Cinéma

Joker

»Posted by on Oct 17, 2019 in Cinéma | 0 comments

Joker

                     

 

                                                     Joker

 

J’aurais aimé dire uniquement beaucoup de bien de ce film réalisé par Todd Philipps et sorti en salle ce 9 octobre. Mais je m’y suis ennuyé. 

Je l’ai trouvé- sûrement comme mon article- trop démonstratif. 
La prestation de Joaquin Phénix lui donnera peut-être l’Oscar et d’autres superlatifs.

Mes réserves concernent principalement la façon dont le film a été réalisé et non son jeu d’acteur. Même si Joaquin Phénix ne me fait pas oublier Jack Nicholson et Heath Ledger – j’ai lu qu’il les faisait oublier- dans les précédents rôles du Joker, son interprétation fait par moments penser au personnage paranoïde de Jack Gyllenhaal dans le très bon Night Call (Nightcrawler) réalisé en 2014 par Dan Gilroy ce qui me plait bien et, beaucoup trop, je trouve….au personnage incarné par Robert De Niro dans Taxi Driver qui a un rôle dans le film. Pour ce côté : je me fais mon film dans ma tête. 

On peut sûrement voir une continuité entre le Taxi Driver de Scorsese et Le Joker. On a aussi le droit d’avoir une grande admiration pour Robert De Niro. Le personnage de De Niro dans Taxi Driver et celui du Joker ici permettent de parler de la schizophrénie et de la duplicité des Etats-Unis mais aussi de celles de notre monde occidental libéral ( viscéral ?). 

On peut aussi penser au personnage de Rorschach dans The Watchmen. D’ailleurs, le message du film sur ces sujets (schizophrénie et duplicité des instances dirigeantes libérales et de nos sociétés occidentales « évoluées ») ainsi que ses parallèles avec le personnage de V pour Vendetta (réalisations cinématographiques d’après les œuvres d’Alan Moore), le mouvement Occupy Wall Street (ou actuellement, pour nous en France, le mouvement des gilets jaunes) lui donnent une grande légitimité. 

Mais, autant on comprend l’évaporation de l’identité du Joker et ce que cette “évaporation” permet à sa personnalité, autant le film, lui, finalement, manque d’une certaine personnalité :

On a donc droit à une musique « appropriée » – et insistante- comme si le réalisateur avait eu peur du vide, du froid, des cicatrices et des silences que le personnage du Joker a dans le bide.

On a droit à des “rituels” répétés ou Arthur Fleck/ Le Joker se fait humilier et bien bousculer y compris gratuitement. Sauf que ces rituels finissent par faire penser à ces passages obligés que l’on trouve dans les circuits touristiques de masse. Un peu comme si le guide faisant une pause devant un coucher de soleil étudié se tournait vers vous et vous disait :

” C’est maintenant le moment de vous embrasser”.

Malheureusement, dans la salle, personne n’a voulu m’embrasser. Alors, j’ai recommencé à regarder l’écran. Il fallait bien que je m’occupe.

Lorsque Charlize Theron, dans le Monster  de Patty Jenkins se fait humilier, les coups durs et la dégringolade morale qui s’ensuit (et qui précède les meurtres) sont les nôtres. Et il n’est pas nécessaire de mettre autant de tours d’écrous au supplice comme c’est le cas dans Joker pour bien nous faire comprendre qu’il a souffert. Afin de nous pousser à souhaiter qu’il devienne le contraire de la victime. Car Le Joker, c’est l’anti-Elephant ManElephant Man)

Et puis, l’image est peut-être trop propre ou trop parfaite pour un personnage aux noirceurs possessives. Le film est peut-être trop correct. C’est peut-être ça qui m’a dérangé avec Joker. Même s’il y a un évident travail de fait et une bonne correspondance entre le Joker et la figure du Batman dont on comprend bien les futures névroses et sa relation particulière avec ce « fou » qui prend ici la place du roi. 

Franck Unimon

 

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Port Authority

»Posted by on Oct 10, 2019 in Cinéma | 0 comments

Port Authority

 

 

 

 

 

 Port Authority, un film de Danielle Lessovitz

( En salles depuis le 25 septembre 2019)

 

 

« J’ai vu ce film il y a quatre ou cinq jours. Ce film m’est passé dessus. Il m’a plu. Mais j’ai cru que je ne pourrais pas écrire à son sujet. J’avais pourtant pris quelques notes pendant la séance ».

 

J’avais écrit ça il y a neuf jours. Il y avait une suite que je viens d’effacer.  Je reprends aujourd’hui cet article et j’en clôture la fuite. Et ce sera mon centième article pour mon blog créé l’année dernière. Mon premier article avait été publié le 23 novembre dernier ( Au Lycée ).

