Catégories
Massages

Massage Ă  l’huile au Ban MaĂŻ ThaĂŻ

Au Ban Maï Thaï, ce jeudi 26 janvier 2023, après le massage. Photo©️Franck.Unimon

       Massage Ă  l’huile au Ban MaĂŻ ThaĂŻ

 

Auparavant, je n’avais jamais envisagé qu’une table de massage puisse être une table d’opération. Et que la plus grande partie de mon corps recevrait cette opération.

 

Nous nous plaignons de relations superficielles. Ce que j’ai vĂ©cu hier avait un peu un  caractère sacrificiel. Mais je ne le savais pas  en choisissant d’entrer dans ce salon de massage au 99, rue Glacière, dans le 14 ème arrondissement de Paris, plutĂ´t que dans le salon de thĂ© un peu plus loin. 

 

Tout ce que je voulais, tout ce que je voyais, c’était que j’avais besoin de me réchauffer.

Paris, près de St Lazare, le 19 janvier 2023. Photo©️Franck.Unimon

A la fin de ce mois de janvier, je me sentais fatigué. Il faisait froid et humide depuis plusieurs jours. Et cela faisait plusieurs années que je m’étais dit que ce serait bien d’aller me faire me masser de temps en temps.

 

Mais par oĂą commencer ? Dans quel lieu de massage ? Il y avait les instituts de beautĂ©, les forfaits massages sans âme, les endroits oĂą l’on vous fait payer le cadre plus que la rĂ©elle habilitĂ© Ă  vous relaxer, les dĂ©barras de sperme camouflĂ©s….

 

J’en ai fait un peu l’expĂ©rience : en France, lorsque vous parlez massage, on pense tout de suite aux prĂ©liminaires sexuels. On est encore assez peu sportif en France question massage.

 

MĂŞme si l’on parle de yoga, de zen, d’Arts martiaux, d’application de mĂ©ditation, de l’importance de prendre son temps, de se reconnecter avec soi-mĂŞme, dès que l’on parle de massage, un trouble se dĂ©clare. J’ai l’impression que celui qui se montre sympathique ou inoffensif et en profite pour verser en douce du GHB dans un verre est presque plus frĂ©quentable que celui qui va parler de « massage Â».

 

« Je n’aime pas que l’on me touche Â» m’a dit hier soir une collègue plutĂ´t sympathique alors que nous marchions tous les deux cĂ´te Ă  cĂ´te en discutant vers le mĂ©tro. Pour plaisanter, je lui ai alors demandĂ© :

« J’espère que je ne suis pas trop près de toi pendant qu’on parle…». Elle a souri voire elle a rigolĂ©. Un peu.

 

J’ai un rapport diffĂ©rent au massage. Un jour, un de mes collègues formĂ© Ă  la psychanalyse qui doit Ă  mon avis peu se faire masser m’a dit :

« Le corps, c’est l’inconscient Â». ça m’a marquĂ©. Notre corps nous marque et nous attache. Et un massage marche sur toutes ces marques et toutes ces attaches que notre histoire nous a laissĂ©e. Cela n’a pas grand chose de sexuel mĂŞme si un massage peut aussi ĂŞtre d’inspiration sexuelle.

 

J’ai été sportif et le suis encore un peu. Et, pour moi, un massage, cela a d’abord été d’ordre sportif. Lorsqu’un joueur de tennis se fait masser sur un court de tennis, le but recherché n’est pas l’obtention d’une plus grande érection même si son but, ensuite, consistera à faire tout son possible pour envoyer profond sa balle de tennis (ne changez pas le mot en chemin dans votre tête, s’il vous plait) dans les limites du terrain adverse.

 

Mais avant le sport, j’avais appris dès l’enfance à approcher un autre corps par la danse et la musique. C’était une règle et même une obligation culturelle et sociale. Ne pas savoir danser avec quelqu’un d’autre, c’était la honte. Et, je parle d’une danse rapprochée. Avec des titres aussi longs voire plus longs que les slows célèbres.

 

Enfin, le châtiment corporel, y compris en public, ça peut aussi dĂ©complexer question rapport Ă  son propre corps. Cette semaine, ma fille m’a demandĂ© si, enfant, j’avais connu des maitres Ă  l’école qui tiraient les oreilles. Oui, ma fille. Et mĂŞme des maitres qui giflaient. J’ai mĂŞme reçu un coup de pied dans le derrière. Tiens, je vais te raconter une histoire. Figure-toi qu’un jour, ton grand-père est allĂ© voir mon maitre avec moi Ă  l’école. J’étais en CE2. Il a dit Ă  mon maitre : «  Vous savez, Franck, s’il fait des bĂŞtises, vous pouvez le frapper…. Â».

 

Sourire.

 

Ça peut vous dĂ©complexer avec le fait que l’on touche votre corps. Ça et  toutes ces expĂ©riences sensorielles oĂą notre corps est sollicitĂ©. A travers une pratique sportive, pour peu que l’on se soit appliquĂ© Ă  ĂŞtre aussi performant que possible dans la durĂ©e, on fait l’apprentissage de certaines rĂ©actions de notre corps. Voire, on les accepte. Peut-ĂŞtre trop, aussi.

 

Quelqu’un m’a dit un jour : « Je n’aime pas transpirer Â». ça m’a marquĂ©.

 

Mais si le massage donne souvent l’impression Ă  certains d’être seulement l’antichambre d’Eros, la suite de cette anecdote a plutĂ´t Ă  voir avec le seuil de douleur que l’on accepte d’approcher. Car si ma collègue –celle qui n’aime pas se faire masser-  a d’ores et dĂ©jĂ  de l’arthrose dans les genoux au point de prĂ©fĂ©rer l’escalator aux escaliers, le massage d’hier m’a catapultĂ© dans une expĂ©rience très engagĂ©e du massage. Il n’y avait absolument rien de superficiel dans ce que j’ai vĂ©cu hier.

 

Je l’ai déjà fait comprendre, je n’avais pas d’appréhension en entrant dans ce salon de massage hier. J’avais à peu près deux heures devant moi avant de retourner au travail pour une réunion. Un peu plus tôt dans l’après-midi, déjà, je m’étais arrêté, rue du Cherche-Midi, dans un salon de massage chinois bien recommandé par certains avis lus sur internet. C’était sur mon trajet avant de me rendre à une conférence à mon travail sur les UMJ (les unités médico-judiciaires). Je me suis contenté d’un massage des pieds de quinze minutes. Bain de pieds chaud au préalable. Puis, massage des pieds en commençant par les chevilles. Je m’attendais à un massage plus poussé des pieds mais cela fut agréable. En plus, comme c’était une période creuse, j’ai eu le droit à un (petit) massage de la nuque. Avant de partir, on m’a aussi servi un thé. 15 euros pour 15 minutes au lieu de 20 euros. Je me suis ensuite dirigé vers la gare Montparnasse.

 

Après le séminaire, j’avais à peu près deux heures de libres. J’en ai profité pour découvrir un peu plus les environs. Je suis passé devant ce salon de massage thaïlandais, le Ban Maï Thaï. Extérieurement, il m’a fait une plutôt bonne impression. Et ses tarifs pour une heure de massage, bien qu’un peu élevés par rapport à mes enseignements (un euro par minute de massage) restaient observables. Je ne suis pas entré tout de suite. J’ai continué de me balader.

Paris, près de la rue Glacière, ce jeudi 26 janvier 2023. Photo©️Franck.Unimon

 

Puis, je suis revenu environ trente minutes plus tard.

 

J’ai Ă©tĂ© formĂ© au massage bien-ĂŞtre. J’ai dĂ©jĂ  Ă©tĂ© massĂ© un certain nombre de fois. C’était un des principes de la formation. Masser des personnes diffĂ©rentes et se faire masser par des personnes diffĂ©rentes. Je suis donc entrĂ© hier en demandeur et en « connaisseur Â». Du moins, en connaisseur de ce que je connaissais dĂ©jĂ .

 

Massage (complet) aux huiles ou massage thaĂŻlandais ? Telle Ă©tait la question. On partait pour une heure, de toute façon, pour 70 euros. Je pouvais accepter ce tarif. C’était la fin du mois. Plus cher, j’aurais tiquĂ© pour une première fois.

 

La femme qui m’accueillait, très certainement d’origine thaĂŻlandaise, Ă©tait tout sourire. Et, dans son Français, elle faisait de son mieux pour me renseigner. Elle m’a assez vite dirigĂ© vers le massage aux huiles. Mais je trouvais que ça faisait trop clichĂ©, le client qui demande un massage aux huiles. J’avais encore en tĂŞte le massage californien et peut-ĂŞtre aussi le titre HĂ´tel California des Eagles.  

 

MalgrĂ©  toutes les informations devant moi, je n’avais toujours pas traversĂ© l’ocĂ©an pacifique jusqu’à l’Asie.

 

J’ai vraiment eu envie du massage thaïlandais. Je pensais à des étirements tout en douceur…

 

Lorsque je lui ai demandĂ© si ce massage faisait du bien ensuite, mon hĂ´tesse m’a rĂ©pondu en gardant son sourire qu’après je prendrais peut-ĂŞtre du doliprane. Mais que le lendemain, je me sentirais bien. Puis, presqu’en forçant sa nature, elle s’est montrĂ©e un peu directive en me disant « Je pense que le massage aux huiles, ce serait bien pour la première fois Â».

 

Je l’ai écoutée. J’ai bien fait.

 

J’ai d’abord payé. Puis, elle m’a apporté une paire de sandales. Je me suis déchaussé. J’ai voulu me lever pour amener mes chaussures. Elle m’a fait comprendre que c’était son travail et elle les a déposées près d’autres chaussures rangées à l’entrée. Il y avait une paire de baskets Nike blanches.

 

Vous voulez aller aux toilettes ? J’ai acquiescĂ©.

 

Ensuite, toujours souriante, elle m’a demandé si j’avais mal quelque part. J’ai donné quelques indications. Puis, elle s’est volatilisée. Peu après, elle est revenue avec une jeune femme, d’une trentaine d’années à peine, aussi petite qu’elle, à peu près un mètre soixante, peut-être moins. Toute aussi souriante, celle-ci m’a accompagné vers un escalier qui nous a fait descendre jusqu’à une petite pièce où attendait une salle de massage. Je dirais que la salle devait faire dans les 6 mètres carrés. Tout était optimisé. La table, deux cintres, de quoi poser ses vêtements. La lumière était apaisante. Une musique mélodique et sans doute très uniforme aussi n’a cessé de couler pendant la séance.

 

Ma future masseuse m’a remis un sachet fermĂ© contenant  un slip jetable bleu qui avait l’allure d’un string et s’est Ă©clipsĂ©e. Lorsqu’elle est revenue et que je l’attendais, allongĂ©e sur le dos, celle-ci s’est aperçue que j’avais mis le slip Ă  l’envers. Petit rire. Nouvelle Ă©clipse. Nouveau retour.

 

Je me suis allongĂ© sur le ventre comme elle me l’a demandĂ©. J’ai fermĂ© les yeux. J’ai Ă©tĂ© recouvert de serviettes chaudes. Puis, sans beaucoup attendre, ma masseuse souriante a encastrĂ© son “savoir- fer” dans mon corps. Elle a bien dĂ» monter sur la table afin de  mettre tout son poids. En tout cas, elle m’est montĂ©e dessus ou a roulĂ© sur mon corps. Alors, je me suis rappelĂ© ce que j’avais entendu dire, dans le passĂ©, Ă  propos de ces massages en ThaĂŻlande qui pouvaient ĂŞtre difficiles Ă  supporter physiquement.

 

Cinq Ă  dix minutes Ă  peine s’étaient passĂ©es que je louais mes capacitĂ©s expiratoires afin d’accepter le programme essorage de ma jeune praticienne. Je n’ai pas perçu d’agressivitĂ© particulière de sa part mais je me suis bien demandĂ© oĂą Ă©tait la frontière  consciente entre un massage et un acte de guerre.

Bien-sûr, j’ai pensé à la torture. Cet ensemble d’actions par lequel on refuse que l’autre nous échappe.

Mais quand je pense à la guerre, c’est pour cette grande connaissance du corps humain. Tant pour la connaissance de ses points faibles que de ses zones de résistance.

 

« You, Ok ? Â» m’a demandĂ© gentiment ma masseuse par intervalles de dix minutes. Elle semblait bien renseignĂ©e quant au fait que je pouvais connaĂ®tre des moments difficiles.

 

J’ai répondu, oui.

 

Je me suis dit que le peuple thaïlandais devait être un peuple particulièrement souple pour avoir ce type de massage-repassage.

 

Cependant, étant allongé sur le ventre, et stimulé en profondeur comme je l’étais, j’ai commencé à redouter la venue d’une érection. J’ai pensé à Desproges qui, dans un de ses sketches, racontait ce malaise qu’il avait pu ressentir en étant collé à un de ses voisins dans l’ascenseur exigu de son immeuble mais aussi sa crainte de voir survenir en lui une érection.

 

Mon inquiétude a été facilement éconduite. La tonicité du massage et les étirements assez poussés ne s’accouplaient pas avec une érection. Et l’intention de ma masseuse aussi, sans aucun doute.

 

Tout cela, c’était la prise en main, à sec, des jambes et des pieds. Nous n’en n’étions qu’au commencement.

De l’huile chaude est arrivée sur ma peau. Juste comme il faut. Ma masseuse a poursuivi son travail de conquête cutanée. Parvenue en haut de mon dos, mes jambes recouvertes à nouveau par une serviette, il y a eu un premier craquement. Puis un second. Puis un troisième. Elle n’allait pas laisser passer ça.

 

« You, ok ? Â».

 

Dans cette séance de massage particulièrement satisfaisante, le summum a été atteint lorsqu’elle s’est occupée de mes omoplates. En particulier, peut-être du muscle trapèze. Elle m’a donné l’impression de le tasser avec son coude.

 

Coudes, poids du corps sur la table et poing Ă©taient en libre service lors de cette sĂ©ance.  

 

Le massage du ventre et des pectoraux était moins accompli mais j’avais eu mon compte. Une fois installé sur la table de massage, l’heure est passée rapidement.

 

Après m’être rhabillé, je suis remonté. Un thé chaud m’attendait avec une coupelle contenant quelques fruits. Ainsi que mes chaussures.

Après le massage, hier. Photo©️Franck.Unimon

J’ai revu celle qui m’avait massĂ© et lui ai demandĂ© son prĂ©nom. J’avais un peu de mal Ă  la reconnaĂ®tre. Je n’avais fait que l’apercevoir.  Il m’a semblĂ© qu’elle estimait n’avoir fait que son travail. Ce qui Ă©tait vrai. Mais c’était un travail plutĂ´t bien fait et il fallait le remarquer. La jeune masseuse, après m’avoir prononcĂ© son prĂ©nom Ă  la ThaĂŻlandaise m’a amenĂ© une carte du salon en souriant. Je l’ai prise mĂŞme si j’en avais dĂ©jĂ  une. Puis, elle a disparu pour rejoindre d’autres masseuses dans une pièce oĂą j’avais l’impression qu’elles s’y mettaient Ă  plusieurs pour s’occuper d’une personne.

 

 Â« L’ hĂ´tesse Â» s’est aussi assurĂ©e que tout s’était bien passĂ©. Dans ce genre de commerce souvent tenu par des femmes, j’ai l’impression, un homme est venu discrètement prendre la suite Ă  l’accueil. Le salon allait fermer dans moins d’une heure.

Devant le Ban Maï Thaï, ce jeudi 26 janvier 2023, vers 19h. Photo©️Franck.Unimon

 

Entre 11h et 14h, l’heure de massage descend à 57 ou 56 euros. Je reviendrai sûrement en profiter un jour.

 

Mon corps était réchauffé lorsque je suis parti. La prochaine fois, j’irai aussi au salon de thé qui se trouve un peu plus loin.

 

Je suis arrivé avec environ vingt minutes de retard à ma réunion au travail. J’étais un petit peu ailleurs. Mais il n’y avait pas de nécessité de s’agiter. Et puis, je faisais partie des présents dans la salle. Quelques autres collègues étaient sur Skype.

 

La réunion a duré moins longtemps que je ne l’avais prévue. En partant, je n’ai pas eu l’impression d’avoir perdu mon temps. J’ai même fait une partie du trajet avec une de mes collègues qui n’aime pas qu’on la touche. Nous avons discuté. C’était un moment assez privilégié, personnel et détendu. C’était la première fois que nous le faisions en dehors du service.

 

Franck Unimon, ce vendredi 27 janvier 2023.

 

 

 

 

 

Catégories
En Concert

Rodolphe Burger, Sofiane Saïdi et Mehdi Haddab en concert au New Morning ce 15 décembre 2022

Rodolphe Burger avec Sofiane Saïdi et Mehdi Haddab au New Morning ce 15 décembre 2022

Sofiane Saïdi, Rodolphe Burger et Mehdi Haddab au New Morning, ce 15 décembre 2022 à la fin du concert. Photo©️Franck.Unimon

 

La musique et ses artistes. Nos choix, nos mesures. Ceux que l’on a retenus, ceux qui nous ont laissĂ© leur morsure et d’autres, leur monture. Je reste inconsolĂ©, dĂ©sormais, chaque fois que je repense Ă  Finley Quaye qui avait tout pour lui et qui a tout perdu Ă  la fin des annĂ©es 90 :

Le charme, le toucher de guitare Jazz,  la « soul Â», le Reggae, l’électronique, la voix, la chaleur, la crĂ©dibilitĂ©, la cĂ©lĂ©britĂ© Ă  moins de 25 ans aux cĂ´tĂ©s de piliers comme Massive Attack, Tricky, Portishead, Björk. Björk dont, dĂ©sormais, le montant des places de concert,  ressemble Ă  celui de certains restaurants luxueux que seules peuvent s’offrir des personnes aisĂ©es et mondaines qui vont se faire « Un Björk Â» comme on va « se faire un Picasso Â» ou des fans prĂŞts Ă  se mettre Ă  dĂ©couvert et Ă  endetter leur descendance sur trois gĂ©nĂ©rations pour rester fidèles Ă  « leur Â» artiste.

Finley Quaye ne connaîtra pas ça. Cette vie de star était peut-être trop dure pour lui. Et, il n’est pas le seul à qui cela est arrivé et à qui cela arrivera.

Cela n’arrivera pas ou ne devrait pas arriver Ă  Rodolphe Burger, Sofiane SaĂŻdi et Mehdi Haddab. Des trois, et il faudra m’excuser pour cela, le premier est celui que je connais le « mieux Â». MĂŞme si c’est peu, je ne compte pas m’inventer un Savoir artificiel pour parler d’eux.

Mehdi Haddab, à droite, la main sur son oud, Rodolphe Burger au milieu, puis Sofiane Saïdi au New Morning, ce 15 décembre 2022 à la fin du concert. Photo©️Franck.Unimon

Mehdi Haddab, je sais qu’il a joué avec Smadj, qu’il a électrifié son Oud dont il est l’un des plus grand maitres actuels depuis une bonne vingtaine d’années. J’ai lu qu’après avoir d’abord été guitariste rock qu’il avait ensuite appris à jouer de son instrument avec les plus grands Maitres. En particulier, en Egypte. En cela, même si son parcours est évidemment singulier et personnel, il peut rappeler l’Anglaise Susheela Raman, lorsque celle-ci était partie perfectionner son chant en Inde avant de se faire connaître internationalement.

 

Mehdi Haddab, franco-algĂ©rien, avant d’être un très grand musicien, a Ă©tĂ© un très grand cosmopolite. Sur le net, je suis tombĂ© sur une interview de lui (datĂ©e de 2016) par la journaliste Anne Berthod pour TĂ©lĂ©rama.  Ses propos concernant un concert de m’balax « pur et dur, hardcore, musicalement très Ă©levĂ© Â» de Pape Diouf au Thiossane, commencĂ© Ă  2 heures du matin pour se terminer Ă  6 heures, m’ont donnĂ© envie d’être avec lui Ă  ce moment-lĂ . Mais, pour cela, encore faut-il ĂŞtre prĂŞt Ă  voyager par la musique Ă  deux heures du matin en pays Ă©tranger.

