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Enfant de la France/ Enfant de la Transe

 

Enfant de la France/ Enfant de la Transe

 

” Danser, c’est prendre subitement en dĂ©goĂ»t tout ce qui empĂŞche de danser”

” J’aimerais que l’une de mes chansons revienne, dans quelques annĂ©es, de l’oubli ou des malentendus (…) Faire danser les gens, longtemps après ma mort. La vanitĂ© des vanitĂ©s. Comme ce serait consolant”.

” Je n’allais pas bien. J’avais quarante et un ans et m’enlisais. Certes, je travaillais dans la plus grosse boite d’Europe, au Cap’tain, en Belgique. Mais ma musique pâlissait, elle devenait minimale, sans âme, la mĂ©lodie n’existait plus. Que n’aurais-je donnĂ© pour renouer avec des Ă©motions simples ! Je rĂŞvais de compositions, de mes propres chansons, mais tout m’en empĂŞchait. Me manquaient le courage, l’argent, la chance. Je vivais seul, dans une maison qu’un Ă©crivain de jadis  eut appelĂ© masure (….) j’Ă©tais un mec Ă  la jeunesse enfuie (…..) sans aucune confiance en lui, odieusement, furieusement, maladivement mĂ©lancolique”.

C’est ce qu’a pu Ă©crire Fred Rister dans son livre Faire Danser les gens que j’avais lu cet Ă©tĂ©. En juillet, je crois. Je m’Ă©tais dit que j’en parlerais ainsi que d’autres de mes lectures. Et puis, je suis parti “ailleurs”.

Je ne connaissais pas Fred Rister avant de tomber sur ce livre Ă  la mĂ©diathèque. Je “connaissais”  de nom David Guetta avec lequel il a composĂ© plusieurs tubes ces dix ou quinze dernières annĂ©es.

L’ancien prĂ©sident de la RĂ©publique Jacques Chirac est mort hier ou avant hier et l’on va beaucoup nous en parler et nous en reparler. Et nous expliquer comme il Ă©tait attachant et comment, avec sa mort, nous avons tous beaucoup perdu en mĂŞme temps qu’un ĂŞtre exceptionnel.

Bien des hommages Ă  certains dĂ©funts “cĂ©lèbres” me donnent l’impression d’ĂŞtre principalement destinĂ©s Ă  nous convaincre comme, nous, les ordinaires, nous avons des vies de merde comparĂ©es Ă  tous ces ” Monsieur” et toutes ces “Dame” qui partent. Car c’est bien connu : ” Seuls les meilleurs s’en vont”.

Alors, ce matin, plutĂ´t que de pleurer sur la mort de Jacques Chirac ou d’une autre personnalitĂ©- qui aura souvent principalement Ă©tĂ© obsĂ©dĂ©e par sa rĂ©ussite personnelle- que l’on nous sortira bientĂ´t de son dernier souffle,  je choisis de faire un hommage tardif Ă  Fred Rister, dĂ©cĂ©dĂ© dans la cinquantaine, le 20 aout dernier, d’un cancer vraisemblablement. Je n’ai pas vĂ©rifiĂ©. Mais en lisant son livre, j’avais appris qu’il avait commencĂ© Ă  se battre contre le cancer alors qu’il avait une vingtaine d’annĂ©es.

Après avoir lu son livre cet Ă©tĂ©, et donc vraisemblablement quelques semaines avant sa mort, j’avais eu envie de le contacter. De l’interviewer. C’Ă©tait Ă©videmment dĂ©ja trop tard et dĂ©placĂ©. Mais certains Ă©crits m’ont dĂ©ja donnĂ© cette envie.

Je n’aime pas particulièrement ce que j’ai pu entendre, pour l’instant, de la musique de David Guetta. Mais j’avais Ă©tĂ© très touchĂ© par le livre simple et sincère de Fred Rister. Bien qu’il laissera sĂ»rement moins de souvenirs que le livre sur la techno Ă©crit par Laurent Garnier, autre DJ français Ă  la renommĂ©e internationale.

C’est en rĂ©Ă©coutant bien fort un Cd du groupe Tabou Combo que je mets ce matin la dernière touche Ă  cet article. La musique de Tabou Combo, le Kompa, n’a au dĂ©part rien Ă  voir a priori avec l’univers musical de Fred Rister, David Guetta, Laurent Garnier et de leurs inspirateurs, contemporains et successeurs.