 

Une vingtaine de spectateurs se trouvaient dans la salle pour cette première séance matinale de Port Authority à 9h20.

Il y avait différents styles ou différents genres de spectateurs : Du jogger arrivé en short, baskets et débardeur juste avant le début du film, au couple sexagénaire, à la jeune femme gothique aux cheveux en partie verts, piercée et isolée, en passant par le duo de copines. Je crois avoir été le seul homme noir présent.

Il aurait fallu parler de la pub qui a précédé le film puisque la pub nous parle aussi de notre époque et des rôles que nous sommes supposés endosser. Mais j’ai préféré en parler dans un autre article afin de moins me disperser.

 

 

Paul, jeune blanc de Pittsburgh, débarque à New-York. Pittsburgh-New-York, cela représente un trajet de cinq cents kilomètres. Selon wikipédia, la ville de Pittsburgh, en Pennsylvanie, est depuis des années « la première ville américaine pour la qualité de la vie, grâce à sa sécurité, ses universités, sa culture, son économie et sa taille modeste ».

Cela, on ne le perçoit pas forcément en voyant Paul (l’acteur Fionn Whitehead) attendre à la gare routière ( Port Authority) que quelqu’un- sa demie sœur- vienne le chercher. Ce que l’on voit, c’est un jeune homme seul qui compose plusieurs fois un numéro sur son téléphone portable qui sonne dans le vide. Ce que l’on voit aussi, c’est l’indifférence des personnes qu’il sollicite. Aucune ne prend le temps de s’arrêter pour lui répondre. Et lui, un peu naïf, semble croire qu’un de ces passants pourrait connaître sa demie sœur. On peut donc être un jeune américain et ignorer que la vie à New-York, dans son propre pays, se déroule sur une bien plus grande échelle qu’à Pittsburgh.

Ces premières informations sur Paul sont importantes car elles nous rappellent qu’on peut être blanc aux Etats-Unis et être un étranger dans son propre pays.

Ensuite, l’originalité du personnage de Paul est que la ville de New-York est souvent dressée comme celle des opportunités professionnelles où l’on peut venir tailler son rêve américain lorsque cela se passe bien. Si l’on est travailleur et que l’on est un as de la débrouille.

 

Paul est travailleur et sait assez bien se défendre dans la rue. Néanmoins, son rêve (américain) est plutôt de trouver une famille. Pas de faire carrière.

Nous apprendrons très peu de son passé à Pittsburgh avec lequel il cherche à couper les ponts. Mais Pittsburgh est une « ville de ponts » (environ 400 selon Wikipédia à nouveau) et c’est aussi par eux que l’on sort de chez soi et que l’on va vers les autres. Et, ça, c’est beaucoup le personnage de Paul parce qu’il n’a plus rien au début de Port Authority :

Pas d’emploi, pas de qualification particulière, pratiquement pas de famille, pas de talent singulier, pas de projet immédiat donc pas d’avenir évident et pas de toit. Pour survivre, Paul le « homeless » est donc dans la nécessité d’aller vers les autres. Du fait de son dénuement et de sa personnalité, il a la liberté de choisir entre deux options :

Aller vers celles et ceux qui lui ressemblent et ce qu’il « connaît » le mieux. Ou aller vers celles et ceux qu’il ne connaît pas au gré de ses rencontres. Il va d’abord choisir les deux.

 

C’est de cette façon que se fait la rencontre avec Wye (l’actrice Leyna Bloom), transgenre noire et danseuse, qu’il voit d’abord comme une femme, et qu’il se serait peut-être interdit de regarder, de désirer et de rencontrer s’il était resté vivre à Pittsburgh et qu’il y avait « réussi » socialement et économiquement.

Port Authority est un film-pont entre des Amériques qui,  au sein du même pays, habituellement, se côtoient peu :

L’Amérique blanche au ras de la pauvreté, mais néanmoins encore valide et combattive, et l’Amérique des races et des genres. Mais ici, on ne parle pas de l’Amérindien qui, une fois de plus, est inexistant dans le cinéma américain lorsque l’on parle de l’Amérique multi-raciale.

 

 

Il est possible que devant cette histoire, certaines personnes voient Paul comme un simple plouc arriviste qui veut juste se « faire » un homme ou une femme noir (e) et qui représente cette ambivalence prédatrice sexuelle de l’Amérique blanche pour la « créature » noire. « Créature » que l’Amérique, comme au moins la société occidentale blanche a contribué à créer :

Celle qui danse, chante et se reproduit bien et que l’on peut éventuellement tolérer à condition qu’elle ne dépasse pas la place et la limite- y compris odorante- qui lui est allouée telle que l’explique ce riche Coréen à son chauffeur dans le film Parasite réalisé par Bong Joon-Ho (Palme d’or à Cannes cette année).

