rédaction de Charlie Hebdo. Je ne la connais pas. Je ne la rencontrerai sans doute jamais. Et si je la rencontrais, je ne vois pas ce que je pourrais lui dire à elle comme à d’autres -qui risquent leur vie avec leur culture et leur intelligence pour leurs idées- de consistant. Mais je peux la nommer elle et d’autres. Ce que je viens de faire. Et, ce faisant, je contribue un peu moins à sa mort directe ou indirecte, car ne pas ou ne plus nommer les êtres, ne pas ou ne plus penser à eux, c’est, d’une façon ou d’une autre, les faire disparaître ou les laisser disparaitre.

 

Avant le 7 janvier 2015, je ne lisais pas Charlie Hebdo. J’avais essayé, une fois, plusieurs années auparavant, alors que Philippe Val dirigeait encore le journal. Je n’avais pas aimé le style ainsi que le contenu. Si j’ai un peu de chance, vu que je garde beaucoup de choses, je retrouverai ce numéro un jour. Depuis le 7 janvier 2015, je lis Charlie Hebdo. Je trouve un certain nombre de leurs articles très bien écrits et instructifs. Il s’y parle bien-sûr de l’intégrisme islamiste puisque c’est celui-ci qui constitue leur Hiroshima mémoriel. En cela, pour moi, Charlie Hebdo est le journal d’un deuil impossible. Mais dans Charlie Hebdo, on y parle aussi beaucoup d’autres actualités telles que les gilets jaunes, l’écologie, les migrants, la souffrance infirmière dans les hôpitaux ( il y’a quelques mois, le journal avait sollicité les témoignages de personnels exerçant dans les milieux de la santé), la politique en France et ailleurs….

En commençant à écrire cet article, je n’avais pas prévu de parler autant de Charlie Hebdo. De L’hyper-casher, de Clarissa Jean-Philippe (qui « a » depuis ce 11 janvier 2019 une allée qui porte son nom dans le 14ème arrondissement de Paris). Il ne s’y trouvait d’ailleurs aucune ligne mentionnant Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui, Edward Snowden, Roberto Saviano, Julian Assange. Tout au plus avais-je prévu de mentionner, tout de même, l’attentat de Charlie Hebdo le 7 janvier. Il est tellement de situations immédiates, quotidiennes, qui nous éprouvent et nous prennent. Mais nous sommes aujourd’hui le lundi 14 janvier 2019. Presqu’une semaine est passée depuis que j’ai commencé la rédaction de cet article. Nous sommes nombreux à être assignés très tôt à une fonction, un statut, une façon de penser ou une particularité et à croire que cela est définitif. Plutôt que de m’en tenir définitivement à la première version de cet article, j’ai préféré l’ouvrir à ce qui m’avait ouvert, moi, entre-temps.

 

Sur un ring, le boxeur a une acuité maximale. Car il sait et sent intuitivement que sa vie en dépend. La vie de Zineb El Rhazoui et d’autres personnalités – y compris parmi leurs adversaires idéologiques- ressemble à cela. Sauf que certains coups que l’on reçoit dans la vie sont tellement vicieux. Tellement imprévisibles. Tellement protégés derrière des armées de différentes espèces. Derrière de vastes immunités. Il nous faut apprendre à les encaisser et à les esquiver dès qu’on le peut. Mais dans la vie de tous les jours, on ne peut pas tout le temps vivre aux aguets, les poings fermés et les yeux ouverts. Même un boxeur professionnel et expérimenté ne peut pas le faire indéfiniment sur un ring. Alors, dans la vie de tous les jours, certaines et certains en profitent. D’autres donnent des coups sans le savoir et aussi parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement avant d’apprendre à avoir une conscience et à changer de comportement. Et aussi, parce-que, même s’ils feront du mal à quelques uns, ils feront du bien à beaucoup d’autres.

D’où l’importance de (savoir) bien s’entourer, de disposer de lieux de résidences- et de retraits- sûrs et de savoir entretenir des relations de bon voisinage et en bonne intelligence y compris avec des personnes que notre instinct premier nous donnerait plutôt envie de rejeter ou de défier. Cette façon de raisonner contredit ce que j’ai pu écrire plus haut ou est une manière lâche et hypocrite de se défiler ?

