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Faire son marché

»Posted by on Jan 27, 2021 in Argenteuil, Corona Circus, Croisements/ Interviews | 0 comments

Faire son marché

 

 

                                                   Faire son marché

 

 

Lorsque l’on est assuré d’avoir le ventre plein, on peut trouver plus séduisant que l’étalage d’un stand de marché derrière des bâches en plastique.

 

En 1960, sur le marché d’Héloïse  de la ville d’Argenteuil, il y avait des moutons, des chèvres, de la volaille. Et une brocante.

 

C…, agriculteur et producteur, était présent. C’était avant l’édification de la salle des fêtes Jean Vilar aujourd’hui plus ou moins menacée de destruction selon les divers projets hôteliers – de luxe- et commerciaux du maire, Georges Mothron. Afin, officiellement, de tenter d’augmenter l’attractivité de la ville.

 

C…est le le doyen des commerçants. Il me raconte un peu avant tout ça.  Il y a deux ans maintenant, à peu près, je le lui avais demandé. Il avait accepté à condition de ne pas faire de politique.  Puis, c’était moi, le jeune, qui, comme tous les jeunes, avait délaissé ce qui lui avait préexisté.  J’avais toujours trouvé mieux à vivre, à écrire ou à faire ailleurs.

 

En revenant quelques fois sur le marché, je venais lui dire bonjour et lui rappeler que je reviendrais. Comme une bouchée de politesse qu’on adresse à quelqu’un pour le faire patienter au bord d’une piste de danse. Alors que cette personne ne nous a rien demandé. Alors que l’on se croit le gardien de l’éternité. Mais on n’est jamais rien d’autre que le plus grand gardien de nos infirmités.

 

Puis, du temps est passé. J’ai arrêté de venir sur le marché. Ensuite, il y a eu cette mêlée -ou cette épidémie- qui, plus vite que la Junk food, a rempli nos assiettes et nos viscères avec du mastic à partir de mars 2020.  Toutes les pistes de danse se sont vidées. C’était l’année dernière.

 

Heureusement, C…a encore tout son temps et toute sa tête. Peut-être plus que beaucoup d’autres qui ont pourtant moins que ses 84 ans.

 

Il fait 0°C, ce dimanche 10 janvier 2021, lorsqu’enfin, j’honore ce que je m’étais dit à moi-même. J’arrive un peu avant 9 heures. J’aurais voulu venir plus tôt. Il y aura davantage de monde à partir de 10 heures.  C…lui, s’est levé à 4h30 et est sur le marché depuis 6h30. Il partira à 13h30 et m’annonce :

 

« Ceux dehors partent à 15 heures ».

 

Je lui demande : « Comment faites-vous avec le froid ? ».

C…rigole : «  Comme tout le monde ! ».

 

Il est aussi sur le marché d’Ermont deux fois par semaine. Ses fils ont leur stand sur les marchés de St Denis, Puteaux, sur le marché des Bergères à Nanterre et aussi à Paris. Il me fait les éloges du marché des Bergères. C’est celui de mon enfance. Je n’y suis pas retourné depuis des décennies.  A cette époque, dans les années 70, cette partie de Nanterre était sûrement plus populaire qu’aujourd’hui. Il m’invite à y aller.

 

Sur le marché d’Argenteuil, il paie son abonnement 250 euros pour 15 jours. Pour l’instant, personne ne peut prendre sa succession car la mairie tient absolument à trouver un producteur. Il y en a de moins en moins, m’affirme C. Il a connu le grand-oncle du maire d’Argenteuil actuel. Ce grand-oncle vendait des fruits et des légumes. Tout comme le grand-père.

Le grand-oncle a vendu son corps de ferme à Argenteuil puis est parti vivre dans le Vexin. Mothron, le maire actuel (précédemment déjà édile plusieurs fois de la ville) n’a pas pris la suite de son grand-père et de son grand-oncle. Il est devenu ingénieur. Et maire.

Le neveu du maire, m’apprend C, vend du café un peu plus loin, sur le marché.

 

Sur le marché d’Ermont, c’est différent. C a pris la suite de ses parents. Et, il tient à « prolonger le plus longtemps possible ».

 

Un habitué, d’origine arabe, arrive. Il porte un liseré de moustache. Après avoir salué C, il sort une bouteille dont il nous apprend la composition : de l’eau, du miel et des agrumes. Il dit en boire tous les jours :

« C’est ça, notre pharmacie ! » déclare-t’il en désignant les fruits vendus par C et la poissonnerie voisine. Il refusera de faire le vaccin anti-Covid quand il deviendra obligatoire ! Quitte à rester chez lui !

 

C, avec un grand sourire tranquille, répond : « Moi, je le ferai ».

L’homme poursuit :

« J’ai plus de 60 ans. Je me porte bien… ».

C s’esclaffe et me prend à témoin : «  Il est jeune ! ».

 

Une femme d’origine antillaise passe rapidement devant le stand :

« Salut Papy ! ».

« Salut, ma belle ! » répond C.

 

Après avoir pris quelques fruits, le client argumente :

« Je suis médecin….même si je ne suis pas reconnu » ajoute-il un peu à voix baisse comme à lui-même.

 

J’avais oublié toute cette dramaturgie que l’on peut obtenir dans un marché. Il suffit de s’y promener.

 

J’ai bien sûr pris des fruits à C. Des pommes, des poires, des kakis. Et je l’ai remercié. Il a accepté facilement que je prenne son stand en photo. Mais quand j’ai parlé de le photographier, il a disparu. Au point que je me demande si je l’ai inventé. Et aussi, si c’est bien lui qui m’a laissé ce texte :

 

                                                      Vols ancrés

 

Même si ce sont souvent les mêmes, nos pensées sont des milliers d’oiseaux qui en enfantent d’autres. Il faut apprendre à regarder pour savoir, selon nos priorités, sur lesquels s’appuyer pour s’orienter. Ils ne se valent pas tous. Certains sont des leurres. D’autres, des impasses. Mais ils proviennent tous de nos cages et cherchent tous à retrouver l’atmosphère où ils étaient avant de nous rencontrer. Car nous les avons capturés. Nous avons besoin de nos pensées comme des oiseaux car ils savent toujours où se trouve le ciel. Et nous, sans eux, nous ne savons pas.

