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Faire son marché

 

 

                                                   Faire son marchĂ©

 

 

Lorsque l’on est assurĂ© d’avoir le ventre plein, on peut trouver plus sĂ©duisant que l’étalage d’un stand de marchĂ© derriĂšre des bĂąches en plastique.

 

En 1960, sur le marchĂ© d’HĂ©loĂŻse  de la ville d’Argenteuil, il y avait des moutons, des chĂšvres, de la volaille. Et une brocante.

 

C
, agriculteur et producteur, Ă©tait prĂ©sent. C’était avant l’édification de la salle des fĂȘtes Jean Vilar aujourd’hui plus ou moins menacĂ©e de destruction selon les divers projets hĂŽteliers – de luxe- et commerciaux du maire, Georges Mothron. Afin, officiellement, de tenter d’augmenter l’attractivitĂ© de la ville.

 

C
est le le doyen des commerçants. Il me raconte un peu avant tout ça.  Il y a deux ans maintenant, Ă  peu prĂšs, je le lui avais demandĂ©. Il avait acceptĂ© Ă  condition de ne pas faire de politique.  Puis, c’était moi, le jeune, qui, comme tous les jeunes, avait dĂ©laissĂ© ce qui lui avait prĂ©existĂ©.  J’avais toujours trouvĂ© mieux Ă  vivre, Ă  Ă©crire ou Ă  faire ailleurs.

 

En revenant quelques fois sur le marchĂ©, je venais lui dire bonjour et lui rappeler que je reviendrais. Comme une bouchĂ©e de politesse qu’on adresse Ă  quelqu’un pour le faire patienter au bord d’une piste de danse. Alors que cette personne ne nous a rien demandĂ©. Alors que l’on se croit le gardien de l’éternitĂ©. Mais on n’est jamais rien d’autre que le plus grand gardien de nos infirmitĂ©s.

 

Puis, du temps est passĂ©. J’ai arrĂȘtĂ© de venir sur le marchĂ©. Ensuite, il y a eu cette mĂȘlĂ©e -ou cette Ă©pidĂ©mie- qui, plus vite que la Junk food, a rempli nos assiettes et nos viscĂšres avec du mastic Ă  partir de mars 2020.  Toutes les pistes de danse se sont vidĂ©es. C’était l’annĂ©e derniĂšre.

 

Heureusement, C
a encore tout son temps et toute sa tĂȘte. Peut-ĂȘtre plus que beaucoup d’autres qui ont pourtant moins que ses 84 ans.

 

Il fait 0°C, ce dimanche 10 janvier 2021, lorsqu’enfin, j’honore ce que je m’étais dit Ă  moi-mĂȘme. J’arrive un peu avant 9 heures. J’aurais voulu venir plus tĂŽt. Il y aura davantage de monde Ă  partir de 10 heures.  C
lui, s’est levĂ© Ă  4h30 et est sur le marchĂ© depuis 6h30. Il partira Ă  13h30 et m’annonce :

 

« Ceux dehors partent Ă  15 heures Â».

 

Je lui demande : « Comment faites-vous avec le froid ? Â».

C
rigole : «  Comme tout le monde ! Â».

 

Il est aussi sur le marchĂ© d’Ermont deux fois par semaine. Ses fils ont leur stand sur les marchĂ©s de St Denis, Puteaux, sur le marchĂ© des BergĂšres Ă  Nanterre et aussi Ă  Paris. Il me fait les Ă©loges du marchĂ© des BergĂšres. C’est celui de mon enfance. Je n’y suis pas retournĂ© depuis des dĂ©cennies.  A cette Ă©poque, dans les annĂ©es 70, cette partie de Nanterre Ă©tait sĂ»rement plus populaire qu’aujourd’hui. Il m’invite Ă  y aller.

 

Sur le marchĂ© d’Argenteuil, il paie son abonnement 250 euros pour 15 jours. Pour l’instant, personne ne peut prendre sa succession car la mairie tient absolument Ă  trouver un producteur. Il y en a de moins en moins, m’affirme C. Il a connu le grand-oncle du maire d’Argenteuil actuel. Ce grand-oncle vendait des fruits et des lĂ©gumes. Tout comme le grand-pĂšre.

Le grand-oncle a vendu son corps de ferme Ă  Argenteuil puis est parti vivre dans le Vexin. Mothron, le maire actuel (prĂ©cĂ©demment dĂ©jĂ  Ă©dile plusieurs fois de la ville) n’a pas pris la suite de son grand-pĂšre et de son grand-oncle. Il est devenu ingĂ©nieur. Et maire.

Le neveu du maire, m’apprend C, vend du cafĂ© un peu plus loin, sur le marchĂ©.

 

Sur le marchĂ© d’Ermont, c’est diffĂ©rent. C a pris la suite de ses parents. Et, il tient Ă  « prolonger le plus longtemps possible Â».

 

Un habituĂ©, d’origine arabe, arrive. Il porte un liserĂ© de moustache. AprĂšs avoir saluĂ© C, il sort une bouteille dont il nous apprend la composition : de l’eau, du miel et des agrumes. Il dit en boire tous les jours :

« C’est ça, notre pharmacie ! Â» dĂ©clare-t’il en dĂ©signant les fruits vendus par C et la poissonnerie voisine. Il refusera de faire le vaccin anti-Covid quand il deviendra obligatoire ! Quitte Ă  rester chez lui !

 

C, avec un grand sourire tranquille, rĂ©pond : « Moi, je le ferai Â».

L’homme poursuit :

« J’ai plus de 60 ans. Je me porte bien
 Â».

C s’esclaffe et me prend Ă  tĂ©moin : «  Il est jeune ! Â».

 

Une femme d’origine antillaise passe rapidement devant le stand :

« Salut Papy ! Â».

« Salut, ma belle ! Â» rĂ©pond C.

 

AprĂšs avoir pris quelques fruits, le client argumente :

« Je suis mĂ©decin
.mĂȘme si je ne suis pas reconnu Â» ajoute-il un peu Ă  voix baisse comme Ă  lui-mĂȘme.

 

J’avais oubliĂ© toute cette dramaturgie que l’on peut obtenir dans un marchĂ©. Il suffit de s’y promener.

 

J’ai bien sĂ»r pris des fruits Ă  C. Des pommes, des poires, des kakis. Et je l’ai remerciĂ©. Il a acceptĂ© facilement que je prenne son stand en photo. Mais quand j’ai parlĂ© de le photographier, il a disparu. Au point que je me demande si je l’ai inventĂ©. Et aussi, si c’est bien lui qui m’a laissĂ© ce texte :

 

                                                      Vols ancrĂ©s

 

MĂȘme si ce sont souvent les mĂȘmes, nos pensĂ©es sont des milliers d’oiseaux qui en enfantent d’autres. Il faut apprendre Ă  regarder pour savoir, selon nos prioritĂ©s, sur lesquels s’appuyer pour s’orienter. Ils ne se valent pas tous. Certains sont des leurres. D’autres, des impasses. Mais ils proviennent tous de nos cages et cherchent tous Ă  retrouver l’atmosphĂšre oĂč ils Ă©taient avant de nous rencontrer. Car nous les avons capturĂ©s. Nous avons besoin de nos pensĂ©es comme des oiseaux car ils savent toujours oĂč se trouve le ciel. Et nous, sans eux, nous ne savons pas.

 

Ecrire, c’est dĂ©placer nos cages. C’est plonger dans la page certains oiseaux plutĂŽt que d’autres et permettre Ă  d’autres,  qui les regardent et les Ă©coutent, de trouver leur direction et, peut-ĂȘtre, de trouer certaines interdictions qui les clouaient Ă  l’impuissance.

Photo prise devant le conservatoire d’Argenteuil, ce lundi 25 janvier 2021.

 

 

Franck Unimon, ce mercredi 27 janvier 2021.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cinéma

Jacques Bral, l’indĂ©pendant

 

                                     Jacques Bral, l’indĂ©pendant   

 

                            

 

Téléphoner peut avoir des propriétés mortuaires.

 

 

Le rĂ©alisateur Jacques Bral allait ĂȘtre incinĂ©rĂ© au crĂ©matorium du cimetiĂšre du PĂšre Lachaise. La cĂ©rĂ©monie dĂ©butait Ă  10 heures. Au tĂ©lĂ©phone, ce matin- ce mardi 26 janvier 2021-, un peu avant 9 heures, Jamila Ouzahir, l’attachĂ©e de presse, m’a appris ça. Elle s’apprĂȘtait Ă  s’y rendre.

J’étais dans ma voiture dont je faisais tourner le moteur. Durant la nuit, il avait un peu gelĂ©. Il faisait moins un degrĂ©.