Je repense à Christophe, mon ex-rédacteur en chef de Brazil alors qu’au festival de Cannes, j’avais été content de lui montrer des photos que je venais d’acheter. Parmi elles, une photo de Jet Li. Christophe avait eu une mine dépitée. Lui, défenseur d’un cinéma d’auteur indépendant, face à un de « ses » journalistes lui montrant une photo d’un acteur de cinéma grand spectacle a priori sans fondement. Mais Jet Li est un artiste martial. Et, aussi bon soit-il, et il l’est, toute personne qui s’y connaît un tout petit peu en films d’art martiaux sait qui est Bruce Lee. Dans son dernier film, Operation Dragon, alors qu’il se rend, mandaté par le gouvernement britannique, à un tournoi d’art martial, Bruce Lee croise un combattant teigneux prêt à se bagarrer à tout bout de champ. Provoqué par celui-ci, Bruce Lee lui répond : « Disons que mon art consiste à combattre sans combattre ».

 

Mais on peut préférer cette conclusion qui reprend mot pour mot les propos d’un manager, Thibaut Griboval, sur son site sixty-two.be, bien qu’au départ, son orientation libérale me crispe. Car celle-ci a souvent tendance à mettre dans la lumière celles et ceux qui « réussissent » et à gommer tous les autres qui se sont fracassés en cours de route en essayant de réussir :

« Nous entrons plutôt dans une économie de la créativité, où le leader est celui qui sait ouvrir des portes, voire des avenues, dans un espace surchargé d’informations, difficilement lisible ».

On peut aussi s’en tenir à éprouver une certaine culpabilité. Comme celle que j’ai ressentie ce samedi, en croisant deux gilets jaunes, alors que je me rendais à nouveau dans un magasin pour profiter des soldes. Ou hier soir en écoutant et en voyant Zineb El Rhazoui parler du « mépris » du Président Macron lors de l’émission télévisée de Thierry Ardisson.

Quoiqu’il en soit, aujourd’hui ou demain, un ou plusieurs combats de boxe avec soi-même auront lieu.

Franck Unimon, ce lundi 14 janvier 2019.

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Cinéma

Don’t Forget Me

Don’t Forget Me

 

 

 

Avant hier, après avoir assez bien avancé sur mon article Combats de boxe que je présenterai bientôt, j’avais prévu d’aller voir Don’t Forget Me de Ram Nehari à une projection de presse. Ce film sortira en salles ce 30 janvier 2019.

Toute personne accaparée par la rédaction d’un article, par toute « création », une activité ou une méditation pour laquelle elle se sent inspirée sait comme il peut être difficile de s’en décrocher. Tout cela afin de se réconcilier avec le corset d’une certaine réalité, passage obligé , ou droit de douane, qu’il nous faut accepter car il a ceci de particulier que s’il nous plie, il nous relie- aussi- aux autres ainsi qu’à d’éventuelles nouvelles dimensions.

 

Parti de chez moi à la limite de mon jugement, j’allais être à l’heure pour la projection de 10h30 de ce mercredi. Entretemps, j’avais répondu à cette autre question capitale :

 

Comment concilier cette projection de presse et aller faire les courses à la boucherie selon la liste que m’avait adressée ma compagne par sms un ou deux jours plus tôt ? Les deux évènements se déroulant à Paris alors que nous habitons en banlieue.

Je suis capable de me rendre à une projection de presse avec mon sac de courses. Mais je suis aussi capable de me raisonner. J’ai estimé plus pratique de me rendre à la boucherie après la projection.

 

En arrivant au club de projection, vu qu’il était presque l’heure du début, j’étais un petit peu aux abois. Sur une table à l’entrée, j’ai d’abord vu une bouteille de jus et quelques apéritifs. J’ai continué de me diriger vers la salle de projection. Avant d’arriver aux escaliers et de descendre, sur ma droite, j’ai aperçu l’intérieur d’une petite salle de projection. Je la découvrais. La porte de cette intimiste salle de projection était habituellement fermée toutes les autres fois où je m’étais rendu à ce club comme, par exemple, lorsque je suis allé voir le film Kabullywood de Louis Meunier. Film qui sortira ce 6 février 2019 et dont j’ai parlé dans ma rubrique Cinéma.

 

La petite salle de projection disposait d’une vingtaine de sièges environ. Dedans, deux hommes. Je me suis adressé au premier, lequel était debout et me faisait presque face alors que je me trouvais sur le seuil :

« C’est ici que se déroule la projection ? » me suis-je étonné. Aussitôt, comme s’il était prêt à faire rempart de son propre corps, l’homme, en s’avançant un tout petit peu vers moi, s’est empressé de me dire :

« Non, non ! Il n’y’a pas de projection, ici ! ». Il était plus inquiet que désagréable ou antipathique. Son attitude, sans doute, m’a alors incité à regarder l’autre homme, assis tranquillement. Celui-ci assistait à la scène :

 

Omar Sy. Son allure longiligne et détendue de lama vapotant paisiblement me l’a aussitôt rendu sympathique. Le regardant et comprenant alors l’anxiété de son attaché de presse sans doute, lequel est également attaché au confort de son acteur vedette, je l’ai salué tout en réfléchissant une seconde à ce que je pourrais éventuellement lui dire.