 

Ecrire, c’est déplacer nos cages. C’est plonger dans la page certains oiseaux plutôt que d’autres et permettre à d’autres,  qui les regardent et les écoutent, de trouver leur direction et, peut-être, de trouer certaines interdictions qui les clouaient à l’impuissance.

Photo prise devant le conservatoire d’Argenteuil, ce lundi 25 janvier 2021.

 

 

Franck Unimon, ce mercredi 27 janvier 2021.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Jacques Bral, l’indépendant

»Posted by on Jan 26, 2021 in Cinéma | 0 comments

Jacques Bral, l’indépendant

 

                                     Jacques Bral, l’indépendant   

 

                            

 

Téléphoner peut avoir des propriétés mortuaires.

 

 

Le réalisateur Jacques Bral allait être incinéré au crématorium du cimetière du Père Lachaise. La cérémonie débutait à 10 heures. Au téléphone, ce matin- ce mardi 26 janvier 2021-, un peu avant 9 heures, Jamila Ouzahir, l’attachée de presse, m’a appris ça. Elle s’apprêtait à s’y rendre.

J’étais dans ma voiture dont je faisais tourner le moteur. Durant la nuit, il avait un peu gelé. Il faisait moins un degré.

 

J’avais appris la mort de Jacques Bral quelques jours plus tôt (le 17 janvier) et j’avais pensé à Jamila. Elle s’était occupée de la sortie du dernier film de Bral, Le Noir (te) vous va si bien en 2012.

 

Je n’aime pas cette vogue qui consiste à régulièrement nous allaiter avec la nouvelle du décès de quelqu’un. Cette montre funéraire semble destinée à régler promptement nos cadences sur cette terre. Comme si, sans elle, nous étions perdus et incapables de nous (é)mouvoir. Comme si nos vies comptaient moins que toutes ces morts.

 

Mais j’aime, dans les enterrements, le fait d’y déceler, même si c’est par des traits fugaces,  une sincérité absente dans certains mariages. Et ce que m’inspirait Jacques Bral m’a donné envie de venir.

 

Pourtant, j’ai du mal à me rappeler si j’avais croisé Jacques Bral lors de la sortie de Le Noir (te) vous va si bien. Je crois que oui. Ce fut court et au moment des projections de presse. Par contre, j’avais écrit sur Le Noir (te) vous va si bien.

 

Un article sur un film ou sur tout autre sujet, ça n’a l’air rien. Ça peut ressembler à une formalité et à un assemblage de banalités. C’est sûrement ça, aussi. Sauf si l’on y a mis de soi.

 

Lorsqu’une défunte ou un défunt n’est plus là pour parler, ses œuvres, et celles et ceux qui restent prennent alors  la parole pour le raconter.

 

Sur la carrière de réalisateur, de monteur, de producteur et de scénariste,  de Jacques Bral, je ne sais rien de plus que ce qui a déjà été écrit ou que l’on trouvera ici ou là. Le peintre et le plasticien Bral, je l’ai aperçu seulement ce matin. Deux ou trois de ses œuvres entouraient sa photo posée sur le cercueil.

 

Par contre, j’étais présent, au crématorium, lorsque trois hommes ont parlé de lui. Un rabbin, un acteur et un monteur. Trois façons différentes de parler de la même personne. Il en existe sûrement tellement d’autres.

 

J’avais oublié que Bral venait d’Iran.

 

Après les propos du Rabbin, l’acteur Jean-François Balmer et le monteur Jean Dubreuil sont venus témoigner, chacun leur tour.

 

Balmer a raconté leur séjour – leur rencontre ?- au festival de cinéma de Mexico. C’était après la sortie de Extérieur, Nuit (1980).  Bral et Balmer n’étaient pas d’accord sur tout. Bral a dit à Balmer :

 

« Tu es complètement con ! Tu ne sais pas lire les scénarii ». Devant nous, ce matin, Balmer a admis qu’il y avait eu une part de vrai dans ces propos.

 

Puis, Balmer nous a dit comment, pratiquement la veille pour le lendemain, Bral l’avait appelé afin qu’il prenne le rôle d’Eugène Tarpon dans son film Polar (1984) d’après l’œuvre Morgue Pleine de Jean-Patrick Manchette. Un film dont Balmer était très content. Film que je n’ai pas encore vu alors que Manchette fait partie des auteurs qui m’ont aidé à une certaine période de ma vie plutôt déprimante.

 

Balmer a aussi évoqué la « finesse et la délicatesse intérieure » de Bral, lesquelles pouvaient être quelques fois « murées et cadenassées ». Puis son rire, qui, lorsqu’il apparaissait, était une « récompense », emportant tout sur son passage et comme venant «  du fond des âges ».

 

 

Jean Dubreuil, monteur des films de Bral pendant trois décennies, a appris avec lui « à ne jamais renoncer ». « Promets-moi de ne jamais oublier la petite montagne que nous avons soulevée » lui a demandé Bral.

 

Dubreuil nous a aussi parlé des visites qu’il rendait à Bral entre deux films. Il nous a décrit un réalisateur «  à l’affût des innovations technologiques » ainsi qu’un homme qui a su garder son indépendance «quel qu’en soit le prix ! ».

 

Ce matin, encore, Bral «  l’indépendant », avait aussi su garder l’affection de bien des personnes.

 

Franck Unimon, ce mardi 26 janvier 2021.