Sofiane Saïdi et Mehdi Haddab au New Morning, ce 15 décembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

Nos rencontres et nos soirĂ©es, tant que l’on en connaĂ®t, nous permettent de nous dispenser de ce genre de dĂ©calage horaire comme de ce genre de trajet Ă  forte valeur ajoutĂ©e kilomĂ©trique, ou, au contraire, Ă  les rechercher. Typiquement, ces rencontres et ces soirĂ©es Ă  forte tendance musicale correspondent Ă  cette pĂ©riode grosso modo situĂ©e entre nos premières bouffĂ©es de chaleur dues Ă  la prĂ©adolescence jusqu’ Ă  leurs effets ou conclusions couronnĂ©es ou non de succès au dĂ©but de l’âge adulte. Un âge adulte qui varie encore selon les individus mais qui dĂ©bouche quand mĂŞme Ă  peu près toujours et sensiblement sur la mĂŞme espèce de conclusions. Celles-ci consistent gĂ©nĂ©ralement Ă  se retrouver dans le monde du travail, après avoir connu si possible quelques accouplements uniques ou rĂ©pĂ©tĂ©s plus ou moins satisfaisants, plus ou moins secondaires, avec ou sans progĂ©niture active, mais avec de la fatigue, quelques kilos et du ventre en trop. Et, aussi,  pour certaines et certains, en ayant « attrapĂ© Â» des addictions au passage.   

 

Passé ce cap où l’on sort le soir comme l’ensemble des personnes de notre entourage et d’à peu près notre âge, il reste un noyau dur. Tant du côté des artistes que du côté de celles et ceux qui viennent les voir et les écouter. Celui pour lequel, la musique reste une matière indispensable. Pour laquelle, on acceptera de continuer de se déplacer qu’il s’agisse dans un festival, un concert ou, simplement, une médiathèque ou un fournisseur physique ou numérique d’accès à la musique.

 

Rodolphe Burger, Sofiane Saïdi et Mehdi Haddab sont des artistes et des personnes pour lesquelles la musique est une matière indispensable. Il ne s’agit pas d’une mode pour eux.

 

Sofiane Saïdi au premier plan au New Morning, ce 15 décembre 2022. En arrière plan, Mehdi Haddab. Photo©️Franck.Unimon

Sofiane Saïdi, Algérien, je l’ai découvert ce 15 décembre sur scène. Mehdi Haddab, je l’avais même croisé sur scène en faisant partie des figurants d’une pièce de théâtre à laquelle il participait en tant que musicien au Figuier blanc, à Argenteuil. Une version modernisée d’Othello avec le rappeur Disiz la Peste dans le rôle d’Othello, mais aussi avec l’acteur Denis Lavant et la musicienne Sapho et d’autres comédiens et danseurs. Mais Sofiane Saïdi, inconnu pour moi. Sur scène, au New Morning, ce 15 décembre, c’est lui qui rappellera la grande Cheikha Rimitti mais aussi que des personnes sont mortes en Algérie pour s’être exprimées au travers du Raï. Et, leur première partie, dont j’ai oublié le prénom et le nom, lui, rappellera Rachid Taha.

 

Rodolphe Burger, voix et guitare, c’est d’abord un Alsacien. Mais aussi le meneur ou l’un des meneurs du groupe Kat Onoma. C’est comme ça que j’avais entendu parler de Rodolphe Burger, la première fois. Dans les annĂ©es 90-2000. Le titre Scie Ă©lectrique m’avait particulièrement attirĂ©. Rodolphe Burger ne chante pas tout Ă  fait. Il « parle-chante Â» Ă  la façon d’un Alain Bashung (ou d’un Serge Gainsbourg sans les excès de langage) que j’écoutais davantage dans les annĂ©es 90-2000 et que j’étais allĂ© voir en concert.

Rodolphe Burger au New Morning, ce 15 décembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

Je n’avais pas trop écouté les paroles chantées-parlées par Burger. C’était la musique, principalement, qui avait occupé mon attention. Après cet album intitulé Kat Onoma, je n’avais pas essayé d’en savoir plus sur Rodolphe Burger.

 

Puis, j’ai été surpris de tomber sur lui dans un des films de Rabah Ameur-Zaïmeche, un réalisateur dont j’ai vu la plupart des films au cinéma. Il devait s’agir du film Dernier maquis (2008) ou Les Chants de mandrin (2012). On y voyait Rodolphe Burger jouer seul de la guitare en plein désert. Un peu à la façon du titre White dans l’album Aura de Miles Davis.

 

Malgré cette surprise, je n’ai pas été plus curieux que ça envers Rodolphe Burger.

 

Jusqu’à l’année dernière.

Rodolphe Burger au New Morning, ce 15 décembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

J’ai oubliĂ© ce qui s’est passĂ©. La radio n’y est pour rien. Pas plus qu’un Ă©ventuel « tube Â» de Rodolphe Burger. Par contre, il y a quelques mois, j’ai empruntĂ© l’album Before Bach qui date de 2004 dans lequel Rodolphe Burger, Erik Marchand, le chanteur breton et…Mehdi Haddab jouent ensemble sur plusieurs titres pour ne pas dire tous les titres de l’album.

Mehdi Haddab au centre, et Rodolphe Burger au New Morning ce 15 décembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

Il suffit d’une circonstance, d’une rencontre, d’une soirĂ©e ou d’un titre pour qu’ensuite tout s’enclenche. Ce peut donc ĂŞtre cet album oĂą le fait d’avoir vu une photo en noir en blanc de la musicienne Sarah Murcia, au Triton, aux Lilas, l’annĂ©e dernière, puis d’avoir dĂ©couvert ensuite sa reprise avec Rodolphe Burger du titre Billie Jean de MichaĂ«l Jackson qui m’a « rattrapĂ© Â».

 

Aujourd’hui, avec ses cheveux blancs, sa longĂ©vitĂ©, ses diverses traversĂ©es de par le monde, et son absence voire son silence dans les mĂ©dia qui font le buzz, je vois Rodolphe Burger comme une sorte d’Eric Tabarly. Un Tabarly qui continue de multiplier les projets sur les divers ocĂ©ans de la musique. Sa musique n’est pas gentille. MĂŞme si elle peut ĂŞtre douce et mĂ©ditative, ou drĂ´le et absurde, elle laisse aussi fermenter ses rĂ©cifs qui se dirigent droit sur nous alors que l’on ne s’y attend pas.  

 

Quitte Ă  me contredire sur la « gentillesse Â», je vous invite aussi Ă  Ă©couter l’album Environs sorti en 2020. Pour l’instant, Lost & Looking (avec Sarah Murcia)  et La Chambre (avec Christophe et Philippe Poirier)  y sont mes titres prĂ©fĂ©rĂ©s.  

Sofiane Saïdi et Mehdi Haddab au New Morning, ce 15 décembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

Il eut été regrettable de rater ce concert du 15 décembre au New Morning. Lequel était complet. Plutôt majoritairement masculin, d’une moyenne d’âge de 40-45 ans, il se trouvait un public féminin bien présent. Les trois artistes ont vraisemblablement attiré leurs publics conjoints et respectifs. La place de concert a coûté 40 euros.

Franck Unimon, ce mardi 17 janvier 2023.

 

Catégories
BD ou Bulles dessinées

Frantz Fanon dans une bande dessinée de Frédéric Ciriez et Romain Lamy

 

Frantz Fanon dans une bande dessinée de Frédéric Ciriez et Romain Lamy

 

Frantz Fanon dans une bande dessinĂ©e ? Cela a de quoi faire rigoler. Mes premières bandes dessinĂ©es n’avaient rien d’aussi rĂ©volutionnaire mĂŞme lorsqu’elles devinrent fantastiques. Mais cette bande dessinĂ©e n’a rien de rigolo.

 

Celle de FrĂ©dĂ©ric Ciriez et Romain Lamy, parue en 2020 aux Ă©ditions de la DĂ©couverte, raconte la rencontre en Italie entre Fanon – dĂ©jĂ  atteint de la leucĂ©mie dont la lave l’emportera dans un hĂ´pital amĂ©ricain-  et Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann.

C’est à dire quelques mois avant la mort du révolutionnaire, psychiatre, écrivain et penseur martiniquais.

Au dĂ©but, en apprenant que cette bande dessinĂ©e se « rĂ©sumait Â» Ă  cette partie de l’existence brève et très intensive de Fanon (celui-ci est mort Ă  36 ans), j’ai Ă©tĂ© un peu frustrĂ© qu’on la ramène « encore Â» Ă  Sartre et Ă  Simone de Beauvoir.

 

Lanzmann, le réalisateur de La Shoah, l’ancien résistant, l’écrivain et l’amant durant plusieurs années de Simone de Beauvoir, a permis cette rencontre entre Fanon (qui la réclamait) et Sartre :

« Dites Ă  Sartre que je pense Ă  lui chaque fois que je me mets Ă  ma table de travail… Â».

 

Il faut ĂŞtre vieux, fĂ©ministe, Juif, Africain, Antillais ou s’intĂ©resser un peu Ă  l’Histoire et Ă  la guerre d’AlgĂ©rie pour avoir entendu parler de Fanon, Sartre, Beauvoir et Lanzmann. Ou c’est peut-ĂŞtre un fantĂ´me qui revient.

 

Fanon est mort en 1961.

 

Si FrĂ©dĂ©ric Ciriez, nĂ© en 1971, est assez « vieux Â», sa naissance Ă  Paimpol ne fait pas de lui un Africain ou un Antillais Ă  première vue. Et, pour Romain Lamy, le dessinateur, c’est encore « pire Â» car il est nĂ© Ă  Grenoble en 1982, le « jeunot Â» !

 

Et, il faut suffisamment aimer lire des bandes dessinĂ©es pour dĂ©couvrir Frantz Fanon de FrĂ©dĂ©ric Ciriez et Romain Lamy. Une bande dessinĂ©e assez imposante dont il « faut Â» tourner les plus de deux cents pages, impossible Ă  faire rentrer dans sa poche contre son smartphone et plus lourde qu’une tablette tactile.

 

Pourtant, en France, la bande dessinée, sous toutes ses formes, se porte bien. C’est un monde que je vois de très très loin depuis des années. Car bien lire prend du temps et il y a tant à lire.

Fanon est un nom qu’aujourd’hui Ă  l’époque de BĂ©yoncĂ©, Rihanna, Billie Eilish, Dua Lupa, Booba, Aya Nakamura, Niska ou Tiakola, beaucoup ne connaissent pas du tout. 

 

Il y a les nostalgiques et les quelques « spĂ©cialistes Â» qui voient bien ou un peu qui a pu ĂŞtre Fanon tout en dansant par ailleurs sur le dernier tube de Rihanna, Dua Lipa ou Niska.

Au spot 13, novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

Et puis, il y a le plus grand nombre qui n’a jamais entendu parler de Frantz Fanon.

 

La salle ovale de la Bnf Richelieu, en octobre 2022, à la fermeture. Photo©️Franck.Unimon

 

Dans la salle ovale de la Bnf Richelieu, en plein Paris, Ă  la fin de l’annĂ©e dernière, en 2022, j’avais dĂ» Ă©peler plusieurs fois le prĂ©nom et le nom de Frantz Fanon Ă  une des bibliothĂ©caires afin qu’elle effectue des recherches pour trouver la bande dessinĂ©e de Ciriez et de Lamy. Lorsque l’on sait que Frantz Fanon Ă©tait un très grand lecteur, du type « supersonique Â», et qu’il aurait sans aucun doute aimĂ© frĂ©quenter ce genre d’endroit, on peut se dire que l’univers de la Culture et du Savoir peut beaucoup manquer de mĂ©moire et connaĂ®tre des très grands ratĂ©s.

Car Fanon, avec AimĂ© CĂ©saire et Edouard Glissant, fait partie des premières personnalitĂ©s noires et antillaises Ă  avoir faire connaĂ®tre la Martinique dans le monde  depuis l’abolition de l’Esclavage en 1848. 

 

Sauf que Fanon, du fait de son engagement auprès du FLN algĂ©rien durant la guerre d’indĂ©pendance contre la colonisation française (« L’AlgĂ©rie, c’est la France Â») et de ses Ă©crits en faveur d’une violence armĂ©e Ă©mancipatrice et « thĂ©rapeutique Â» car dĂ©colonisatrice et promettant l’avènement d’un homme (et d’une femme) nouveau et libre a beaucoup crispĂ©.

 

Fanon, en France, a donc Ă©tĂ© « oubliĂ© Â» par l’Histoire officielle alors que son nom peut ĂŞtre très connu Ă  l’étranger, aux Etats-Unis ou en Afrique. C’est la raison pour laquelle la bande dessinĂ©e de Ciriez et Lamy est importante car elle rend plus visible et plus facilement accessible une partie de la vie de Fanon. On peut la voir comme un « prolapsus Â» de l’Histoire. Par ailleurs, l’écriture du projet a Ă©tĂ© aidĂ©e « de près ou de loin et parfois de manière informelle ou indirecte Â» par des proches de Fanon, incluant aussi bien ses enfants que des personnes qui l’ont connu mais aussi des personnes qui se sont intĂ©ressĂ©es Ă  son Histoire. Ce qui la rend encore plus lĂ©gitime.

 

C’est une très grande histoire que celle de Fanon.

 

La rencontre avec Sartre-Beauvoir-Lanzmann dĂ©bute en aout 1961 en Italie. ( Fanon et Lanzmann avaient auparavant fait connaissance en Tunisie). Elle durera quelques jours et marquera le trio. 

Fanon décédera aux Etats-Unis le 6 décembre 1961. L’Algérie, pays pour lequel Fanon s’est engagé et dont il est alors l’ambassadeur après avoir été le porte-parole du FLN, deviendra indépendante en mars 1962.

 

Dans cette bande dessinée, on voit un homme enchevêtré dans sa cause mais aussi dans son idéal. Un homme lancé à pleine vitesse et à pleine puissance malgré le fait que son vaisseau, son propre corps, n’arrive plus à suivre les trajectoires et les buts qu’il s’est fixé.

 

« Je n’aime pas les gens qui s’économisent Â» peut dire Fanon dans les premières pages de cette bande dessinĂ©e. On peut dire que Fanon aura passĂ© une bonne partie de sa vie auprès de personnes qui ne s’économisent pas. On comprend que plusieurs annĂ©es après sa mort, celles et ceux qui l’ont connu, observĂ©, cĂ´toyĂ©  ou affrontĂ©, se rappellent encore de lui. Mais celles et ceux qui se sont servis de lui ?

 

L’ouvrage de Ciriez et Lamy montre bien que si Fanon happe son entourage de par sa sincérité et ses connaissances qu’il est bien moins ou de moins en moins le maitre et l’architecte de ce qu’il souhaite et prévoit. Attablé à forger son utopie, on le dirait entouré de mains habiles toutes contentes de se servir de sa matière grise en lui laissant la bile de désillusions grandissantes et à venir.

 

En lisant, je me demande comment Fanon  a pu encore croire en la rĂ©volution algĂ©rienne après l’assassinat d’Abane Ramdane. Il a dĂ» fournir un effort surhumain pour y parvenir. Ou refuser par orgueil de se faire contredire par les faits. Ou, peut-ĂŞtre, comme certains joueurs pathologiques, mais magnifiques, ĂŞtre victime de ses propres croyances erronĂ©es ( Marc Valleur nous parle du jeu pathologique ). Et, Sartre, De Beauvoir et Lanzmann, des personnalitĂ©s de premier plan engagĂ©es et capables de prendre des risques, au cĹ“ur de l’action et de l’Histoire, ne pouvaient qu’être captivĂ©es par Fanon qui leur ressemblait et qui, comme eux, voulait faire l’Histoire plutĂ´t que la subir.

 

L’attachement viscĂ©ral de Fanon Ă  la cause algĂ©rienne vient peut-ĂŞtre aussi du fait qu’il aurait voulu voir cette rĂ©volution advenir en Martinique. Et que, pour lui, arrĂŞter de croire en la rĂ©volution algĂ©rienne serait peut-ĂŞtre revenu Ă  ne plus avoir d’espoir pour l’avenir de la Martinique et des « rĂ©gions Â» d’outre-mer. Fanon Ă©tait contre la dĂ©partementalisation choisie par AimĂ© CĂ©saire. La dĂ©partementalisation allait sans doute de pair avec la fonctionnarisation, ce qui Ă©tait contraire au rĂ©volutionnaire Fanon.

 

Ce qui a peut-ĂŞtre Ă©tĂ© le plus reprochĂ© Ă  Fanon, et c’est aussi la raison pour laquelle il a Ă©tĂ© craint et dĂ©testĂ©, ou adorĂ©, c’est d’avoir Ă©tĂ© un homme sur-intelligent et instinctif souvent prĂŞt Ă  prendre tous les risques. Un homme noir mariĂ© Ă  une femme blanche. Donc, un homme affranchi dans tous les sens possibles   ( libre, formĂ© et informĂ©), dĂ©cidĂ©, dĂ©cideur, sur-mesurĂ©, indomptable et imprĂ©visible, plutĂ´t que sur mesure.

Il est donc l’Ă©quivalent ou a presque Ă©tĂ© l’Ă©quivalent d’un Lumumba, d’un Malcolm X….

Frantz Fanon, c’est beaucoup plus que le film  Django Unchained rĂ©alisĂ© en 2012 par l’AmĂ©ricain Quentin Tarantino  et avec quarante ans d’avance ! Car cela se passe pour de vrai et non alors que l’on est assis sagement devant un Ă©cran de cinĂ©ma pour lequel on a payĂ© sa place afin de connaĂ®tre un (très) bon moment de divertissement. Avant de rentrer ensuite chez soi tout aussi sagement pour repartir le lendemain au travail oĂą l’on sera content d’en parler avec les collègues ou les amis.

 

Aujourd’hui et demain encore, au cinéma mais d’abord dans toute forme de vie ou d’expression artistique, intellectuelle, culturelle ou personnelle, une nette distinction se fait et se fera entre, d’un côté, les femmes et les hommes attentistes qui s’engagent seulement après avoir obtenu toutes les assurances d’être du bon côté et d’arriver au bon moment. Et celles et ceux qui s’engagent sans demander la permission et sans la moindre garantie de réussite.

 

On s’allie souvent avec les premiers. Et on se rêve ou on les trompe peut-être aussi- souvent- avec les seconds.

 

Franck Unimon, ce mardi 17 janvier 2023.

Catégories
Addictions

Marc Valleur nous parle du jeu pathologique

 

 

Marc Valleur nous parle du jeu pathologique

De gauche Ă  droite avec le micro, Mario Blaise, l’actuel mĂ©decin chef de Marmottan, Marc Valleur, le prĂ©cĂ©dent mĂ©decin chef de Marmottan, Jan Kounen, rĂ©alisateur, Marc Batard, alpiniste et Ă©crivain lors du cinquantenaire de Marmottan Ă  la Cigale, dĂ©cembre 2021. Photo©️Franck.Unimon

 

Introduction

Ce samedi 14 janvier 2023, à l’hôpital Sainte Anne, nous sommes une petite dizaine à être venus écouter et rencontrer Marc Valleur. Marc Valleur, psychiatre retraité, est aussi celui qui était devenu médecin chef de Marmottan, dans le 17ème arrondissement de Paris, à la suite de Claude Olievenstein (1933-2008) qu’il a bien connu.

 

Marmottan, situé rue Armaillé entre l’avenue des Ternes et des Champs Elysées, qui compte aussi un CMP et un hôpital de jour pour public adulte, à côté du musée Marmottan, s’est fait connaître internationalement pour ses services de consultation et d’hospitalisation spécialisés dans le traitement des addictions.

 

Marmottan, le service spĂ©cialisĂ© dans le traitement des addictions, avait Ă©tĂ© ouvert en 1971 par Claude Olievenstein (aussi surnommĂ© « Olive Â» ou « Monsieur Drogue Â») et dĂ©pendait Ă  l’origine administrativement du centre hospitalier Perray-Vaucluse ouvert en 1869 dans l’Essonne (d’abord asile puis hĂ´pital psychiatrique). Marmottan a fĂŞtĂ© son cinquantenaire  Ă  la salle de concerts la Cigale ainsi que par des portes ouvertes, des expositions et diverses manifestations lors du premier week-end de dĂ©cembre 2021.( La ferveur de Marmottan)

 

Ce matin du 14 janvier 2023, Marc Valleur est devant nous lors de ce séminaire proposé un samedi par mois par Claude Orsel, à l’hôpital Sainte Anne, dans le 14 ème arrondissement de Paris.

 

Avec Claude Olievenstein, psychiatre, Claude Orsel (né en 1937), psychiatre et psychanalyste, a été un des pionniers du traitement des toxicomanies en France en fondant l’Abbaye en 1969 à St Germain des Prés.

 

Un samedi matin par mois, à l’hôpital Sainte Anne, dans le service du Dr Xavier Laqueille, psychiatre, Claude Orsel propose ce séminaire Psychothérapies, Psychanalyse et Addictions ( P. P. A) Transfert et Contre-Transfert.

 

L’accès Ă  ce sĂ©minaire – qui se dĂ©roule de 9h30 Ă  12h30- est libre après avoir pris  contact au prĂ©alable avec Claude Orsel.