 

J’avais appris la mort de Jacques Bral quelques jours plus tĂŽt (le 17 janvier) et j’avais pensĂ© Ă  Jamila. Elle s’était occupĂ©e de la sortie du dernier film de Bral, Le Noir (te) vous va si bien en 2012.

 

Je n’aime pas cette vogue qui consiste Ă  rĂ©guliĂšrement nous allaiter avec la nouvelle du dĂ©cĂšs de quelqu’un. Cette montre funĂ©raire semble destinĂ©e Ă  rĂ©gler promptement nos cadences sur cette terre. Comme si, sans elle, nous Ă©tions perdus et incapables de nous (Ă©)mouvoir. Comme si nos vies comptaient moins que toutes ces morts.

 

Mais j’aime, dans les enterrements, le fait d’y dĂ©celer, mĂȘme si c’est par des traits fugaces,  une sincĂ©ritĂ© absente dans certains mariages. Et ce que m’inspirait Jacques Bral m’a donnĂ© envie de venir.

 

Pourtant, j’ai du mal Ă  me rappeler si j’avais croisĂ© Jacques Bral lors de la sortie de Le Noir (te) vous va si bien. Je crois que oui. Ce fut court et au moment des projections de presse. Par contre, j’avais Ă©crit sur Le Noir (te) vous va si bien.

 

Un article sur un film ou sur tout autre sujet, ça n’a l’air rien. Ça peut ressembler Ă  une formalitĂ© et Ă  un assemblage de banalitĂ©s. C’est sĂ»rement ça, aussi. Sauf si l’on y a mis de soi.

 

Lorsqu’une dĂ©funte ou un dĂ©funt n’est plus lĂ  pour parler, ses Ɠuvres, et celles et ceux qui restent prennent alors  la parole pour le raconter.

 

Sur la carriĂšre de rĂ©alisateur, de monteur, de producteur et de scĂ©nariste,  de Jacques Bral, je ne sais rien de plus que ce qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©crit ou que l’on trouvera ici ou lĂ . Le peintre et le plasticien Bral, je l’ai aperçu seulement ce matin. Deux ou trois de ses Ɠuvres entouraient sa photo posĂ©e sur le cercueil.

 

Par contre, j’étais prĂ©sent, au crĂ©matorium, lorsque trois hommes ont parlĂ© de lui. Un rabbin, un acteur et un monteur. Trois façons diffĂ©rentes de parler de la mĂȘme personne. Il en existe sĂ»rement tellement d’autres.

 

J’avais oubliĂ© que Bral venait d’Iran.

 

AprĂšs les propos du Rabbin, l’acteur Jean-François Balmer et le monteur Jean Dubreuil sont venus tĂ©moigner, chacun leur tour.

 

Balmer a racontĂ© leur sĂ©jour – leur rencontre ?- au festival de cinĂ©ma de Mexico. C’était aprĂšs la sortie de ExtĂ©rieur, Nuit (1980).  Bral et Balmer n’étaient pas d’accord sur tout. Bral a dit Ă  Balmer :

 

« Tu es complĂštement con ! Tu ne sais pas lire les scĂ©narii Â». Devant nous, ce matin, Balmer a admis qu’il y avait eu une part de vrai dans ces propos.

 

Puis, Balmer nous a dit comment, pratiquement la veille pour le lendemain, Bral l’avait appelĂ© afin qu’il prenne le rĂŽle d’EugĂšne Tarpon dans son film Polar (1984) d’aprĂšs l’Ɠuvre Morgue Pleine de Jean-Patrick Manchette. Un film dont Balmer Ă©tait trĂšs content. Film que je n’ai pas encore vu alors que Manchette fait partie des auteurs qui m’ont aidĂ© Ă  une certaine pĂ©riode de ma vie plutĂŽt dĂ©primante.

 

Balmer a aussi Ă©voquĂ© la « finesse et la dĂ©licatesse intĂ©rieure Â» de Bral, lesquelles pouvaient ĂȘtre quelques fois « murĂ©es et cadenassĂ©es Â». Puis son rire, qui, lorsqu’il apparaissait, Ă©tait une « rĂ©compense Â», emportant tout sur son passage et comme venant «  du fond des Ăąges Â».

 

 

Jean Dubreuil, monteur des films de Bral pendant trois dĂ©cennies, a appris avec lui « Ă  ne jamais renoncer Â». « Promets-moi de ne jamais oublier la petite montagne que nous avons soulevĂ©e Â» lui a demandĂ© Bral.

 

Dubreuil nous a aussi parlĂ© des visites qu’il rendait Ă  Bral entre deux films. Il nous a dĂ©crit un rĂ©alisateur «  Ă  l’affĂ»t des innovations technologiques Â» ainsi qu’un homme qui a su garder son indĂ©pendance «quel qu’en soit le prix ! Â».

 

Ce matin, encore, Bral «  l’indĂ©pendant Â», avait aussi su garder l’affection de bien des personnes.

 

Franck Unimon, ce mardi 26 janvier 2021.

 

 

 

 

 

 

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Cinéma

Roubaix, une lumiĂšre/ un film d’Arnaud Desplechin

Daoud ( l’acteur Roschdy Zem).

                                            

 

                                  Roubaix, une lumiĂšre un film d’Arnaud Desplechin

 

 

 

Reflets satellites d’une ville en faillite, ils ont l’énergie de centrifugeuses qui rĂ©pĂštent les crimes et les dĂ©lits. Car il vaut mieux ça que de se laisser dĂ©biter par l’ombre et l’immobilitĂ©.

 

On vit mal Ă  Roubaix, «  ville industrielle prospĂšre il y a mille ans Â» qui a encore «  le souvenir d’avoir comptĂ© Â». Mais on peut s’y Ă©tablir quand on a presque rien. 

 

Dans cet ilot sans boulot oĂč les billets ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par le billot, l’acteur Roschdy Zem incarne un commissaire (Daoud) qui connaĂźt bien les lieux pour y avoir grandi. C’est un petit pas vers Dieu : un prĂȘtre qui se faufile entre les uns et les autres, flics ou misĂ©rables, qui, eux, sont poussifs ou rĂ©cessifs.

 

« Trouve-toi une fille. Sans fille tu tiendras pas Â» disent ses collĂšgues Ă  Louis (l’acteur Antoine Reinartz) qui vient d’arriver dans la rĂ©gion. Mais ces collĂšgues oublient ou ont oubliĂ© que la profession policiĂšre est trĂšs touchĂ©e par les sĂ©parations et les divorces. Et puis, le « patron Â», Daoud, lui, vit seul avec ses chats. Et dort peu sans que cela lui pĂšse.  Louis semble lĂ©viter entre Daoud et les autres flics. Quelques fois, il prie et Ă©crit Ă  ses parents.

 

Desplechin s’est inspirĂ© du documentaire Roubaix, commissariat central, affaires courantes (2008) du rĂ©alisateur Mosco Boucault pour ce nouveau film rĂ©alisĂ© en 2019.  Dans son documentaire portĂ© par des tĂ©moignages face camĂ©ra, Boucault parlait d’un fait divers oĂč une vieille dame avait Ă©tĂ© tuĂ©e. Je n’ai pas encore vu ce documentaire mais j’ai vu le film de Desplechin- dont j’aime gĂ©nĂ©ralement les films- ainsi que son interview d’une heure dans le bonus du dvd.

On y apprend que Desplechin a grandi Ă  Roubaix en Ă©tant fermĂ© Ă  sa vie extĂ©rieure et qu’il le regrette : il Ă©tait occupĂ© Ă  lire ou Ă  partir  patrouiller en cinĂ©phile dans la ville de Lille puis dans celle de Paris. Soit une certaine façon de prier et de se recueillir. Desplechin se sent plus proche du personnage de Louis (l’acteur Antoine Reinartz), idĂ©aliste mais aussi aveugle que pataud, que de Daoud qui a frayĂ© corporellement avec la brique de Roubaix.

Louis ( l’acteur Antoine Reinartz) et Daoud ( Roschdy Zem).

 

Je suis passĂ© Ă  Roubaix il y a deux ou trois ans, en allant Ă  Lille, mais aussi au musĂ©e de  la piscine de Roubaix. En sortant du mĂ©tro, j’avais Ă©tĂ© marquĂ© par son atmosphĂšre dĂ©solĂ©e. Ça m’avait fait penser au peu que j’ai lu de la ville de Detroit dans certaines proportions. Car il y aurait des coins privilĂ©giĂ©s dans Roubaix. 

 

Roubaix, une lumiĂšre a pu ĂȘtre prĂ©sentĂ© comme un polar. Mais il ne faut s’attendre ni Ă  des courses-poursuites avec gyrophare et ni Ă  des cascades. Par dĂ©licatesse sans doute, l’interviewer a Ă©vitĂ© de parler Ă  Desplechin du film L’HumanitĂ© ( 1999) de Bruno Dumont comme du film Elle est des nĂŽtres de Siegrid Alnoy ( 2003).  Mais je suis un bourrin prĂ©tentieux.