 

En ce moment, j’écoute beaucoup le quadruple album du groupe Tabou Combo (Gold) empruntĂ© Ă  la mĂ©diathèque. C’est une façon pour moi de retrouver des titres que j’ai pu entendre enfant dans les soirĂ©es antillaises (baptĂŞmes, mariages, repas familiaux…) oĂą mon père nous emmenait et dont j’ignorais les titres. Et de les rĂ©Ă©couter avec mes oreilles d’adulte d’aujourd’hui et amateur de musiques. Depuis hier au moins, je reste “bloquĂ©” sur les titres Allo et Banboch Paramount.

Dès le premier titre du premier Cd ( Tu as volĂ© ) de cet album, j’ai Ă©tĂ© Ă©patĂ© par le haut niveau musical de Tabou Combo. Comme on dit : « ça joue ! ».

J’ai aussitĂ´t compris pourquoi ce groupe de musique, ainsi que d’autres formations haĂŻtiennes, dominait le champ musical aux Antilles françaises dans les annĂ©es70 et 80 jusqu’à ce qu’arrive le Zouk et des groupes comme Kassav’ au milieu des annĂ©es 80 Kassav’ .

 

Mais l’autre point qui me marque en écoutant cet album de Tabou Combo est d’ordre sociologique, culturel, identitaire et sans doute religieux.

La musique de Tabou Combo s’inspire au moins des formations Jazz, Funk, rap, ou latines.  J’ai appris cette semaine que Tabou Combo a par exemple Ă©tĂ© très populaire voire l’est encore….au Panama !

La musique de Tabou Combo est donc plutĂ´t cosmopolite et mĂ©tissĂ©e.  C’est pourtant une musique noire, voire sauvage et Ă©bouriffĂ©e, au sens oĂą c’est le corps qui est mis Ă  l’honneur avec la danse, le rythme et la durĂ©e des morceaux. Et que l’on s’y exprime principalement en CrĂ©ole. Soit le contraire de la plus grande partie des tubes de variĂ©tĂ© française des annĂ©es 70 et 80 qui Ă©taient moins faits pour danser et pour entrer en transe. Imaginez-vous en train de danser sur des titres de Sheila, Ringo, Julien Clerc, Charles Aznavour, Mireille Matthieu, Demi Roussos, Alain Souchon, Johnny halliday, Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Daniel Balavoine…

Que la transe soit nĂ©anmoins possible avec ces artistes pour leurs fervents amateurs, je peux le concevoir. Je prĂ©cise en outre que j’aime un certain nombre de titres de ces artistes. Mais danser sur leur musique….

 

Alors que les groupes comme Tabou Combo composent des titres pour faire danser les gens tout au long de la nuit et de la vie. Et, ça, c’est plus antillais et noir, africain, noir amĂ©ricain ou latin…qu’europĂ©en, cartĂ©sien, « Macronien » ou « Hollandais » et blanc.

Du moins, ça l’Ă©tait particulièrement dans les annĂ©es 70 et 80.

 

En France, si je dois penser Ă  des artistes qui faisaient danser les gens dans les annĂ©es 70 et 80, je trouve qui ? Claude François. C’est peut-ĂŞtre pour cette raison ( et cette explication parviendra peut-ĂŞtre enfin Ă  me dĂ©barrasser d’une de mes hontes enfantines dĂ©finitives ) que Claude François, Ă  sa mort Ă  la fin des annĂ©es 70, Ă©tait mon chanteur “prĂ©fĂ©rĂ©”.

 

Aujourd’hui, et cela s’est Ă  nouveau vĂ©rifiĂ© Ă  Ă  la fĂŞte de l’Huma il y a quelques jours, il suffit de mettre le titre Alexandrie, Alexandra de Claude François pour que des gens se mettent aussitĂ´t Ă  danser. Maintenant qu’il est mort, peut-ĂŞtre Fred Rister connaĂ®tra-t’il aussi l’honneur d’avoir des vivants qui dansent sur sa musique et qui continueront de le faire.

 

 

On rĂ©pète souvent que les Noirs ont « la musique dans le sang » ou « dans la peau ». Et des Noirs le pensent eux-mĂŞmes. C’est tellement valorisant. Je pense pourtant que c’est faux. La musique est surtout un fait culturel qui se transmet de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration.  Autrement, comme l’aurait dit Desproges, il suffirait que chaque fois qu’un Noir passe Ă  cĂ´tĂ© d’un DjembĂ©, fut-il en vitrine, il se mette Ă  jouer du Tam-Tam ou de la guitare basse comme Mozart a composĂ© de la musique. Je peux en tĂ©moigner :

J’ai essayĂ© de prendre des cours de guitare basse il y a plusieurs annĂ©es. MalgrĂ© le très bon professeur que j’avais et toute la musique Ă©coulĂ©e dans mon corps dès mon enfance, je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  ĂŞtre le musicien extraordinaire que je rĂŞvais d’être et ne le serai jamais. Je le regrette encore amèrement. Quant Ă  la danse, on me prĂŞte peut-ĂŞtre certaines aptitudes mais je sais, pour ma part, que le langage de ma danse est limitĂ© et stĂ©rĂ©otypĂ©.  D’ailleurs, pour tout cela, j’en profite pour vous prĂ©senter Ă  vous ainsi qu’à l’HumanitĂ© toute entière, mes plus humbles excuses car j’ai failli.