 

S’il s’y trouve généralement des professionnels très expérimentés- voire retraités- dans le traitement des addictions, dont plusieurs ont connu Claude Orsel et travaillé avec lui, il arrive aussi que des patients de celui-ci y soient présents et participent.

 

Un certain nombre des participants et des intervenants amène avec lui un imposant abattage théorique, conceptuel mais aussi pratique. La moyenne d’âge avoisine la bonne cinquantaine d’années.

 

Mentionner la prĂ©sence de tous ces « psy Â» (psychiatres, psychothĂ©rapeutes, psychologues, psychanalystes…) pourrait donner l’impression que ces sĂ©minaires – filmĂ©s par Claude Orsel- sont des cercueils marbrĂ©s d’ennui et de thĂ©ories. Alors qu’ils sortent plutĂ´t des clous et des colonnes.

 

La psychiatrie et la société semblent dotées de moyens pour s’accroître en priorité comme des technologies et des pharmacies ombilicales par lesquelles et vers lesquelles nous sommes constamment entraînés, faisant de nous des sidérurgies sidérées et jamais à jour malgré nos libertés.

 

Un tel sĂ©minaire est une pause dans ces processus de constitution de notre cĂ©citĂ© que nous connaissons tous. D’autant plus que chaque fois que je peux y assister, j’ai l’impression de recueillir une toute petite parcelle de cette très grande Histoire et de  cette grande Culture de la pensĂ©e, du soin, de la psychiatrie, de la psychanalyse et de la SantĂ© mentale inaperçues par et pour la majoritĂ©. Ce sĂ©minaire fait partie de ces moments oĂą j’ai l’impression de me retrouver au pied de certaines immensitĂ©s de connaissances et d’expĂ©riences trop largement ignorĂ©es.

 

Des immensitĂ©s ou des personnalitĂ©s, dans diverses disciplines (pas seulement dans le domaine de la SantĂ© mentale comme lors de ce sĂ©minaire autour de Marc Valleur ) Ă  cĂ´tĂ© desquelles je suis aussi beaucoup passĂ© moi-mĂŞme, en m’en remettant beaucoup Ă  l’habitude, Ă  la facilitĂ© de mes certitudes mais aussi au hasard oĂą Ă  mon volontariat lĂ  oĂą l’on a bien voulu de moi. 

 

Alors que ces immensités nous aident ou peuvent nous aider à vivre.

 

 

Ce matin, je marque un temps d’arrĂŞt en voyant posĂ© sur la table, devant Claude Orsel, l’ouvrage La lionne du barreau de Clarisse Serre (aux Ă©ditions Sonatine) accompagnĂ© de cette accroche sur la page de couverture :

 

« Je suis une femme, je fais du pĂ©nal, j’exerce dans le 9-3, et alors?”.

 

Fin décembre, dans la librairie de ma ville, après avoir récupéré mes livres, j’étais tombé sur cet ouvrage dans les rayons. Je l’avais un peu feuilleté, tenté de le prendre avant de me décider finalement à différer son acquisition…

 

AmusĂ© par mon intĂ©rĂŞt soudain pour ce livre, ce samedi matin, Claude Orsel, m’a lancĂ© :

 

« Vous pouvez le prendre si vous le voulez. Je ne sais pas combien je l’ai achet酠».

 

J’ai opté pour partir m’asseoir en laissant le livre à sa place et à son propriétaire.

 

Marc Valleur prend la parole

 

Marc Valleur est arrivĂ© Ă  Marmottan en 1974. Au dĂ©part, il s’occupait spĂ©cifiquement des toxicomanes :

HĂ©roĂŻne, CocaĂŻne, Crack.

 

En 1974, l’Abbaye et Marmottan étaient les services pilotes pour s’occuper des toxicomanes.

 

En 1981, il a commencé à parler de conduite ordalique. Après la mort de plusieurs patients par overdose qui ont beaucoup éprouvé les soignants, Marc Valleur a commencé à penser à la notion de conduite ordalique.

Dans la conduite ordalique, il y a une perception positive et subjective de la conduite Ă  risque : Le risque et le danger Ă©taient attirants.

Les toxicomanes prenaient des produits car c’était dangereux.

 

Marc Valleur cite l’ouvrage Sorcellerie et ordalies  (paru en 1974) d’Anne Retel-Laurentin (mĂ©decin et ethnologue dĂ©cĂ©dĂ©e) pour parler des Ă©preuves par le poison.

 

 

Marc Valleur :

 

« Dans le jeu de l’argent, on ne s’injecte pas le produit mais le joueur est reprĂ©sentĂ© par son enjeu Â».

 

Marc Valleur cite Le Joueur et Les Frères Karamazov de DostoĂŻevski ainsi que l’ouvrage Figures du crime chez DostoĂŻevski  (paru en 1990) de Vladimir Marinov (psychologue et psychanalyste).

En 1991-1992, le jeu est alors peu abordé en psychanalyse.

 

En 1997, Marc Valleur Ă©crit un Que sais-je ? sur le jeu. Après la parution de ce livre, des joueurs ont commencĂ© Ă  demander Ă  consulter Ă  Marmottan. Des joueurs ont pu dire :

« Le crack, j’arrĂŞte quand je veux. Moi, c’est le jeu que je n’arrive pas Ă  arrĂŞter Â».

 

Cette nouvelle attention portée aux joueurs pathologiques a d’abord suscité du scepticisme au sein des Pouvoirs publics. Un scepticisme partagé au sein de Marmottan lorsque les soignants ont appris qu’ils allaient être amenés à s’occuper aussi de joueurs pathologiques.

 

Marc Valleur relate qu’un soignant du service d’hospitalisation de Marmottan avait d’abord éclaté de rire lorsqu’il lui avait annoncé la venue d’un patient joueur pathologique. Le soignant avait cru que c’était une blague.

 

Marc Valleur explique : « Le toxicomane faisait peur. Cela donnait un cĂ´tĂ© sulfureux Ă  Marmottan. Le joueur, ça faisait rire Â».

 

Marc Valleur ajoute qu’il existait aussi des images préconçues du toxicomane et du joueur.

 

Le toxicomane Ă©tait vu comme quelqu’un « de gauche (politiquement), maigre et qui s’opposait au système Â». Alors que le joueur, lui, Ă©tait vu comme quelqu’un « de droite (politiquement), gros, bourgeois et portant de grosses bagues… Â».

 

Et, puis, très vite, les soignants du service d’hospitalisation de Marmottan se sont aperçus que c’était plus dur avec les joueurs qu’avec les toxicomanes.

 

En 2006, les Pouvoirs publics montrent leurs premiers signes d’intérêt pour les joueurs pathologiques.

 

En 2008, une étude de l’INSERM parle du jeu pathologique.

 

A partir de 2006-2008, le regard sur les joueurs a commencé à changer.

 

2010 marque le début de la libéralisation des jeux en ligne. A partir de là, les joueurs addict commencent à véritablement être pris en considération.

 

« Le joueur tente Dieu en lui posant des questions Â» selon une perception thĂ©ologique du jeu.

 

En 2010, le poker et les paris en ligne se développent. Mais, contrairement aux prévisions (sauf pendant le confinement dû à la pandémie du Covid ) le poker en ligne s’est peu développé. Ce sont plutôt les paris sportifs qui ont connu un grand essor sur internet.

 

Robert Ladouceur (né en 1945), psychologue, auteur et chercheur québecois, spécialisé dans les jeux d’argent et de hasard, souligne les problèmes de croyance chez les joueurs. (croyances et cognitions erronées des joueurs)

« Il faut que je rejoue pour que je me refasse Â». Les joueurs croient avoir la prĂ©science.

Il existe une illusion de contrôle chez les joueurs alors que le hasard l’emporte souvent.

 

Marc Valleur cite un article psychanalytique datant de 1914 intitulĂ© Le plaisir de la peur et l’érotisme anal. Marc Valleur dit que cet article « n’est pas gĂ©nial Â» mais qu’il est une première tentative de comprendre le jeu.

 

Selon la vision freudienne, en 1928, la chance et la malchance peuvent représenter les puissances parentales.

 

Dostoïevski, lui-même, a été un joueur pathologique. Il est donc très pointu pour parler du jeu.

 

En 1945, Fenichel (psychiatre et psychanalyste autrichien décédé en 1946) parle des addictions sans substances.

 

En 1954, Skinner (psychologue et penseur amĂ©ricain dĂ©cĂ©dĂ© en 1990) Ă©crit un article sur les machines Ă  sous qu’il dĂ©crit comme « le meilleur conditionnement pour faire payer les gens Â».

 

Erving Goffman (sociologue et linguiste américain d’origine canadienne, 1922-1982) a écrit sur le jeu.

Le joueur s’imagine qu’il va influer sur le destin.

On aime jouer car on se retrouve dans un monde magique et dans un espace qui n’est pas la vie quotidienne. Le jeu est quelque chose de très sérieux.

 

Le contraire du jeu, c’est la réalité quotidienne.

Les croyances erronées font partie de l’intérêt du jeu.

Marc Valleur cite l’ouvrage En passant par hasard écrit en 1999 par Gilles Pagès (mathématicien) et Claude Bouzitat.

Les gens jouent « pour le vertige du risque Â». Les joueurs non pathologiques arrivent Ă  faire en sorte que le jeu n’ait pas d’incidence sur leur vie.

 

R, un des patients de Claude Orsel, assis Ă  droite de Marc Valleur, se prĂ©sente comme « joueur depuis 35 ans Â». R…parle de sa frustration, de son Ă©chec. Et de son amertume. Il parle de ses expĂ©riences prĂ©coces du jeu qu’il a faites très tĂ´t.

 

R : «  On essaie de se convaincre qu’on est bon Ă  quelque chose Â». R dit que sa première addiction a Ă©tĂ© une addiction aux Ă©crans Ă  l’âge de 8 ans.

Marc Valleur commente :

« La tĂ©lĂ©vision est la grande addiction mondiale…mais personne n’en parle Â». « Il y a une seule personne en 50 ans qui est venue Ă  Marmottan pour une addiction Ă  la tĂ©lĂ©vision.. Â».

 

Pour soigner une addiction, Marc Valleur insiste sur :

 

Une approche multimodale (sociale, familiale et autre…)

La qualitĂ© de l’accueil (« Ce qui se passe au premier entretien est dĂ©terminant Â» ; « Une thĂ©rapie, c’est l’exĂ©gèse de ce qui s’est dit au premier entretien Â»)

La qualité de la relation

Marc Valleur poursuit :

« Le but de l’Abbaye et de Marmottan, c’était de crĂ©er…de recevoir les personnes sans conception canonique du traitement et du soin…De recevoir la personne et, Ă  partir de lĂ , après l’avoir Ă©coutĂ©e, de voir ce que l’on peut faire Â».

 

Marc Valleur nous recommande particulièrement de lire The Great Psychotherapy Debate écrit par Wampold et Imel (paru en 2015).

Marc Valeur prĂ©cise que toutes les mĂ©thodes thĂ©rapeutiques « marchent Â» et ont de très bons rĂ©sultats. Et qu’il n’existe pas une mĂ©thode thĂ©rapeutique meilleure qu’une autre.

(Je m’abstiens de dire que l’on peut sĂ»rement transposer cela dans beaucoup de disciplines comme dans les mĂ©thodes de combats et les Arts Martiaux : la personnalitĂ© du combattant importe plus que les techniques de combats ou les Arts martiaux qu’il a « appris Â» ou pratique. La personnalitĂ© du Maitre ou du professeur importe plus que les techniques ou les Arts martiaux qu’il enseigne…).

 

Marc Valleur souligne qu’il est des mauvais thĂ©rapeutes qui, pourtant, sont « très compĂ©tents Â» en termes de formation et de connaissances.

 

Marc Valleur me confirme que, plus que les thérapies, le plus important, c’est la rencontre. La qualité de l’accueil. La qualité de la relation thérapeutique.

 

Marc Valleur parle aussi de ces patients qui en savent beaucoup plus sur l’objet de leur addiction que le thĂ©rapeute lui-mĂŞme. Il cite l’exemple d’un patient addict aux jeux vidĂ©os qui ne sortait plus de chez lui et qui refusait de rencontrer psychiatre ou psychologue. Marc Valleur a demandĂ© aux parents de ce patient de lui dire qu’il n’y connaissait rien en jeux vidĂ©os et qu’il aimerait bien qu’il vienne lui expliquer ce que c’est. (Marc Valleur confirme qu’il avait un rĂ©el intĂ©rĂŞt pour ce que pouvaient lui dire ses patients). Le patient Ă©tait venu rencontrer Marc Valleur et lui avait en quelque sorte fait  cours.

Marc Valleur me confirme que le dogmatisme (thérapeutique) va souvent de pair avec l’excès de théorie thérapeutique.

(A ce moment du séminaire, comme à son habitude, Claude Orsel fait passer un paquet de chouquettes achetées à la boulangerie)

Marc Valleur me confirme l’importance de l’engagement du corps du thérapeute dans sa rencontre avec le patient. Il se remémore qu’un patient lui avait dit s’être attaché à lui lors du premier entretien car, à un moment donné, il (Marc Valleur) lui avait touché le genou.

R, patient de Claude Orsel, dit :

« Le jeu n’est pas un amusement. C’est un exutoire Â» ; « Entre joueurs, on s’intoxique. C’est aussi ce qui nous fait rester dans le jeu Â» ; « Si, lui, il joue aussi, ça veut dire que je ne suis pas fou Â».

(Plus tĂ´t, R…nous a aussi dit avoir consultĂ© un addictologue pendant dix ans avant que celui-ci ne lui parle de Claude Orsel qu’il voit maintenant depuis 2013 ou 2014. Selon R, l’addictologue, pourtant plutĂ´t rĂ©putĂ©, ne l’écoutait pas. En Ă©coutant R parler en termes Ă©logieux de Claude Orsel, j’ai eu l’impression que celui-ci trouvait Claude Orsel « plus puissant Â» en tant que thĂ©rapeute, que son thĂ©rapeute prĂ©cĂ©dent).

 

Marc Valleur répond à Claude Orsel qu’il existe différents profils dans la biographie des toxicomanes.

 

Marc Valleur cite Michel Foucault ( Philosophe français, 1926-1984) :

« Le but de la transgression, c’est de glorifier ce qu’elle paraĂ®t exclure Â». ( Dits et Ă©crits de Michel Foucault, de 1954 Ă  1988, deux tomes de plus de 1700 pages chacun ).

Marc Valleur répond que chez les consommateurs de crack, souvent, la protection maternelle s’est arrêtée très tôt (viols dans l’enfance, traumas répétés…).

R..dit : « La probabilitĂ©, c’est la vĂ©ritĂ© Â». « La probabilitĂ© ne ment pas Â».

Le livre Dans le jardin de l’ogre (citĂ© par qui ?) de LeĂŻla Slimani est mentionnĂ© pour Ă©voquer l’addiction sexuelle fĂ©minine.

 

Conclusions

Avec le micro, Marc Valleur, le précédent médecin chef de Marmottan à droite, Jan Kounen, réalisateur. Lors du cinquantenaire de Marmottan à la Cigale. Photo©️Franck.Unimon

 

Je demande Ă  Marc Valleur et Claude Orsel comment  ils font pour ne pas se dĂ©courager face Ă  des patients dont les addictions sont longues Ă  soigner. Mais aussi pour vivre dans un monde comme le nĂ´tre oĂą une « guerre Â» quotidienne nous est faite afin de nous rendre addict.

Marc Valleur rĂ©pond que, bien que retraitĂ©, il a encore des contacts par mail avec d’anciens patients qui lui donnent de leurs nouvelles et qui vont mieux. Lors de son intervention, Marc Valleur nous a aussi parlĂ© d’anciens patients qui ont très bien rĂ©ussi leur vie par la suite y compris mieux que lui-mĂŞme a-t’il ajoutĂ© dans un sourire. Et, tout en gardant le sourire, Marc Valleur a convenu qu’en effet, tout est fait dans notre sociĂ©tĂ© pour que l’on soit « accrochĂ© Â» et que cela est assez dĂ©sespĂ©rant. Il a ainsi citĂ© les producteurs d’alcool qui, malgrĂ© leurs discours empathiques, prospèrent grâce Ă  toutes les personnes dĂ©pendantes qui consomment leurs produits.

 

(Un peu plus tôt, R…avait fait référence à ces joueurs de PMU, un lieu qu’il connaît et dont il observe les usagers à l’écouter, qui, dès qu’ils gagnent un ou deux euros au jeu le rejouent alors qu’ils vivent déja dans des conditions très précaires).

 

Claude Orsel, rĂ©pond en souriant, qu’il a envie de « connaĂ®tre la suite Â». A l’entendre, lui comme Marc Valleur, cela semble très simple de s’occuper de personnes addict. Au point que je me demande pour quelle raison seule une minoritĂ© de personnes, Ă  laquelle je n’appartiens pas, parvient comme eux Ă  s’occuper de personnes addict sur du long terme :

Le travail qui peut ĂŞtre effectuĂ© dans un service de psychiatrie institutionnelle lambda- mĂŞme si cela peut aussi ĂŞtre sur du très long terme- est très diffĂ©rent de celui que j’ai pu voir pratiquĂ© Ă  Marmottan lors des quelques remplacements ( une quinzaine) que j’ai pu y faire. La distance relationnelle entre le patient/client et le soignant, par exemple, est très diffĂ©rente. Si, en psychiatrie adulte, la psychose des patients peut effrayer certains, l’absence de psychose, comme c’est souvent le « cas Â» Ă  Marmottan peut dĂ©stabiliser, enrayer certaines frontières et les rendre assez floues entre le patient/client et le soignant. Pour ne parler que de ça. Alors, si, en plus, dans le domaine de l’addiction, le patient/client en sait plus que le soignant, il peut y avoir de quoi ĂŞtre troublĂ©.

 

Claude Orsel m’apprend qu’il est possible que Patrick Declerck (philosophe, ethnologue, psychanalyste et écrivain né en 1953) intervienne à nouveau lors d’un prochain séminaire. Claude Orsel m’apprend aussi qu’il n’y a eu aucun article dans la presse écrit sur le dernier ouvrage de Patrick Declerck, paru en 2022, Sniper en Arizona, dans lequel, celui-ci raconte sa formation de sniper aux Etats-Unis.

 

R, qui ne demandait qu’à parler, qui a beaucoup Ă  dire, entre-autres sur le poker, et qui a plusieurs fois pris la parole de façon assez intempestive au cours de l’intervention de Marc Valleur, m’a d’abord agacĂ© comme d’autres personnes assistant Ă  ce sĂ©minaire. Il fallait entendre R, arrivĂ© avec un peu de retard, dire ensuite Ă  Marc Valleur, Ă  un moment donnĂ©, avec une certaine autoritĂ© :

« Ce que vous avez oubliĂ© de dire… Â».

Devant l’attitude rĂ©pĂ©tĂ©e de R, j’ai d’abord regardĂ© ces vieux briscards que sont Marc Valleur et Claude Orsel qui n’en n’étaient pas une interruption près. Lesquels ont poliment invitĂ© R,  Ă  tour de rĂ´le, Ă  attendre que Marc Valleur ait fini de s’exprimer. Ce qui n’a pas empĂŞchĂ© R de recommencer.

Ensuite, j’ai compris que R était celui qui était annoncé par Claude Orsel comme le joueur venant nous faire part de son expérience. Et que R réagissait car Marc Valleur parlait de sa vie.

Puis, j’ai saisi que R était porteur de connaissances dont j’étais dépourvu.

 

 Ce samedi, alors que Marc Valleur est dĂ©jĂ  parti après nous avoir saluĂ© en nous disant que c’était « bien Â», je suis plus disposĂ© pour Ă©couter R qui, en plus, avait « contre lui Â», en prime abord, le fait de me rappeler un ancien collègue qui a pu avoir tendance Ă  une Ă©poque Ă  me sortir par les yeux. Au travers de R, sans doute ai-je mieux perçu ce samedi, de manière consciente, la dimension addict et sub-agressive de la personnalitĂ© de cet ancien collègue…

 

R m’explique avoir connu un joueur de poker, « parti de rien Â», et qui, aujourd’hui « est millionnaire Â». R m’explique que, durant des annĂ©es, ce joueur a acceptĂ© de « ne rien gagner Â». En s’en tenant Ă  des règles de conduite- et Ă  des limites- qu’il s’était fixĂ©, acceptant de gagner petit et Ă©vitant de perdre de l’argent. En somme, ce joueur est restĂ© prudent, patient et persĂ©vĂ©rant. R, Ă  ce que je comprends, n’est ni patient ni prudent bien qu’intelligent et persĂ©vĂ©rant. Et, il est sĂ»rement aussi convaincu. Et convaincant. Lorsque R m’apprend qu’il a travaillĂ© pendant des annĂ©es dans « le phoning Â» et qu’il sent les gens, j’ai tendance Ă  le croire.