MĂȘme si Desplechin et Roschdy Zem ont suffisamment de bagage pour crĂ©er par eux-mĂȘmes, on pourra facilement trouver des sensibilitĂ©s proches avec ces deux films dans Roubaix, une lumiĂšre.

Dans chacun de ces deux films citĂ©s, les inspecteurs de police (jouĂ©s par Emmanuel SchottĂ© et Carlo Brandt) lisent les ĂȘtres, ne les jugent pas et les accouchent patiemment d’eux-mĂȘmes.

 

Cela fait des annĂ©es que j’aime le jeu de l’acteur Roschdy Zem. Depuis la premiĂšre fois que je l’avais vu dans N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois, rĂ©alisĂ© en 1995. Dans Roubaix, une lumiĂšre, je constate que lentement mais sĂ»rement, Zem a fini par accĂ©der au statut d’acteur principal d’un film. Et ce film de Desplechin stipule cette Ă©volution avec, d’une part, son rĂŽle de commissaire. Et, d’autre part, dans le film, l’oncle d’une jeune fugueuse en colĂšre contre ses parents mais aussi en quĂȘte identitaire. Car l’oncle de cette jeune fugueuse ressemble Ă  tous ces « chibanis Â» qui ont plus croisĂ© le mĂ©pris que la reconnaissance lors de leur vie en France. Et qui ont tout fait pour se faire  oublier au contraire d’une partie de leur descendance plus vindicative,  acculĂ©e et Ă©galement accusĂ©e.

 

Daoud-Zem, lui, a rĂ©ussi et n’est ni vindicatif, ni acculĂ©. Sauf  que cette promotion sociale a un coĂ»t : son isolement affectif et social. Sauf au cours de son travail.

 

Du cĂŽtĂ© des autres vedettes du film, je continue d’avoir du mal avec l’image de LĂ©a Seydoux. Je suis incapable de savoir si cela a quelque chose Ă  voir avec son nom, son statut social d’origine de jeune privilĂ©giĂ©e  (mĂȘme si je sais que cela n’est pas passible de la loi). Ou avec des propos qui lui avaient Ă©tĂ© attribuĂ©s lors de la polĂ©mique avec le rĂ©alisateur Abdelatif Kechiche suite au tournage de La Vie d’AdĂšle (2013).

Le jeu de LĂ©a Seydoux comme la lumiĂšre qu’elle dĂ©gagerait Ă©tourdirait bien des rĂ©alisateurs tels Yorgos Lanthimos pour le film Lobster dans lequel elle a jouĂ© ( 2015) et que j’avais bien aimĂ©.  J’ai nĂ©anmoins encore un peu de mal Ă  la voir en fille paumĂ©e comme lorsque je la vois au dĂ©but dans Roubaix, une lumiĂšre. Elle a un peu l’air de s’ennuyer ou c’est peut-ĂȘtre moi qui la trouve toc au dĂ©but. J’ai par moments plus l’impression qu’elle « fait l’actrice Â» qu’elle ne l’est. Je la trouve aussi toujours aussi froide ou, d’une certaine façon, un peu trop cĂ©rĂ©brale comme actrice.

 

A gauche, l’actrice LĂ©a Seydoux, ici, plus Ă  son avantage, que l’actrice Sara Forestier, Ă  droite.

 

Tandis que l’actrice Sara Forestier, dĂ©couverte par son rĂŽle dans L’Esquive (2003) de Kechiche -et que j’ai revue ensuite dans plusieurs films- rĂ©ussit Ă  disparaĂźtre dans son rĂŽle. Il y a bien-sĂ»r le maquillage et le « travail Â» sur ses dents. Mais il y a aussi Ă  mon avis une composition plus dense que du cĂŽtĂ© de Seydoux. J’aurais peut-ĂȘtre Ă©tĂ© plus conquis par Seydoux si elle avait eu le rĂŽle de la dominĂ©e dans le tandem qu’elle forme avec Forestier dans Roubaix, une lumiĂšre. Evidemment, on m’expliquera que ce n’est pas elle qui a dĂ©cidĂ© toute seule de cette rĂ©partition des rĂŽles.

 

 

Cependant, en voyant ce film, que j’ai aimĂ© voir, j’ai Ă  nouveau pensĂ© Ă  celles et ceux qui dĂ©cident d’ĂȘtre flics aujourd’hui.  MĂ©tier qui consiste Ă  rester Ă  la lisiĂšre d’une misĂšre et d’une violence continues comme de les laisser se rĂ©percuter tels des marteaux sur la tĂŽle. Daoud-Zem (Daoud comme le journaliste et Ă©crivain Kamel Daoud ?), tout cela le frĂŽle comme s’il s’agissait pour lui de simples jeux de rĂŽles.

 

Mais dans la vraie vie
..

 

Franck Unimon, ce mercredi 20 janvier 2021.

 

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Musique

Les gens ne se rendent pas compte

Photo prise en novembre 2020, Ă  la gare de Paris St Lazare.

 

                                            Les gens ne se rendent pas compte

«  Cela va provoquer une rĂ©volution des mƓurs ! Â» Il y a trente ans, j’étais demeurĂ© incrĂ©dule lorsqu’un enthousiaste avait parlĂ© d’internet. Ce fut notre seule rencontre. Peut-ĂȘtre avais-je trouvĂ© qu’il en faisait un petit peu trop avec son internet. C’était une connaissance d’une amie rencontrĂ©e lors d’un sĂ©jour en Ecosse. Amie, que je ne vois plus depuis longtemps.

Quant Ă  lui, je me rappelle Ă  peine du non-lieu- un salon auquel m’avait conviĂ© cette amie qui faisait des hautes Ă©tudes de commerce- oĂč nous nous Ă©tions croisĂ©s. J’ai oubliĂ© son nom et son visage. Je ne pourrais pas le reconnaĂźtre. Mais je me rappelle encore de sa formulation. 

 

 

Entre la station de métro et la statue du Lion, intuitivement, je me dirige vers cet homme. Nous ne nous sommes donnés aucun indice. Mais, aussitÎt, son grand sac à la main, il se dirige vers moi. Nous avons rendez-vous.

 

Sur un site internet de vente entre particuliers, celui-ci proposait un CD qui a attirĂ© mon attention. Cela faisait des mois que l’annonce Ă©tait en ligne. Depuis l’étĂ©. Machinalement, j’ai tapĂ© un nom sur ce site et son annonce est apparue.

Ce Cd existerait seulement en mille exemplaires. Et les deux artistes prĂ©sents sur l’album, bien-sĂ»r, ont eu une incidence sensible sur ma vie personnelle Ă  un moment ou  Ă  un autre. Sans doute que leur musique a filtrĂ© Ă  certaines pĂ©riodes de mon existence. Ces pĂ©riodes correspondent Ă   ma rĂ©volution des mƓurs. Et, je recherche Ă  nouveau la dynamique de ces cycles en venant acheter ce Cd. Ce sont pourtant des artistes- morts aujourd’hui- que j’écoute beaucoup moins qu’à une certaine Ă©poque. Mais on sait l’importance qu’il y a Ă  savoir retourner vers certaines de nos origines. Pour ensuite mieux repartir ou, tout simplement, pour mieux faire le tri.

 

Surtout, qu’entre-temps, je me suis diversifiĂ©.  Mon pĂšre a Ă©tĂ© un vĂ©ritable amateur de musique (ses anciens numĂ©ros de Best et de Rock & Folk en attestent). Ma mĂšre Ă©tait plutĂŽt une sentimentale avec ses albums de Dalida, Nana Mouskouri ou de Julio Iglesias. NĂ©anmoins, Ă  la maison, il existait un consensus parental implicite ainsi qu’une frontiĂšre tant culturelle que mentale.  Et cette frontiĂšre pouvait ĂȘtre une carapace ou un blockhaus Ă  mĂȘme de stopper toute organisation sonore suspecte ou non reconnue. La musique, c’était plutĂŽt fait pour danser. On n’y aurait pas entendu de la musique classique, et encore moins des artistes comme Depeche Mode, Björk, Christophe MaĂ©, Julien DorĂ©,  Slimane ou Kenji Girac.

 

 J’ai vu mes parents, et bien des membres de ma famille, danser dans des soirĂ©es ou dans des mariages sur des musiques noires. Des Antilles, d’AmĂ©rique latine et des Etats-Unis, bien-sĂ»r. Et, j’ai dansĂ© aussi. Confirmant sans y penser des rituels et des alliances que ma famille avait nouĂ© et respectĂ© envers  la vie et la mort.  Jamais sur du Jacques Brel, du Georges Brassens, du Alain Souchon, du Johnny Halliday , du Michel Polnareff ou du Christophe. Ni sur du Blues non plus, d’ailleurs.  MĂȘme si mon pĂšre possĂ©dait un album de John Lee Hooker. Chaque famille a ses rituels et ses alliances envers la vie et la mort. C’est comme ça depuis longtemps.