Le personnage de Paul franchit néanmoins, lui, plusieurs fois les limites et les frontières, sexuelles, mentales et raciales. En ( se) mentant. Et son esprit « bi», comme bicéphale ou bi-conceptuel plutôt que bisexuel, agacera celles et ceux qui réclament que chacun choisisse rapidement son camp ou sa paroisse (sexuelle, raciale, mentale, sociale ou culturelle) et s’y tienne résolument jusqu’à la mort ou jusqu’à sa prochaine réincarnation.

 

On peut trouver que la réalisatrice de Port Authority insiste trop sur l’homosexualité puérile, bourrine, aussi stérile que refoulée, de certains des pairs blancs de Paul pour mieux affirmer que, lui, est véritablement hétérosexuel. Mais dans cette Amérique où des blancs presque pauvres sont les soldats indifférents- comme les usagers de la gare routière avec Paul au début du film- d’une Amérique riche et méprisante qui dépouille d’autres presque pauvres, il existe des familles protectrices. Dont celle de Wye qui, en plus d’avoir créé son propre corps dans cette société qui rejette son être et son espèce, a aussi créé sa famille et son espace de toute pièces sans doute avec la même volonté qu’elle s’est transformée en femme.

 

En cela, le personnage de Wye peut sembler avoir plus de maturité, de force et de courage que celui de Paul. La principale différence avec Paul est peut-être pourtant que Wye a achevé sa transition en tant que personne alors que Paul se cherche encore en tant qu’adulte et en tant que personne dans la société au moment de leur rencontre.

D’une façon beaucoup plus douloureuse, en tant que personne transgenre, il en est de même pour le personnage principal de Girl dans le film de Lukas Dhont ( Girl).

On peut aussi voir des films comme Transamerica de Duncan Tucker, Boys don’t cry de Kimberley Pierce ou la série Hit and Miss de Paul Abbot, ou, contrairement au personnage de Wye, des personnes transgenres se cherchent encore. Mais aussi penser à l’intrigue qu’inspire le Major Kusanagi ( incarnée par l’actrice Scarlett Johansson) à une créature dans le remake réalisé par Rupert Sanders en 2017 du manga Ghost in shell qui lui demande :

“What are you ?” ( ” Qu’est-ce que tu es ?”). 

 

Concernant Paul, lui reprocher sa lâcheté reviendrait à minimiser la difficulté de certaines décisions dans la vie réelle comme le fait qu’il faut parfois des années voire presqu’une vie pour arriver à se séparer de son passé et de certains modèles de vie et de pensée :

En arrivant à New-York, Paul est encore relié à un certain modèle de réussite par sa demie sœur qui, apparemment, a « réussi » et à qui il convient de ressembler. Soit le modèle standard de la réussite dont la majorité tente généralement de se rapprocher avec voiture, mariage, biens de consommation incarnant une « bonne » intégration sociale, appartement ou maison, bon emploi, amis plutôt blancs, plus ou moins aisés et cultivés, enfants etc….

Avec le personnage de Wye, on est à la fois dans la marge parce-que l’on est dans un milieu noir, transgenre et homo, socialement modeste, mais aussi parce-que l’on est dans un milieu artistique donc créatif et, souvent, précaire et intermittent. Soit le contraire du quotidien balisé et sécurisé de la population “normale” et majoritaire des Etats-Unis  (ou de toute autre nation).

D’où un certain choc social et culturel que les Etats-Unis ainsi que bien d’autres nations « évoluées » et démocratiques ont encore du mal à absorber et à appréhender.

Photos : Alexander Laurent. 

Franck Unimon, ce jeudi 10 octobre 2019.

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De sable et de feu

»Posted by on Sep 20, 2019 in Cinéma | 0 comments

De sable et de feu

 

 

De sable et de feu un film de Souheil Ben Barka

(en salles depuis ce 18 septembre 2019)

 

De Sable et de feu : L’histoire d’une rencontre manquée entre l’Orient et L’Occident, entre le sable et le feu ou entre le sabre et le peu.

 

 

 

 

Sorti ce mercredi 18 septembre, De Sable et de feu agrège les critiques dépréciatives. Tandis que j’écris cet article, il continue sans doute d’être découpé au sécateur et d’être jeté à la poubelle y compris par des journalistes en principe attachés aux thèmes qu’il traite.

Je comprends d’abord ce parti pris.