Comme tout un chacun, il m’est arrivé de croiser des acteurs de manière fortuite, dans la vie de tous les jours, et de décider de leur adresser un mot de sympathie ou de choisir de m’éclipser afin de ne pas les déranger.

C’est ainsi que j’étais allé dire un mot aimable à Simon Abkarian alors qu’il attendait, seul, le bus non loin de la rue Cadet. Ce jour-là, je crois que j’allais rencontrer Stéphane Bourgoin, spécialiste des tueurs en série, dans sa librairie alors encore ouverte Au Troisième Oeil.

 

A l’arrêt de bus, Simon Abkarian avait un air d’incrédulité assez amusant sur son visage. Comme s’il trouvait hautement improbable qu’un bus, un jour, vienne le délivrer de cet endroit. Cela m’avait fait regretter un appareil photo avec un zoom performant. Mais c’était avec un esprit de photographe et non avec un instinct de voyeur que j’avais regardé la situation. Une autre fois, je l’avais laissé tranquille alors que je l’avais aperçu en terrasse à un café près du cinéma MK2 Quai de Loire. C’était avant de le voir dans le remake de Casino Royale, mon James Bond préféré avec Daniel Craig. J’étais alors un des journalistes cinéma du mensuel Brazil.

 

Dans la ligne 12 du métro, je me suis un jour retrouvé assis face à Dominique Blanc. Il m’avait été impossible de savoir si elle était dans sa rêverie ou si elle m’avait vu la regarder. J’avais choisi de rester silencieux et de me faire discret. J’avais ainsi partagé le trajet avec elle le temps de quelques stations. Je me rendais dans le service où je travaille encore à ce jour.

 

Près du cinéma MK2 Beaubourg, j’avais croisé Alex Descas en compagnie de deux compatriotes féminines de son âge. Je l’avais abordé. Cela fait environ vingt ans ou plus, depuis bien-sûr ses rôles dans les films de Claire Denis, que je « connais » une partie de son parcours d’acteur. Je ne l’ai jamais interviewé. Alex Descas et moi, nous étions dit quelques mots. C’était avant la sortie du film Volontaire d’Hélène Fillières, dans lequel il a un rôle. Film que je recommande bien-sûr pour lui et aussi pour les autres : j’aimais déjà le jeu d’actrice d’Hélène Fillières avant ce film (Aïe, Mafiosa….). Je l’ai découverte réalisatrice même si j’aime beaucoup son rôle (secondaire) dans son propre film.

 

Non loin du cinéma des Ursulines, j’avais croisé Isabelle Carré. Elle avait le visage souriant de la sérénité. Comme Dominique Blanc, je l’avais laissée passer. J’ignore si Isabelle Carré m’avait aperçu ou regardé.

 

Une autre fois, il y’a plus longtemps, c’était Rona Hartner que j’avais reconnue dans le RER menant à Cergy-Préfecture. Mais aussi Pascal Légitimus, un autre jour, sur le parvis de la gare de Cergy-Préfecture. J’étais resté à distance.

 

Lucien Jean-Baptiste avait aussitôt perçu ma réaction de surprise dans la rue alors que je venais de le reconnaître. Il m’avait sympathiquement salué. C’était avant qu’il ne réalise Dieu Merci (On a tous un rêve de gosse) où, grâce à l’information donnée à propos de ce tournage par Claire Diao, j’allais faire un petit peu de figuration et rencontrer Djigui Diarra. Sur le tournage de Dieu Merci (On a tous un rêve de gosse) son implication sur un –vrai- chantier dès 8 heures du matin avec nous, par cinq degrés voire moins, mais aussi ses attentions envers nous, de simples figurants, m’avait ramené à de meilleurs sentiments envers lui : j’avais très peu apprécié son rôle de noir immature et rigolo dans son film Premier Etoile qui lui avait valu un bon succès commercial (environ 1,5 million d’entrées) et une certaine reconnaissance. Son attitude, lors de cette journée de tournage, ainsi que les thèmes du film, m’ont fait comprendre comme je l’avais très mal jugé en allant voir Première Etoile à la salle UGC Bercy, où, parmi les spectateurs, dans les premiers rangs, soit dans les rangs du bas de la salle, j’avais reconnu…Zinedine Soualem.