 

 

Oui, parce-que je suis comme les vampires ou comme la femme rouge MĂ©lisandre de Game of Thrones, interprĂ©tĂ©e par l’actrice Carice Van Houten (on pourra la revoir plus jeune dans le trĂšs bon film Black Book de Paul Verhoeven) . Je parais plus jeune que mon Ăąge. A la fin de cet article, je m’Ă©vaporerai aussi. Plusieurs de mes « divinitĂ©s Â» musicales et scĂ©niques ont vĂ©cu Ă   une Ă©poque prĂ©historique. La plupart de celles et ceux qui font les tubes d’aujourd’hui en France et ailleurs les connaissent gĂ©nĂ©ralement. Car une trĂšs forte culture musicale- souvent Ă©clectique et Ă©tonnante- fĂ©dĂšre rĂ©guliĂšrement les artistes qui rĂ©ussissent (et mĂȘme ceux qui restent « inconnus Â»). Mais parmi les millions d’adorateurs du moment que compte la musique et le numĂ©rique, cette connaissance ou cette curiositĂ© historique est parfois absente ou dĂ©laissĂ©e.

 

 

Cela peut faire rire de lire ça – et c’est trĂšs drĂŽle- mais cela signifie, aussi, que lorsqu’ensuite, on fait des rencontres en dehors de chez soi, hors de son cercle, nos codes, notre identitĂ© et nos approches Ă©motionnelles et corporelles s’activeront et parleront bien des fois pour nous, sans mĂȘme que l’on s’en aperçoive. Et, peu importe que nos intentions soient sincĂšres et amicales. Il y aura des malentendus rĂ©ciproques, pour ne pas dire stĂ©rĂ©ophoniques. MĂȘme si nous avons des projets conjoints. Il s’agira d’apprendre Ă  s’Ă©couter et Ă  se coordonner comme pour tout projet que l’on rĂ©alise avec d’autres. 

 

Cependant, je reste Ă©tonnĂ© par cette facilitĂ© avec laquelle, dĂ©sormais, des inconnus peuvent se rencontrer aprĂšs s’ĂȘtre dĂ©couverts un intĂ©rĂȘt commun (une vente, un achat, un loisir, un dĂ©sir, un besoin, un service) sur
.internet.

 

« Les gens ne se rendent pas compte
 Â» m’avait  dit ce vendeur deux jours plus tĂŽt.

 

C’était au tĂ©lĂ©phone lors de notre premier contact direct. Il ne me parlait pas de Jul, Dinos, Damso, Soprano, Niska, Ninho, Aya Nakamura, Booba, Maes, Soolking, Lou and the Yakusa, Stromae, AngĂšle, Julien DorĂ©, Eddy de Pretto et de bien d’autres artistes en France qui sont aujourd’hui ou depuis des annĂ©es les « hĂ©ros Â» de millions d’auditeurs. Dont certains seront les rois ou les flĂ©aux musicaux de demain.

 

Lui, il me parlait de James Brown, Tina Turner, Charles Aznavour. Des artistes d’envergure comme on n’en verrait plus et qu’il avait vu de prĂšs en concert.  Il me parlait aussi de
Prince (qu’il avait vu trois fois en concert)  et de Miles Davis. Il allait me vendre le Cd sur lequel se trouve le seul concert enregistrĂ© oĂč ils ont jouĂ© tous les deux ensemble. C’était Ă  Paisley Park le 31 dĂ©cembre 1987.

 

 

Nous aurions pu nous rencontrer deux jours plus tĂŽt. Mais j’avais prĂ©fĂ©rĂ© reporter. Deux jours plus tĂŽt, je faisais mon dernier pot de dĂ©part dans mon service. Et, je voulais prendre le temps de bien le faire.

 

Alors qu’il me rĂ©pĂšte pratiquement mot pour mot, ce qu’il m’avait dit au tĂ©lĂ©phone, je m’avise qu’il a vĂ©cu bien des moments extraordinaires au bord de la scĂšne. Mais au bord, aussi, d’une certaine solitude. Sans doute suis-je aussi seul que lui et que je me rĂ©pĂšte comme lui. Raison pour laquelle je suis peut-ĂȘtre parti de mon service pour un autre. Et que je me retrouve ce soir devant lui, place Denfert-Rochereau.

 

Lorsque je me sĂ©parerai de lui, muni de son CD que je lui aurai achetĂ©, ce sera comme si, d’une certaine façon, j’aurais essayĂ© de me procurer un nouveau moyen, un nouveau gri-gri. Afin de retrouver ou de mieux  me rapprocher du meilleur de ce que je crois ĂȘtre mon passĂ©. Celui d’une certaine insouciance, du plaisir et de la crĂ©ativitĂ©. Pas un monde de couvre-feu et de pandĂ©mie oĂč l’on a principalement la peur comme pilule du lendemain. MĂȘme si, lorsque j’étais plus jeune, la peur pouvait dĂ©jĂ  ĂȘtre omniprĂ©sente et le sera encore demain. En 1987,  j’exerçais mon insouciance Ă  temps partiel. J’avais quittĂ© le lycĂ©e un an plus tĂŽt aprĂšs le Bac. J’avais peur de connaĂźtre la dĂ©chĂ©ance traumatisante du chĂŽmage. C’était en pleine Ă©pidĂ©mie du Sida (Prince en parle dans son titre-tube Sign’O Time : «  a big disease with a little name Â»). Je dĂ©couvrais le monde adulte et du travail Ă  l’hĂŽpital. Plusieurs fois, je m’étais demandĂ© ce que je faisais lĂ . PlutĂŽt que d’assister Ă  une rĂ©volution des mƓurs, j’avais l’impression d’évoluer dans un univers clos. Cet univers me tutoyait et m’intimait, par ses divers intervenants,  d’apprendre Ă  lui obĂ©ir. Le but ultime Ă©tant de lui ressembler. Lorsque j’effectuais mes stages de formation, bien des collĂšgues en poste, plus ĂągĂ©es que moi, me donnaient le sentiment de n’avoir « que Â» leurs enfants, leur mari ou leur travail Ă  vivre et Ă  raconter. Pour moi, l’idĂ©aliste, c’était dĂ©primant. AprĂšs l’obtention de mon diplĂŽme, j’ai Ă©tĂ© en colĂšre pendant trois ans envers ces Ă©tudes. Je suis nĂ©anmoins restĂ© raisonnable.

Mais peut-ĂȘtre Ă©tais-je trop vieux avant de devenir adulte. Et que je commençais dĂ©ja, sans mĂȘme m’en rendre compte, Ă  ĂȘtre Ă  court d’une certaine luciditĂ© en acceptant d’ĂȘtre raisonnable. Petit Ă  petit, l’idiot- comme le dĂ©ment- fait aussi son nid.

 

 

Tout le monde dormait chez moi quand j’ai commencĂ© Ă  Ă©couter le CD au casque. Si j’ai aimĂ© danser sur des tubes de Prince, si j’ai pu aimer voir et revoir la reprise de Beautiful Ones par Bilal en son hommage- Ă  la suite de la prestation d’Erykha Badu– je reste extĂ©rieur Ă  son Art supĂ©rieur. Je ne crois pas que cela ait quoique ce soit Ă  voir avec le fait que Prince ait « recyclĂ© Â» ses aĂźnĂ©s tels Jimi Hendrix ou ses contemporains. Bien des artistes le font. En moins bien mĂȘme s’ils sont plus artistes que prothĂ©sistes musicaux. Lenny Kravitz, par exemple.

 

Pour moi, les groupes Blur et Oasis dont on nous avait beaucoup parlĂ© dans les annĂ©es 90-2000 doivent beaucoup aux Beatles. Un groupe dont je subis quelques fois l’écoute ou l’éloge et que je continue de repousser hors de mon assiette musicale avec suspicion malgrĂ© ou Ă  cause de toute l’admiration qu’il gĂ©nĂšre. MĂȘme si je me souviens trĂšs bien du titre d’un 45 tours des Beatles dans la discothĂšque paternelle : Lady Madonna. A cĂŽtĂ© d’albums 33 tours de Bob Marley, Jimmy Cliff, Steel Pulse, James Brown, Les Aiglons, Black Uhuru, Simon Jurad, OphĂ©lia, Parliament, U-Roy, Stevie Wonder, Eddy Grant
. Ces disques de mon pĂšre, je les ai soit entendus Ă  la maison, soit je les ai mis ou remis un jour sur sa platine disque Ă  son insu lors de mon adolescence. J’ai fait pareil avec ses anciens numĂ©ros de L’Equipe Magazine ainsi qu’avec ses Play-Boy et ses Lui. MĂȘme « cachĂ©s Â» ou prĂ©tendument bien rangĂ©s au dessus d’étagĂšres.