 

 

Lorsque j’avais découvert ce film, je m’étais d’abord, aussi, senti très éconduit par mes premières impressions : De Sable et de feu ( Le rêve impossible) ressemblait davantage, malgré son budget de production visiblement bien ganté, à un feuilleton au jeu caricatural. Le héros, Domingo Badia/ Ali Bey, qui a réellement existé comme plusieurs des protagonistes de l’Histoire (située entre 1804 et 1812) est un équivalent «oriental » de Lawrence D’Arabie ou de Donnie Brasco avec un côté James Bond. Mais dans De Sable et de feu, il est interprété par un acteur( Rodolfo Sancho) qui nous rappelle …. l’humoriste Michaël Youn. On peut bien-sûr être un humoriste et être un très bon acteur dramatique. C’est très courant. (Voir des comédiens comme José Garcia dans Extension du domaine de la Lutte et Le Couperet ou Benoit Poelvoorde dans Entre ses mains). C’est souvent le contraire qui est plus rare.

 

 

Sauf que dans De Sable et de feu ( production italo-marocaine), le propos est historique, tragique et actuel. Mais le maquillage qui grime l’acteur Rodolfo Sancho (Ali Bey/Domingo Badia) et le fait qu’il s’exprime d’abord en Français nous rappellent en priorité un remake d’Aladin avec Kev Adams ou d’Iznogoud (Michaël Youn fait partie du casting).

Si l’on reste collé à cette devanture, les premières images de Sable et de feu nous mettent un ippon cinématographique si oppressant que l’on restera au sol pendant près des deux heures que dure le film à nous demander s’il s’agit d’une tarte à la crème à laquelle notre karma nous aura enchaîné suite à une de nos mauvaises actions récentes.

 

Pourtant, De Sable et de feu est très bien écrit. Les deux scénaristes, Souheil Ben Barka et Bernard Stora, ont bien creusé leur sujet. Ou la tombe de nos idées et de nos rencontres.

Ce qu’ils racontent, c’est, à nouveau, la rencontre manquée entre l’Orient et l’Occident. L’arrogance de l’Occident au 19ème siècle lorsque le rayonnement de sa culture et sa supériorité militaire lui donnaient déjà la prétention -faite d’intégrisme- de pouvoir, seul, comprendre et diriger/digérer la vie et l’univers.

 

De Sable et de feu raconte aussi une partie des origines de l’intégrisme islamiste actuel. On y entend des phrases comme « Les vrais croyants sont les musulmans ! ». « Mon Dieu exige et punit ! » (….) « J’attends celui qui nous parlera en vérité  ! ». Tandis que la voix d’Ali Bey/ Domingo Badia répond à son ex-maitresse Lady Hester Stanhope ( l’actrice Carolina Crescentini qui se distingue des autres acteurs du film), ex sujette britannique, qui s’est entretemps débaptisée et convertie à un Islam extrémiste et se fait désormais appeler Méliki :

« Le Coran est pardon ».

 

On a bien-sûr déja entendu ça dans d’autres oeuvres cinématographiques mieux accueillies par le public et les critiques. Mais rappeler ces fanatismes est nécessaire.

 

« Le Pouvoir est un puissant aphrodisiaque » nous dit aussi De Sable et de feu. Et, tout au long du film, la recherche du Pouvoir par les armes, la ruse, la politique ainsi que par la religion, est permanente. Cette recherche coule le long de l’épine dorsale des différents personnages historiques que l’on voit interprétés dans cette fresque historique qui nous montre l’un des vrais visages de notre monde actuel en Occident et en Orient.

Antisémitisme, esclavage, intégrismes politiques et religieux, luttes de pouvoir,  mégalomanies, désertion de la pensée et de l’autocritique, trouble identitaire et/ou impossibilité à faire son deuil qui trouvent un exutoire dans le fanatisme et le terrorisme….je trouve à De Sable et de feu de grandes vertus pédagogiques dans le tempo de notre quotidien. Sa conclusion ressemble à la fin tragique d’une histoire d’amour. Si sa morale m’apparaît aujourd’hui moins réaliste- pour l’histoire entre Ali Bey et Méliki- que celle d’un Star Wars, c’est peut-être parce-qu’il est plus facile de regarder en face un Star Wars que les  invraisemblances dans lesquelles nos visages et nos histoires  repoussent et continuent de s’ensabler.

Franck Unimon, ce vendredi 20 septembre 2019.

(Article revisité et complété ce mardi 24 septembre 2019).

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Une fille facile

»Posted by on Sep 20, 2019 in Cinéma | 0 comments

Une fille facile

 

 Une fille facile : un film de Rebecca Zlotowski

(sorti en salles le 28 aout 2019)

 

J’avais un peu mauvaise conscience en allant voir Une fille facile. Je me demandais si je me rendais à cette séance pour de bonnes raisons. S’il existe de « bonnes » raisons pour se rendre au cinéma.