 

Franck Unimon, ce lundi 16 janvier 2023.

Catégories
Argenteuil

Au Hammam de la gare

 

 

                           Au Hammam de la gare

 

Le hammam de la gare à Argenteuil, rue du Dr Leray, ce vendredi 13 janvier 2023 vers 21h. Photo©️Franck.Unimon

 

« La nature punit toujours ceux qui se prĂ©servent Â» nous avertit Marc Verillote, ancien membre du RAID pendant vingts ans de 1998 Ă  2018, dans son ouvrage Au CĹ“ur du RAID Ă©crit avec Karim Ben IsmaĂŻl et publiĂ© en 2022. Ouvrage dont j’ai commencĂ© la lecture alors que je n’ai pas terminĂ© ma relecture de Frantz portrait Fanon d’Alice Cherki paru en 2000 ainsi que la bande dessinĂ©e Frantz Fanon rĂ©alisĂ©e par FrĂ©dĂ©ric Ciriez et Romain Lamy et parue, elle, en 2020.

 

Après avoir connu plus de trois semaines de grève dite « dure Â» dans mon service, grève « fantĂ´me Â» qui s’est terminĂ©e il y a quelques jours (en obtenant plusieurs rĂ©parations et avancĂ©es), et après avoir beaucoup travaillĂ©, entre-autres de nuit, comme beaucoup, je me sens fatiguĂ© en ce dĂ©but d’annĂ©e.

Paris, Bd Raspail, fin 2022. Au loin, la Tour Montparnasse. On peut m’apercevoir en train de traverser, la route : ). Photo©️Franck.Unimon

 

Comme beaucoup, aussi, j’ai appris cette semaine l’officialisation du recul du départ de l’âge à la retraite qui est passé de 62 à 64 ans ainsi que la nouvelle de la grande manifestation prévue dans six jours, le 19 janvier, pour protester contre cette décision annoncée par la Première Ministre Elizabeth Borne soutenue en cela par le Président de la République, Emmanuel Macron, réélu l’année dernière pour son deuxième mandat.

 

La phrase de Marc Verillote, ancien membre du RAID, est bien sûr à prendre avec des pincettes dans ce contexte économique, social, culturel et historique qui est le nôtre.

 

La sienne se rĂ©fère Ă  une compĂ©tition de Judo, Ă  un très haut niveau, pour laquelle, rĂ©trospectivement, il estime s’être trop mĂ©nagĂ© lors de sa prĂ©paration pour se donner les moyens de gagner la finale. Marc Verillote se dit en effet qu’il aurait dĂ» la prendre, cette « douche glacĂ©e Â» Ă  laquelle il avait pensĂ© avant la finale de cette compĂ©tition de judo en Georgie alors qu’il faisait encore partie de l’équipe de France de Judo.

 

Si nous prenons souvent les sportifs de haut niveau ou des professionnels qui, comme Marc Verillote, dans leur domaine, font partie de l’élite – fĂ©minine ou masculine-, c’est parce-que ceux-ci nous inspirent ou peuvent nous inspirer pour les usages ou les dĂ©fis de notre vie quotidienne.  

 

Notre vie quotidienne peut ĂŞtre usante, contraignante, insatisfaisante ou dĂ©courageante. Alors qu’il suffit parfois de peu pour commencer Ă  se sortir du malaise dans lequel on s’est peu Ă  peu enlisĂ©. Et, cette Ă©lite ou ces modèles que nous regardons nous donnent l’exemple afin de nous dĂ©pĂŞtrer de cet enlisement-isolement. Car, si, nous, la majoritĂ© et la plupart d’entre nous, nous nous embourbons et piĂ©tinons, si nous, nous nous Ă©tourdissons et nous Ă©puisons dans des existences exsangues, l’élite a pour elle de savoir survoler les obstacles mais aussi de se survolter devant eux. 

 

L’élite est un exemple ou un visage qui nous ressemble ou que nous connaissons et que nous essayons de suivre à notre mesure.

Paris, fin décembre 2022, dans le 10ème arrondissement, le matin. Photo©️Franck.Unimon

Si le fait de beaucoup travailler ou de beaucoup donner de soi peut user, je crois aussi que l’on s’use d’autant plus rapidement et d’autant plus durablement lorsque l’on « vit Â» et « fait Â» par habitude de manière systĂ©matique les mĂŞmes erreurs. Nous avons la capacitĂ© de reproduire les mĂŞmes gestes, les mĂŞmes façons de pensĂ©e et les mĂŞmes choix pendant des annĂ©es en nous contentant du fait de les exĂ©cuter. Mais nous avons aussi une certaine capacitĂ© Ă  pouvoir les imposer autour de nous.

 

A moins de nous apercevoir de nous-mĂŞmes que quelque chose cloche mĂŞme si ça « roule Â» ou « marche Â», ou d’avoir quelqu’un dans notre entourage capable de nous prĂ©venir – quelqu’un que nous sommes disposĂ©s Ă  entendre- il nous faut souvent un symptĂ´me, une rupture, un accident ou un signal d’alarme pour percuter. Pour voir que sur notre belle chaine de montage, nous avons laissĂ© se dĂ©velopper quelques erreurs qui nous Ă©loignent plus qu’elles ne nous rapprochent de notre vĂ©ritable projet.

 

A condition que nous soyons encore capables de voir et de réagir. Et, s’il n’est pas trop tard.

Paris, fin 2022, dans le RER B, station Luxembourg.

 

Car, si «  La nature punit toujours ceux qui se prĂ©servent Â» comme l’annonce Marc Verillote, il est Ă©tonnant de voir comme nous pouvons très facilement ĂŞtre très performants et grandement dĂ©vouĂ©s en tant qu’inlassables bourrins continuant de labourer dans le mĂŞme champ de nos mines anti-personnelles.

 

A moins d’avoir des projets en rapport avec cette période, les soldes qui ont commencé cette semaine vont assez peu nous aider à lever le pied. Et, le lieu où nous résidons peut avoir une incidence sur les moyens dont nous disposons pour prendre le temps de reprendre notre souffle.

 

Mais encore faut-il avoir une certaine estime pour ces moyens.

La Gare d’Argenteuil centre ville, fin 2022. En regardant vers Paris. Photo©️Franck.Unimon

La ville d’Argenteuil, où j’habite, est une péripétie. Une partie d’elle se désiste, une autre partie est une pépite et l’autre, à mon avis, décline. Après plusieurs années dans ses murs et ses rues, ce constat est pour moi plutôt déprimant. A moins d’avoir bien su choisir son quartier ainsi que son lieu de travail par rapport à elle.

 

Pourtant, je n’ai pas envie de tirer d’elle un portrait plus dĂ©labrĂ© qu’il ne l’est d’autant qu’un certain nombre de beaux ou de très beaux quartiers Ă  Paris ou ailleurs font selon moi rĂŞver  principalement parce qu’ils nous sont Ă©trangers ou interdits.  Mais aussi parce-que que l’on ne connaĂ®t pas beaucoup celles et ceux qui s’y trouvent.

Paris, dans le 13ème arrondissement, en décembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

Et puis, on l’aura compris, ce que je dis aujourd’hui d’Argenteuil s’applique à ce que je suis, aujourd’hui. Puisque cette ville, d’une façon ou d’une autre, me ressemble.

 

 

Il suffit parfois de peu pour commencer à se sortir du malaise dans lequel on s’est peu à peu enlisé. J’ai déjà écrit cette phrase. C’est aussi une situation que j’ai déjà vécue où il suffit, quelques fois, de sortir un peu de chez soi, de traverser deux ou trois rues pour qu’une rencontre ou une expérience nous procure un nouvel élan et nous éloigne de cette perspicacité défaitiste et dépressive dont un certain nombre de nos actions semblaient devenir le moteur.

Le hammam de la gare, à Argenteuil, ce vendredi 13 janvier 2023 vers 21h. Photo©️Franck.Unimon

Près de chez moi, il se trouve un hammam, oĂą je suis dĂ©jĂ  allĂ© une ou deux fois, il y a deux ou trois ans. Plusieurs fois par semaine, je passe devant ce hammam. Plusieurs fois par semaine, aussi,  je passe plus d’une heure dans les transports en commun, afin de me rendre Ă  tel ou tel endroit. Il peut s’agir du travail ou d’une autre activitĂ© responsable, justifiĂ©e, incontournable. Ou d’une sortie de loisirs comme, demain soir, pour aller voir Sarah Murcia en concert Ă  la Maison de la Radio. Vous ne connaissez pas Sarah Murcia ? Je ne la connaissais pas non plus il y a quelques mois. J’ai d’abord vu une photo en noir et blanc d’elle au Triton en me rendant Ă  l’exposition des tableaux de Marie-Jo, une ancienne collègue infirmière qui avait pris sa retraite quelques mois plus tĂ´t.

Pour découvrir Sarah Murcia, je vous propose de la voir en duo avec Rodolphe Burger lorsqu’ils ont tous les deux repris le titre Billie Jean de Michaël Jackson.

Paris, fin 2022. Photo©️Franck.Unimon

Billie Jean, MichaĂ«l Jackson, c’est loin.  J’ai de la « chance Â», pour aller demain soir au concert de Sarah Murcia la gare est proche de chez  nous. Moins de cinq minutes Ă  pied. Cette chance tient aussi au choix que nous avons fait de nous installer  il y a dix ans près de la gare. MĂŞme si je passerai sans doute plus de temps dans les transports en commun demain soir pour aller au concert que pour y assister Ă  la maison de la radio dans le 16èmearrondissement de Paris.

 

Le hammam est plus proche de chez nous que la gare. Mais, évidemment, je me rends bien plus souvent à la gare qu’au hammam. Et, évidemment, aussi, Sarah Murcia et tous les autres artistes, ne font pas encore leurs concerts dans un hammam.

 

Malgré cette désillusion, ce matin, un peu après 7h30, je suis retourné au hammam. Car, nous avons la chance, à Argenteuil, d’avoir un hammam qui ouvre dès 7 heures du matin. Il est ouvert tous les jours sauf le mardi.

 

« C’est 15 euros, maintenant. Le prix a augmentĂ© Ă  cause le gaz… Â» s’excuse le gĂ©rant qui me reçoit. RĂ©gulièrement, j’ai pu le saluer chaque fois que je l’avais croisĂ© dehors, en passant, devant le hammam. Alors que j’emmenais ma fille Ă  l’école ou au centre de loisirs.

 

Auparavant, l’entrée coûtait 12 euros, thé à la menthe inclus.

Paris, le 15 décembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

Le hammam de la gare est un hammam simple et propre. Peut-être rustique. Peut-être décati. Mais il a sa clientèle. Il est courant de voir une caisse garée à cheval quelques minutes sur le trottoir en face de son entrée. On pourrait penser au braquage de la caisse. C’est plutôt de la débrouille. Car trouver une place où se garer dans le centre ville d’Argenteuil est hasardeux et peut-être même, miraculeux.

 

Plusieurs mois sans pratiquer le karatĂ© Ă  Bagnolet avec Maitre Jean-Pierre Vignau. Plusieurs mois sans pratiquer l’apnĂ©e dĂ©sormais Ă  Villeneuve la Garenne avec le club Subaqua club de Colombes aujourd’hui « exilĂ© Â» car la piscine de Colombes est dĂ©sormais en travaux pour les Jeux Olympiques de 2024.

 

Plusieurs annĂ©es sans faire de théâtre. Plusieurs annĂ©es, aussi, sans pratiquer le massage bien-ĂŞtre. Plusieurs semaines sans Ă©crire un seul article pour mon blog, lequel, a connu quelques ratĂ©s techniques durant plusieurs semaines. Jusqu’à ce qu’Eddy, l’ami photographe, l’ingĂ©nieur informatique, le crĂ©atif, n’accepte gentiment de se rendre disponible plusieurs  heures Ă  la fin de l’annĂ©e dernière, dans son studio, afin de m’aider avec WordPress.

 

En ce dĂ©but d’annĂ©e 2023, et depuis plusieurs jours, j’ai l’impression de vĂ©gĂ©ter. J’ai l’impression que « mes chakras sont bouchĂ©s Â» pour employer les termes tenus par un ancien collègue infirmier, formĂ© au massage bien-ĂŞtre bien avant moi et qui avait commencĂ© une formation de Shiatsu qu’il avait arrĂŞtĂ©. Une formation qui m’avait un moment attirĂ© sauf que je n’ai rien fait de concret Ă  ce sujet. C’était avant le karatĂ©. Avant l’apnĂ©e.

Le hammam de la gare, à Argenteuil, ce vendredi 13 janvier 2023 vers 21h. Photo©️Franck.Unimon

Hier soir, je me suis dit que le hammam de la gare Ă©tait un très bon moyen de commencer Ă  arrĂŞter de circuler dans le mauvais sens. Et que j’avais trop attendu pour y retourner. Lorsque hier soir, j’ai effectuĂ© l’effort de me rendre en voiture jusqu’à la piscine de Villeneuve la Garenne afin de pouvoir renouer avec la vie sociale du club Ă  l’occasion de  la galette des rois offerte par le club, j’ai bien vu que j’encaissais au ralenti lorsque l’on me parlait. Alors que tout le monde dĂ©bordait de tonus et trouvait cela parfaitement normal. Cela n’avait rien Ă  voir avec la fève. Je n’ai rien bu et rien touchĂ© hier de liquide, gazeux ou de solide au club. J’avais dĂ©jĂ  mangĂ© suffisamment  de parts de galettes de roi au travail ces derniers jours. Et puis, depuis quelques jours, on ne voit que ça. Des galettes de roi, des couronnes, des fèves. BientĂ´t, ce sera autre chose.

 

Ce matin, en me levant un peu avant 6h30, j’ai fait mes étirements et des abdos, suivis de quelques galipettes avant et arrière.

Photo©️Franck.Unimon

Après un thĂ© en sachet bu dans une de ces tasses ramenĂ©es du Japon en 1999, ce pays, plus loin que le hammam, oĂą je ne suis pas retournĂ©, contrairement Ă  ce que je m’étais dit Ă  l’époque, je descends les escaliers de l’immeuble. Après avoir saluĂ© ma fille qui va partir Ă  l’école et ma compagne. En laissant derrière moi toute cette panoplie de tentacules qui nous met aux prises avec de multiples (fausses) urgences et autres  bienveillantes addictions et soumissions :

 

Carte bancaire, internet, téléphone portable, écran en tout genre, baladeur, montre…

 

Je n’existe plus pour le monde connectĂ©, moderne, efficace, virtuel, instantanĂ©, lyophilisĂ©.  Et civilisĂ©. Je n’existe plus. J’ai mĂŞme disparu des rĂ©seaux sociaux, nouvelles zones Ă©rogènes dont les milliards de connexions se sont beaucoup plus vite dĂ©veloppĂ©es ces dernières annĂ©es que les forĂŞts qui disparaissent après avoir d’abord disparu de notre regard.

 

Mais Ă©tant donnĂ© que je ne suis pas tout  Ă  fait  l’homme invisible pour les autres dans la rue, je me suis tout de mĂŞme habillĂ© avant de partir de chez moi. J’ai pris mes clĂ©s d’appartement comme de quoi me changer et me laver. Et des espèces pour payer.

Paris, novembre 2022, près de Nation. Photo©️Franck.Unimon

7h30, pour arriver au hammam, ce n’est pas si tĂ´t que ça. C’est beaucoup moins tĂ´t que 6h00 ou 6h30, moment oĂą, au Dojo Tenshin, Ă©cole Itsuo Tsuda de RĂ©gis et Manon Soavi (le père et la fille) tous les jours de la semaine, des pratiquants se retrouvent. Et le week-end, aussi, Ă  8 heures. ( Le Maitre Anarchiste Itsuo Tsuda au Dojo Tenshin avec Manon Soavi ce mardi 8 novembre 2022 )

 

7h30,  c’est aussi beaucoup moins tĂ´t sans aucun doute que l’heure Ă  laquelle Maitre LĂ©o Tamaki dĂ©bute ses journĂ©es et ses marathons de voyages et de stages ( Dojo 5Hino Akira Sensei au Cercle Tissier ce samedi 3 septembre 2022  ) . C’est sans doute aussi plus tard que l’heure Ă  laquelle Maitre Jean-Pierre Vignau (Arts Martiaux : un article inspirĂ© par Maitre Jean-Pierre Vignau) dĂ©marre ses journĂ©es ainsi que Yves ( PrĂ©paratifs pour le stage d’apnĂ©e Ă  Quiberon, Mai 2021, Quiberon, Mai 2021.  ) le responsable de la section apnĂ©e de mon club qui ne vit pas de cette activitĂ© et qui a aussi un emploi et une vie de famille.

 

A l’arrière plan, on peut voir une affiche montrant Fela, beaucoup plus NigĂ©rian qu’EuropĂ©en. Photo©️Franck. Unimon, Paris, fin 2022.

Au hammam, à quelques mètres de la douche, je tombe sur un homme. En maillot de bain, torse nu, il porte des lunettes de vue. Même si j’ai laissé les miennes dans mon casier, je vois que c’est un Européen. Comme j’ai un peu oublié comment ça se passe, je l’interroge. Celui-ci me répond cordialement. J’apprends aussi qu’il va au hammam une fois par semaine. Tantôt à celui-ci. Tantôt à un autre, à Barbès. Il habite à Cormeilles en Parisis, pas très loin en train. Une ville que je connais et que j’aime bien. J’y vais quelques fois. A sa médiathèque très bien fournie en dvds.

 

Le hammam Ă  Barbès « fait plus hammam Â» me rĂ©pond-t’il. C’est aussi un peu plus cher. 22 euros. « Ici, ça fait plutĂ´t sauna. Mais, ce qui est bien, c’est que ça  ouvre Ă  7 heures. Alors qu’ailleurs, ça ouvre souvent Ă  10h ou 11h. Habituellement, ici, je viens plutĂ´t le samedi matin. Entre 7h et 9h, c’est très bien. Il n’y a personne. Aujourd’hui, je suis en congĂ©. Lorsque je ne vais pas au hammam pendant une semaine, je ne me sens pas bien. C’est comme faire du sport Â» me dit-il.

A la Gare du Nord, en juin 2022.

 

Avec mes horaires décalés et la proximité, je n’ai pas de bonne raison pour avoir ignoré aussi longtemps ce hammam de la gare. A part le fait et ma prétention d’avoir toujours eu d’autres priorités et d’être pressé. Car pour bien profiter du hammam, il faut bien avoir deux à trois heures devant soi au minimum.

 

Une des oeuvres exposĂ©es de CĂ©cile Thonus, lors d’une journĂ©e portes ouvertes des artistes Ă  Argenteuil. Photo©️Franck.Unimon

La douche est très chaude. Cela m’étonne. Celui qui m’a prĂ©cĂ©dĂ© dans le hammam me rĂ©pond que c’est lui qui l’a rĂ©glĂ©e de cette façon. Il « ramène Â» l’eau froide. Mes premières expĂ©riences de sauna et de hammam datent de mon adolescence. Lorsque je faisais de l’athlĂ©tisme. L’eau très froide, le très chaud. L’alternance. Douches froides, bain froid, sauna. Courir dehors par temps froid, faire des cross, y compris dans la boue.  C’est Ă  cette Ă©poque que j’avais dĂ©couvert ça. Je n’ai jamais gagnĂ© le moindre cross mais je les avais toujours finis.

 

Plusieurs années plus tard, je continue de suivre les mêmes principes. Ceux que l’on m’avait appris dans ce club d’athlétisme, à Nanterre, mais aussi chez moi. Dans ma famille.

 

Nous entrons tous les deux dans le hammam ou le sauna car il s’agit d’une chaleur sèche. Nous continuons encore de discuter. L’homme est devant moi en train de parler depuis Ă  peine deux minutes quand il me dit :

 

« Il fait chaud ! Â». Puis, il sort. Ou, plutĂ´t, il se dĂ©pĂŞche de sortir.

Paris, fin 2022. Photo©️Franck.Unimon

Je m’installe et m’assieds sur la plaque de marbre sous ce soleil de pierre. Et, peut-ĂŞtre, de prières. Je pense très vite Ă  mon travail. Puis Ă  ma compagne dans une situation dĂ©cisive. Ensuite, c’est un bombardement de pensĂ©es. Un carnage. Je me dis qu’avant un acte amoureux, il faudrait d’abord aller au hammam ou au sauna chacun de son cĂ´tĂ©. Puis, ensuite, se retrouver. Pourquoi s’enquiquiner dans un restaurant Ă  s’alourdir la panse en restant coincĂ©s dans des vĂŞtements de convenance ou Ă  rester assis dans une salle de cinĂ©ma Ă  se frotter les yeux avec de la 3D alors que ce que l’on veut, c’est le plan B ?