 

 

 

 

 

 

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Roubaix, une lumière/ un film d’Arnaud Desplechin

»Posted by on Jan 20, 2021 in Cinéma | 0 comments

Roubaix, une lumière/ un film d’Arnaud Desplechin

Daoud ( l’acteur Roschdy Zem).

                                            

 

                                  Roubaix, une lumière un film d’Arnaud Desplechin

 

 

 

Reflets satellites d’une ville en faillite, ils ont l’énergie de centrifugeuses qui répètent les crimes et les délits. Car il vaut mieux ça que de se laisser débiter par l’ombre et l’immobilité.

 

On vit mal à Roubaix, «  ville industrielle prospère il y a mille ans » qui a encore «  le souvenir d’avoir compté ». Mais on peut s’y établir quand on a presque rien. 

 

Dans cet ilot sans boulot où les billets ont été remplacés par le billot, l’acteur Roschdy Zem incarne un commissaire (Daoud) qui connaît bien les lieux pour y avoir grandi. C’est un petit pas vers Dieu : un prêtre qui se faufile entre les uns et les autres, flics ou misérables, qui, eux, sont poussifs ou récessifs.

 

« Trouve-toi une fille. Sans fille tu tiendras pas » disent ses collègues à Louis (l’acteur Antoine Reinartz) qui vient d’arriver dans la région. Mais ces collègues oublient ou ont oublié que la profession policière est très touchée par les séparations et les divorces. Et puis, le « patron », Daoud, lui, vit seul avec ses chats. Et dort peu sans que cela lui pèse.  Louis semble léviter entre Daoud et les autres flics. Quelques fois, il prie et écrit à ses parents.

 

Desplechin s’est inspiré du documentaire Roubaix, commissariat central, affaires courantes (2008) du réalisateur Mosco Boucault pour ce nouveau film réalisé en 2019.  Dans son documentaire porté par des témoignages face caméra, Boucault parlait d’un fait divers où une vieille dame avait été tuée. Je n’ai pas encore vu ce documentaire mais j’ai vu le film de Desplechin- dont j’aime généralement les films- ainsi que son interview d’une heure dans le bonus du dvd.

On y apprend que Desplechin a grandi à Roubaix en étant fermé à sa vie extérieure et qu’il le regrette : il était occupé à lire ou à partir  patrouiller en cinéphile dans la ville de Lille puis dans celle de Paris. Soit une certaine façon de prier et de se recueillir. Desplechin se sent plus proche du personnage de Louis (l’acteur Antoine Reinartz), idéaliste mais aussi aveugle que pataud, que de Daoud qui a frayé corporellement avec la brique de Roubaix.

Louis ( l’acteur Antoine Reinartz) et Daoud ( Roschdy Zem).

 

Je suis passé à Roubaix il y a deux ou trois ans, en allant à Lille, mais aussi au musée de  la piscine de Roubaix. En sortant du métro, j’avais été marqué par son atmosphère désolée. Ça m’avait fait penser au peu que j’ai lu de la ville de Detroit dans certaines proportions. Car il y aurait des coins privilégiés dans Roubaix. 

 

Roubaix, une lumière a pu être présenté comme un polar. Mais il ne faut s’attendre ni à des courses-poursuites avec gyrophare et ni à des cascades. Par délicatesse sans doute, l’interviewer a évité de parler à Desplechin du film L’Humanité ( 1999) de Bruno Dumont comme du film Elle est des nôtres de Siegrid Alnoy ( 2003).  Mais je suis un bourrin prétentieux.

Même si Desplechin et Roschdy Zem ont suffisamment de bagage pour créer par eux-mêmes, on pourra facilement trouver des sensibilités proches avec ces deux films dans Roubaix, une lumière.

Dans chacun de ces deux films cités, les inspecteurs de police (joués par Emmanuel Schotté et Carlo Brandt) lisent les êtres, ne les jugent pas et les accouchent patiemment d’eux-mêmes.

 

Cela fait des années que j’aime le jeu de l’acteur Roschdy Zem. Depuis la première fois que je l’avais vu dans N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois, réalisé en 1995. Dans Roubaix, une lumière, je constate que lentement mais sûrement, Zem a fini par accéder au statut d’acteur principal d’un film. Et ce film de Desplechin stipule cette évolution avec, d’une part, son rôle de commissaire. Et, d’autre part, dans le film, l’oncle d’une jeune fugueuse en colère contre ses parents mais aussi en quête identitaire. Car l’oncle de cette jeune fugueuse ressemble à tous ces « chibanis » qui ont plus croisé le mépris que la reconnaissance lors de leur vie en France. Et qui ont tout fait pour se faire  oublier au contraire d’une partie de leur descendance plus vindicative,  acculée et également accusée.

 

Daoud-Zem, lui, a réussi et n’est ni vindicatif, ni acculé. Sauf  que cette promotion sociale a un coût : son isolement affectif et social. Sauf au cours de son travail.

 

Du côté des autres vedettes du film, je continue d’avoir du mal avec l’image de Léa Seydoux. Je suis incapable de savoir si cela a quelque chose à voir avec son nom, son statut social d’origine de jeune privilégiée  (même si je sais que cela n’est pas passible de la loi). Ou avec des propos qui lui avaient été attribués lors de la polémique avec le réalisateur Abdelatif Kechiche suite au tournage de La Vie d’Adèle (2013).

Le jeu de Léa Seydoux comme la lumière qu’elle dégagerait étourdirait bien des réalisateurs tels Yorgos Lanthimos pour le film Lobster dans lequel elle a joué ( 2015) et que j’avais bien aimé.  J’ai néanmoins encore un peu de mal à la voir en fille paumée comme lorsque je la vois au début dans Roubaix, une lumière. Elle a un peu l’air de s’ennuyer ou c’est peut-être moi qui la trouve toc au début. J’ai par moments plus l’impression qu’elle « fait l’actrice » qu’elle ne l’est. Je la trouve aussi toujours aussi froide ou, d’une certaine façon, un peu trop cérébrale comme actrice.