 

Mais si Prince m’est tombĂ© dessus un jour par la voie de la radio, Miles, c’est l’artiste Ă©coutĂ© pour la premiĂšre fois dans la chambre d’un copain, sur sa chaine Technics, vers mes 17 ans. Pour aller chez ce copain, dans notre immeuble HLM, il me fallait descendre. Je le faisais en prenant les escaliers. La musique de Miles, elle, me faisait prendre l’ascenseur. MystĂ©rieusement, avec son dĂ©part pour son service militaire et l’entrĂ©e dans « l’ñge Â» adulte, les possibilitĂ©s de cette  amitiĂ© avec ce copain  se sont taries. Mais les virtualitĂ©s de la musique de Miles sont restĂ©es en ma possession Ă  moins que ce ne soit plutĂŽt elles qui se soient mises Ă  me possĂ©der de maniĂšre durable. La musique de Miles n’est pas la plus joyeuse qui soit. Il m’arrive donc d’ĂȘtre surpris par son aura auprĂšs de certains intellectuels. Comme si c’était la fĂȘte. Miles n’incite pas Ă  rouler des pelles Ă  sa voisine ou Ă  son voisin. On entre plus dans la tombe du dĂ©funt que l’on n’assiste Ă  l’avĂšnement du dauphin. Miles nous annonce superbement que notre vie commencera par la fin. Et c’est dĂ©finitif. Il ne peut en ĂȘtre autrement. Mais, bon, Lou Reed, Johnny Cash, David Bowie ou les Cure non plus n’étaient pas et ne sont pas des horizons trĂšs drĂŽles. Pas plus que d’autres artistes de Rap, de variĂ©tĂ©s ou de techno. Et, personne ne s’en plaint. C’est donc qu’il existe un besoin au moins cathartique de les Ă©couter et de s’en mettre plein les enceintes et les Ă©couteurs.

 

Entre le rĂ©chaud de Prince et l’échafaud de Miles, j’attendais que ce CD m’apporte la touche finale. Mais d’abord, rien. Peut-ĂȘtre que personne ne s’en Ă©tonnera vu ce que j’ai pu Ă©crire de ma relation avec Miles.

 

Le son Ă©tait effectivement passable. Les titres se bouclaient bien. Mais « rien Â». Ce « rien Â» provient sĂ»rement d’une faute de frappe :

Sur la couverture du CD, on peut  voir une photo de Miles ainsi que le titre Miles From The Park. Nous sommes en 1987 et je suis alors « en plein Â» dans Miles. Un an plus tĂŽt, il a sorti l’album Tutu. La premiĂšre fois que j’avais entendu ce titre ou Don’t Lose Your Mind par hasard sur FIP (une radio  trĂšs Ă©coutĂ©e par les vampires adolescents et adultes. Les animatrices y ont des voix de jeunes pousses fĂ©minines d’avant l’anesthĂ©sie gĂ©nĂ©rale), j’avais « reconnu Â» le son sans trop oser le croire. Il Ă©tait revenu avec un nouvel album !

 

Au tĂ©lĂ©phone, l’animatrice ou la standardiste m’avait confirmĂ© la nouvelle avec un son d’évidence. Mais il m’avait fallu quelques secondes pour bien intercepter sa rĂ©sonance.

 

Sauf que sur ce Cd vendu par un amateur de Prince, Miles joue Ă  peine. C’est un album de Prince. Pas de Miles. Alors, je me dis que la nostalgie m’a vraiment rendu ringard. Et, c’est trĂšs dur de devoir admettre que ma ringardise m’a administrĂ© un trajet de quarante cinq minutes et fait dĂ©penser vingt euros. Qu’est-ce que ce sera la prochaine fois ?!

Un album de Vanessa Paradis avec Aretha Franklin en couverture ?!

 

 

Je raisonne comme ça jusqu’au dernier soupir : le titre It’s going to be a beautiful night.  D’une durĂ©e de 33 minutes et 55 secondes contre un peu plus de 10 minutes sur l’album Sign’ O’ The Time. Mais c’est ici davantage un medley. AprĂšs l’avoir Ă©coutĂ© une premiĂšre fois, je n’hĂ©site pas. Je le remets une seconde fois. Puis, une troisiĂšme fois.

Sur mon ordinateur, le CD Rom a beau refuser de me livrer les images vidĂ©os de ce concert, je me dis que j’ai bien fait d’acheter ce CD. Je l’ai rĂ©Ă©coutĂ© depuis. Non, rien de rien, je ne regrette rien.

 

 

Franck Unimon, ce dimanche 17 janvier 2021.

 

 

 

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self-défense/ Arts Martiaux

Les Kage-Shihans : Les Maitres de l’ombre aux pratiques supĂ©rieures

Photo prise le 5 dĂ©cembre 2020. Au bout, l’OpĂ©ra Garnier.

Les Kage-Shihans ou « MaĂźtres de l’ombre aux pratiques supĂ©rieures Â»

 

 

 

Tous ces Maitres



 

 

En parcourant hier le numĂ©ro 4 de la revue Aikido Self & Dragon Special, je suis Ă  nouveau tombĂ© sur des Maitres d’Arts martiaux prĂ©sentĂ©s dans des interviews. Ou nommĂ©s par les uns et les autres. Laurent Boucher, Daniel Blanchet, Ellis Amdur, Robert Paturel


 

 

Ensuite, quand je l’ai pu, j’ai fait quelques recherches sur internet. J’ai lu quelques rĂ©sumĂ©s ou des commentaires sur certains ouvrages. J’ai regardĂ© un peu le site de Sensei Laurent Boucher qui a fondĂ© son CDRAM (Centre de DĂ©veloppement et de Recherche sur les Arts Martiaux). Avant la lecture de son interview par Germain Chamot, fils de Sensei et Sensei lui-mĂȘme, je crois, je ne connaissais pas Laurent Boucher. J’ignorais oĂč se trouvait son CDRAM. Dans la DrĂŽme.

 

Je vais me rĂ©pĂ©ter : avec tous ces Maitres, je ne savais pas par lequel commencer. MĂȘme si j’ai dĂ©butĂ© en rencontrant Sensei Jean-Pierre Vigneau Sensei Jean-Pierre Vignau : Un Monde Ă  part Ă  la fin de l’annĂ©e derniĂšre et qu’il est prĂ©vu que j’interviewe, dans quelques jours, Sensei LĂ©o Tamaki ( L’Apparition). 

 

C’est en commençant Ă  lire les liens sur son parcours que m’a adressĂ© LĂ©o Tamaki avant que je ne l’interviewe, que j’ai dĂ©couvert, entre-autres, l’expression Kage-Shihan « Maitre de l’ombre aux pratiques supĂ©rieures Â». Expression que LĂ©o Tamaki, lui-mĂȘme, a lue dans des Ă©crits de Sensei Henry PlĂ©e. Maitre  d’Arts martiaux dĂ©cĂ©dĂ© en 2014, que je n’ai jamais rencontrĂ© mais dont je connaissais l’existence plusieurs annĂ©es avant sa mort.

 

Kage-Shihan est une expression que j’aime beaucoup et je remercie dĂ©jĂ  LĂ©o Tamaki de me l’avoir indirectement transmise.

 

Il est bien d’autres Maitres d’Arts martiaux que je n’ai pas citĂ©s. Et, si je ne nomme que des hommes pour l’instant, j’espĂšre bien, aussi, pouvoir citer des SenseĂŻ femmes dans cet univers oĂč la gente masculine reste souvent surreprĂ©sentĂ©e que ce soit en Europe ou ailleurs. Peut-ĂȘtre, tout simplement parce qu’historiquement et sociologiquement, c’étaient plutĂŽt les hommes qui partaient faire la guerre. Aujourd’hui encore, il  reste assez mal vu pour un homme de manquer de courage et de calme en certaines circonstances.

Photo prise ce vendredi 15 janvier 2021, prĂšs de la gare St Lazare.

 

Mais Ă©vitons tout malentendu : je tiens Ă  croiser et Ă  nommer des Sensei femmes non pour me mettre bien et me faire bien voir aujourd’hui oĂč «  ça fait bien Â» d’ĂȘtre homme et de se dire fĂ©ministe. Mais par strict intĂ©rĂȘt personnel :

 

Par sa  pratique voire sa maitrise d’un Art Martial, une femme peut d’autant plus dĂ©montrer, mĂȘme si je n’aime pas ces termes de « dĂ©montrer ou de faire ses preuves Â», comme celui-ci est « efficace Â» ou peut ĂȘtre « efficace Â». MĂȘme si je n’aime pas ce terme « d’efficacitĂ© Â» non plus.