Lors du tournage de Dieu Merci (On a tous un rêve de gosse), je me suis dispensé d’essayer de rappeler à Lucien Jean-Baptiste notre « première » rencontre entre la gare du Nord et le métro Jaurès. Etant donné que cette rencontre datait, qu’il était sur le tournage de son film et que des rencontres de ce type il doit en faire un certain nombre depuis qu’il est « connu ».

J’ai aussi compris que réaliser des comédies est un moyen de séduire- et de rassurer- certains producteurs ; de faire passer des messages et d’attirer plus facilement un certain public qui veut aller au cinéma avant tout pour se divertir. Mais aussi que réaliser des films, mêmes imparfaits, est une façon de rester en activité sur le marché du cinéma, d’un point de vue économique et en tant que comédien. De rappeler que l’on existe. Car dans l’univers de l’image qu’est le cinéma, mais aussi du théâtre ou du journalisme, être oublié est peut-être plus mortel que de manquer de talent. On peut être plus ou moins talentueux, si l’on est le grand oublié (comme on peut-être un grand brûlé) du regard et de la mémoire de celles et ceux qui ont et font des projets (réalisateurs et/ou producteurs ou autres) on disparaît. Et, cela peut-être définitif car l’oubli, dès lors qu’il nous adopte dans ce milieu, est un peu comme la banquise. Il nous recouvre complètement, créé davantage d’oubli et on ne nous voit plus même si l’on est encore en vie et que l’on dispose de sérieux atouts.

 

 

La mémoire que j’ai de mon passé de groupie et un peu de maturité expliquent peut-être aussi mon apparente « sage » attitude envers ces milieux et ces « célébrités » citées plus haut :

Je me rappelle encore comment, embarrassée, une actrice que j’admirais avait poliment accepté une lettre manuscrite que je lui avais remise lors d’une avant-première dans un certain complexe de cinéma. C’était avant l’an 2000 et l’amie qui m’accompagnait ce jour-là s’était moquée de moi. Lorsque j’avais vu cette même comédienne, quelques mètres plus loin, rejoindre l’équipe du film et se servir de mon courrier comme éventail, j’avais dû honteusement accepter ma disgrâce. Sûrement pour me rassurer, une autre amie à qui j’avais raconté ensuite cette anecdote, m’avait à peu près dit :

« Je pense que c’est plutôt une personne timide. Pas le genre à être expansive…. ».

 

Dans mon courrier, pratiquement illisible car écrit manuellement en minuscules, je fourvoyais un tas de salamalecs. Et, déjà, je parlais de la faible représentativité des noirs dans le cinéma français. Cette jeune actrice blanche, à peine âgée de 30 ans alors, a très certainement, j’en suis sûr, beaucoup appris grâce à moi : dans sa mémoire effacée depuis, je fais sûrement partie de la cohorte de tous ces apprentis mentors improvisés aussi dérangés qu’inconnus qu’elle a pu croiser du fait de sa carrière d’actrice alors sur- médiatisée et plutôt exposée.

 

Pour ce dernier exemple, les réseaux sociaux et les selfies n’existaient pas alors ou seulement dans une forme réduite : même s’ils avaient existé dans leur forme actuelle, j’aurais, j’ose le croire, su garder cette mésaventure pour moi. Mais, contrairement à moi, d’autres groupies, déçues ou convaincues, ont envers leurs idoles beaucoup moins de retenues qu’elles en ont pour leur vie et leurs projets.

 

Quoiqu’il en soit, ces actrices et acteurs cités- ou suggérés- ont eu une importance pour moi (voire continuent d’en avoir une) à un moment de ma vie. Et, je les ai croisés avant la création de mon blog. Contrairement à Omar Sy il y’a deux jours.

 

Omar Sy compte pour moi mais je serais incapable depuis Intouchables et ses 20 millions d’entrĂ©es, que j’avais bien aimĂ© comme les films prĂ©cĂ©dents –Nos jours heureux en particulier- des deux rĂ©alisateurs Nakache et Toledano, d’en donner les raisons exactes.

Le fait d’être noir, de venir de la banlieue et de ne pas faire partie du sérail du milieu plutôt bourgeois, conservateur- et blanc- du cinéma français comme moi à l’origine ?

Le fait d’être au départ un humoriste avec une image de « gentil » néanmoins conscient ?