 

 

Avatar 2, Black Panther 2, Pacifiction, Les Rascals, Grand Marin et d’autres œuvres cinématographiques attendront encore un peu malgré leur (très) grand succès public et critique. Car je suis au hammam de la gare d’Argenteuil et au summum de ma pensée.

Une des oeuvres de Thibaut Dapoigny lors d’une des portes ouvertes des artistes Ă  Argenteuil. Photo©️Franck.Unimon

 

Lorsque mon « guide Â» du hammam revient, il commence Ă  s’enduire le corps de savon noir. Puis, en me tournant le dos et en baissant un peu son maillot de bain, il me demande si je veux bien lui en mettre sur le dos. Je sais que cela peut se faire. Mais je me dis maintenant que savonner quelqu’un peut ĂŞtre une pratique risquĂ©e. Car je me rappelle que le hammam peut ĂŞtre un lieu de rencontres sociales mais aussi de drague.

 

Les autres risques, c’est le bruit et l’agitation. Ici, pour celles et ceux qui l’auraient imaginĂ©, je ne pense pas du tout aux coups de feu du colt du coĂŻt dans un hammam et au risque d’y ĂŞtre dĂ©couvert. Mais au fait  que je vais aussi au hammam pour ĂŞtre au calme. Certains s’isolent dans un cloĂ®tre ou dans une maison de campagne. Moi, je vais au hammam. Chacun ses moyens.

 

Mon « voisin Â» ne tient pas en place. Trop forte chaleur ou Ă©rection,  il sort Ă  peu près toutes les quatre minutes ou plus rapidement. Il part se doucher. Puis revient après quelques minutes. Cependant, il ne m’envahit pas. S’il m’a tutoyĂ© au dĂ©part, il s’est ensuite fidĂ©lisĂ© Ă  mon vouvoiement.

 

 

J’estime qu’à peu près dix minutes se sont écoulées lorsque je pars prendre ma première douche froide.

 

ça passe.

 

Je retourne dans le hammam oĂą, cette fois, je m’allonge sur cette petite plage de marbre en gardant mes jambes repliĂ©es car il n’y a pas la place pour s’étendre de tout son long. Pendant ce temps,  mon voisin poursuit ses pĂ©rĂ©grinations. J’entends le bruit de ses claquettes mais aussi de son maillot de bain qui glisse lorsqu’il se remet debout. Ses pas accĂ©lĂ©rĂ©s. La porte poussĂ©e avec hâte quand il sort comme s’il quittait un saloon de western.

Affiche du chanteur Renaud, dans le métro, en 2022.

A ma deuxième douche froide, je sens que je vacille un peu sous l’eau lorsque je ferme les yeux. J’ai un peu le souffle coupé lorsque celle-ci me tombe sur la tête, la nuque, et recouvre mon visage.

 

Je titube un peu en allant vers ma troisième douche froide. Entre temps, alors que j’étais allongĂ©, un Arabe massif est arrivĂ©. Il doit bien faire dans les 110 ou 120 kilos. Nous nous sommes retrouvĂ©s Ă  trois dans le hammam :

 

Un Européen, un Antillais et un Arabe. Belle mixité.

 

Mais si l’Antillais est bien sûr indolent, il se trouve avec, d’un côté, un agité….et un compétiteur.

L’aventurier Mike Horn, en couverture du magazine Survivre, en 2022.

Je me dis qu’il doit souvent se retrouver ces trois catégories dans un hammam ou dans un sauna. Celui qui multiplie les expositions brèves de trois à cinq minutes (les sprints) dans le très chaud. Celui qui prend son temps, l’endormi ou l’aguicheur, c’est selon. Et, celui qui veut faire le maximum et, si possible, qui tient à rester plus longtemps que les autres.

 

Peut-être que j’en rajoute.

 

Peut-ĂŞtre que notre lutteur du hammam avait peu de temps devant lui. Mais cela m’a fait drĂ´le de l’entendre s’encourager, de boire un peu d’eau Ă  deux ou trois reprises. Comme s’il essayait de gagner une course contre l’augmentation de la tempĂ©rature. 

 

ll avait l’air de serrer les dents. Il lui fallait tenir la corde jusqu’au bout et garder la position ainsi que la tĂŞte haute. Etait-il satisfait de lui lorsque je l’ai entendu sortir en se ruant presque  hors de la pièce ?  Alors qu’il Ă©tait en train se faire « gommer Â» ?

 

« Gommeur Â», dans un hammam, c’est dur. Passer des heures, torse nu, dans la chaleur, Ă  passer sur les peaux des autres.

 

 

Ma quatrième douche froide est réussie. Je me sens bien sous l’eau froide. Je respire de manière apaisée.

 

Après Ă§a, en sortant, j’ai le plaisir de voir le thermos près du plateau qui contient quelques verres de thĂ©. Ils sont tous retournĂ©s sauf un. D’emblĂ©e, je sais ce qui se trouve dans le thermos. Je me sers aussitĂ´t un premier verre. C’est chaud. C’est bon. SucrĂ© comme il le faut.

A Montreuil, le 4 juin 2021. Photo©️Franck.Unimon

 

 

Je me dirige vers la salle de repos. Je cherche l’heure. 9h05. A peu près 1h30. Je crois que c’est plutôt une bonne séance pour une reprise.

 

Ce temps dans la salle de repos est selon moi aussi important que celui passé dans le hammam et sous la douche froide.

 

Je prends la décision résolue de m’en tenir à trois verres de thé. J’en boirai cinq.

 

Très vite, trente minutes passent. Puis, c’est le moment d’aller se rhabiller et de partir après avoir remercié le gérant et la dame, assise dans la cuisine derrière lui, près de la table. C’est elle qui a préparé le thé à la menthe. Près du comptoir, je vois aussi plein de canettes de sodas sucrés. Je dis que j’espère prendre moins de temps pour revenir la prochaine fois.

Gare St Lazare, Paris, 22 septembre 2020. Photo©️Franck.Unimon

Je sors léger en optant pour avoir une vraie journée de repos. Pour faire une vraie sieste cette après-midi avant de retourner ce soir au karaté. Un Maitre comme Jean-Pierre Vignau, 77 ans, qui prend la peine d’appeler tous ses élèves pour leur souhaiter la nouvelle année est un Maitre qu’il faut aller retrouver. Même si c’est à une heure de transports en commun de chez soi. Même si demain, matin, j’ai prévu de me rendre à Ste Anne à un séminaire animé par Claude Orsel sur les addictions au jeu avec la présence, entre autre, de Marc Valleur, l’ancien médecin chef de Marmottan.

 

J’attends une heure au minimum avant de manger.  En attendant, je me mets Ă  Ă©crire cet article, et, Ă©videmment, j’écris pendant plus d’une heure. Plus de quatre heures sont passĂ©es depuis ma sortie du hammam.

 

 

Je ne pourrai peut-être pas aller dans un hammam une fois par semaine comme cet homme que j’ai rencontré. Mais j’aimerais bien recommencer ici et ailleurs ce genre de séance. En allant aussi me faire masser dans des lieux de massage.

 

 

Bonne annĂ©e 2023, et meilleurs vĹ“ux !

 

 

 

Franck Unimon, ce vendredi 13 janvier 2023.  

Catégories
Cinéma

Rewind and play un film d’Alain Gomis

Rewind and play un film documentaire d’Alain Gomis

Au cinéma le 11 janvier 2023.

 

On l’oublie à voir la mine éblouie de Thélonius Monk alors qu’il descend sur le tarmac de l’aéroport de Paris en 1969 à l’âge de 52 ans et qu’il est déjà un artiste reconnu. Mais lorsque l’on arrive dans un nouveau pays on s’attend à ce que la vie y soit différente.

 

Le nouveau film du réalisateur Alain Gomis est constitué du montage d’archives qu’il a retrouvé du passage de Thélonius Monk, et de sa femme Nellie, à Paris.

 

Le pianiste de jazz ThĂ©lonius Monk ( 1917-1982) ne dira pas grand chose Ă  celles et ceux qui sont nĂ©s Ă  partir des annĂ©es 1980 ou qui ne voient par exemple que par Mylène Farmer, Angèle, Soprano, Damso, Jul, PNL, Goldman et Jones, les Stones, BeyoncĂ©, Booba ou Billie Eilish. Pour les autres, historiens, amateurs de ThĂ©lonius Monk ou de jazz, ce « documentaire Â» intrigue.

 

Gomis laisse parler les images ainsi que le puzzle Monk. Ce sont des mystères visuels. Ceux-ci nous paient en musique. Souvent mutique, probablement psychotique, la dysarthrie de Monk, ses absences et son incapacitĂ© Ă  s’avancer jusqu’à une Ă©locution simple, malgrĂ© les efforts du journaliste français qui l’entoure,  nous font d’abord regretter son naufrage parmi les hommes.

 

Monk ressemble alors au Lenny des Souris et des hommes de Steinbeck. Pour sa grande taille massive, et sa façon d’être à côté dès lors qu’il cesse d’arpenter le clavier d’un piano.

Et sa femme Nellie, avec ses lunettes fantaisistes Ă  la Bootsy Collins,  bien que mieux parĂ©e pour correspondre, semble aussi s’être tĂ©lĂ©portĂ©e depuis un autre monde que celui que nous apprĂ©hendons.

 

A priori, pourtant, nous sommes entre de bonnes mains. Monk, à Paris, donc en Europe, est reçu comme une personnalité du Jazz qui, aux Etats-Unis, parce-que noir, parce-que Jazz man, passe inaperçu. Et, l’accueil du journaliste qui reçoit Monk peut d’abord faire penser à l’hommage que rendra plus tard au Jazz le réalisateur Bertrand Tavernier avec son film Autour de Minuit (1986).

 

Puis, le malaise grandit. Il est difficile de savoir si, dès son arrivĂ©e en France, ou mĂŞme avant, ce malaise Ă©tait dĂ©ja prĂ©sent. Car le journaliste français (blanc) semble ĂŞtre un vĂ©ritable amateur de Jazz et on l’envie alors qu’il raconte sa « proximitĂ© Â» avec ThĂ©lonius Monk,  ses sĂ©jours aux Etats-Unis et quelques moments historiques du Jazz avec Dizzy Gillespie, Sonny Rollins ou John Coltrane. On envie aussi ce journaliste quand il Ă©voque quelques clubs de Jazz qui ont fait l’Histoire. Au dĂ©part, on a donc une certaine sympathie pour ce journaliste qui tente, de diffĂ©rentes façons, d’entrer en relation avec ThĂ©lonius Monk et de faire en sorte que celui-ci participe davantage au tournage de l’émission tĂ©lĂ©visĂ©e.

 

Sauf que Monk lui Ă©chappe en permanence.

 

« Fais comme tu veux Â» ou « Fais comme bon te semble Â» articule Monk difficilement. On comprend que tout ce que Monk veut, c’est ĂŞtre devant son piano et en jouer. No Bullshits. On est très très loin de la Star AcadĂ©mie ou de toutes sortes de minauderies pour faire joli. Seule compte la musique. Et, c’est d’ailleurs elle seule qui le dompte. Les prises pour l’émission s’accumulent telles des secondes gâchĂ©es dans un cendrier. Difficile de trouver la bonne prise entre les ratĂ©s du journaliste et Monk qui se dessaisit de l’étreinte de ce que l’on veut lui faire dire. Ou jouer.  

 

Nous avons droit à quelques très beaux solos de Monk au piano dans Rewind and play. Mais plus le temps passe et plus la relation entre lui et le journaliste blanc, amateur de Jazz, devient la taule dont Monk, l’esclave noir ou le hamster, doit se contenter selon le souhait du Maitre. Pas bouger. Toi, obéir et faire comme on te dit.

En regardant Monk et ses sourires de politesse, on croit alors voir plusieurs fois un esclave du sud des Etats-Unis tels qu’on a pu nous les décrire du temps de l’esclavage.

Le journaliste, qui se veut sans doute ouvert d’esprit n’a de cesse de rappeler que lors son premier passage en France 15 ans plus tĂ´t, en 1954 ( annĂ©e du dĂ©but de la guerre d’AlgĂ©rie, laquelle n’est pas mentionnĂ©e), sa musique Ă©tait sans doute « encore trop avant gardiste Â» et le public français ne l’avait alors pas « comprise Â». Sauf qu’ensuite, l’esprit rĂ©trograde de ce mĂŞme journaliste- qui n’a pas compris- produit des Ă©tincelles. Et ce n’est pas du Be Bop.

 

Lorsque Monk s’exprime enfin librement et suggère le racisme qu’il a subi car, malgrĂ© son statut de musicien cĂ©lèbre, il avait Ă©tĂ© moins bien payĂ© que les musiciens ( blancs) qui l’accompagnaient, le journaliste dĂ©cide de couper ce passage, le jugeant « dĂ©sobligeant Â». On dĂ©couvre alors que mĂŞme en Europe oĂą il est donc dĂ©sormais adulĂ©, Monk n’est qu’un Noir qui doit rester Ă  sa place dans son rĂ´le de sous-homme seulement compĂ©tent pour divertir des blancs condescendants et ignorants  comme ont pu les  dĂ©crire certains hĂ©ros de la NĂ©gritude tels CĂ©saire ou Senghor.

 

MalgrĂ© la barrière de la langue (Monk ne parle pas Français) Monk dĂ©chiffre parfaitement son interlocuteur. Peut-ĂŞtre parce-que, oĂą qu’ils soient dans le Monde, tous les racistes composent le mĂŞme fond de notes. Et, Monk, en a assez de ces singeries.  

Rewind and Play sortira au cinéma le 11 janvier 2023.

Franck Unimon, ce vendredi 23 décembre 2022

 

 

 

 

 

Catégories
Cinéma

Saint Omer un film d’Alice Diop sorti au cinĂ©ma ce 23 novembre 2022

Saint Omer, un film d’Alice Diop sorti au cinéma ce mercredi 23 novembre 2022.

 

 

Chaque crime nous rappelle que nous restons au bord de l’abîme. Nous avons beau courir.

On comprend donc, facilement, que pour écrire le scénario de Saint Omer, sa première œuvre de fiction, la réalisatrice Alice Diop ( La Mort de Danton, La Permanence, Nous ) se soit entourée de sa monteuse Amrita David et de l’écrivaine Marie Ndiaye.

 

Puisque Saint Omer relate le procès d’un fait divers oĂą, en 2015,  une mère avait « dĂ©posĂ© Â» en pleine nuit sa fille de 15 mois au bord de la mer Ă  Berck sur Mer, provoquant ainsi sa mort par noyade.

 

 Saint Omer est d’abord un film de femmes. Un film oĂą tous les premiers postes sont occupĂ©s par des femmes :

 

La réalisatrice, les scénaristes, la mère infanticide Laurence Coly, le personnage principal et double de la réalisatrice, les mères de Laurence Coly comme du personnage principal (Rama), la juge, l’avocate de l’accusée…

 

A cette sorte de solidarité féminine ou de sororité, Alice Diop a ajouté les renforts de la littérature (dont Marguerite Duras et Marie Ndiaye), un travail d’archives (les femmes tondues à la fin de la Seconde Guerre mondiale, des images de la vie familiale passée du personnage principal) ainsi que son intimité et son expérience de ce procès auquel elle avait assisté alors qu’elle était enceinte.

L’hĂ©roĂŻne, Rama ( l’actrice Kayije Kagame) est ainsi romancière en plus d’ĂŞtre enseignante, mais a aussi du mal Ă  accepter sa première grossesse lorsqu’elle part assister au procès de Laurence Coly, la mère infanticide. 

Rama ( l’actrice Kayije Kagame)

 

 

Lorsque le réalisateur Jeff Nichols avait fait Take Shelter, la menace qu’il redoutait pour son enfant à venir était extérieure. En cela, Nichols avait peut-être mis en scène une expérience et une peur plutôt masculines face à une naissance à venir. Par ailleurs, Jeff Nichols, sans que cela soit un reproche de le souligner, est un homme blanc dans un monde de blancs.

 

Alice Diop, elle, nous parle en peurs intérieures. Elle a réalisé Saint Omer en devenant ou après être devenue mère pour la première fois, d’un enfant métis, en étant une femme noire dans un monde de blancs, à commencer par la France.

Je me rappelle que dans Nous, si je ne me trompe, elle nous avait appris que son père, parti du Sénégal pour venir travailler et résider en France et qui y avait vu naître ses enfants, avait accusé le coup en silence lorsqu’elle l’avait informé qu’elle avait l’intention de faire sa vie en France.

 

Il y avait donc pour Alice Diop au moins deux contraintes personnelles de taille à devenir mère en France. D’une part, l’incertitude concernant l’avenir lorsque l’on est une femme noire en France. Déjà, être une femme, en soi, reste une situation ou un état qui expose à certaines violences ne serait-ce que dans le monde du travail. D’autre part, être noire, rajoute à cette incertitude.

Ensuite, il y avait le fait, pour elle, de contredire le souhait de son père.

Et, sans doute devrais-je aussi rajouter (j’ai tendance à l’oublier du fait de sa réussite en tant que réalisatrice) qu’Alice Diop a eu aussi à faire ou a sans doute à faire avec la contrainte initiale d’avoir grandi dans un milieu de classe moyenne en banlieue parisienne, à Aulnay Sous Bois. Par là, je fais allusion aux codes sociaux à intégrer qui ont sans doute été différents de ceux qu’elle connaissait (et qu’elle connaît) lorsqu’elle s’est lancée dans une carrière dans le cinéma qui compte parmi beaucoup de ses intervenants des personnes d’un milieu socio-économique et ou culturel plutôt élevé ou favorisé.

 

 

Le Fait divers

 

Lorsqu’arrive ce fait divers d’une mère infanticide, très vite, qu’Alice Diop devine ĂŞtre d’origine sĂ©nĂ©galaise, tout comme elle,  elle est enceinte pour la première fois de sa vie. La rĂ©alisatrice l’explique au moins dans cette interview que l’on peut lire dans le journal LibĂ©ration sorti ce mercredi 23 novembre.

 

Toujours dans cette interview, Alice Diop explique aussi avoir été particulièrement attirée par ce fait divers. Ce qui est contraire à ses habitudes, elle qui prise assez peu ce genre d’événements.

Ce fait divers la décide à se rendre au procès contre l’avis de son compagnon et sans rien en dire à quiconque par ailleurs. Elle est alors sans projet de film sur le sujet à cette époque.

 

Une expérience hors normes

 

 

Pour le peu que j’arrive Ă  en connaĂ®tre, la grossesse est une expĂ©rience hors normes mais aussi hors morale. Il existe bien des injonctions morales ou sociales qui dictent ce qu’une femme et un homme devraient faire  ou ressentir lors de ces expĂ©riences et de ces Ă©tapes de la vie. Mais, dans les faits, cela peut se passer autrement. Une femme alors qu’elle est enceinte, peut ĂŞtre ambivalente et avoir  des idĂ©es de mort. Certaines psychoses se dĂ©clarent aussi lors de la grossesse. On parle alors de psychose puerpĂ©rale.

 Saint Omer raconte aussi ça. Comment une femme, Ă©duquĂ©e, brillante intellectuellement, très câline avec des enfants qu’elle avait pu garder pendant deux Ă  trois ans, peut, « in fine Â», dissimuler autant que possible sa grossesse, accoucher seule, prendre un train, rĂ©server une chambre d’hĂ´tel, puis, en pleine nuit, Ă©quipĂ©e d’une lampe frontale, partir dĂ©poser son enfant au bord de la plage alors que la marĂ©e monte.

 

Dans son interview, toujours dans le journal LibĂ©ration de ce 23 novembre 2022, Alice Diop dit que la journaliste du journal Le Monde qui avait Ă©crit sur ce fait divers s’est reprochĂ©e a postĂ©riori d’avoir Ă©crit que cette mère avait « dĂ©posĂ© Â» son enfant. Et qu’elle aurait dĂ» Ă©crire « NoyĂ© Â». Alice Diop prĂ©cise dans l’interview  que si cette journaliste avait Ă©crit « NoyĂ© son enfant Â», qu’il n’y aurait pas eu de film.

 

Un procès est aussi une expérience qui peut s’avérer être hors normes. Mais Saint Omer n’est pas le procès d’une grossesse.

 

Film de femmes et ouvertement en faveur d’une meilleure représentation des Noirs dans le cinéma français (Rama, le personnage principal, est enseignante et plutôt taciturne, ce qui nous change de la femme de ménage ou de la doudou rigolote), Saint Omer laisse également place à certaines réminiscences traumatiques.