Voici ce que je “savais” et ce que je voyais en regardant l’affiche : L’exposition de la plastique de Zahia Dehar « connue » pour avoir été une escort girl avant de devenir une styliste parrainée par Karl Lagerfeld il y a quelques années. Depuis, « plus rien », Walou ! Plus de nouvelles. Même pas un petit sms. Et puis, ce film qui la faisait revenir au grand jour comme on fait revenir un ingrédient dans un plat que l’on a fait mijoter avant de le servir.

La carrière de Zahia Dehar fait désormais penser aux carrières médiatiques d’une Loana (la pionnière) d’une Nabila « Non mais, allo quoi ! » ou de toute autre aspirante à la reconnaissance sociale devenue célèbre du fait de sa plastique et de sa participation à une émission de téléréalité.

Mais si l’on ouvre un peu la focale de son indulgence cinématographique, l’allure de Zahia Dehar nous rapproche davantage des films d’un Russ Meyer que de celui d’un Lodge Kerrigan avec un film en particulier : Claire Dolan. Aucune parenté avec le cinéaste et acteur Xavier Dolan qui avait 9 ans lorsque Claire Dolan est sorti en 1998.

 

Sauf que ce titre, Une fille facile, signifiait bien quand même qu’il y’avait une anguille voire plusieurs anchois sous la peau. Pourtant, ce nouveau film de Rebecca Zlotowksi ne ressemblait pas à un film d’horreur.

Pour m’aider à mieux me situer moralement sur l’échelle du voyeur ou de l’a-mateur cinéphile, j’ai un moment compté sur le public présent dans la salle. J’ai assez vite changé d’instrument de mesure. Deux hommes. Puis, une femme à tendance anorexique est entrée. Son visage qui absorbait la nuit hypocalorique de la salle alors qu’elle montait les marches pour finir par s’asseoir plusieurs rangs derrière moi semblait vouloir ( me ) dire :

« Moi aussi, je ne suis pas une fille facile ! ».

 

Nous étions ainsi quatre ou cinq hommes et une femme farouche lorsque le film a commencé. La première image est celle d’une plage à l’eau translucide, une sorte de crique paradisiaque, où la silhouette de Zahia Dehar vient s’amarrer à notre regard à la brasse façon Russ Meyer, donc. Impossible de la rater. Mais cette tranquillité, ce soleil et cette propreté détrônent le monde de plus en plus pollué et bruyant qui est désormais le nôtre. De Russ Meyer, nous nageons alors dans le manga Porco Rosso de Miyazaki.

Assez vite, devant la peau et les courbes de Zahia/Sofia on peut penser à Brigitte Bardot en version laquée. Zahia Dehar est après tant d’autres et avant d’autres, l’héritière et l’inspiratrice de toutes ces femmes et de tous ces hommes qui, au cinéma et ailleurs, sont des écrans à fantasmes. Pour résumer le synopsis : on les voit, on bande. Ou on se dit que l’on pourra seulement s’accoupler avec son poisson rouge ou, sur dérogation et en se mettant sur liste d’attente, peut-être avec un cochon d’Inde polygame.

A ceci près que dans Une fille facile, le personnage de Sofia, s’il provient peut-être de la vie réelle de Zahia Dehar, doit aussi à l’histoire représentée par l’actrice Leïla Bekhti (il est sûrement volontaire de la citer au début du film) dans le film Tout ce qui brille de Géraldine Nakache et Hervé Mimran (2009).

 

Je ne connais rien des origines sociales de Zahia Dehar dans la vraie vie mais j’ai appris depuis que BB était au départ la fille d’un « riche industriel ». En plus d’être très belle, BB Bardot était donc plutôt d’un milieu très friqué lorsqu’elle a débarqué sur la planète du cinéma qui l’avait ensuite consacrée Déesse. L’histoire de Une fille facile, c’est celle de Naïma, 16 ans (l’actrice Mina Farid) qui vit à Cannes depuis sa naissance, au bord de la mer, et qui n’a jamais pris le bateau pour une promenade en mer tandis que sa mère fait des ménages dans un hôtel ou dans un restaurant plutôt de luxe.

Une fille facile, c’est d’abord l’histoire de sa cousine Sofia (Zahia Dehar), plus âgée, qui débarque lors des grandes vacances. On ne sait pas vraiment quel est son métier ni à quoi ressemble sa vie ordinairement. Mais c’est bien elle qui capte principalement notre attention lorsque l’on pose son œil sur l’affiche du film. Mettre cette histoire à Cannes, ville-écrin du festival de Cannes truffé de mondanités et fait de ce soleil du sud qui cache la misère et le racisme, c’est donner à ce film des racines sociales réalistes. En dépit du joli minois de Zahia Dehar, de la jeunesse du personnage de Naïma (l’actrice Mina Farid, donc), du beau temps, on est aussi un peu dans Ken Loach avec Une fille facile. L’horreur y est sociale et en sous-main. Parce-que Sofia et Naïma sont deux frondeuses qui, le temps d’un été, décident de provoquer les événements et d’entrer dans un royaume qui leur est généralement fermé :

Celui des nantis qui prospèrent, prennent du bon temps et qui piétinent sans retenue les grands piliers « Liberté, égalité, Fraternité » de la démocratie qui les abritent plus que la majorité qui trime pour une vie tout juste supportable.