 

A gauche, l’actrice Léa Seydoux, ici, plus à son avantage, que l’actrice Sara Forestier, à droite.

 

Tandis que l’actrice Sara Forestier, découverte par son rôle dans L’Esquive (2003) de Kechiche -et que j’ai revue ensuite dans plusieurs films- réussit à disparaître dans son rôle. Il y a bien-sûr le maquillage et le « travail » sur ses dents. Mais il y a aussi à mon avis une composition plus dense que du côté de Seydoux. J’aurais peut-être été plus conquis par Seydoux si elle avait eu le rôle de la dominée dans le tandem qu’elle forme avec Forestier dans Roubaix, une lumière. Evidemment, on m’expliquera que ce n’est pas elle qui a décidé toute seule de cette répartition des rôles.

 

 

Cependant, en voyant ce film, que j’ai aimé voir, j’ai à nouveau pensé à celles et ceux qui décident d’être flics aujourd’hui.  Métier qui consiste à rester à la lisière d’une misère et d’une violence continues comme de les laisser se répercuter tels des marteaux sur la tôle. Daoud-Zem (Daoud comme le journaliste et écrivain Kamel Daoud ?), tout cela le frôle comme s’il s’agissait pour lui de simples jeux de rôles.

 

Mais dans la vraie vie…..

 

Franck Unimon, ce mercredi 20 janvier 2021.

 

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Les gens ne se rendent pas compte

»Posted by on Jan 17, 2021 in Musique | 0 comments

Les gens ne se rendent pas compte

Photo prise en novembre 2020, à la gare de Paris St Lazare.

 

                                            Les gens ne se rendent pas compte

«  Cela va provoquer une révolution des mœurs ! » Il y a trente ans, j’étais demeuré incrédule lorsqu’un enthousiaste avait parlé d’internet. Ce fut notre seule rencontre. Peut-être avais-je trouvé qu’il en faisait un petit peu trop avec son internet. C’était une connaissance d’une amie rencontrée lors d’un séjour en Ecosse. Amie, que je ne vois plus depuis longtemps.

Quant à lui, je me rappelle à peine du non-lieu- un salon auquel m’avait convié cette amie qui faisait des hautes études de commerce- où nous nous étions croisés. J’ai oublié son nom et son visage. Je ne pourrais pas le reconnaître. Mais je me rappelle encore de sa formulation. 

 

 

Entre la station de métro et la statue du Lion, intuitivement, je me dirige vers cet homme. Nous ne nous sommes donnés aucun indice. Mais, aussitôt, son grand sac à la main, il se dirige vers moi. Nous avons rendez-vous.

 

Sur un site internet de vente entre particuliers, celui-ci proposait un CD qui a attiré mon attention. Cela faisait des mois que l’annonce était en ligne. Depuis l’été. Machinalement, j’ai tapé un nom sur ce site et son annonce est apparue.

Ce Cd existerait seulement en mille exemplaires. Et les deux artistes présents sur l’album, bien-sûr, ont eu une incidence sensible sur ma vie personnelle à un moment ou  à un autre. Sans doute que leur musique a filtré à certaines périodes de mon existence. Ces périodes correspondent à  ma révolution des mœurs. Et, je recherche à nouveau la dynamique de ces cycles en venant acheter ce Cd. Ce sont pourtant des artistes- morts aujourd’hui- que j’écoute beaucoup moins qu’à une certaine époque. Mais on sait l’importance qu’il y a à savoir retourner vers certaines de nos origines. Pour ensuite mieux repartir ou, tout simplement, pour mieux faire le tri.

 

Surtout, qu’entre-temps, je me suis diversifié.  Mon père a été un véritable amateur de musique (ses anciens numéros de Best et de Rock & Folk en attestent). Ma mère était plutôt une sentimentale avec ses albums de Dalida, Nana Mouskouri ou de Julio Iglesias. Néanmoins, à la maison, il existait un consensus parental implicite ainsi qu’une frontière tant culturelle que mentale.  Et cette frontière pouvait être une carapace ou un blockhaus à même de stopper toute organisation sonore suspecte ou non reconnue. La musique, c’était plutôt fait pour danser. On n’y aurait pas entendu de la musique classique, et encore moins des artistes comme Depeche Mode, Björk, Christophe Maé, Julien Doré,  Slimane ou Kenji Girac.

 

 J’ai vu mes parents, et bien des membres de ma famille, danser dans des soirées ou dans des mariages sur des musiques noires. Des Antilles, d’Amérique latine et des Etats-Unis, bien-sûr. Et, j’ai dansé aussi. Confirmant sans y penser des rituels et des alliances que ma famille avait noué et respecté envers  la vie et la mort.  Jamais sur du Jacques Brel, du Georges Brassens, du Alain Souchon, du Johnny Halliday , du Michel Polnareff ou du Christophe. Ni sur du Blues non plus, d’ailleurs.  Même si mon père possédait un album de John Lee Hooker. Chaque famille a ses rituels et ses alliances envers la vie et la mort. C’est comme ça depuis longtemps.

 

 

Oui, parce-que je suis comme les vampires ou comme la femme rouge Mélisandre de Game of Thrones, interprétée par l’actrice Carice Van Houten (on pourra la revoir plus jeune dans le très bon film Black Book de Paul Verhoeven) . Je parais plus jeune que mon âge. A la fin de cet article, je m’évaporerai aussi. Plusieurs de mes « divinités » musicales et scéniques ont vécu à  une époque préhistorique. La plupart de celles et ceux qui font les tubes d’aujourd’hui en France et ailleurs les connaissent généralement. Car une très forte culture musicale- souvent éclectique et étonnante- fédère régulièrement les artistes qui réussissent (et même ceux qui restent « inconnus »). Mais parmi les millions d’adorateurs du moment que compte la musique et le numérique, cette connaissance ou cette curiosité historique est parfois absente ou délaissée.