Laurence Coly ( l’actrice Guslagie Malanda)

 

 

La première fois que Laurence Coly ( l’actrice Guslagie Malanda), l’accusĂ©e, est emmenĂ©e Ă  la cour, et attachĂ©e dans le dos, pour le dĂ©but de son procès, il m’a Ă©tĂ© impossible de ne pas penser Ă  l’esclavage. Pendant quelques secondes, avant que la juge ne prenne la parole, Laurence Coly fait alors penser soit Ă  la femme esclave que l’on va vendre ou Ă  celle que l’on va livrer Ă  la vindicte publique.

 

Mais Alice Diop avait prĂ©venu dès le dĂ©but de son film, avec ces images des femmes tondues Ă  la libĂ©ration et ce commentaire qui dit que « Les hĂ©ros (donc des hommes) Â» qui tondent ces femmes sont des « hĂ©ros sans imagination Â». Diop nous dit que si ces femmes ont commis l’irrĂ©parable, qu’il y a une autre façon de s’y prendre avec elles qu’en procĂ©dant Ă  cette humiliation publique qui laissera en elles une « flĂ©trissure Â».

 

Saint Omer cherche donc à comprendre cette mère infanticide plus qu’à la bannir.

 

La Puissance féminine

 

 

Pour cela, j’avais déjà commencé à en parler, je comprends qu’Alice Diop ait eu besoin de deux autres personnes avec elle pour le scénario et le portrait de cette femme. D’un côté, Amrita David, sa monteuse depuis plusieurs films. Et Marie Ndiaye, l’écrivaine, mais aussi mère, je crois, de deux enfants également métis et l’aînée (12 ans les séparent) de quelques années d’Alice Diop.

 

Selon moi, cette mère infanticide, d’après ce que j’en vois dans Saint Omer ,est psychotique. Pour sa froideur, pour sa façon de parler de sa fille comme d’un objet fonctionnel ou une mĂ©canique. Pour sa manière de faire plus que d’être ou de vivre.

Je remarque aussi que cette mère se sĂ©pare de sa fille lorsqu’elle a quinze mois, soit, lorsque celle-ci commençait peut-ĂŞtre Ă  marcher et, donc,  Ă  devenir autonome et Ă  pouvoir commencer Ă  se sĂ©parer d’elle.

 

Avec Marie Ndiaye, cette femme devient quelque peu une femme puissante. Je me trompe peut-ĂŞtre en Ă©crivant ça. Peut-ĂŞtre ou sans doute que cette idĂ©e de puissance provient-elle des trois femmes scĂ©naristes. Mais, avant mĂŞme de savoir que Marie Ndiaye avait participĂ© Ă  l’écriture du scĂ©nario, j’ai trop senti cette empreinte ou ce « label Â» de la puissance de Marie Ndiaye sans avoir pour autant lu un seul de ses livres.

 

SĂ»rement parce-que s’il peut y avoir une certaine forme de puissance, dans le fait, pour cette femme, d’aller Ă  l’encontre de l’entendement : exposer ou offrir son enfant Ă  la mort.

Pour moi, la puissance est avant tout ou doit ĂŞtre avant tout destinĂ©e Ă  la vie. Je sais bien que c’est faux : il est bien des puissances qui s’exercent sur autrui et plutĂ´t au bĂ©nĂ©fice de la destruction et de la mort. Et pas seulement dans Harry Potter et Black Panther….

Alors, je dirais que j’ai du mal avec cette « puissance Â» attribuĂ©e Ă  cette mère et Ă  cette femme car, contrairement Ă  Duras, citĂ©e dans le film, je ne la trouve pas sublime.

 

Les mères dans Saint Omer

 

 

Pour reprendre des propos du compagnon de Rama, Adrien ( l’acteur Thomas de Porquery), les mères dans le film sont plutĂ´t “cassĂ©es”. Adrien parle alors de la mère de Rama quand il lui explique:

“Ta mère est cassĂ©e”.

Mais la mère de Laurence Coly, mĂŞme si elle essaie de faire bonne figure, l’est Ă©galement. Mais pas de la mĂŞme façon que la mère de Rama. Si la mère de Laurence Coly reste sĂ»re de son fait comme de la bonne Ă©ducation qu’elle a pu lui donner, la mère de Rama est plutĂ´t une mère dĂ©faite. On a plutĂ´t envie de ramener la première Ă  la raison mais on “devine” que celle-ci se montrera si combattive qu’il sera sĂ»rement impossible d’y parvenir. Alors que l’on a assez envie de prendre la seconde dans nos bras afin de tenter de la consoler. Sauf que cela est aussi impossible car cette mère reste suffisamment forte pour rĂ©sister Ă  ce rĂ©confort et s’Ă©loigner.

Dans Saint Omer , Laurence Coly, qui a Ă©tĂ© une enfant parfaite et une Ă©lève brillante, parle peut-ĂŞtre telle que ces deux mères auraient certaines fois voulu le faire si cela avait Ă©tĂ© possible pour elles dans un monde d’hommes. Saint Omer nous suggère peut-ĂŞtre que pour que la parole soit donnĂ©e aux femmes, dans notre monde d’hommes, qu’il leur faut d’abord passer par le crime. 

Personne ne cherche Ă  entendre ou Ă  savoir ce que pense ou ressent une Ă©lève brillante et sans histoire. Comme personne ne cherche Ă  savoir ce que pense ou ressent la mère de Rama, lorsque dans le film, parĂ©e de ses bijoux et de sa belle robe et apparaissant comme une femme brillante et parfaite, grosse de sa tristesse que seule l’enfant Rama vit et perçoit, elle apporte un repas de rĂ©jouissance pour les convives attablĂ©s. 

Le seul trait d’humour, involontaire et “forcĂ©ment” très noir, du film intervient lorsque Laurence Coly raconte qu’une fois arrivĂ©e Ă  Saint Omer, c’est une femme, “guide touristique”, qui lui a appris oĂą se trouvait la mer. J’essaie d’imaginer un peu, sans y arriver, l’effroi de cette guide après la nouvelle de l’infanticide. Cette guide Ă©tait peut-ĂŞtre une mère ou envisageait peut-ĂŞtre de le devenir un jour. 

 

Paroles d’homme

J’ai écrit au début de cet article que Saint Omer est un film de femmes. Cela est nécessaire pour tenter de rétablir certaines injustices. Mais c’est aussi le travers du film.

D’abord, j’ai du mal avec cette citation de Duras à propos de l’affaire Grégory car, pour le peu que je sais, rien ne prouve comme l’avait affirmé Duras que la mère du petit Grégory ait véritablement été l’auteure du crime.

 

Ensuite, en tant qu’homme, pour ma part, j’aurais plutĂ´t tendance Ă  fuir une femme qui ressemble Ă  Laurence Coly. Je ne parle mĂŞme pas de la mère qui a tuĂ© ou « offert Â» son enfant Ă  la mer. Je parle de la psychose, de sa froideur, de sa psychorigidité…

 

Lorsque Luc Dumontet, son ex compagnon, parle des « jalousies Â» de Laurence Coly, capable d’être en colère «pendant plusieurs jours Â», j’imagine des scènes de jalousie aussi obstinĂ©es que brusques et incomprĂ©hensibles. Ce genre d’attitude ne me donne pas vraiment envie d’avoir une relation avec une personne pareille. Mais pour qui l’a, ce genre de relation est particulièrement difficile.

 

Dans le film, j’ai donc trouvĂ© particulièrement violente cette scène oĂą l’avocate ( Maitre Vaudenay jouĂ©e par AurĂ©lia Petit) de Laurence Coly balance en public Ă  l’ancien compagnon de celle-ci ( Luc Dumontet, jouĂ© par l’acteur Xavier Maly) qu’il a Ă©tĂ© d’une « grande lâchetĂ© Â» !

 

Cette avocate, Maitre Vaudenay, commence par prĂ©venir cet homme qu’elle n’est pas lĂ  pour le juger car la couleur de sa robe est noire et non rouge, comme celle de la juge. Puis, finalement, brusquement, Maitre Vaudenay juge Luc Dumontet ( l’ancien compagnon de Laurence Coly) en public. Pour moi, cette femme avocate tond en public l’ancien compagnon de l’accusĂ©e.

 

Que cet homme ait été lâche, qu’il ait préféré cacher sa relation ou disposer de cette femme et future mère infanticide, soit. Par contre, tout lui reprocher comme s’il avait eu, lui, la capacité de tenir tête à cette femme qui (là, je rejoins l’idée de sa puissance) est le contraire d’une femme docile et qui, qui plus est, est psychotique….

 

Cet ex compagnon que j’ai vu dans Saint Omer, lorsqu’il raconte cette pĂ©riode heureuse avec Laurence Coly ( l’actrice Guslagie Malanda) et leur enfant m’a beaucoup donnĂ© l’impression d’un homme qui ne savait vraiment pas avec quelle genre de personnalitĂ© il se trouvait. Et qu’il Ă©tait, au fond, complètement dĂ©passĂ© alors qu’il vivait, lui, le grand bonheur passĂ© qu’il raconte Ă  la cour.

En cela, cet homme est semblable Ă  beaucoup de personnes, femmes comme hommes, qui, peuvent connaĂ®tre des moments importants avec une personne, qui, malgrĂ© ou du fait de l’intimitĂ© partagĂ©e avec elle, ignorent beaucoup d’elle. Pas une seule fois, lorsque Luc Dumontet, l’ancien compagnon de Laurence Coly tĂ©moigne, il ne prononce le mot “Psychose” ou ne semble se dire, ou comprendre, que celle-ci puisse avoir eue une personnalitĂ© “un peu” pathologique. 

 

Et, un homme qui raconte, comme cet ex compagnon le fait, qu’un homme de son époque ne s’occupe pas des enfants ou ne sait pas s’en occuper, va spontanément s’en remettre à la femme et à la mère pour cela, ne me paraît pas être un homme lâche. C’est un homme limité, archaïque ou dépassé, si l’on veut. Mais pas plus lâche que bien d’autres.

 

Je le pense d’autant plus qu’assez rĂ©gulièrement, je m’interroge Ă  propos de certaines personnalitĂ©s ( masculines) en essayant de les imaginer en train de s’occuper de leurs enfants, bĂ©bĂ©s. Et, j’ai quelques fois bien des doutes- fondĂ©s ou infondĂ©s- concernant leurs capacitĂ©s de «nursing Â» : se lever en pleine nuit lorsque bĂ©bĂ© pleure, changer sa couche, prĂ©parer son biberon, lui donner son biberon,  prendre bĂ©bĂ© dans ses bras, ĂŞtre avec lui Ă  la maison ou sortir avec lui, lui parler….

 

Si je vois Laurence Coly, l’accusĂ©e, comme psychotique, paradoxalement, je ne la vois pas « folle Â» comme son avocate la voit. Je crois que l’avocate de Laurence Coly se rassure beaucoup en voyant sa cliente, Laurence Coly, “seulement” comme  folle. Parce-que si elle est folle, cela veut dire qu’elle est vulnĂ©rable, Ă  soigner et Ă  protĂ©ger. Moi, je ne crois pas que Laurence Coly soit aussi vulnĂ©rable que son avocate la voit. On a une petite idĂ©e de l’aplomb- mais aussi de la maitrise- dont elle peut ĂŞtre capable lorsqu’elle rĂ©pond Ă  l’avocat gĂ©nĂ©ral ( l’acteur Robert Cantarella) qui fait beaucoup plus le poids que son ancien compagnon n’était sans doute capable de le faire dans leur intimitĂ©.

Je ne suis pas persuadĂ© que dans le “couple” que Laurence Coly a formĂ© avec Luc Dumontet, que celle-ci ait toujours Ă©tĂ© la personne dominĂ©e. MalgrĂ© la diffĂ©rence du nombre d’annĂ©es, malgrĂ© la diffĂ©rence de statut social et de couleur de peau.

 

Laurence Coly (l’actrice Guslagie Malanda)

 

 Mais il est plus facile Ă  Maitre Vaudenay de voir l’ex compagnon de sa cliente comme un « lâche Â» qui a failli Ă  ses responsabilitĂ©s et, disons le une bonne fois pour toutes, comme un homme Ă  qui il a manquĂ© une bonne paire de couilles. Car c’est ça- en d’autres termes- que l’avocate de Laurence Coly dit Ă  l’ancien compagnon de celle-ci.

Par ailleurs, je suis Ă©tonnĂ© que l’ex compagnon de Laurence Coly ne soit, lui, dĂ©fendu par personne dans la cour. 

 

Mais il n’y a pas que ce portrait de cet homme « lâche Â» et sans couilles qui m’a dĂ©rangĂ© dans Saint Omer.

 

Le compagnon ( Adrien, jouĂ© par l’acteur Thomas de Pourquery)  de l’hĂ©roĂŻne est plutĂ´t sympathique. Il a une bonne tĂŞte, c’est un zicos ( musicien) il est ouvert, poli, sociable, solide, patient, comprĂ©hensif. Mais c’est un faire valoir. Il est juste lĂ  pour arrondir les angles, pour servir de confident et de doudou rassurant lorsque Rama, l’hĂ©roĂŻne, craque et Ă  juste titre. A force de rester Ă  proximitĂ© de l’abime, celui-ci finit par prendre la forme de notre visage et de notre regard.

Rama ( Kayije Kagame) avec son compagnon Adrien (Thomas de Pourquery)

 

 

Le compagnon de Rama serait l’homme parfait mais aussi un père attentif et prĂ©sent. Mais cet homme parfait, tel qu’il est, me dĂ©range beaucoup. Je ne vois pas très bien oĂą se trouve l’Amour dans ce couple mixte et « moderne Â». Je ne vois pas très bien ce qui donne envie Ă  cet homme d’être avec cette femme si taciturne. Je ne vois pas très bien ce qui donne de la vie Ă  leur relation de couple.

 

 

L’autre homme que l’on voit dans le film, c’est l’avocat général. Bon. Il fait son travail. On a donc, d’un côté, un homme lâche qui est pire qu’un pauvre type et qui n’a plus qu’à aller se suicider après s’être fait exécuter publiquement – et froidement- par l’avocate de son ex compagne. On a un homme parfait qui fait office de faire valoir. Et un homme qui fait son travail de procureur. Au suivant.

 

 

On pourrait ajouter le juge d’instruction plus ou moins raciste que l’on voit un peu témoigner et qui a ou aurait livré, clés en mains, à l’accusée sa méthode de défense. Juge d’instruction remis en cause par l’avocat général qui fait plutôt bien son travail de procureur, il me semble.

 

Et puis, surtout peut-être, il y a le père de l’accusée, absent au procès, au contraire de la mère. Le père qui s’est fâché avec elle lorsque celle-ci a pris la décision d’arrêter des études de droit pour faire de la philo. Le père qui a, dès lors, arrêté de la soutenir financièrement et moralement. Poussant ainsi sa fille à trouver des solutions pour s’en sortir économiquement.

 

Il y a aussi le père disparu de Rama.

Enfin, il y a les femmes, les enfants et les hommes migrants qui se noient en mer en essayant de la traverser. Des personnes que l’on ne voit pas, que l’on ne rencontrera pas, et qui, pour certains, tombent dans les filets des nombres dont on dĂ©verse de temps Ă  autre le contenu en nous apprenant que tant de personnes sont mortes en mer, après que les flotteurs de leur embarcation se soient dĂ©gonflĂ©s comme, rĂ©cemment, avec le Viking OcĂ©an, entre l’Angleterre et la France. Si l’on peut faire Ă  peu près tout dire au “personnage” incarnĂ© par Laurence Coly ou lui prĂŞter une bonne partie de nos projections, de notre attraction comme de notre rĂ©pulsion, selon ce qu’elle nous inspire, les circonstances de la dĂ©couverte du cadavre de la petite Lily sont nĂ©anmoins relatĂ©es dans Saint Omer  par la juge et PrĂ©sidente ( l’actrice ValĂ©rie Dreville). C’est un pĂŞcheur qui dĂ©couvre le cadavre et qui croit, au dĂ©part, qu’il s’agit du corps d’un enfant migrant.

 

On peut  penser que Laurence Coly avait tout pour rĂ©ussir. Qu’elle Ă©tait du bon cĂ´tĂ© de la mer comme on peut ĂŞtre dans le bon quartier d’une ville, Ă  la bonne Ă©poque, dans la bonne Ă©cole, et rĂ©unir les meilleures conditions qui soient pour rĂ©ussir en Ă©tant la mĂŞme personne. Le film Atlantique de Mati Diop peut aussi, un moment, se profiler dans l’horizon de notre mĂ©moire. 

Car on peut considĂ©rer que rĂ©ussir Ă  bien accoucher revient Ă  bien traverser la mer pour se retrouver du bon cĂ´tĂ© de la vie- et, qu’alors que le plus dur a Ă©tĂ© accompli, que Laurence Coly, elle, en quelques minutes, dĂ©truit ce pour quoi d’autres vont prendre tous les risques, voire mourir, sans l’obtenir. Traverser la mer, obtenir une meilleure vie. Donner la vie. Laurence Coly s’en dĂ©tourne car, pour elle, la SĂ©nĂ©galaise partie en France poursuivre des Ă©tudes supĂ©rieures, cela lui rendra la vie plus facile…

 

L’accusĂ©e est dĂ©crite Ă  la fin du film, par son avocate, comme une « femme fantĂ´me Â». Mais, pour moi, les hommes aussi sont des fantĂ´mes dans cette histoire. Mais aussi dans ce film.

 

J’ai aussi été perplexe devant les pleurs de l’accusée à la fin du film. Les pleurs.

 

Les pleurs et les femmes

 

J’espère que l’on ne va pas essayer de se convaincre que parce-que cette accusĂ©e pleure Ă  la fin du film, qu’elle en est plus humaine. Ou qu’elle rejoint enfin, le cercle des ĂŞtres humains. Et qu’il y a donc de l’espoir pour la personne qu’elle est en tant qu’être humain. Laurence Coly n’a jamais cessĂ© d’ĂŞtre humaine. Mais son humanitĂ© menace la nĂ´tre. 

 

Je me demande la raison pour laquelle l’accusĂ©e pleure Ă  la fin du film. Elle peut avoir Ă©tĂ© rĂ©ellement Ă©mue. Elle peut, aussi, pleurer parce-que son avocate, par sa plaidoirie, plus brillante que les suggestions faites par l’instruction plus ou moins raciste, lui indique ainsi comment se comporter. L’accusĂ©e pleure au bon moment. Ce qui pourrait inciter Ă  penser qu’elle vĂ©ritablement des «nĂ´tres». Sauf que mĂŞme sans pleurs, elle Ă©tait dĂ©jĂ  des “nĂ´tres”. 

 

Dans Saint Omer , Alice Diop nous montre une femme qui a dĂ©posĂ© son enfant devant la mer. Devant cette femme, je dĂ©pose mes doutes. Devant le film, je suis partagĂ© mais je suis content qu’il existe et qu’il ait eu des prix. Les acteurs jouent bien. L’actrice Guslagie Malanda ( Laurence Coly) se dĂ©tache. Mais j’ai aussi beaucoup aimĂ© le jeu de l’acteur Xavier Maly ( Luc Dumontel) car bien jouer «un lâche Â» est un exercice plutĂ´t difficile.

 

Franck Unimon, ce jeudi 24 novembre 2022

Catégories
En Concert

En concert avec Pongo Ă  la Cigale, ce vendredi 18 novembre 2022

Pongo, à la Cigale, ce vendredi 18 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

En concert avec Pongo Ă  la Cigale ce vendredi 18 novembre 2022.

 

 

Pongo m’était encore inconnue cet été. Dans mon entourage, personne ne la connaît. Cela a été pareil lorsque j’ai parlé récemment de l’humoriste Tania Dutel ( que j’ai envie d’aller revoir) ou de Hollie Cook. Trois femmes, chacune d’une trentaine d’années, plutôt émancipées. Je ne l’ai pas fait exprès.

 

Si Pongo est angolaise, Tania Dutel est française ( L’humoriste Tania Dutel sur scène Ă  la Nouvelle Eve)  et Hollie Cook ( En concert avec Hollie Cook au Trabendo), elle, Anglaise.

 

C’est en Ă©coutant le podcast Musicaline d’une poignĂ©e de minutes, il y a environ deux mois, que j’ai « dĂ©couvert Â»  Pongo. La journaliste racontait qu’à l’âge de 15 ans, Pongo avait fait un tube mondial, Wegue Wegue pour la FIFA. Mais son nom n’avait pas Ă©tĂ© crĂ©ditĂ©. J’ai Ă©coutĂ© Wegue Wegue, tout Ă  l’heure, le titre ne stimule pas ma mĂ©moire. Il y a 15 ans, nous Ă©tions en 2007.