Clotilde Courau est « délicieuse » dans le personnage de Calypso lorsqu’elle tente de s’en prendre à Sofia de toute sa morgue sociale ; comme un serpent le ferait avec une souris pour passer le temps ou un aspirateur avec un grain de poussière. Alors qu’elle est désormais Princesse de par son mariage dans la vie civile, on se demande ce qui dans son rôle de Calypso relève du biographique ou de l’imaginaire. Et se rappeler que dans La Môme, elle incarnait la mère, pauvre et artiste ratée, d’Edith Piaf, donne à son personnage de comtesse dans Une fille facile un côté encore plus piquant.

La réalisatrice Rebecca Zlotowski entremêle ainsi à plusieurs reprises le cinéma et la vraie vie et crée de ce fait un petit labyrinthe de vraisemblances. Dans cette frontière cloîtrée entre les très riches et les presque pauvres, Une fille facile peut aussi faire penser au film Les Apaches de Thierry de Peretti dont l’histoire se passe cette fois en Corse, « l’île de Beauté ».

Conte de fées pour adultes, Une fille facile est l’histoire d’une transmission entre Sofia, l’aînée, et sa jeune cousine, Naïma, alors que celle-ci va bientôt devenir femme. La mère de Naïma,  toute en sacrifice devant l’ordre social malgré la très belle vue qu’elle a sur la mer et l’horizon depuis son balcon, et pleine d’espoir pour Naïma, ne peut pas transmettre ce Savoir.

A la fin de Une fille facile , on ressent pour Sofia une certaine affection à voir comment elle a armé sa jeune cousine pour la vie. Ainsi que ce que cela lui coûte d’avoir des rêves et d’oser les provoquer.

 

Franck Unimon, ce vendredi 20 septembre 2019.

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P’TiT Quinquin et Coincoin et les Z’inhumains

»Posted by on Sep 6, 2019 in Cinéma | 0 comments

P’TiT Quinquin et Coincoin et les Z’inhumains

 

 

 

P’TiT Quinquin (2014) et Coincoin et les Z’inhumains (2018)

Une série fabriquée (écrite et réalisée) par Bruno Dumont.

 

Bruno Dumont parle d’un « naturel falsifié » à propos de ses films. Et cela depuis son film La Vie de Jésus. Dumont affirme aussi se dérober à toute sociologie et à toute psychologie. On peut l’entendre s’exprimer sur ces sujets et d’autres dans les compléments des deux dvds.

Sa série se déploie néanmoins telle une carte sensible de plusieurs des sillons de notre époque :

Solitude et absence de perspectives dans le monde rural, la féminisation du travail agricole, le problème des migrants et des sans papiers, le racisme, le rejet de l’autre, l’intégrisme islamiste, l’amour homosexuel, la place de la maladie mentale dans la société, la disparition de la mémoire collective concernant l’horreur de la guerre, l’enracinement consanguin de la pensée fasciste, un certain voyeurisme et opportunisme journalistique, les prêtres pédophiles, peut-être aussi indirectement la pollution dans la deuxième saison et sûrement un dévorant pessimisme concernant l’avenir.

 

Le commandant de gendarmerie Van Der Weyden et son lieutenant Carpentier sont chargés de l’enquête après qu’un premier meurtre insolite est découvert dans un bunker non loin de la mer. Chaque meurtre, où qu’il se déclare, est un incendie et une tempête.

Comme on est dans le cinéma de Dumont, on n’est guère surpris par l’allure iconoclaste et la bouille des deux gendarmes et des deux acteurs qui les campent (deux comédiens non professionnels et jardiniers dans la vie civile nous apprend Dumont dans le bonus du dvd de la première saison). On a déjà vu ça au moins dans L’Humanité en 1999 (palme d’or à Cannes et objet de polémique).