 

Je pourrais ĂŞtre très raciste et de mauvaise foi et dire que tout est Ă©videmment de la faute de mon professeur (blanc) de guitare basse, cet « incapable »  dont la pĂ©dagogie Ă©tait incompatible avec mon « gĂ©nie » musical nègre. Mais mĂŞme si l’on est douĂ© pour elle, la musique nĂ©cessite travail et rĂ©gularitĂ©. Et j’avais manquĂ© au moins de travail et de rĂ©gularitĂ© dans ma tentative d’apprentissage pratique de la guitare basse dĂ©butĂ©e tardivement Ă  l’âge adulte.

 

Je crois au fait que la musique, dans certaines cultures et certains milieux sociaux, est une fĂŞte et une promotion du corps en mĂŞme temps qu’un Ă©vĂ©nement social alors que dans d’autres cultures et dans certains milieux sociaux, il est honteux de « bouger », de transpirer, de crier ou de faire «bouger » son corps et ses attributs sexuels en public mĂŞme s’ils sont recouverts de vĂŞtements. C’est Ă©videmment une façon diffĂ©rente de vivre avec son corps et sa sexualitĂ©. LĂ  oĂą certains dogmes sociaux et culturels dĂ©cident d’interdire et de limiter le dĂ©placement et les Ă©lans des corps, dernières marches avant l’orgasme, la transe, la « rĂ©vĂ©lation » ou la rĂ©volution, d’autres dogmes, lors de certains rituels sociaux, leur commandent de dĂ©montrer et d’exhiber leur endurance, leur harmonie, leur puissance et leur sensualitĂ©. Car il s’agit sĂ»rement de montrer comme on est un bon parti pour une nuit ou pour la vie.

 

Il y a bientĂ´t deux ans maintenant, au conservatoire d’Argenteuil oĂą j’accompagnais ma fille Ă  son cours d’initiation Ă  la danse, au chant et Ă  la musique, j’avais entendu un petit de l’âge de ma fille demander Ă  voix haute Ă  sa mère s’ils avaient dansĂ© son père et elle Ă  leur mariage. La maman, souriant d’ĂŞtre interpellĂ©e publiquement de cette façon par son fils, lui avait rĂ©pondu, comme une Ă©vidence, que, non, ils n’avaient pas dansĂ© lors de leur mariage. Je suis persuadĂ© que l’on peut faire et vivre un très beau mariage sans danser. Mais je suis aussi tout autant persuadĂ© qu’il est inconcevable pour un Antillais que la musique et la danse soient absentes de son mariage ou de tout Ă©vĂ©nement particulier de sa vie. J’ai encore un peu honte vingt ans plus tard d’avoir très mal choisi le DJ qui avait animĂ© la soirĂ©e d’un de mes pots de dĂ©part. Je suis sĂ»rement le seul Ă  me rappeler de cette erreur de casting.

Et il y avait bien-sĂ»r de la musique et de l’espace pour danser Ă  mon mariage. Au prĂ©alable, j’avais pris soin de constituer moi-mĂŞme la liste des titres et de la transmettre au DJ afin qu’il la passe.

Et, si j’avais pu financièrement, j’aurais fait venir un groupe de Gro-Ka. En Bretagne.

 

Et je garde encore un souvenir très mitigĂ© de cette connaissance alors en couple avec un Antillais. Cette femme m’avait appris ne pas aimer la musique antillaise. Ce qui Ă©tait son droit. En revanche, sa remarque suivante m’avait froissĂ© alors qu’elle constatait, avec un certain dĂ©dain victorieux :

“Maintenant, il a compris : il Ă©coute au casque !”.

 

Je crois qu’Ă  partir des annĂ©es 80 et 90, sans doute avec l’apport des musiques “noires”, en particulier de la Techno et de la house de Detroit et de Chicago, mais aussi de la musique africaine et du Zouk, le rapport Ă  la musique et Ă  la danse s’est transformĂ© et un peu plus “ouvert” en France  :

Bien avant cela, il y avait Ă©videmment dĂ©ja des Blancs qui dansaient et aimaient danser ou en avaient besoin. On sait nous citer et nous remĂ©morer par exemple les Fred Astaire et les Gene Kelly et d’autres artistes tels Ninjinsky et tous leurs prĂ©dĂ©cesseurs en Europe.