Le fait qu’il ait désormais réussi économiquement et socialement et que, sauf une désastreuse gestion de carrière ou des dérapages à la Sami Nacéri, son avenir artistique et personnel soit en tout point assuré même s’il venait à expirer à l’âge canonique de 160 ans ?

 

Je ne peux m’empêcher de penser à l’acteur Saïd Taghmaoui, obligé de s’exiler après le film La Haine de Kassovitz pour réussir car, en France, il n’avait pas la bonne couleur comme il le rappelle dans une réplique étonnante dans le Wonder Woman de Patty Jenkins (également réalisatrice de Monster, film qui avait valu l’Oscar à Charlize Theron pour son rôle).

 

Mais cela suffit-il  pour expliquer les raisons pour lesquelles Omar Sy compte pour moi ? Par ailleurs, je n’ai pas vu le film qui expliquait sa présence à cet endroit avant hier.

 

Toutes ces questions, ces expériences et bien d’autres, se sont sûrement fondues en moi en moins d’une seconde lors de cette très brève entrevue (dix ou quinze secondes au maximum) avant hier. Car beaucoup de nos réactions- adéquates ou inadéquates- sont le résultat d’une somme d’expériences dont nous n’avons même pas idée. Et, pour ce moment « historique » et imprévu, je m’étais bien entendu mis à mon avantage :

 

Chaussures de randonnée couleur taupe, bas de survêtement blanc cassé lâche, haut de survêtement à capuche vert, blouson noir de motard (sans les protections, sans le casque et sans la moto puisque je n’ai pas le permis et me déplace principalement en transports en commun ou à pied), bonnet de marin mis à l’envers pour cacher le nom de la marque et lunettes de correction presque à double foyer. Avec, en prime, sur le dos, un grand sac à dos bleu de marque Ortlieb. Le même sac que je portais sur le dos lorsque j’étais allé interviewer Alejandro Gonzalès Inarritu pour Brazil à propos de son film Biutiful . Lequel Inarritu, bien plus intimidant qu’intimidable, s’était un moment étonné avec une voix presque suave :

« You have a huge bag …. ». Aujourd’hui, encore, je regrette d’être resté désarçonné par cette remarque d’Inarritu qui aurait peut-être pu permettre une rencontre un peu plus informelle et donc plus personnelle. Peut-être, d’ailleurs, devrais-je davantage commencer à regarder ce sac à dos comme un porte-bonheur….

Pourtant, de par le passé, j’ai fait le désespoir et la colère de ma petite sœur pour mon dédain vestimentaire. Je m’étais ensuite réhabilité et j’aime aussi bien m’habiller comme offrir des beaux vêtements. Mais je suis en état de rechute vestimentaire depuis quelques temps et ma compagne aussi, pourtant une grande spécialiste des tenues camouflages pour elle-même, se désole, un peu impuissante, devant mes négligences vestimentaires répétées de forcené.

 

Je ne serais donc pas surpris qu’Omar Sy – ainsi que son attaché de presse- m’ait pris pour un coursier d’ Uber disposant de quelques filons pour s’incruster dans un certain nombre de projections de presse (il en est d’autres réservées néanmoins à une élite journalistique ou à des journalistes « sympathisants » ou « courtisans »). Car les projections de presse sont en général de confortables avant-premières pour le premier cinéphile venu.

J’écris ici ce que je suppose. Je me mets peut-être le doigt dans l’œil. Je ne saurai probablement jamais ce que l’un et l’autre ont pensé de moi à ce moment-là.

Mais je garde néanmoins de cette courte rencontre le très bon souvenir de la simplicité d’Omar Sy, plus amusé qu’indisposé, répondant à mon bonjour avec le sourire de l’évidence. Et, je m’en suis contenté.

Néanmoins, même si cela n’apporte rien d’un point de vue journalistique ou cinématographique, tout de suite ou en partant, je me suis demandé ce qu’il avait pu ressentir, lui, que je perçois comme une personne au contact plutôt facile. A voir son attaché de presse s’enrubanner quasi instantanément dans des précautions de momie que l’on va embaumer afin d’éviter que, moi, l’inconnu inattendu, j’approche l’être sacré que, désormais, Omar Sy est devenu.

 

J’ai raté la projection de presse de Don’t Forget Me : je me suis trompé d’endroit à quelques mètres près. Convaincu que la séance se déroulait dans ce club, je suis passé devant le cinéma qui le voisine. A aucun moment, il m’a été possible de concevoir que la projection se donnait là, tout près, dans ce cinéma que je connais. Car je n’ai jamais, à ce jour, assisté à une projection de presse dans ce cinéma. Et, vu que je n’avais pas sur moi (erreur corrigée depuis) le numéro de téléphone de l’attaché de presse de Don’t Forget Me , celui-ci n’a pu me renseigner.