 

 

Cela peut faire rire de lire ça – et c’est très drôle- mais cela signifie, aussi, que lorsqu’ensuite, on fait des rencontres en dehors de chez soi, hors de son cercle, nos codes, notre identité et nos approches émotionnelles et corporelles s’activeront et parleront bien des fois pour nous, sans même que l’on s’en aperçoive. Et, peu importe que nos intentions soient sincères et amicales. Il y aura des malentendus réciproques, pour ne pas dire stéréophoniques. Même si nous avons des projets conjoints. Il s’agira d’apprendre à s’écouter et à se coordonner comme pour tout projet que l’on réalise avec d’autres. 

 

Cependant, je reste étonné par cette facilité avec laquelle, désormais, des inconnus peuvent se rencontrer après s’être découverts un intérêt commun (une vente, un achat, un loisir, un désir, un besoin, un service) sur….internet.

 

« Les gens ne se rendent pas compte… » m’avait  dit ce vendeur deux jours plus tôt.

 

C’était au téléphone lors de notre premier contact direct. Il ne me parlait pas de Jul, Dinos, Damso, Soprano, Niska, Ninho, Aya Nakamura, Booba, Maes, Soolking, Lou and the Yakusa, Stromae, Angèle, Julien Doré, Eddy de Pretto et de bien d’autres artistes en France qui sont aujourd’hui ou depuis des années les « héros » de millions d’auditeurs. Dont certains seront les rois ou les fléaux musicaux de demain.

 

Lui, il me parlait de James Brown, Tina Turner, Charles Aznavour. Des artistes d’envergure comme on n’en verrait plus et qu’il avait vu de près en concert.  Il me parlait aussi de…Prince (qu’il avait vu trois fois en concert)  et de Miles Davis. Il allait me vendre le Cd sur lequel se trouve le seul concert enregistré où ils ont joué tous les deux ensemble. C’était à Paisley Park le 31 décembre 1987.

 

 

Nous aurions pu nous rencontrer deux jours plus tôt. Mais j’avais préféré reporter. Deux jours plus tôt, je faisais mon dernier pot de départ dans mon service. Et, je voulais prendre le temps de bien le faire.

 

Alors qu’il me répète pratiquement mot pour mot, ce qu’il m’avait dit au téléphone, je m’avise qu’il a vécu bien des moments extraordinaires au bord de la scène. Mais au bord, aussi, d’une certaine solitude. Sans doute suis-je aussi seul que lui et que je me répète comme lui. Raison pour laquelle je suis peut-être parti de mon service pour un autre. Et que je me retrouve ce soir devant lui, place Denfert-Rochereau.

 

Lorsque je me séparerai de lui, muni de son CD que je lui aurai acheté, ce sera comme si, d’une certaine façon, j’aurais essayé de me procurer un nouveau moyen, un nouveau gri-gri. Afin de retrouver ou de mieux  me rapprocher du meilleur de ce que je crois être mon passé. Celui d’une certaine insouciance, du plaisir et de la créativité. Pas un monde de couvre-feu et de pandémie où l’on a principalement la peur comme pilule du lendemain. Même si, lorsque j’étais plus jeune, la peur pouvait déjà être omniprésente et le sera encore demain. En 1987,  j’exerçais mon insouciance à temps partiel. J’avais quitté le lycée un an plus tôt après le Bac. J’avais peur de connaître la déchéance traumatisante du chômage. C’était en pleine épidémie du Sida (Prince en parle dans son titre-tube Sign’O Time : «  a big disease with a little name »). Je découvrais le monde adulte et du travail à l’hôpital. Plusieurs fois, je m’étais demandé ce que je faisais là. Plutôt que d’assister à une révolution des mœurs, j’avais l’impression d’évoluer dans un univers clos. Cet univers me tutoyait et m’intimait, par ses divers intervenants,  d’apprendre à lui obéir. Le but ultime étant de lui ressembler. Lorsque j’effectuais mes stages de formation, bien des collègues en poste, plus âgées que moi, me donnaient le sentiment de n’avoir « que » leurs enfants, leur mari ou leur travail à vivre et à raconter. Pour moi, l’idéaliste, c’était déprimant. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai été en colère pendant trois ans envers ces études. Je suis néanmoins resté raisonnable.

Mais peut-être étais-je trop vieux avant de devenir adulte. Et que je commençais déja, sans même m’en rendre compte, à être à court d’une certaine lucidité en acceptant d’être raisonnable. Petit à petit, l’idiot- comme le dément- fait aussi son nid.

 

 

Tout le monde dormait chez moi quand j’ai commencé à écouter le CD au casque. Si j’ai aimé danser sur des tubes de Prince, si j’ai pu aimer voir et revoir la reprise de Beautiful Ones par Bilal en son hommage- à la suite de la prestation d’Erykha Badu– je reste extérieur à son Art supérieur. Je ne crois pas que cela ait quoique ce soit à voir avec le fait que Prince ait « recyclé » ses aînés tels Jimi Hendrix ou ses contemporains. Bien des artistes le font. En moins bien même s’ils sont plus artistes que prothésistes musicaux. Lenny Kravitz, par exemple.

 

Pour moi, les groupes Blur et Oasis dont on nous avait beaucoup parlé dans les années 90-2000 doivent beaucoup aux Beatles. Un groupe dont je subis quelques fois l’écoute ou l’éloge et que je continue de repousser hors de mon assiette musicale avec suspicion malgré ou à cause de toute l’admiration qu’il génère. Même si je me souviens très bien du titre d’un 45 tours des Beatles dans la discothèque paternelle : Lady Madonna. A côté d’albums 33 tours de Bob Marley, Jimmy Cliff, Steel Pulse, James Brown, Les Aiglons, Black Uhuru, Simon Jurad, Ophélia, Parliament, U-Roy, Stevie Wonder, Eddy Grant…. Ces disques de mon père, je les ai soit entendus à la maison, soit je les ai mis ou remis un jour sur sa platine disque à son insu lors de mon adolescence. J’ai fait pareil avec ses anciens numéros de L’Equipe Magazine ainsi qu’avec ses Play-Boy et ses Lui. Même « cachés » ou prétendument bien rangés au dessus d’étagères.