 

Mais l’incompétence est une doctrine dont le commandant Van Der Weyden (Bernard Pruvost) et le lieutenant Carpentier ( Philippe Jore) sont les extrêmes. On pourrait s’extraire du verglas dans lequel leurs agissements et leurs raisonnements nous entraînent en les considérant comme des idiots et des attardés mentaux, lointains rescapés d’une guerre depuis longtemps perdue -et oubliée- contre la bêtise et l’ignorance. Mais ce serait rapidement passer sur le fait que ces deux gendarmes sont, finalement, à l’image de cette humanité qui nous arrête :

 

Deux personnes incapables de desserrer les boulons de leur condition quels que soient leurs efforts et leur volonté. Nos deux héros restent ainsi insérés viscéralement hors des standards du film hollywoodien ou du polar « labellisé». Dans ces deux cinémas, l’hollywoodien et le « labellisé », les héros restent des perdantes et des perdants photogéniques dont la lutte contre le destin a des vertus héroïques, érotiques et possiblement douloureusement initiatiques. Dans le cinéma de Dumont, ces béquilles sont supprimées. Même si ses films savent très bien s’affilier à l’érotisme, à l’amour, à l’optimisme, la tendresse comme à l’humour. Mais ceux-ci sont des surgissements aussi naïfs qu’obstinés, et aussi des impasses, dans une vie d’ordures d’autant plus brutale qu’elle s’étale durablement et se déverse tel un océan dans « le trou du cul du monde ».

 

Série plus qu’hybdride, P’TiT Quinquin et CoinCoin et les Z’inhumains imbrique des genres cinématographiques que chacun reliera au gré de ses souvenirs et de ses références telle une sorte de planche de salut ou de Rorschach de son cinéma intérieur. On peut y trouver du Une Nuit en enfer de Tarantino, de L’Ennui de Cédric Khan avec l’actrice Sophie Guillemin d’après le roman de Moravia, du Matrix des ex-frères Wachowski avec ses agents dupliqués, du Dumont bien-sûr (L’Humanité, Flandres, Hadewijch …) mais aussi The Faculty de Robert Rodriguez ou, tout simplement, une parodie particulière des Taxi de Luc Besson et de bien d’autres films de course-poursuite qui ont pu inspirer ce dernier.

 

La deuxième saison, CoinCoin et les Z’inhumains nous fait moins décoller du binaire. Cela peut-être dû à une moindre inspiration du réalisateur à moins que celui-ci, à trop chercher à se dépareiller de lui-même, se sera finalement privé de certaines ouvertures:

« Voir son clone, c’est voir le néant » fait-il dire au commissaire Van Der Weyden.

 

Par ailleurs, ce magma noir mystérieux d’origine extra-terrestre qui tombe subitement sur les uns et les autres a néanmoins des points de ressemblance avec des activités très humaines : Ce peut-être le pétrole, énergie fossile amenée à se tarir et à emporter avec sa disparition celle de notre monde actuel. Ce peut-être la pollution et les maux de notre monde sous toutes leurs formes. Mais cela peut aussi être le cinéma, dont celui de Dumont, qui tombe sur l’existence de ces comédiens non-professionnels qui n’avaient pas prévu de se retrouver un jour dans une série ou un film. L’acteur interprétant le P’TiT Quinquin (Alane Delhaye) accompagnait par exemple quelqu’un pour le casting de la série lorsqu’il a attiré l’attention.

Le comédien non-professionnel Emmanuel Schotté, le héros du film L’Humanité (et palme d’or comme sa partenaire, Séverine Caneele, pour son interprétation) fait une apparition dans CoinCoin et les Z’inhumains et on regrette de le voir si peu. Ce qui nous amène à reparler de cette « consommation » que Dumont fait des comédiens non-professionnels dans son cinéma.

 

D’abord, il est difficile de s’empêcher de faire une rapide comparaison avec le cinéma d’un Abdelatif Kechiche, autre « falsificateur » du naturel. D’un côté, on a Dumont adepte de la prise unique et de peu de répétitions qui va chercher des comédiens non professionnels. De l’autre côté, on a Kechiche, sorte d’addict des prises, qui entend faire lâcher prise et ne comprend pas qu’un comédien professionnel puisse compter le nombre de fois qu’il a mis son jeu dans la prise.

 

Dans CoinCoin et les Z’Inhumains, le jeu d’acteur de Bernard Pruvost (le commissaire Van Der Weyden) est comme gâché. Dumont semble se comporter avec cet acteur comme le lieutenant Pharaon de Winter (le comédien Emmanuel Schotté) dans L’Humanité lorsqu’il embrassait certaines personnes sur la bouche avant de les abandonner. S’il est courant que des réalisateurs se servent des acteurs comme d’une pâte à modeler ou d’une sculpture, avec leur consentement, il est étonnant de voir Dumont embarquer son « héros » ( le commissaire Van Der Weyden) véritablement bon comédien dans P’TiT Quinquin dans un certain enlisement par la suite. Surtout qu’en regardant P’TiT Quinquin et CoinCoin et les Z’inhumains, Dumont rappelle à nouveau, y compris à l’auteur de cet article, comédien formé, qu’il est bien des inconnus, adultes et enfants, complètement étrangers au jeu d’acteur, qui, même s’ils sont guidés par les indications qui leur sont données dans une oreillette, déboisent le regard.