 

Après Wegue Wegue, durant une quinzaine d’années, Pongo a vécu de petits boulots afin de subvenir aux besoins de ses sœurs. ( Selon wikipédia, Pongo et sa famille auraient fui la guerre civile en Angola en venant vivre au Portugal. Cependant, quelques années après leur arrivée, son père aurait abandonné le foyer. Si cela est avéré, je l’ignorais lors du concert à la Cigale hier soir)

 

Un jour, Pongo s’est entendue chanter Ă  la radio pour le titre Wegue Wegue.  Cela l’aurait dĂ©cidĂ©e Ă  se remettre dans la musique.

 

Dans ce podcast daté du 31 mars 2022 où Pongo était surnommée La Guerrière du Kuduro, la journaliste louait son énergie ainsi que ses dansants mélanges musicaux.

Kuduro, le Semba ( musique angolaise), Zouk, Rap, Afrobeat, Dance Hall jamaĂŻcain… quelques extraits de titres de Pongo avaient suivi :

 

Wegue Wegue, Bruxos, Doudou, Hey Linda…

 

La journaliste disait que Pongo Ă©tait capable de faire « trois fois le tour du monde Â» dans une seule chanson.

 

Quelques jours plus tard, j’achetais son album, sorti cette annĂ©e : Sakidila.  

 

Je l’ai tout de suite aimé. Cela fait quelques années, maintenant, que le Kuduro a jailli. Et, même s’il a pu m’arriver de le côtoyer, je n’avais jamais pris le temps de l’écouter de près.

 

La musique de Pongo ne se cantonne pas au Kuduro. Puisqu’il y est question de mĂ©langes. Mais son album me permet de m’y rendre en partie. MĂŞme si, au dĂ©part, en l’entendant chanter, je l’ai crue NigĂ©riane car j’avais cru reconnaĂ®tre l’Afrobeat de Fela pour la façon de chanter mais aussi une certaine agressivitĂ© dans le rythme. Si la musique de Hollie Cook berce, celle de Pongo, perce.  

Pongo, à la Cigale, ce vendredi 18 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

 

J’étais allĂ© seul aux concerts de Zentone ( En concert avec Zentone Ă  la Maroquinerie) et de Hollie Cook. Ce vendredi, j’ai invitĂ© deux amies, Zara et Tu piges ?! ou Tu Piges ?! et Zara Ă  venir avec moi.

Deux Ă  trois semaines plus tĂ´t, Tu Piges ?! et un autre ami, Radio Langue de Pute, m’avaient expliquĂ© qu’ils avaient pour habitude de partir Ă  trois en concert avec une autre amie. Et qu’à tour de rĂ´le, chacun faisait dĂ©couvrir aux deux autres un artiste.

 

L’idĂ©e m’avait plu. Je l’ai assez rapidement mise en pratique avec le concert de Pongo. Car Ă  trop attendre, certains projets ne se font pas. La preuve :

Comme j’avais un peu trop traîné pour acheter les places, il n’y en n’avait plus lorsque je me suis présenté dans cette chaine de magasins plus que connue pour vendre des produits culturels. Deux semaines avant le concert.

 

Je parle de cette chaine de magasins très connue qui ouvre aussi désormais le dimanche et qui figurait, lors du confinement dû à la pandémie du Covid, sur la liste des commerces essentiels. Tandis que les salles de concert, de théâtre, les salles de cinéma, les bibliothèques et les médiathèques municipales, les musées et les écoles avaient dû rester fermées pour raisons sanitaires ou nécessiter la présentation d’un passe sanitaire valide.

 

Je fais allusion à cette chaine de magasins qui vend aussi, maintenant, des produits électroménagers, en plus d’ordinateurs, de vélos électriques….

 

J’ai été bien contrarié lorsque la jeune vendeuse de cette chaine de magasins essentielle m’a appris qu’il n’y avait plus de places de concert disponibles quinze jours avant la date. J’avais trop attendu. Mais j’ai persisté à chercher.

 

Je suis tombĂ© sur l’application Dice que je ne connaissais absolument pas. J’ai pu acheter trois places sur Dice, Ă  30 euros la place. Tout semblait en règle.  J’ai mĂŞme reçu une facture que j’ai imprimĂ©e. Mais cette transaction uniquement numĂ©rique me changeait de ce que j’avais toujours connu et de ce que je prĂ©fère :

 

Le contact humain. MĂŞme si on ne peut pas dire que le contact humain avec une vendeuse ou un vendeur de places de concert soit très soulignĂ© Ă©tant donnĂ© le nombre important de clients qu’ils voient dĂ©filer. Etant donnĂ©, aussi, le peu de plaisir qu’il peut y avoir dans le fait de rĂ©pĂ©ter la tâche standardisĂ©e qui consiste Ă  vendre des places de concert- ou du rĂŞve- Ă  un prix parfois Ă©levĂ©. Sans compter que, souvent sans doute, les vendeuses et vendeurs de places de concerts et de spectacles divers ont  Ă  rĂ©pondre plusieurs fois aux mĂŞmes questions comme si c’était la première fois que celles-ci leur Ă©taient posĂ©es.

 

Je peux confirmer que Dice m’a permis de me rendre au concert de Pongo mais aussi d’y inviter Zara et Tu Piges ?! Radio Langue de pute ayant dĂ©jĂ  prĂ©vu d’aller Ă©mettre dans une certaine rĂ©gion de France, il n’a pas pu venir avec nous cette fois-ci. J’ai donc fait profiter Zara de la place qui me restait.

 

Ce vendredi soir, avant de retrouver Tu Piges ?! et Zara Ă  la cantine de la Cigale, cette fois, je suis allĂ© acheter des protections auditives Ă  la Baguetterie, un magasin de musique, rue Victor MassĂ©. MĂŞme si, en le mentionnant, je fais lĂ  une forme de publicitĂ©, je la crois utilitaire pour des raisons sanitaires ainsi que musicales. 

Ce vendredi, pour la première fois depuis que j’ai commencĂ© Ă  aller Ă  des concerts, J’ai dĂ©cidĂ© de mettre le prix dans des protections auditives.  Vu que j’ai envie de retourner Ă  d’autres concerts. Et que j’ai besoin d’être près de la scène pour faire des photos.

 

Pour Ă  peu près 50 euros, j’ai achetĂ© les Fcking Loud 25 de la marque Crescendo que j’essayais pour la première fois et qui m’ont apportĂ© un  confort acoustique aussi Ă©tonnant que plaisant. A la fin du concert de Pongo, au bar de la Cigale, j’ai pu obtenir gratuitement des protections auditives. Mais celles que j’ai achetĂ©es protègent et mes oreilles et la qualitĂ© du son.

 

Il existe des protections auditives moins chères. Il existe un autre modèle, très recommandé, qui coûte environ 30 euros.

Pongo, à la Cigale, ce vendredi 18 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

Lors du concert, dans la salle de la Cigale, ce qui m’a très vite Ă©tonnĂ©, c’est le nombre de femmes prĂ©sentes. On aurait dit qu’il y avait plus de femmes que d’hommes Ă  ce concert. Ou, que c’était peut-ĂŞtre une soirĂ©e entre femmes qui avait finalement « mâle tournĂ© Â» puisqu’il se trouvait quand mĂŞme des hommes.

 

Si j’ai remarquĂ© que la moyenne d’âge gĂ©nĂ©rale du public se situait entre 20 et 30 ans, Tu Piges ?! et Zara m’ont ensuite dit avoir vu des spectateurs plus âgĂ©s. Mais pas dans la fosse oĂą je me trouvais et oĂą Tu Piges ?! a passĂ© un peu de temps avec moi avant de retourner rejoindre Zara au balcon.

Tu Piges ?! et moi avant le début du concert de Pongo, à la Cigale, ce vendredi 18 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

 

Je m’attendais aussi Ă  rencontrer un public plus noir ou majoritairement noir. Cela a Ă©tĂ©  l’inverse. Le public Ă©tait majoritairement, et très largement, blanc. Et, si je poussais plus loin dans l’idĂ©e reçue, je dirais qu’à voir ce public blanc aussi prĂ©sent au concert de Pongo, la preuve est Ă  nouveau faite que la danse mais surtout certaines musiques se sont vĂ©ritablement dĂ©mocratisĂ©es et ne sont plus uniquement le  « patrimoine Â» de communautĂ©s noires ou arabes. Comparativement aux annĂ©es 80 ou 90 par exemple.

 

Je vais ici m’avancer Ă  affirmer qu’une artiste comme Pongo, dans les annĂ©es 80 ou 90 aurait sans doute comptĂ© un public plus « foncĂ© Â». Pour cela, je me fie Ă  l’histoire de groupes comme Kassav’ par exemple, qui, lors de ses premiers concerts Ă  Paris, avait gagnĂ© son succès grâce aux communautĂ©s noires prĂ©sentes en France, en particulier antillaises et d’Outremer et sans doute aussi africaines ( lien vers mon compte-rendu sur le documentaire rĂ©alisĂ© par Benjamin Marquet sur  Kassav’ ). Au vu de la rĂ©ussite par la suite de Kassav’ Ă©galement dans des pays d’Afrique noire.

 

Et, je me rappelle aussi d’un concert du groupe de Reggae Black Uhuru Ă  la fin des annĂ©es 80, je crois, Ă  l’ElysĂ©e Montmartre. Si j’avais finalement renoncĂ© Ă  profiter (une erreur de ma part ! ) de ma place que j’avais achetĂ©e et que j’avais très facilement revendue, je me rappelle d’avoir alors Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© par la foule de Rastas ou de personnes en possĂ©dant certaines des caractĂ©ristiques majeures, en particulier les dreadlocks qui n’étaient pas lĂ  pour faire dĂ©coration.

Et, mon souvenir est que la foule que j’avais aperçue sur place devant la salle de concert Ă©tait majoritairement et indiscutablement noire. Pour moi, qui suis noir, cela avait presque Ă©tĂ© un choc sociologique de me retrouver subitement devant un tel concentrĂ© de personnes noires. Au point que je m’étais demandĂ© d’oĂą sortaient tous ces « Rastas Â» que je voyais rarement, dans de telles proportions, dans ma vie ordinaire. Et oĂą se cachaient-ils habituellement ? Dans des caves ?

 

Autre dĂ©couverte hier soir : si, dans mon entourage, personne ne connaĂ®t Pongo, dans la salle, pleine, beaucoup de monde la connaissait. Ainsi que ses titres. La salle de concerts de la Cigale est une « petite Â» salle de concerts par comparativement Ă  quelques paquebots sonores mais elle accueille nĂ©anmoins beaucoup plus de monde que certains bureaux de vote.

 

La première partie du concert a Ă©tĂ© assurĂ©e par le DJ Lazy Flaw. C’était plutĂ´t plaisant. Mais on connaĂ®t le « principe Â» des premières parties. Ce n’est pas pour elles que l’on vient. Alors, on patiente poliment. Un peu comme si l’on attendait la fin d’un cours ou du ruisseau qui va nous mener Ă  la mer en opinant de temps en temps. Par moments, on se dit mĂŞme que ce n’est pas trop mal Ă  condition, toutefois, que cela se termine bientĂ´t.  Ce qui a fini par arriver avec le DJ Lazy Flaw.

 

Après « l’entracte Â», les deux musiciens de Pongo sont arrivĂ©s tranquillement. D’abord la DJ et choriste, aussi Ă©lĂ©gante que discrète. Et le batteur, simple mais adĂ©quat.

Pongo, à la Cigale, ce vendredi 18 novembre. Photo©️Franck.Unimon

 

 

Pongo ? Son entrĂ©e sur scène a suffi pour capter  l’attention de la salle. Je ne crois pas qu’elle avait commencĂ© Ă  chanter lorsqu’elle a produit cet effet. Elle est arrivĂ©e, elle a peut-ĂŞtre dit quelques mots. Tout le public Ă©tait dĂ©jĂ  branchĂ© sur elle.

 

Pongo a commencĂ© par le titre Doudou. Lorsque j’écris « commencĂ© Â», ce n’était pas juste chanter. Mais aussi danser, s’emparer de la scène et faire corps avec elle.

 

On ne peut pas rester indifférent lorsque l’on voit danser comme Pongo le fait. Si l’on aime la danse. Si, pour soi, danser, c’est se libérer, se défaire des regards, du découragement, se sensibiliser à la transe. Et projeter sa vitalité.

 

Un peu sur l’arrière scène, entre la DJ choriste et le batteur, il y avait une sorte de carré noir un peu surélevé sur lequel, plusieurs fois, Pongo est venue s’installer comme sur une machine à danser destinée à nous secouer et à promouvoir ce temps que nous allions passer ensemble.

 

Les titres Ă©taient courts ou m’ont semblĂ© courts mais pratiquement aucun n’a ratĂ© son sort. Nous attraper, nous faire danser. Pongo a rĂ©gulièrement ponctuĂ© la fin de ses chansons de roucoulements et interpellĂ© le public en l’appelant ” La Famille ! “.

Pongo, à la Cigale, ce vendredi 18 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

 

Un spectateur a remis un bouquet de fleurs Ă  Pongo. Le public a manifestĂ© son amour. Pongo a Ă©tĂ© très Ă©mue au point de pleurer un peu. Il m’a semblĂ© que beaucoup de fĂ©ministes Ă©taient Ă  la Cigale au concert de Pongo. A commencer par Zara et Tu Piges ?!

 

 

Vers la fin du concert, Pongo a invité le public à venir sur scène avec elle à deux reprises. Il y a eu foule à chaque fois. Entre les deux, Pongo est descendue dans la fosse pour chanter au milieu du public.

 

La seconde fois sur scène, avec tout ce public à nouveau venu la rejoindre, cela a été drôle de voir la tête d’un des agents de sécurité qui se serait bien passé de tout ce bordel.

Pongo a enlacé quelques spectatrices et spectateurs. Pongo a aussi fait intervenir deux danseuses, séparément mais aussi ensemble. Chacune avait de solides arguments. Personne, je crois, n’a contesté ce qu’elles avaient à dire et elles l’ont dit. Pongo, à côté, ne faisait pas de la figuration. Il lui suffisait d’un mouvement ou deux pour réaffirmer sa présence.

 

Le concert a Ă©tĂ© extraordinaire. Et, je suis d’autant plus content qu’il a beaucoup plu Ă  Zara et Ă  Tu Piges ?!

J’espère que cet article et mes photos contribueront à prolonger cette impression d’extraordinaire mais aussi à donner envie d’écouter Pongo ou de danser avec elle en concert.

 

Pour rendre compte au mieux avec mes photos de l’atmosphère du concert, il m’a semblĂ© qu’il fallait, cette fois-ci, opter pour un diaporama. Et, j’ai choisi le titre Bruxos de Pongo  qui est un de mes prĂ©fĂ©rĂ©s et celui que j’avais en tĂŞte lorsque j’étais en quĂŞte des places de concert.

 

Les photos du concert viennent dans un certain désordre. J’ai délibérément évité de suivre la chronologie exacte du déroulement du concert. Je crois que c’est mieux comme ça et j’espère que cela vous plaira.

 

 

Franck Unimon, ce samedi 19 novembre 2022.

 

Catégories
Cinéma

Retour à Séoul un film de Davy Chou au cinéma le 25 janvier 2023

Retour à Séoul un film de Davy Chou au cinéma le 25 janvier 2023.

 

 

Retour Ă  SĂ©oul aurait pu avoir pour sous-titre : Le Prix du Matin calme.

 

 

Alors qu’il est en quĂŞte d’harmonie, le loup occidental  croit l’apercevoir dans certains pays d’Asie. Si l’on fait partie de ces personnes attirĂ©es par l’Asie au moins pour cette « raison Â» ou cette croyance, on envie la jeune Freddie lorsqu’elle arrive en CorĂ©e du sud au dĂ©but du film. Freddie est alors notre alibi et notre double. Bien que d’origine et d’apparence corĂ©enne, elle a toujours vĂ©cu en France et parle Ă  peine CorĂ©en. C’est une jeune femme dans la vingtaine très Ă  l’aise pour les relations sociales. Au lieu de se regarder dans un miroir en attendant que quelqu’un vienne Ă  elle, c’est elle qui s’avance vers les autres.

 

L’actrice Park Ji-Min II dans le rĂ´le de Freddie.

 

Sa facilitĂ© pour entrer en contact, en abattant les distances, avec les jeunes CorĂ©ens surprend (et cela nous surprend tout autant). Mais cela les fascine aussi et semble leur simplifier la vie. Tels les timides invitĂ©s d’une soirĂ©e ou d’une  sociĂ©tĂ©, ces jeunes CorĂ©ens semblent avoir toujours attendu que quelqu’un comme Freddie les rejoigne et  fasse pour eux le premier pas, les autorisant en cela Ă  s’avancer ensuite.

 

Le pays du Matin Calme serait donc un de ces endroits oĂą l’harmonie est obtenue en maintenant, dès son plus jeune âge, chaque individu Ă  l’envers de soi sur  un socle.

 

Freddie, « la jeune Ă©trangère Â», est celle qui provient du hors champ de cette Ă©ducation Ă  la CorĂ©enne. Laquelle Ă©ducation, pour garantir l’harmonie sociale d’un pays, n’en n’enferme pas moins ses citoyens. Le pays tout entier est leur prison et s’étend jusqu’à leur espace social, Ă©motionnel, corporel et mental.

 

« Tu es une personne très triste Â» lui dira pourtant plus tard en Français Tena ( l’actrice Guka Han, Ă©galement auteure du livre Le jour oĂą le dĂ©sert est entrĂ© dans la ville ) une de ses amies corĂ©ennes pourtant peu portĂ©e sur l’extravagance. Comme si le fait d’avoir laissĂ© filer cette tristesse hors de son bol intĂ©rieur Ă©tait une grande tare sociale en CorĂ©e du sud. Ou que le secret de cette trop grande libertĂ© de Freddie, d’abord entraĂ®nante et extraordinaire, avait pour elle le tort d’avoir Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©.

 

L’armature des convenances est telle qu’il convient de toujours aller bien et de savoir garder pour soi certaines émotions afin de ne pas incommoder les autres avec celles-ci. Rien ne doit dépasser ou déborder.

 

Le pays du Matin Calme est peut-être le pays où l’on aspire parfois à extraire de soi ce que l’on ressent afin de l’exprimer mais où le risque reste trop grand de se retrouver dévalué, aux yeux des autres ou à nos propres yeux, si l’on se confie tel que l’on est. Car nos secrets nous protègent.

 

Or, Freddie, elle, déborde et se livre allégrement comme une enfant tandis que les jeunes Coréens alentour se tiennent bien et à l’abri du jugement des autres.

 

La récréation, pour Freddie, dès lors, se fait courte. Après les premiers temps de l’exaltation de la découverte de la Corée du Sud, il lui faut aussi passer aux choses sérieuses.

Freddie ( l’actrice Park Jin-Min II) alors qu’elle cherche le Centre Hammond.

De d’abord libérée par rapport à ses rencontres coréennes, car Française, Freddie trouve ensuite sa propre prison. Celle de l’histoire de son adoption. Car elle est née Coréenne. Ses amis coréens lui parlent du centre Hammond qui aide les enfants coréens adoptés à retrouver leurs parents biologiques.

 

A partir de lĂ , Retour Ă  SĂ©oul cesse d’être la comparaison amusante mais aussi embarrassante – Freddie se montre par moments assez rude ( tant en Français qu’en Anglais ) envers certaines mĹ“urs corĂ©ennes-  entre deux cultures, CorĂ©enne et Française, pour devenir le rĂ©cit de la fabrication “en accĂ©lĂ©rĂ©” d’une nouvelle identitĂ©.

 

Freddie est spécifiquement Française au début du film. A la fin du film, sa part coréenne sera établie.

 

Le processus, sur plusieurs années, sera plusieurs fois déconcertant et difficile.

L’acteur OH Kwang-ROK qui incarne le père biologique de Freddie suivi par celle-ci ( l’actrice Park Ji-Min II) et son amie corĂ©enne Tena ( l’actrice Guka Han)

 

Il contiendra aussi son lot de dérives. Car tant que l’on fait semblant et que l’on raffole de l’instant et sans attente particulière, ce que l’on vit est sans conséquences. Par contre, lorsque l’on s’expose au Temps des autres et que l’on en attend des réponses….

 

Freddie ne peut pas se soustraire à cet autre voyage. Celui de son histoire personnelle et de son identité pour lequel ses parents adoptifs français, malgré tout leur Amour et tous leurs efforts, restent et redeviennent deux étrangers.