 

Mais si Prince m’est tombé dessus un jour par la voie de la radio, Miles, c’est l’artiste écouté pour la première fois dans la chambre d’un copain, sur sa chaine Technics, vers mes 17 ans. Pour aller chez ce copain, dans notre immeuble HLM, il me fallait descendre. Je le faisais en prenant les escaliers. La musique de Miles, elle, me faisait prendre l’ascenseur. Mystérieusement, avec son départ pour son service militaire et l’entrée dans « l’âge » adulte, les possibilités de cette  amitié avec ce copain  se sont taries. Mais les virtualités de la musique de Miles sont restées en ma possession à moins que ce ne soit plutôt elles qui se soient mises à me posséder de manière durable. La musique de Miles n’est pas la plus joyeuse qui soit. Il m’arrive donc d’être surpris par son aura auprès de certains intellectuels. Comme si c’était la fête. Miles n’incite pas à rouler des pelles à sa voisine ou à son voisin. On entre plus dans la tombe du défunt que l’on n’assiste à l’avènement du dauphin. Miles nous annonce superbement que notre vie commencera par la fin. Et c’est définitif. Il ne peut en être autrement. Mais, bon, Lou Reed, Johnny Cash, David Bowie ou les Cure non plus n’étaient pas et ne sont pas des horizons très drôles. Pas plus que d’autres artistes de Rap, de variétés ou de techno. Et, personne ne s’en plaint. C’est donc qu’il existe un besoin au moins cathartique de les écouter et de s’en mettre plein les enceintes et les écouteurs.

 

Entre le réchaud de Prince et l’échafaud de Miles, j’attendais que ce CD m’apporte la touche finale. Mais d’abord, rien. Peut-être que personne ne s’en étonnera vu ce que j’ai pu écrire de ma relation avec Miles.

 

Le son était effectivement passable. Les titres se bouclaient bien. Mais « rien ». Ce « rien » provient sûrement d’une faute de frappe :

Sur la couverture du CD, on peut  voir une photo de Miles ainsi que le titre Miles From The Park. Nous sommes en 1987 et je suis alors « en plein » dans Miles. Un an plus tôt, il a sorti l’album Tutu. La première fois que j’avais entendu ce titre ou Don’t Lose Your Mind par hasard sur FIP (une radio  très écoutée par les vampires adolescents et adultes. Les animatrices y ont des voix de jeunes pousses féminines d’avant l’anesthésie générale), j’avais « reconnu » le son sans trop oser le croire. Il était revenu avec un nouvel album !

 

Au téléphone, l’animatrice ou la standardiste m’avait confirmé la nouvelle avec un son d’évidence. Mais il m’avait fallu quelques secondes pour bien intercepter sa résonance.

 

Sauf que sur ce Cd vendu par un amateur de Prince, Miles joue à peine. C’est un album de Prince. Pas de Miles. Alors, je me dis que la nostalgie m’a vraiment rendu ringard. Et, c’est très dur de devoir admettre que ma ringardise m’a administré un trajet de quarante cinq minutes et fait dépenser vingt euros. Qu’est-ce que ce sera la prochaine fois ?!

Un album de Vanessa Paradis avec Aretha Franklin en couverture ?!

 

 

Je raisonne comme ça jusqu’au dernier soupir : le titre It’s going to be a beautiful night.  D’une durée de 33 minutes et 55 secondes contre un peu plus de 10 minutes sur l’album Sign’ O’ The Time. Mais c’est ici davantage un medley. Après l’avoir écouté une première fois, je n’hésite pas. Je le remets une seconde fois. Puis, une troisième fois.

Sur mon ordinateur, le CD Rom a beau refuser de me livrer les images vidéos de ce concert, je me dis que j’ai bien fait d’acheter ce CD. Je l’ai réécouté depuis. Non, rien de rien, je ne regrette rien.

 

 

Franck Unimon, ce dimanche 17 janvier 2021.

 

 

 

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Les Kage-Shihans : Les Maitres de l’ombre aux pratiques supérieures

»Posted by on Jan 15, 2021 in self-défense/ Arts Martiaux | 0 comments

Les Kage-Shihans : Les Maitres de l’ombre aux pratiques supérieures

Photo prise le 5 décembre 2020. Au bout, l’Opéra Garnier.

Les Kage-Shihans ou « Maîtres de l’ombre aux pratiques supérieures »

 

 

 

Tous ces Maitres……

 

 

En parcourant hier le numéro 4 de la revue Aikido Self & Dragon Special, je suis à nouveau tombé sur des Maitres d’Arts martiaux présentés dans des interviews. Ou nommés par les uns et les autres. Laurent Boucher, Daniel Blanchet, Ellis Amdur, Robert Paturel…

 

 

Ensuite, quand je l’ai pu, j’ai fait quelques recherches sur internet. J’ai lu quelques résumés ou des commentaires sur certains ouvrages. J’ai regardé un peu le site de Sensei Laurent Boucher qui a fondé son CDRAM (Centre de Développement et de Recherche sur les Arts Martiaux). Avant la lecture de son interview par Germain Chamot, fils de Sensei et Sensei lui-même, je crois, je ne connaissais pas Laurent Boucher. J’ignorais où se trouvait son CDRAM. Dans la Drôme.

 

Je vais me répéter : avec tous ces Maitres, je ne savais pas par lequel commencer. Même si j’ai débuté en rencontrant Sensei Jean-Pierre Vigneau Sensei Jean-Pierre Vignau : Un Monde à part à la fin de l’année dernière et qu’il est prévu que j’interviewe, dans quelques jours, Sensei Léo Tamaki ( L’Apparition). 