 

J’ai un moment erré, un peu remonté contre moi en même temps qu’interloqué. Je suis allé dans un autre club de projection où l’on m’a obligeamment donné les mêmes réponses :

« Quel film ? Don’t Forget Me ne passe pas ici. La séance a commencé depuis 10h. Il n’est plus possible d’accéder à la salle ».

 

 

Heureusement, il reste une séance de projection de Don’t Forget Me la semaine prochaine et l’attaché de presse du film ne m’en a pas voulu. Donc, tout va très bien. Puisque, même s’il m’en avait voulu, je ne vois pas ce qu’il y’a d’extrêmement grave, d’un point de vue vital, dans le fait de rater une séance de cinéma. Et, je tiens à l’écrire car, par moments, voire souvent, dans un milieu comme dans celui du cinéma par exemple (mais aussi, ailleurs, dans la vie de tous les jours) on est capable de se prendre très très au sérieux au point de considérer comme de la plus haute importance des faits et des événements qui, foncièrement, ne justifient pas toutes les urgences et tout le cérémonial qui les accompagnent. Il m’a semblé, que lors de cette courte rencontre imprévue, lors de cet « accident », qu’Omar Sy, malgré ses 20 millions d’entrées avec Intouchables et son statut de « superstar » , était encore bien au fait de tout ça. Et c’est selon moi une très bonne nouvelle.

 

Et, j’ai aussi aimé, pour cet article, autant que possible, me tourner en dérision quitte à me ridiculiser, afin de me mettre au service du rire et du sourire. Car, si Pina Bausch a pu dire : «  Dansez, dansez ! Sinon, nous sommes perdus ». Je sais depuis longtemps que pouvoir rire de soi est aussi un très très bon moyen de faire sourire et de faire rire mais aussi de se retrouver.

 

Pour cela, meilleurs vœux, Omar ! Et, bien-sûr, meilleurs vœux, chers lecteurs !

 

Si cet article vous a plu, touché, et qu’il vous semble qualifié pour faire du bien à quelqu’un que vous connaissez, partagez-le. Même si je n’en parle pas, c’est ce que je souhaite à mes articles.

 

Franck Unimon, ce vendredi 11 janvier 2018.

 

 

 

 

 

 

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Puissants Fonds/ Livres

Le Fils du pauvre

                                               Le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun.

 

 

Quelle que soit l’heure où on lève l’encre, écrire a à voir avec la nuit. Celle où l’on ferme son sommeil. Et où subsiste notre souffle, notre pensée, notre volonté.

Il en a fallu des semaines pour lire ce « petit » livre d’à peine 135 pages. Deux heures auraient pu suffire. Ou trois si l’on veut prendre son pouls.

 

Dans son livre Noureev, l’insoumis , Ariane Dollfus ( que je viens de confondre avec la photographe Diane Arbus) raconte la grande pauvreté dans laquelle le futur danseur étoile ( puis chorégraphe) avait grandi. Seul garçon parmi ses sœurs, pendant plusieurs années, il avait été le petit Dieu de la maison. Jusqu’au retour du père, décrit comme un rival particulièrement brutal.

Feraoun « Fouroulou », dans les montagnes rudes de sa Kabylie, a aussi joui de ce statut. Mais il y’avait bien plus d’amour entre son père et lui ainsi qu’autour de lui.

Là où la famille de Rudolf Noureev vivait dans un certain isolement dans mon souvenir, celle de Feraoun se tenait au sein d’une communauté qu’il nous raconte. Sa grand-mère paternelle, ses parents, son oncle paternel Lounis, sa femme, la redoutable Helima, ses tantes Nana et Khalti, ses sœurs, ses cousines, son copain d’enfance protecteur Akli -qui deviendra berger-, les voisins et les cousins, la Djema, l’exil durant un temps, du père aimé (hébergé alors au 23, rue de la Goutte d’or à Paris, 18ème) pour aller travailler dans les fonderies d’Aubervilliers…

 

« (….) Nos ancêtres, paraît-il, se groupèrent par nécessité. Ils ont trop souffert de l’isolement pour apprécier comme il convient l’avantage de vivre unis. Le bonheur d’avoir des voisins qui rendent service, aident, prêtent, secourent, compatissent ou tout au moins partagent votre sort ! Nous craignons l’isolement comme la mort. Mais il y’a toujours des querelles, des brouilles passagères suivies de raccommodements à propos d’une fête ou d’un malheur. « Nous sommes voisins pour le paradis et non pour la contrariété ». Voilà le plus sympathique de nos proverbes ». (Mouloud/Menrad Feraoun dans Le Fils du pauvre).