 

Enfin, Ă  titre encore plus personnel, j’aspire aussi Ă  rencontrer des Sensei femmes dans les Arts martiaux parce-que, idĂ©alement, l’enfant que je suis restĂ© aurait souhaitĂ© que sa mĂšre, celle qui m’a enfantĂ© et Ă©duquĂ©, ait cette facultĂ© martiale. Ma mĂšre a beaucoup de vertus et je lui dois la vie- et le peu que j’ai de raison- de bien des façons. Mais elle a, Ă  mon avis, trĂšs peu d’aptitudes martiales. Sa constante anxiĂ©tĂ© de mĂšre et de personne  explique peut-ĂȘtre sa piĂ©tĂ© ardente ainsi que toutes les piĂ©tĂ©s du monde tant modĂ©rĂ©es qu’extrĂȘmes. Elle a su et pu trouver nĂ©anmoins une certaine protection en la personne de mon pĂšre. Sauf que celui-ci vit sous la tutelle d’une certaine violence mais aussi d’une autre force d’anxiĂ©tĂ©, toutes deux ventriloques, dont semble bannie l’amnistie et oĂč perdurent dĂ©ni et amnĂ©sie. 

Mon pĂšre a Ă©videmment Ă©galement ses vertus. Sans doute qu’une d’entre-elle est de m’avoir appris que toute vertu a un prix. Si j’Ă©cris aujourd’hui avec une relative aisance, originalitĂ© incluse, comme avec une certaine discipline, c’est sans nul doute en partie grĂące Ă  lui.  

J’ai Ă©tĂ© le fidĂšle enfant aĂźnĂ© des mes parents pendant des annĂ©es. Cette folie et cette nĂ©vrose familiale, hĂ©ritĂ©e et transmise depuis plusieurs gĂ©nĂ©rations, a souvent servi de magnĂ©sie Ă  mes mains alors que j’escaladais la vie. Et, je suis aujourd’hui pĂšre. Donc, j’ai plutĂŽt intĂ©rĂȘt Ă  bien assurer mes prises dans ce que je transmets Ă  ma fille.

 

 IdĂ©alement, j’aimerais transmettre ça :

 

La Maitrise de soi, le discernement, la combattivitĂ©, des capacitĂ©s d’adaptation Ă  son environnement proche et lointain, l’optimisme, la persĂ©vĂ©rance, le relĂąchement
.

 

Je crois que ce sont quelques  unes des aptitudes que la pratique d’un art martial ou de plusieurs arts martiaux permet de dĂ©couvrir et de dĂ©velopper en soi.

 

 

Mais je ne parle ici, et pour l’instant, « que Â» des Maitres d’Arts martiaux. Il est aussi bien d’autres Maitres dans d’autres domaines qui sont selon moi Ă  peu prĂšs Ă©quivalents quand il s’agit de bien vivre. En dehors d’une guerre,  d’une famine, d’une Ă©meute ou d’un champ de bataille.

 

Pour moi, les humoristes sont aussi des Maitres. Ou en voie de l’ĂȘtre ou de le devenir. Je n’ai pas encore parlĂ© du spectacle de l’humoriste Haroun  passĂ© Ă  Argenteuil il y a quelques mois. Avant notre confinement partiel actuel.

 

J’ai beaucoup aimĂ© lire, aussi, rĂ©cemment, l’interview d’Alex Lutz dans l’hebdomadaire TĂ©lĂ©rama. Un artiste dont tout ce que j’ai pu voir ou entrevoir, jusqu’à maintenant, m’a Ă©patĂ© ou beaucoup plu.

Je me sens aussi trĂšs proche de l’univers de l’humoriste Blanche Gardin. MĂȘme si je suis rĂ©guliĂšrement inquiet pour  elle lorsque je la « vois Â» sur scĂšne. Je lui trouve une sensibilitĂ© un peu trop proche de celle de la chanteuse dĂ©cĂ©dĂ©e Amy Winehouse. Lorsque j’avais regardĂ© le documentaire que lui a consacrĂ© le rĂ©alisateur  Asif Kapadia, en voyant Amy Winehouse, en concert, je m’étais dit que j’aurais Ă©tĂ© trĂšs embarrassĂ© par son mal-ĂȘtre si j’avais Ă©tĂ© prĂ©sent dans la salle. Je crois que j’aurais Ă©tĂ© incapable d’apprĂ©cier sa performance artistique. Mes ouĂŻes et mon cerveau se seraient faits emporter par les cataractes de sa souffrance Ă©vidente pour ne pas dire protubĂ©rante. Blanche Gardin, qui a dĂ©jĂ  vĂ©cu plus longtemps que Winehouse, oscille Ă  mes yeux entre l’abysse intime et l’autodĂ©rision grand public. Mais, pour l’instant, elle me fait beaucoup plus rire qu’Amy Winehouse.

 

 

Il y a beaucoup d’autres Maitres et Maitresses en termes d’humour. Et, lĂ  aussi, je ne sais pas toujours par oĂč commencer tant il y en a en France et ailleurs.

 

Cependant, il y a aussi les conteurs. Que l’on parle  du Malien Amadou HampĂątĂ© BĂą ou du Breton Per  Jakez HĂ©lias. Je parle ici de conteurs et d’écrivains dĂ©cĂ©dĂ©s mais il y en aussi des vivants.

Il y a par exemple les Ă©crivains Alain Mabanckou, Dany LaferriĂšre (auteur entre-autres, non pas de Comment faire l’amour avec un nĂšgre sans se suicider mais bien de Comment faire l’amour avec un nĂšgre sans se fatiguer ).  On peut lire ici mon avis sur un des livres de LaferriĂšre ( Dany LaferriĂšre-Tout bouge autour de moi )

Beaucoup d’autres Ă©crivains ou auteurs sont aussi des Maitres.

 

Hier soir, j’ai lu quelques lignes du dernier ouvrage La Sardine et le Diamant ( de l’utilitĂ© de l’ordre et du dĂ©sordre Â» de la scientifique Catherine BrĂ©chignac. Je ne la connaissais pas. J’ai Ă©tĂ© Ă©poustouflĂ©. Et, je me suis dit que son livre serait peut-ĂȘtre le prochain que j’achĂšterais.  Voici un extrait de son livre :

 

« (
.) FascinĂ© par la beautĂ© de l’ordre, l’homme le traque et dĂ©couvre qu’il est pluriel : il est statique, dynamique, local ou s’étend Ă  perte de vue (
..). Ce livre raconte l’attrait qu’exerce l’ordre sur l’homme, la recherche de la raison d’ĂȘtre de la rĂ©pĂ©tition de l’organisation (
.). L’ordre se dĂ©voile dans la nature. Il est perçu Ă  la faveur d’un vol d’oiseaux migrateurs (
.). Il suffit alors d’une perturbation locale de direction, provoquĂ©e par un trĂšs petit nombre, pour entraĂźner l’ensemble dans un mouvement collectif aux morphologies changeantes (
.). L’ordre peut aussi ĂȘtre dynamique. Ainsi, les planĂštes ne gravitent pas en dĂ©sordre autour du soleil (
.). L’ĂȘtre vivant, qui ne semble pourtant pas ĂȘtre le propre de l’ordre mais plutĂŽt son contraire, est issu de l’ordonnancement des quatre bases molĂ©culaires qui composent l’ADN de ses parents. L’expression tu es «  la chair de ma chair Â», « le sang de mon sang Â» n’est en fait que :

« tu es l’ordre de mon ordre Â».

 

 

Pour moi, parmi les participants actuels de la course en solitaire en bateau du VendĂ©e Globe, il y ‘a des Maitres de l’ombre. Y compris au sein de ceux qui ont dĂ» abandonner.

 

 

En musique, c’est pareil, il y a plein de Maitres qui peuvent nous correspondre et nous atteindre. Qu’ils soient Morts ou vivants. Assez « ĂągĂ©s Â» ou jeunes. Peu importe leur genre musical ou leur origine ethnique ou culturelle. SpontanĂ©ment, je pense Ă  Miles Davis et Ă  Jacques Pellen car je tiens ici Ă  les citer. Mais tout le monde a son panthĂ©on de chanteurs et de musiciens qui l’entretient et l’entraĂźne dans la vie.  

Photo prise ce vendredi 15 janvier 2021, aprÚs avoir effectué mes démarches administratives pour mon nouvel emploi.