 

C’est en commençant à lire les liens sur son parcours que m’a adressé Léo Tamaki avant que je ne l’interviewe, que j’ai découvert, entre-autres, l’expression Kage-Shihan « Maitre de l’ombre aux pratiques supérieures ». Expression que Léo Tamaki, lui-même, a lue dans des écrits de Sensei Henry Plée. Maitre  d’Arts martiaux décédé en 2014, que je n’ai jamais rencontré mais dont je connaissais l’existence plusieurs années avant sa mort.

 

Kage-Shihan est une expression que j’aime beaucoup et je remercie déjà Léo Tamaki de me l’avoir indirectement transmise.

 

Il est bien d’autres Maitres d’Arts martiaux que je n’ai pas cités. Et, si je ne nomme que des hommes pour l’instant, j’espère bien, aussi, pouvoir citer des Senseï femmes dans cet univers où la gente masculine reste souvent surreprésentée que ce soit en Europe ou ailleurs. Peut-être, tout simplement parce qu’historiquement et sociologiquement, c’étaient plutôt les hommes qui partaient faire la guerre. Aujourd’hui encore, il  reste assez mal vu pour un homme de manquer de courage et de calme en certaines circonstances.

Photo prise ce vendredi 15 janvier 2021, près de la gare St Lazare.

 

Mais évitons tout malentendu : je tiens à croiser et à nommer des Sensei femmes non pour me mettre bien et me faire bien voir aujourd’hui où «  ça fait bien » d’être homme et de se dire féministe. Mais par strict intérêt personnel :

 

Par sa  pratique voire sa maitrise d’un Art Martial, une femme peut d’autant plus démontrer, même si je n’aime pas ces termes de « démontrer ou de faire ses preuves », comme celui-ci est « efficace » ou peut être « efficace ». Même si je n’aime pas ce terme « d’efficacité » non plus.

 

Enfin, à titre encore plus personnel, j’aspire aussi à rencontrer des Sensei femmes dans les Arts martiaux parce-que, idéalement, l’enfant que je suis resté aurait souhaité que sa mère, celle qui m’a enfanté et éduqué, ait cette faculté martiale. Ma mère a beaucoup de vertus et je lui dois la vie- et le peu que j’ai de raison- de bien des façons. Mais elle a, à mon avis, très peu d’aptitudes martiales. Sa constante anxiété de mère et de personne  explique peut-être sa piété ardente ainsi que toutes les piétés du monde tant modérées qu’extrêmes. Elle a su et pu trouver néanmoins une certaine protection en la personne de mon père. Sauf que celui-ci vit sous la tutelle d’une certaine violence mais aussi d’une autre force d’anxiété, toutes deux ventriloques, dont semble bannie l’amnistie et où perdurent déni et amnésie. 

Mon père a évidemment également ses vertus. Sans doute qu’une d’entre-elle est de m’avoir appris que toute vertu a un prix. Si j’écris aujourd’hui avec une relative aisance, originalité incluse, comme avec une certaine discipline, c’est sans nul doute en partie grâce à lui.  

J’ai été le fidèle enfant aîné des mes parents pendant des années. Cette folie et cette névrose familiale, héritée et transmise depuis plusieurs générations, a souvent servi de magnésie à mes mains alors que j’escaladais la vie. Et, je suis aujourd’hui père. Donc, j’ai plutôt intérêt à bien assurer mes prises dans ce que je transmets à ma fille.

 

 Idéalement, j’aimerais transmettre ça :

 

La Maitrise de soi, le discernement, la combattivité, des capacités d’adaptation à son environnement proche et lointain, l’optimisme, la persévérance, le relâchement….

 

Je crois que ce sont quelques  unes des aptitudes que la pratique d’un art martial ou de plusieurs arts martiaux permet de découvrir et de développer en soi.

 

 

Mais je ne parle ici, et pour l’instant, « que » des Maitres d’Arts martiaux. Il est aussi bien d’autres Maitres dans d’autres domaines qui sont selon moi à peu près équivalents quand il s’agit de bien vivre. En dehors d’une guerre,  d’une famine, d’une émeute ou d’un champ de bataille.

 

Pour moi, les humoristes sont aussi des Maitres. Ou en voie de l’être ou de le devenir. Je n’ai pas encore parlé du spectacle de l’humoriste Haroun  passé à Argenteuil il y a quelques mois. Avant notre confinement partiel actuel.

 

J’ai beaucoup aimé lire, aussi, récemment, l’interview d’Alex Lutz dans l’hebdomadaire Télérama. Un artiste dont tout ce que j’ai pu voir ou entrevoir, jusqu’à maintenant, m’a épaté ou beaucoup plu.

Je me sens aussi très proche de l’univers de l’humoriste Blanche Gardin. Même si je suis régulièrement inquiet pour  elle lorsque je la « vois » sur scène. Je lui trouve une sensibilité un peu trop proche de celle de la chanteuse décédée Amy Winehouse. Lorsque j’avais regardé le documentaire que lui a consacré le réalisateur  Asif Kapadia, en voyant Amy Winehouse, en concert, je m’étais dit que j’aurais été très embarrassé par son mal-être si j’avais été présent dans la salle. Je crois que j’aurais été incapable d’apprécier sa performance artistique. Mes ouïes et mon cerveau se seraient faits emporter par les cataractes de sa souffrance évidente pour ne pas dire protubérante. Blanche Gardin, qui a déjà vécu plus longtemps que Winehouse, oscille à mes yeux entre l’abysse intime et l’autodérision grand public. Mais, pour l’instant, elle me fait beaucoup plus rire qu’Amy Winehouse.

 

 

Il y a beaucoup d’autres Maitres et Maitresses en termes d’humour. Et, là aussi, je ne sais pas toujours par où commencer tant il y en a en France et ailleurs.