Noureev (1938-1993) quittera la maison familiale un peu à la façon d’un Basquiat, endossant sa liberté avant sa majorité. Et, plutôt que la rue, il parviendra à intégrer une très grande école de danse. Puis devenu un danseur de haut niveau, à l’occasion d’une tournée internationale, il prendra à nouveau la fuite. Cette fois-ci afin d’échapper au régime politique- communiste- de son pays. Il s’installera en France où, jusqu’à sa mort et aujourd’hui encore, il bénéficiera d’une aura internationale. Même si, à la façon du Surfer d’Argent, personnage de comics probablement inspiré de la mythologie, Noureev ne pourra jamais retourner dans son pays natal ou même y acheter une datcha.

Feraoun (1913-1962, 41 ans lors de la parution de son livre, Le Fils du pauvre), d’abord fils unique parmi ses soeurs puis fils aîné, a plutôt été le très bon élève cherchant à plaire au moins à son père, à ses professeurs, et à la règle.

« (….) Crois-tu que nous sommes faits pour les études ? Nous sommes pauvres. Les études, c’est réservé aux riches ».

Cependant, Fouroulou est un élève brillant. Et sa famille va se montrer aussi combattive que la M’man Tine de Rue Case-Nègres pour son petit José (livre de Joseph Zobel, paru en 1950, ensuite adapté au cinéma par Euzhan Palcy en 1983).

Enfant « gâté » selon ses propres termes et observateur attentif de la condition de son entourage, Feraoun, de par sa personnalité, a développé un certain sens de l’autodérision et de l’ironie :

« (….) A l’âge où ses camarades s’éprenaient d’Elvire, lui, apprenait « le lac » seulement pour avoir une bonne note. Mais comme il débitait son texte d’un ton hargneux, au lieu d’y mettre comme il se doit la douceur mélancolique d’un cœur sensible et délicat, le professeur le gourmandait et Fouroulou allait s’asseoir plein de rancune ».

Mais cet esprit est aussi fait d’un sentiment de dette et donc de devoir envers sa famille et ses origines. Il a besoin d’être en accord avec elles. Il est aussi marié et père. Pour cela, peut-être, il lui est impossible de s’enfuir comme de se révolter à la différence d’un Noureev ou d’un Basquiat alors qu’il nous envoie un peu de sa terre natale :

« çof rival » ; « tamens » ; « kanoun » ; «  akoufi ventru » ; « hechaichi » ; « vieux khaounis » ; « djenoun » ; « zaouias » ; « dokhars » ; « mechmel » ; « kouba » ; « ikoufan vide ».

 

Lire son Le Fils du pauvre après son Journal ( voir mon article dans cette même rubrique ) nous convainc qu’il était ainsi quasiment prédestiné à être assassiné pendant la Guerre d’Algérie. En Algérie. Il y’a bien-sûr de la tristesse devant le constat de ce déterminisme. Une tristesse que l’on pourrait entendre dans le titre Mr Pastorius interprété par Miles Davis en hommage au bassiste Jaco Pastorius. Mais il s’agit d’une tristesse que l’on pourrait comprendre à voir l’enfance de Feraoun surmonter ces étapes de la vie qu’il nous raconte pour, finalement, en 1962, en quelques minutes, se faire buter à 49 ans par des volontaires de l’OAS qui disposaient d’armes pour principales compétences.

 

On pourrait me dire que j’idéalise trop Mouloud Feraoun que je n’ai jamais connu ou rencontré. Que cela en devient inquiétant. Qu’il vaut mieux le laisser dans son anonymat et dans son assassinat. Qu’il était en fait double ou triple.

 

Oui.

 

Comme la plupart d’entre nous.

 

 

« (….) Oh ! Les pauvres yeux de fous, je ne les verrai nulle part sans émotion. Eux seuls reflètent la souffrance de l’âme et recherchent éperdus ce que le cœur et le cerveau n’ont plus ». Mouloud Feraoun dans Le Fils du pauvre.

 

 

Franck Unimon, ce mardi 8 janvier 2019.

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Jeu

Visage partiel d’un comĂ©dien. 2ème acte

Après mes  articles https://balistiqueduquotidien.com/le-fait-eric et   https://balistiqueduquotidien.com/visage-partiel-dun-comedien, il convenait de devenir concret et de rendre tout cela vivant en  apportant quelques images. Voici donc une première vidĂ©o que certains d’entre vous connaissent dĂ©ja.