 

Il y a plein de Maitres (femmes et hommes) partout et dans les univers les plus divers. Mais il s’agit de les trouver. Il s’agit de les « voir Â». Il s’agit d’aller vers eux car ils ne sautent pas aux yeux. Il est plutĂŽt rare que ce soit leurs Ɠuvres ou leurs actions dont on voit le plus la pub ou la promotion dans les gares, dans les rues, sur les rĂ©seaux sociaux ou sur internet. C’est en cela que je vois aussi ces Maitres qui ne relĂšvent pas d’un Art martial comme des sortes de Kage-Shihan.

 

Pourtant, je crois que ce sont tous ces Kage-shihans (martiaux et non-martiaux) qui peuvent davantage nous rassurer et continuer de nous Ă©duquer en notre Ă©poque anxiogĂšne.

 

MĂȘme si chaque Ă©poque connait ses vibratos anxiogĂšnes.

 

Ce qui est souvent le plus accessible, immĂ©diatement,  Ă  gros tirages et Ă  gros dĂ©bits, c’est rarement l’exemple ou la prĂ©sence d’un Maitre (femme ou homme) qui apaise, encourage et nuance malgrĂ© des peurs et des menaces rĂ©elles et supposĂ©es.

 

Photo prise ce vendredi 15 janvier 2021.

 

Ce qui nous saute rĂ©guliĂšrement au visage et Ă  la tĂȘte, de façon massive, c’est la poudre aux yeux. Le shoot d’adrĂ©naline. Une certaine facilitĂ©. Et on finit par se laisser prendre en main plus ou moins. Par se laisser guider puisque tout est organisĂ© et que l’on est dans une certaine norme ainsi qu’une certaine forme de prĂ©sent et d’avenir commun avec d’autres.  C’est mieux que rien. Et, puis, ça nous fait vibrer, bouger, et ressentir quelque chose. Ça nous change les idĂ©es, et c’est vrai.

 

C’est  pareil pour le chef-d’Ɠuvre au cinĂ©ma. Il est souvent plus rare,  plus confidentiel et plus tardif que le « blockbuster Â» qui fait rapidement un « carton Â», dont tout le monde va parler, qui Ă©crase d’autres films et les  empĂȘche d’exister comme d’ĂȘtre dĂ©couverts.

 

La peur et l’anxiĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rales, lorsqu’elles s’imposent et remplissent tous les murs de nos pensĂ©es font le mĂȘme effet que plusieurs blockbusters. Plus rien d’autre ne semble exister. Plus rien d’autre ne semble pouvoir exister. Plus rien d’autre ne semble devoir exister. HĂ© bien, si ! Il existe des Maitres de l’ombre, un peu partout autour de soi, comme en soi-mĂȘme, qui permettent d’éviter de se faire annihiler ou mettre en boite ou en biĂšre comme Ă  l’intĂ©rieur d’une boite de conserve (ou d’un cercueil) par une peur et  une anxiĂ©tĂ©  permanentes et indĂ©lĂ©biles. Et, il s’agit de savoir aussi les dĂ©busquer, ces Maitres de l’ombre. Il s’agit aussi de les solliciter. De rechercher, de prĂ©fĂ©rer mais aussi d’exiger leurs enseignements et leur prĂ©sence.

 

Au lieu de se contenter d’attendre que le bonheur – ou le suicide- nous soit livrĂ©.

 

Franck Unimon, ce vendredi 15 janvier 2021.

 

 

 

 

 

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Sur le marché de Dieu

Le marchĂ© d’Argenteuil, Boulevard d’HĂ©loĂŻse, ce vendredi 8 janvier 2021.

 

                                                Sur le marchĂ© de Dieu                                                  

 

“Certains estiment avoir Ă©tĂ© secourus parce qu’ils ont Ă©tĂ© Ă©lus.

D’autres estiment avoir le droit de tuer parce qu’ils ont Ă©tĂ© Ă©lus.

MoralitĂ© : Dieu nous sauvera tous”.

 

Hier matin, j’avais quittĂ© ce dĂ©lirium trĂšs mince ainsi que ma colĂšre envers Dieu et certains de ses adeptes, lorsqu’à l’entrĂ©e de l’école de ma fille, je me suis adressĂ© au directeur.

Celui-ci m’a rĂ©pondu qu’il partageait  mon inquiĂ©tude. Les absences rĂ©pĂ©tĂ©es de la maitresse depuis la rentrĂ©e au mois de septembre ne lui permettaient pas, jusqu’alors, de « visibilitĂ© Â». Mais, celle-ci Ă©tant dĂ©sormais officiellement en congĂ©, depuis ce mois de janvier, du fait de sa grossesse, il allait pouvoir vĂ©ritablement faire les dĂ©marches.  Pour obtenir une remplaçante ou un remplaçant attitrĂ© (e). Mais, impossible pour lui de savoir quand cette remplaçante ou ce remplaçant arriverait.

 

Il m’a conseillĂ© de me rendre sur le site du CNED, en accĂšs libre, afin de trouver des cours en rapport avec la scolaritĂ© de ma fille. Tout en reconnaissant que cela ne vaudrait pas la prĂ©sence d’une maitresse ou d’un maitre. Il a ajoutĂ© que si la nomination d’une remplaçante ou d’un remplaçant traĂźnait, qu’il solliciterait l’association des parents d’élĂšves ou FCPE dont il se trouve que je suis un des membres intermittents.

 

MalgrĂ© ses Ă©lĂ©ments de langage, j’ai cru en la sincĂ©ritĂ© du nouveau directeur de l’école publique oĂč ma fille est scolarisĂ©e. Croisant la maitresse de l’annĂ©e derniĂšre de ma fille, nous nous sommes mutuellement adressĂ©s nos vƓux de bonne annĂ©e. Celle-ci m’a dit qu’elle espĂ©rait vraiment qu’il y aurait une remplaçante ou un remplaçant pour la classe de ma fille.

 

AprÚs ça, je me suis rendu dans mon service, à Paris, à quarante cinq minutes de là en transports en commun. Pour mon pot de départ. Dans quelques jours, je commencerai dans un nouvel établissement.

J’étais en retard Ă  mon pot de dĂ©part mais j’ai choisi de prendre mon temps.  Au lieu de dĂ©buter Ă  10h comme je l’avais annoncĂ©, mon pot a plutĂŽt dĂ©butĂ© vers 10h50. Il devait se terminer pour midi.

 

En raison des mesures sanitaires dues Ă  la pandĂ©mie, nous Ă©tions un nombre limitĂ© de personnes dans la salle Ă  manger du service. Pas plus de quinze. Cela n’avait rien Ă  voir avec ces pots de dĂ©part d’ Â« avant Â», oĂč nous pouvions ĂȘtre une quarantaine ou beaucoup plus dans une mĂȘme salle et sans masques. Mais, alors, que courent angoisse et polĂ©miques Ă  propos de la nĂ©cessitĂ© –ou non- de la vaccination anti-covid, ce pot de dĂ©part, mĂȘme s’il signifiait la fin de mon histoire dans ce « pays Â» qu’ a Ă©tĂ© ce service, Ă©tait pour moi capital.  Dans ce contexte oĂč nos peurs deviennent nos plus vibrantes ambitions, ou nos nouveaux extrĂ©mismes, tout moment de rĂ©jouissance, en respectant les gestes barriĂšres, est un acte de rĂ©sistance. Je crois que dans toute Ă©preuve, les fĂȘtes et les pĂ©riodes de pause permettent- en prenant  certaines prĂ©cautions- de passer des caps difficiles. Cela peut nĂ©cessiter parfois de l’entraĂźnement ou de devoir produire certains efforts pour s’obliger Ă  continuer de vivre alors que notre premier rĂ©flexe- ou notre humeur- serait d’attendre dans un coin. 

 

A chaque fin d’annĂ©e, nous achetons des objets de « bonheur Â». Nous en offrons par affection. Mais nous en offrons aussi par obligation. 

Mon Ăąge ou le corona circus fait que les cadeaux qui m’ont le plus portĂ© pendant mon pot de dĂ©part- et aussi en dehors de lui- ont d’abord Ă©tĂ© ces collĂšgues prĂ©sents, leurs regards, leurs sourires, leurs rires ainsi que leurs mots en public ou en apartĂ©.

 

Je suis revenu le soir pour dire au revoir Ă  d’autres collĂšgues. A nouveau, des moments qui comptent. MĂȘme si j’étais fatiguĂ© en rentrant chez moi, pendant les horaires du couvre-feu. A la gare St-Lazare, en attendant l’affichage de la voie de mon train de 23h43, il y avait pratiquement autant voire plus d’agents de sĂ©curitĂ© que de « voyageurs Â».  Je me suis partiellement endormi dans le train comme d’autres fois. Mais je me suis rĂ©veillĂ© au bon endroit et au bon moment.