 

Après plusieurs voyages au Japon, pays proche, celui de Freddie en Corée du Sud, plus personnel et moins exotique, est le voyage de la maturité.

 

Presque paradoxalement, l’inconnu de ses origines qui construit sa quĂŞte, le handicap d’être Française comme celui de peu parler la langue corĂ©enne vont aussi lui permettre de prendre des dĂ©cisions, comme de mener une vie, dont elle aurait sĂ»rement Ă©tĂ© incapable si elle avait toujours vĂ©cu en CorĂ©e et toujours Ă©tĂ© « seulement Â» CorĂ©enne.

 

Pour rĂ©aliser ce film, Davy Chou s’est inspirĂ© librement de la vie de Laure Badufle qui a participĂ© Ă  la conception du scĂ©nario. Aujourd’hui, Laure Badufle est devenue Coach professionnelle de l’Ecole Française de Coaching, enseignante de Yoga Kundalini et co-prĂ©sidente de la FĂ©dĂ©ration Française FFKY. Elle a aussi « crĂ©Ă© le programme Adoption Mastermind pour accompagner adoptĂ©.e.s et adoptants Ă  travers les dĂ©fis de l’adoption et travaille avec des associations en France et Ă  l’étranger ( Racines CorĂ©ennes, La Voix des AdoptĂ©s, G.O.A’ L (….) Â».   

 

Dans le film Retour à Séoul, L’actrice (Park Ji-Min II) qui incarne Freddie passe par un spectre de regards et d’émotions qui la rendent tantôt attachante, tantôt agaçante mais aussi cruelle, froide ou effrayante. Parfois, elle scrute voire sectionne du regard ses interlocuteurs comme des insectes de passage ou de transition mais aussi comme si elle voulait se réincarner dans leur histoire personnelle. On ne la quitte pas des yeux tant son jeu est convaincant.

Freddie, en plein repas avec sa famille biologique du cĂ´tĂ© de son père qu’elle a retrouvĂ©. Face Ă  elle, son amie CorĂ©enne, Tena ( l’actrice Guka Han) qui lui sert d’interprète.

 

A la fin du film, Freddie demeure une personne assez insaisissable. Peut-ĂŞtre parce qu’elle est devenue un ĂŞtre humain plus libre et plus heureux en achevant bien sa mue en tant que CorĂ©enne. 

 

 

 

Retour Ă  SĂ©oul sortira au cinĂ©ma le 25 janvier 2023.  

 

Franck Unimon, ce vendredi 18 novembre 2022.

Catégories
self-défense/ Arts Martiaux

Le Maitre Anarchiste Itsuo Tsuda au Dojo Tenshin avec Manon Soavi ce mardi 8 novembre 2022

Paris, 13ème arrondissement. Octobre ou novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

Le Maître Anarchiste Itsuo Tsuda au Dojo Tenshin avec Manon Soavi ce mardi 8 novembre 2022.

 

Nous grouillons de rĂŞves et d’envies. RassurĂ©s par ces dĂ©cors que nous connaissons, et qui nous dĂ©corent aussi, comme par ce mode de vie que nous sommes encore nombreux Ă  avoir pu conserver, nous continuons, souvent, comme « avant Â».

 

MĂŞme si nous savons tout ce qui se raconte et perce au travers de certains Ă©vĂ©nements :

 

L’évaporation des possibilités fossiles- et autres- de notre environnement.

 

Nous ne parvenons pas à nous empêcher de répéter les mêmes erreurs car c’est ainsi que nous avons appris à persister. Nous sommes habitués, aussi, à ce que les malheurs se forment un peu partout autour de nous. L’Histoire de l’Humanité est faite de cette capacité à continuer.

 

Et, puis, aussi, nous sommes munis de nos plus grandes espĂ©rances. Dont celle d’ĂŞtre Ă©pargnĂ©.

 

Quelques fois, ou peut-ĂŞtre souvent, je me donne la leçon avec ce genre de pensĂ©e. Je «regarde Â» celles et ceux qui ont agi tout Ă  fait diffĂ©remment de moi lorsqu’ils se sont engagĂ©s tel, en ce moment, un Frantz Fanon. Je sais que ma vie n’est pas la leur. Pourtant, je ne peux m’empĂŞcher de me dire certaines fois que, comparativement Ă  ces personnes, je manque d’audace et de courage.

 

Résigné, dominé, apeuré, angoissé, trop raisonnable, trop prudent ou trop réaliste, je sais qu’une de ces caractéristiques ou toutes me désignent à un moment ou à un autre. Alors que nous vivons beaucoup de moments, seul ou à plusieurs, dans une seule journée. Peu m’importe, lors de ces instants de défaillance, ce que d’autres peuvent distinguer ou ont pu distinguer de moi de plutôt flatteur ou favorable. Car, alors, ma conscience m’appelle et me tranche avec mes/ses exigences.

 

Fort heureusement, il existe des solutions de repli, des opérations de sursis.

Un mot (« sursis») qui rime bien avec celui de la survie. Ainsi qu’avec la catharsis.

To Think out of the box

 

« To think out of the box Â» : On pourrait traduire cette phrase par « Sortir des sentiers battus». Mais, dit comme ça, c’est plat. Peut-ĂŞtre du fait de la plus grande variation des accents toniques dans la langue anglaise. PlutĂ´t que “Sortir des sentiers battus”, je prĂ©fĂ©rerais l’expression “Sortir des barreaux”. Des barreaux intĂ©rieurs. 

 

Ce mardi 8 novembre, j’ai essayĂ© de « Think out of the box Â». Pour cela, j’ai Ă©tĂ© stratĂ©gique. La veille, ma cervelle avait fait en sorte que je reste chez moi. Afin de pouvoir passer du temps avec ma fille jusqu’au coucher. Ainsi, le lendemain soir, j’ai pu plus facilement sortir de mes remparts pour retourner au Dojo Tenshin oĂą Manon Soavi nous a prĂ©sentĂ© son premier livre :

 

Le Maître Anarchiste Itsuo Tsuda ( Savoir vivre l’utopie).

A quelques mètres de l’entrĂ©e du bâtiment qui sert d’Ă©crin au Dojo Tenshin, ce mardi 8 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

Déchaussés dès l’entrée, Dans cet espace sauvé du bruit et du réduit, nous sommes un peu plus d’une cinquantaine assis, dont deux ou trois enfants d’à peu près d’une dizaine d’années, ainsi que la veuve de Maitre Noro , sur le tatami du Dojo Tenshin lorsque Manon Soavi commence à nous parler.

Au dojo Tenshin, ce mardi 8 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

 

Aujourd’hui, certains termes comme  « ĂŞtre zen Â», «  le Ki Â» et d’autres Ă©tats enseignĂ©s par les Arts Martiaux sont des recettes tombĂ©es dans l’escarcelle du libĂ©ralisme nous dit Manon Soavi. On peut ainsi lire des conseils pour « ĂŞtre zen Â» ou le devenir dans un magazine fĂ©minin comme Biba. A quand des sachets de zen instantanĂ©s que l’on pourra bientĂ´t trouver dans des distributeurs Ă  cĂ´tĂ© de sodas et de pop corn aurait pu ironiser Manon Soavi ?! 

 

Manon Soavi, ce mardi 8 novembre 2022 au Dojo Tenshin. Photo©️Franck.Unimon

 

Ailleurs, nous dit aussi Manon Soavi,  Â« l’Anarchie Â» est devenue synonyme de « chaos Â».

 

 

Manon Soavi nous explique que l’expérience concrète de ces termes et de ces pratiques est très éloignée de ce qui en est présenté régulièrement sur la place publique et publicitaire. Ce faisant, elle nous rappelle d’une certaine façon la différence qui existe entre un pratiquant et un consommateur.

 

L’un et l’autre se font des destins très différents après une rencontre.

 

 

En quittant le Dojo Tenshin plus tard ce mardi soir, je serai particulièrement « content Â», en reprenant le mĂ©tro, de tomber sur cette publicitĂ© que j’avais prĂ©alablement repĂ©rĂ©e et rencontrĂ©e. PrĂ©sente depuis quelques jours dans notre environnement, le message de cette publicitĂ© qui se veut sĂ»rement antiraciste et moderne car une femme noire y figure est au moins une incitation Ă  la dĂ©pendance, ainsi qu’un rappel que la femme ( se) doit d’être une mère disponible pour ses enfants.

Paris, ce mardi 8 novembre 2022, dans le métro. Photo©️Franck.Unimon

Cette pub qui se veut « cool Â» et qui est facilement visible et accessible contrefait complètement certaines finalitĂ©s du Zen. Mais elle convaincra sĂ»rement certaines personnes.

 

Les personnes crĂ©dules qui prendront le contenu de cette publicitĂ© au pied de la lettre feront une autre expĂ©rience du Zen que celle vĂ©cue par RĂ©gis Soavi, le père de Manon Soavi, lorsque celui-ci, pratiquant d’Arts Martiaux depuis des annĂ©es, avait rencontrĂ© Itsuo Tsuda, le Japonais « nĂ© en CorĂ©e Â», dans les annĂ©es 70.

 

Itsuo Tsuda, en pleine séance.

 

Cette rencontre, nous dit Manon Soavi avant hier soir, a tout changĂ© pour RĂ©gis Soavi. Mais, cela peut sans doute se comprendre au moins pour deux raisons :

 

Régis Soavi, un homme déja en rupture, a rencontré en Itsuo Tsuda un autre homme en rupture qui, comme lui, voire plus que lui, était allé encore plus loin dans la rupture avec ce qu’il refusait du monde ou de la société. En 1970, à l’âge de 56 ans, Itsuo Tsuda avait ainsi rompu avec son emploi de salarié pour se lancer davantage dans l’aventure du Ki, du Katsugen Undo (ou mouvement régénérateur) comme de leur enseignement.

 

Une rupture favorable à la vie et à l’être humain.

 

 

Dans cette attitude ou cette posture de rupture, nous sommes donc Ă  l’opposĂ© de celle du consommateur ou du citoyen qui obĂ©it, se laisse berner, affaiblir, diluer ou soumet son corps, son travail, sa vie, son entourage et son salaire Ă  des dĂ©cisions qui peuvent ĂŞtre prises sans  lui en Ă©change d’une sĂ©curitĂ© et d’une prĂ©servation supposĂ©es qui lui seraient alors, de fait, garanties. MĂŞme lorsque ce qui est ou sera exigĂ© de lui est contraire Ă  ses valeurs.

 

Nous vivons dans un monde qui nous pousse à la dissociation. Un monde qui nous apprend régulièrement à adorer et à préférer la peur.

 

D’un côté, il nous est dit que nous sommes libres, égaux et responsables et plein de possibilités. D’un autre côté, nous vivons dans des sentiments d’impasse et d’impuissance qui contredisent ces messages.

 

Itsuo Tsuda, lui, a très tôt refusé ce mode de vie. En rupture à l’âge de seize ans avec son père, riche entrepreneur, comme avec les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale portées par les Japonais en Corée, il est parti vivre en France une première fois dans les années 30, en plein Front populaire.

 

Manon Soavi, au Dojo Tenshin, ce mardi 8 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

Ce mardi 8 novembre 2022, au Dojo Tenshin, devant nous, Manon Soavi continue de dérouler devant nous une partie de l’histoire d’Itsuo Tsuda comme celle des quelques rencontres qu’il y a faites et qui ont changé sa vie en France ou ailleurs. Tel Marcel Mauss…

 

Plus tard, Itsuo Tsuda rencontrera Ueshiba sensei et deviendra un de ses élèves étudiant l’Aikido avec celui-ci jusqu’à sa mort en 1969. Itsuo Tsuda apprendra aussi le Seitai et le Katsugen Undo ( ou mouvement régénérateur) avec Maitre Noguchi mais aussi le Nô avec Maitre Hosada.

 

 

Dix années durant, par la suite, Régis Soavi deviendra un des élèves de Maitre Itsuo Tsuda. Maitre faisant partie des Kage Shihan ( Maitres de l’ombre) selon Maitre Henri Plée. Manon Soavi mentionne cette affirmation de Maitre Henri Plée dans son livre que j’ai feuilleté ce mardi soir avant de l’acheter.

 

On peut être l’élève d’un Maitre d’Arts Martiaux ou de toute autre discipline ou rester celui de réclames publicitaires permanentes et renouvelées.

 

Certaines de nos relations et rencontres peuvent être des réclames publicitaires permanentes et renouvelées.

 

Mais, viendra peut-ĂŞtre le moment, un jour, oĂą l’on deviendra un Maitre soi-mĂŞme dans un domaine quelconque qu’il s’agisse de celui de l’illusion ou de l’éducation.  

 

Une éducation hors système

Manon Soavi, au Dojo Tenshin, ce mardi 8 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

Avant l’édition de ce livre, Manon Soavi a dĂ©butĂ© l’AĂŻkido Ă  l’âge de six (elle en a dĂ©sormais quarante) avec son père et fait l’apprentissage d’autres Arts martiaux. Elle a connu une Ă©ducation hors du système scolaire, une carrière de concertiste de piano pendant dix ans. Le Dojo Tenshin, d’ailleurs, accueille rĂ©gulièrement des enfants Ă©duquĂ©s en dehors du système scolaire ( Un sujet qui m’interpelle et dont je n’ai pas encore pris le temps de discuter avec RĂ©gis et Manon Soavi).

C’est peut-être pour cela qu’il y a sans doute une continuité dans le fait que ce soit quelqu’un comme elle qui, un jour, se soit décidée à écrire sur Itsuo Tsuda.

Au début, l’intention de Manon Soavi était d’écrire un article sur Itsuo Tsuda. L’article est devenu un livre.

Au Dojo Tenshin, ce mardi 8 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

Lorsque ce mardi, j’ai demandé à Manon Soavi combien de temps lui avait été nécessaire pour écrire ce livre, elle m’a répondu :

 

“Il  y a deux rĂ©ponses”.

 

Un an et demi pour la rédaction. Rédaction facilitée par le confinement dû à la pandémie du Covid.

Et plus de trente ans si l’on considère le fait que, dès sa naissance, elle a baigné dans les enseignements d’Itsuo Tsuda qui ont marqué le temps et l’existence de son père et de sa mère.

 

Manon Soavi avait deux ans lorsque Itsuo Tsuda est mort en 1984. Il l’a prise dans ses bras mais elle ne s’en souvient pas. Elle connaĂ®t de lui ce que « la lĂ©gende familiale Â» lui a racontĂ© m’a t’elle prĂ©cisĂ© en souriant. Le reste, elle est allĂ©e le chercher et l’a en partie trouvĂ©. Car Itsuo Tsuda n’a pas tout dit.

 

Celles et ceux qui comptent nous disent rarement tout. C’est souvent Ă  nous de raconter ce qui reste. 

 

L’Anarchie

 

Sur le tatami, ce mardi, Manon Soavi nous dit qu’il y a de la provocation dans le titre de son livre car les termes « Maitre Â» et « Anarchiste Â» ne collent pas ensemble. L’anarchie vise Ă  Ă©chapper Ă  toutes formes de domination autant comme personne dominĂ©e que comme personne dominatrice. Elle nous parle des consĂ©quences du patriarcat. De la nĂ©cessitĂ© de l’ Â« empowerment Â». Plus tard, après sa parole, j’ai vu que, dans son livre, elle cite des extraits d’ouvrages de Mona Chollet, une auteure fĂ©ministe ( J’ai lu RĂ©inventer l’Amour de Mona Chollet ). D’ailleurs, du 27 septembre au 16 novembre de cette annĂ©e, une de ses Ĺ“uvres, Sorcières, a Ă©tĂ© lue sur scène.

 

Une commémoration

 

Après sa présentation, Manon Soavi répondra qu’au Japon, Itsuo Tsuda, est un inconnu. Très en rupture avec les instances officielles du Japon, cette indépendance lui a aussi valu l’anonymat dans son pays. Malgré ce qu’il a pu connaître et accomplir de son vivant tant en termes de pratiques, d’enseignement que de parutions.

 

Au Dojo Tenshin, ce mardi 8 novembre 2022. Photo©️Franck.Unimon

 

Itsuo Tsuda a Ă©crit une dizaine de livres en Français. Son premier livre, Le Non-Faire ,  est paru en 1973.

 

Inconnu ou ignoré au Japon, Manon Soavi nous a parlé, aussi, de son initiative, en 2013, d’organiser à Paris une commémoration pour les cent ans de la naissance d’Itsuo Tsuda (né en 1914).

 

Elle avait alors rĂ©ussi Ă  contacter des anciens Ă©lèves d’Itsuo Tsuda. Et, très vite, ceux-ci lui avaient assurĂ© qu’ils seraient prĂ©sents. Alors que près de trente annĂ©es Ă©taient passĂ©es depuis le dĂ©cès de « l’inconnu Â» Itsuo Tsuda. Cette rĂ©action spontanĂ©e de plusieurs de ses anciens Ă©lèves, puis leurs tĂ©moignages ensuite, ont attestĂ© de l’importance qu’il avait pu avoir pour eux.

 

 

Je me demande maintenant quelle rĂ©clame publicitaire -ou quel article que j’ai pu acheter- il y a trente ans a pu avoir sur moi, le mĂŞme effet. Pourtant, en trente ans, j’ai vu,  « connu Â» et « aimĂ© Â» un certain nombre de rĂ©clames publicitaires et d’articles que j’ai pu acheter dans un de nos innombrables temples de la consommation.

 

Toujours dans ces prĂ©paratifs afin de commĂ©morer Itsuo Tsuda, un ou une de ses  ancien(ne)s Ă©lèves a donnĂ© Ă  Manon Soavi le numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone d’une ancienne Ă©lève  :

 

Madeleine D. Laquelle, durant une année hébergea Itsuo Tsuda et sa femme chez elle et son mari, en région parisienne. Car Itsuo Tsuda fut pendant une année en situation irrégulière d’un point de vue administratif. Et, il avait alors obligation de quitter le territoire de la France.

En hĂ©bergeant Itsuo Tsuda et sa femme, cette ancienne Ă©lève et son mari, furent aussi des personnes de « rupture Â». Et, Ă  travers eux, on pense Ă©videmment Ă  des rĂ©sistants ou Ă  tout individu, qui, lors d’une guerre ou d’un pĂ©ril imminent, a protĂ©gĂ© et cache chez lui des personnes vulnĂ©rables ou grandement exposĂ©es aux travers de certaines Lois.

 

En « donnant Â» Ă  Manon Soavi une des calligraphies d’Itsuo Tsuda en lui disant « Continuez Â», cette ancienne Ă©lève (Madeleine D.) a perpĂ©tuĂ© le travail de transmission du Katsugen UndĹŤ. 

Au Dojo Tenshin, ce mardi 8 novembre 2022. Prochain stage de Katsugen Undo du 9 au 11 décembre 2022.

 

 

L’édition d’un livre

 

 

Si Itsuo Tsuda a Ă©crit Ă  peu près une dizaine de livres (tous Ă©crits en Français), Manon Soavi voit dans la parution de son propre livre Le Maitre Anarchiste Itsuo Tsuda, une transposition du Non-Faire professĂ© par celui-ci.

 

Au Dojo Tenshin, ce mardi 8 novembre 2022. Livres de Itsuo Tsuda.

 

 

Une année durant, elle avait sollicité des maisons d’édition sans suite. Puis, finalement, un nouveau membre du Dojo a parlé de ce projet à un éditeur avec lequel il faisait zazen.

 

Et, c’est finalement l’éditeur, intéressé, qui a relancé Manon Soavi. La suite de cette histoire s’est probablement enclenchée ce mardi depuis le dojo Tenshin.

J’avais pratiquement fini d’écrire cet article deux jours après cette soirĂ©e au Dojo Tenshin. Puis, un dĂ©faut de connexion Ă  internet m’a empĂŞchĂ© de le publier avant aujourd’hui. Entretemps, ce lundi ( il y a trois jours) Ă  une projection de presse, je suis allĂ© voir le prochain film de Davy Chou qui se dĂ©roule en CorĂ©e du sud :  Retour Ă  SĂ©oul. Retour Ă  SĂ©oul  sortira au cinĂ©ma le 25 janvier 2023. Itsuo Tsuda, Japonais, Ă©tait nĂ© en CorĂ©e. C’est cette coĂŻncidence qui m’interpelle maintenant alors que j’ai dĂ©jĂ  Ă©crit mon article sur ce film ( Retour Ă  SĂ©oul un film de Davy Chou au cinĂ©ma le 25 janvier 2023). Une coĂŻncidence que j’avais oubliĂ©e en allant voir le film ce lundi.  

 

 

Franck Unimon, ce jeudi 17 novembre 2022.