La version audio de cet article est disponible ici P’TiT Quinquin et Coincoin et les Z’Inhumains version audio

Franck Unimon, vendredi 6 septembre 2019.

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Le Gangster, le flic et l’assassin

»Posted by on Août 22, 2019 in Cinéma | 0 comments

Le Gangster, le flic et l’assassin

 

 

Le Gangster, le flic et l’assassin, film du réalisateur Kim Jee-Woon (en salles depuis ce 14 aout 2019)

 

Wallace Marsellus n’est pas mort. (Voir Pulp Fiction réalisé en 1994 par Quentin Tarantino, Palme d’or à Cannes). Après avoir déposé le bilan de sa petite entreprise de massage de pieds et avoir échoué à se reconvertir en secouriste spécialisé dans les massages cardiaques (le massage est chez lui une obsession aussi flagrante que le postillon) Wallace a fait un passage dans le cabinet Volte-Face du chirurgien John Woo et il est ressorti Coréen du nom de Jang Dong-Su (l’acteur Ma Dong-Seok).

Toute personne qui a essayé de lui marcher sur les pieds ou s’est moquée de son accent de « chinois marrant » s’est retrouvée avec les poumons tuméfiés. Alors, les gens ont commencé à se méfier et l’ont laissé s’installer. C’est comme ça que Jang Dong-Su a mis la main sur des machines à sous trafiquées et d’autres marchés à propos desquels je préfère me taire au risque de me retrouver débranché de mes tubes. Car, oui, je vous écris aujourd’hui non depuis la plage où je me fais bronzer mais depuis l’îlot de ma chambre de réanimation où les seuls rayons que je perçois sont ceux des radios que l’on dépose régulièrement sur ma peau afin de surveiller la bonne réduction des dizaines de mètres de fractures dont Maitre Jang Dong-Su m’a fait l’honneur de me gratifier. Pour Maitre Jang Dong-Su, les coups ont une enveloppe quasi-mystique :

Ils se doivent « d’avoir un but et une émotion ».

 

Malheureusement, le flic Jung Tae-Seok (l’acteur Kim Moo-Yul) se comporte tel un moustique en rut autour des affaires de Maitre Jang Dong-Su. Notre Maitre a beau activer sa moustiquaire préférée, le patron corrompu et incompétent du petit Jung Tae-Seok. Mais Jung Tae-Seok est à la pensée de Jung ce qu’un ver de terre est au fruit. Alors Jung Tae-Seok, peut être aussi maso qu’il recherche son père à travers de consécutives mandales, continue d’harceler notre Maitre et de lui déblatérer dessus avec ses petites mandibules faites de dents au lait de coco.

 

Pendant ce temps, un mec blafard ( l’acteur Kim Sung-Kyu), sorte de croisement bâtard originel entre Michael Jackson, Le Ninja et un garçon qui aurait toujours été allergique au soleil et au cheval, se balade en voiture et percute d’autres automobilistes façon Crash de David Cronenberg. C’est sa méthode de drague. Fuck les réseaux sociaux et les sites de rencontre en ligne ! Mais tout ça pour faire partir en sushis celui qui a eu le malheur de descendre de sa caisse pour vérifier le niveau de la tôle et s’assurer que l’argus continuera de suivre.

Jusque là, Le Gangster, le flic et l’assassin est un film très bateau jusque dans sa planification millimétrée depuis les premières images à hauteur d’hélico. Et puis, le tueur en série (J’espère que vous avez suivi autre chose que le pelvis de Michaël Jackson depuis les dernières lignes) essaie de se faire Notre Maitre Jang Dong-Su. Voilà qui est original. Sauf que ça lui a rappelé de très mauvais souvenirs à Wallace Marsellus. Pardon, à Maitre Jang Dong-Su. Et tout cela alors qu’il est déjà sous pression pour cause de grande résistance d’un autre Mafieux de ses connaissances qui refuse les plats avariés qu’il voudrait lui faire passer pour du Nem de la plus haute félicité.

 

La suite est malheureusement moins rutilante. On s’habitue vite aux tourments répétitifs des autres surtout lorsque l’on regarde ailleurs. En revanche, “Le” Jung Tae-Seok reste pénible. Heureusement que Maitre Jang Dong-Su et « Sushi Man » sauvent la mise. Mais l’infirmière vient d’entrer dans ma chambre et voilà que, déjà, je sens mes lèvres éclore dans la Tamise.

 

Franck Unimon, ce jeudi 22 aout 2019.

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