 

Ce matin, aprĂšs avoir emmenĂ© Ă  nouveau ma fille Ă  l’école, je suis retournĂ© au marchĂ© d’Argenteuil.  Pour la premiĂšre fois depuis le premier confinement de mi-mars 2020. Dehors, il faisait un degrĂ© celsius. 

Sur le marchĂ© d’Argenteuil, Bd HĂ©loĂŻse, ce vendredi 8 janvier 2021.

 

 

J’ai Ă©tĂ© content de le revoir. Lui, le doyen du marchĂ©, avec ses plus de 80 ans. Il connaĂźt le marchĂ© d’Argenteuil depuis environ cinquante ans. Il y a bientĂŽt deux ans maintenant, je lui avais dit que je reviendrais l’interroger. Pour mon blog. Il avait acceptĂ©. Mais je ne l’avais pas fait. Nous avons pris rendez-vous pour ce dimanche oĂč il sera sur le marchĂ© Ă  partir de 6h30.

 

Devant la poissonnerie, une femme m’a interpellĂ©, tout sourire. Je l’avais connue quelques annĂ©es plus tĂŽt Ă  l’atelier d’écriture animĂ© Ă  la mĂ©diathĂšque d’Argenteuil. Il Ă©tait arrivĂ© de nous recroiser par la suite dans la ville. Avec son masque sur le visage, je ne l’avais pas reconnue. InfirmiĂšre anesthĂ©siste Ă  la retraite, elle m’a appris continuer de faire quelques vacations Ă  l’hĂŽpital d’Ermont. Elle avait pris sa retraite aprĂšs quinze ans et quelques mois d’activitĂ© professionnelle aprĂšs avoir Ă©tĂ© maman trois fois.

Elle m’a expliquĂ©, un peu ironique, que son nombre de vacations Ă©tait limitĂ©. Plus on a travaillĂ© en tant qu’infirmiĂšre durant sa carriĂšre et plus on peut faire de vacations, une fois Ă  la retraite. Elle se trouve dans la situation inverse.

 

Elle m’a dit que les noix de st Jacques se congelaient trĂšs bien. Qu’elle les faisait dĂ©congeler dans du lait de vache et un peu d’eau, la veille pour le lendemain.

 

Plus loin, la commerçante Ă  qui j’achetais des pains aux dattes ainsi que des Msemen m’a appris que son pĂšre Ă©tait dĂ©cĂ©dĂ© en avril. Il avait 75 ans. Elle m’a prĂ©cisĂ© qu’il n’était pas mort du coronavirus. Avant de mourir, celui-ci lui a dit de continuer son commerce :

 

« MĂȘme si c’est un euro, gagne-le avec ton travail Â». Je voyais bien qui Ă©tait son pĂšre, assez souvent lĂ , avec deux de ses frĂšres et, quelques fois, une de ses jeunes sƓurs.

 

Trente ans qu’elle est lĂ . Je me souviens que deux ou trois ans plus tĂŽt, elle m’avait expliquĂ© comme le froid lui rentrait dedans alors qu’elle travaillait sur le marchĂ©. Je lui avais conseillĂ© de se procurer l’équivalent d’une polaire. Elle m’avait Ă©coutĂ© avec attention. Mais je doute qu’elle n’ait fait le dĂ©placement pour s’acheter le vĂȘtement en question.

 

La dame qui faisait les Msemen et les pains aux dattes a arrĂȘtĂ©. C’était dĂ©jĂ  le cas avant la pandĂ©mie.  Je m’étais dĂ©placĂ© une ou deux fois en vain jusqu’au marchĂ©.

La pĂątissiĂšre,  ĂągĂ©e de 66 ans, que je n’ai jamais vue, a des problĂšmes de santĂ© avec son bras. Notre «virtuose Â» des pains aux dattes et des Msemen, ai-je appris ce matin, les faisait bĂ©nĂ©volement, sans rien dire. Pour aider des pauvres. L’argent donnĂ© pour acheter ses pains aux dattes et ses Msemen permettait d’aider des pauvres.

 

Sur le marchĂ©, d’autres personnes font aussi des Msemen continue la commerçante, qui vend aussi du pain et des croissants, mais ce n’est pas fait de façon traditionnelle et c’est moins bon. J’acquiesce.

 

Avant de la quitter, elle me demande si ça va bien pour moi. Ma famille. Si j’ai une famille. Et, elle me souhaite le meilleur et de prendre soin de moi, Inch Allah. Je pars en la saluant.

 

Alors que, mes courses contre moi, je me rapproche de l’avenue Gabriel PĂ©ri, je laisse passer un homme derriĂšre moi. Casquette type bĂ©ret, baskets Nike, Jeans, manteau type redingote, l’homme Ă©lĂ©gant me remercie rapidement. Un sac de pain Ă  la main, il revient vraisemblablement aussi du marchĂ©. C’est alors que je vois sa silhouette s’éloigner devant moi que je crois le reconnaĂźtre.

Quelques annĂ©es plus tĂŽt, cet homme tenait une boulangerie-pĂątisserie, de l’autre cĂŽtĂ© de l’ avenue Gabriel PĂ©ri, quelques dizaines de mĂštres devant nous. Issu d’un milieu modeste peut-ĂȘtre de la ville d’Argenteuil oĂč il est sans doute nĂ© et a vĂ©cu bien plus longtemps que moi, il avait rĂ©ussi Ă  faire une Ă©cole dans la restauration plutĂŽt prestigieuse. Son portrait avait Ă©tĂ© fait dans le magazine local – gratuit- quelques mois aprĂšs l’ouverture de son commerce.

Je faisais partie de « ses Â» clients. Ses produits Ă©taient bons voire trĂšs bons. Pourtant, chaque fois que j’avais essayĂ© de nouer une forme de contact un peu personnel avec lui, il avait toujours esquivĂ©, mĂ©fiant. Etrange pour un commerçant qui a plutĂŽt intĂ©rĂȘt Ă  fidĂ©liser sa clientĂšle. Chez le marchand de primeurs du centre ville oĂč j’ai mes habitudes, et oĂč il avait les siennes, je l’avais vu, une fois, s’empiffrer comme un crevard, de quelques bouchĂ©es d’un fruit. Hilare, il avait Ă©tĂ© content de son coup. Comme celui qui, gamin, avait beaucoup manquĂ©. Sauf qu’il Ă©tait alors un commerçant respectĂ© et plutĂŽt en bons termes avec le marchand de primeurs.

 

A Argenteuil, le bail commercial de la premiĂšre annĂ©e est offert par la ville. A la fin de cette premiĂšre annĂ©e, « notre Â» boulanger-pĂątissier avait disparu. Un jour, on avait retrouvĂ© son commerce fermĂ©. Le marchand de primeurs m’avait appris que notre homme aurait Ă©tĂ© infidĂšle Ă  sa femme. Laquelle tenait rĂ©guliĂšrement la caisse.

Ce matin, alors que je marche derriĂšre notre homme, je le vois qui regarde une premiĂšre femme, de l’autre cĂŽtĂ© de la rue. Alors qu’il traverse le boulevard Gabriel PĂ©ri et s’arrĂȘte au milieu afin de laisser passer les voitures,  Ă  quelques mĂštres, sur sa droite, une femme lui fait face. Nouveau regard trĂšs concernĂ© de notre boulanger-pĂątissier.

 

Il m’arrive aussi de regarder les femmes de façon aussi pavlovienne. Mais je repense Ă  l’historique de       « notre Â» homme.  A la façon dont il a coulĂ© sa propre entreprise -qui ne demandait qu’à marcher- pour s’enfuir.  Puis, pour rĂ©apparaĂźtre plus tard dans la ville, incognito, comme s’il lui Ă©tait impossible de s’en dissocier. Tout ça, pour mater comme un affamĂ© ou un mendiant la moindre femme qu’il aperçoit. PrĂ©fĂ©rer les miettes Ă  un festin. PrĂ©fĂ©rer les oubliettes Ă  un destin…. Je me dis que cela est pour lui une addiction. On ne peut pas bien nourrir les autres avec sa boulangerie et sa pĂątisserie si l’on pĂ©trit en soi -en permanence- un gouffre. 

 

Pourtant, il a une belle allure et marche bien plus vite que moi. A cause de mon masque et de mon souffle, j’ai de la buĂ©e sur mes lunettes. Je ne fais donc que l’apercevoir pour la derniĂšre fois avant qu’il n’entre dans un immeuble qui borde le boulevard Gabriel PĂ©ri oĂč se trouvait son commerce.  Je ne peux pas affirmer que c’était vĂ©ritablement lui. Cependant, Dieu, lui,  n’a jamais de buĂ©e devant les yeux. Et, il le sauvera aussi.

Sur le marchĂ© d’Argenteuil, Bd HĂ©loĂŻse, ce vendredi 8 janvier 2021.

 

Franck Unimon, ce vendredi 8 janvier 2020.