 

Cependant, il y a aussi les conteurs. Que l’on parle  du Malien Amadou Hampâté Bâ ou du Breton Per  Jakez Hélias. Je parle ici de conteurs et d’écrivains décédés mais il y en aussi des vivants.

Il y a par exemple les écrivains Alain Mabanckou, Dany Laferrière (auteur entre-autres, non pas de Comment faire l’amour avec un nègre sans se suicider mais bien de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ).  On peut lire ici mon avis sur un des livres de Laferrière ( Dany Laferrière-Tout bouge autour de moi )

Beaucoup d’autres écrivains ou auteurs sont aussi des Maitres.

 

Hier soir, j’ai lu quelques lignes du dernier ouvrage La Sardine et le Diamant ( de l’utilité de l’ordre et du désordre » de la scientifique Catherine Bréchignac. Je ne la connaissais pas. J’ai été époustouflé. Et, je me suis dit que son livre serait peut-être le prochain que j’achèterais.  Voici un extrait de son livre :

 

« (….) Fasciné par la beauté de l’ordre, l’homme le traque et découvre qu’il est pluriel : il est statique, dynamique, local ou s’étend à perte de vue (…..). Ce livre raconte l’attrait qu’exerce l’ordre sur l’homme, la recherche de la raison d’être de la répétition de l’organisation (….). L’ordre se dévoile dans la nature. Il est perçu à la faveur d’un vol d’oiseaux migrateurs (….). Il suffit alors d’une perturbation locale de direction, provoquée par un très petit nombre, pour entraîner l’ensemble dans un mouvement collectif aux morphologies changeantes (….). L’ordre peut aussi être dynamique. Ainsi, les planètes ne gravitent pas en désordre autour du soleil (….). L’être vivant, qui ne semble pourtant pas être le propre de l’ordre mais plutôt son contraire, est issu de l’ordonnancement des quatre bases moléculaires qui composent l’ADN de ses parents. L’expression tu es «  la chair de ma chair », « le sang de mon sang » n’est en fait que :

« tu es l’ordre de mon ordre ».

 

 

Pour moi, parmi les participants actuels de la course en solitaire en bateau du Vendée Globe, il y ‘a des Maitres de l’ombre. Y compris au sein de ceux qui ont dû abandonner.

 

 

En musique, c’est pareil, il y a plein de Maitres qui peuvent nous correspondre et nous atteindre. Qu’ils soient Morts ou vivants. Assez « âgés » ou jeunes. Peu importe leur genre musical ou leur origine ethnique ou culturelle. Spontanément, je pense à Miles Davis et à Jacques Pellen car je tiens ici à les citer. Mais tout le monde a son panthéon de chanteurs et de musiciens qui l’entretient et l’entraîne dans la vie.  

Photo prise ce vendredi 15 janvier 2021, après avoir effectué mes démarches administratives pour mon nouvel emploi.

 

Il y a plein de Maitres (femmes et hommes) partout et dans les univers les plus divers. Mais il s’agit de les trouver. Il s’agit de les « voir ». Il s’agit d’aller vers eux car ils ne sautent pas aux yeux. Il est plutôt rare que ce soit leurs œuvres ou leurs actions dont on voit le plus la pub ou la promotion dans les gares, dans les rues, sur les réseaux sociaux ou sur internet. C’est en cela que je vois aussi ces Maitres qui ne relèvent pas d’un Art martial comme des sortes de Kage-Shihan.

 

Pourtant, je crois que ce sont tous ces Kage-shihans (martiaux et non-martiaux) qui peuvent davantage nous rassurer et continuer de nous éduquer en notre époque anxiogène.

 

Même si chaque époque connait ses vibratos anxiogènes.

 

Ce qui est souvent le plus accessible, immédiatement,  à gros tirages et à gros débits, c’est rarement l’exemple ou la présence d’un Maitre (femme ou homme) qui apaise, encourage et nuance malgré des peurs et des menaces réelles et supposées.

 

Photo prise ce vendredi 15 janvier 2021.

 

Ce qui nous saute régulièrement au visage et à la tête, de façon massive, c’est la poudre aux yeux. Le shoot d’adrénaline. Une certaine facilité. Et on finit par se laisser prendre en main plus ou moins. Par se laisser guider puisque tout est organisé et que l’on est dans une certaine norme ainsi qu’une certaine forme de présent et d’avenir commun avec d’autres.  C’est mieux que rien. Et, puis, ça nous fait vibrer, bouger, et ressentir quelque chose. Ça nous change les idées, et c’est vrai.

 

C’est  pareil pour le chef-d’œuvre au cinéma. Il est souvent plus rare,  plus confidentiel et plus tardif que le « blockbuster » qui fait rapidement un « carton », dont tout le monde va parler, qui écrase d’autres films et les  empêche d’exister comme d’être découverts.

 

La peur et l’anxiété générales, lorsqu’elles s’imposent et remplissent tous les murs de nos pensées font le même effet que plusieurs blockbusters. Plus rien d’autre ne semble exister. Plus rien d’autre ne semble pouvoir exister. Plus rien d’autre ne semble devoir exister. Hé bien, si ! Il existe des Maitres de l’ombre, un peu partout autour de soi, comme en soi-même, qui permettent d’éviter de se faire annihiler ou mettre en boite ou en bière comme à l’intérieur d’une boite de conserve (ou d’un cercueil) par une peur et  une anxiété  permanentes et indélébiles. Et, il s’agit de savoir aussi les débusquer, ces Maitres de l’ombre. Il s’agit aussi de les solliciter. De rechercher, de préférer mais aussi d’exiger leurs enseignements et leur présence.

 

Au lieu de se contenter d’attendre que le bonheur – ou le suicide- nous soit livré.

 

Franck Unimon, ce vendredi 15 janvier 2021.

 

 

 

 

 

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