Ma partenaire, Sandrine Cardon, alias Mme Popova, avait dĂ©ja eu une vie avant cette scène que nous jouons ensemble : théâtre d’improvisation, journalisme….

Sandrine est Ă©galement photographe, monteuse, dĂ©sormais prof de théâtre et dispose sĂ»rement d’autres cartes qui ont Ă©chappĂ© Ă  ma mĂ©moire.

Quoiqu’il en soit, j’espère que le spectacle vous plaira ou vous captivera de nouveau si vous l’aviez dĂ©ja vu.

Franck Unimon, ce lundi 7 janvier 2019.

 

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DĂ©troits

L’exposition

L’Exposition

 

 Entre zéro et cinq degrés, parfois, dans ce passage du milieu, les ombres et les visages tombent. On les retrouve par centaines dans la poudreuse. Derrière ces pas ralliés au silex et qui, pourtant, ne feront plus d’étincelles.

Devant nous, une infanterie de dents abîmées ou disparues, identités forcées, déplacées, dont certaines en quarantaine dans les rues. Elles sifflent et répètent des noms et des mots qui les faisaient rois. Ces noms et ces mots ne sont plus que goudrons toxiques pour les poumons. Mais elles insistent jusqu’à l’incision car ils relatent ce passé qui s’éloigne et revient aussi régulièrement qu’un microsillon tient du soleil et le derviche-tourneur de la couleur. En espérant, qu’un jour, quelqu’un quelque part, les entendent et les comprennent. Même s’il sera alors sans doute trop tard et elles le savent. Comme il a été trop tard pour Pree, la fille de Charlie Parker. Pour lui un an plus tard qui avait pourtant survécu aux électrochocs contrairement à Bud Powell. Pour Basquiat qui ,écoutant Parker et Coltrane dans les années 80 tout en peignant et dessinant, peut rappeler un Denzel Washington, hors de son temps, lorsqu’il sort de plusieurs années de prison à la fin de American Gangster et bute , incrédule, sur du Rap.

 

Il est toujours trop tard. Sauf si l’on croit que les clous sont des plantes fertiles dans le bois ; qu’ils permettent aux âmes des défunts de nous entendre ; Sauf si l’anatomie a pour soi assez peu de secrets. Et que la nuit est le plus sûr contraste de ces hostilités qui nous maintiennent éveillé, brûlé par le racisme, la dureté, la vie « acci-dentée » des adultes, le présent prédateur et menteur, et que l’on dispose d’un peu de son jugement pour l’incorporer sur une toile, un mur, une porte, partout ou c’est possible et n’importe quand. L’Afrique, l’Histoire des Etats-Unis, la culture pop, les comics, les formules scientifiques, la musique, Haïti et la dictature de Papa Doc, la littérature, l’occident, les drogues, les sexualités sans frontières, la célébrité, la richesse matérielle, l’amour, la famille, Basquiat les a croisés. Ils sont là ainsi que d’autres, étendues oubliées, insoupçonnées, dans ses œuvres jusqu’au 21 janvier. Y aller, y retourner plusieurs fois si on le peut deux à trois heures durant, pourquoi pas avec sa propre musique pour les regarder de près. Ce sera toujours beaucoup mieux qu’en photo ou dans un livre.

 

Si l’on est encore frais, on pourra se rendre Ă  l’exposition Egon Schiele – qui bĂ©nĂ©ficie Ă©galement de très bons Ă©chos – se promener un peu en terrasse et apercevoir la vue sur la DĂ©fense ou sur le jardin d’acclimatation. Ou s’extasier sur la construction de la Fondation Louis Vuitton, rĂ©alisation architecturale sophistiquĂ©e Ă  l’image d’un vaisseau en vue de promouvoir «  la vocation culturelle de la France » tel que cela nous est dĂ©montrĂ© par des maquettes et une projection.

 

On fermera les yeux sur ce commerce qui nous vend un tee-shirt « collection Jean-Michel Basquiat » 310, 50 euros, un ouvrage d’après ses cahiers «  vendu exclusivement à la libraire de la Fondation Louis Vuitton » pour 28 ou 29,90 euros ou la coque pour Iphone vendue 67, 50 euros.

On pourra ensuite rouvrir les yeux dans le jardin d’acclimatation pour prendre son temps ou pour s’en aller. Où ? Vers son identité.

 

Franck, ce jeudi 3 janvier 2019.