DĂ©sormais, des musiques comme la Salsa, le Zouk, le Kompa, le Hip-Hop, le Ragga, la Rumba congolaise, le M’balax, le RaĂŻ, le Maloya et bien d’autres “autrefois” plus considĂ©rĂ©es comme des genres “ethniques” rĂ©servĂ©s aux non-blancs sont plus dansĂ©es- et Ă©coutĂ©es- par les Blancs. Et dans une interview, l’un des membres du groupe Justice peut dire de façon dĂ©contractĂ©e que le Rap fait partie des musiques qu’il Ă©coute. Il y a quarante ans, il n’Ă©tait peut-ĂŞtre pas nĂ© ou seulement depuis peu, le mĂŞme n’aurait pas pu dire ça : en France,  Le Rap Ă©tait plutĂ´t la musique Ă©coutĂ©e par  des jeunes en colère qui avaient du mal Ă  se faire accepter de la sociĂ©tĂ© française et des Ă©lites installĂ©es ( comme Jacques Chirac et d’autres) et refusaient de se laisser dominer par elles.

 

A la fête de l’Huma il y’a bientôt dix jours, avant sa venue sur scène, le groupe Kassav’ comme le 11 Mai dernier à la Défense ( Un Moon France en Concert) , a « mis » un titre du groupe Akiyo, un groupe de « tambours » de référence en Guadeloupe et que je n’ai jamais « vu » en public.

A la fĂŞte de l’Huma( Quelques photos de la fĂŞte de l’Huma 2019) ,  SonjĂ© (rappelle-toi/ N’oublie pas) le premier titre de Kassav’ interprĂ©tĂ© sur scène rappelait cette Ă©poque (sans doute en Afrique, donc, avant l’esclavage mais aussi lors de l’esclavage aux Antilles ) oĂą la communautĂ©, toutes gĂ©nĂ©rations confondues, dansait et vivait autour du Tambour dans une certaine unitĂ©.

Je ne crois pas l’avoir entendu mentionnĂ© dans leur chanson mais lors d’un enterrement, aux Antilles, la musique est prĂ©sente. Et des anecdotes sur la dĂ©funte ou le dĂ©funt peuvent aussi ĂŞtre racontĂ©es.

 

J’aime écrire et dire que mon père m’a raconté qu’un de mes cousins éloignés du côté maternel, Marcel Lollia dit Vélo, était allé jouer à l’enterrement d’un de ses amis même si, au départ, les personnes endeuillées voyaient cela d’un mauvais œil. Sûrement parce-que ça faisait « mauvais genre », qu’il présentait mal (Vélo est mort pauvre, alcoolique et quasi SDF alors qu’il avait une cinquantaine d’années) et aussi parce qu’il était venu avec son tambour plutôt qu’avec une tenue vestimentaire protocolaire.

 

Egalement en Guadeloupe, à la mort de ma grand-mère maternelle, j’avais appris qu’un de mes cousins avait joué du Ka.

 

Pour extraordinaires qu’elles soient, ces deux histoires me semblent complètement normales. Pourtant, si je reviens un peu Ă  moi et que je prends quelques secondes pour les regarder depuis une perspective de citadin «parisien » rationnel et lambda, ce que je suis aussi, je m’aperçois qu’elles auraient de quoi apparaĂ®tre encore « exotiques » ou «bizarres » pour certains esprits pourvus d’une autre logique et d’autres “principes” face Ă  la vie et Ă   la mort. MĂŞme si depuis les annĂ©es 90 Ă  peu près, le rapport Ă  la danse et Ă  la musique a changĂ© en France, cela est vrai pour une certaine partie de la population française :

 

Les Ă©vĂ©nements festifs cet Ă©tĂ© Ă  Nantes qui se sont mal terminĂ©s ( avec un affrontement avec les forces de l’ordre et plusieurs noyĂ©s dont un, Steve,  dans des circonstances très douteuses) indiquent quand mĂŞme que la musique et la fĂŞte peinent aussi difficilement Ă  coexister avec les AutoritĂ©s de notre pays et certaines et certains en province mais aussi Ă  Paris.

 

 

Il demeure néanmoins : depuis longtemps, pour moi, lors d’un enterrement, l’absence de musique et de rires est pire que la mort elle-même.

 

En Ă©coutant cet album de Tabou Combo depuis quelques jours, groupe que j’ai entendu depuis mon enfance en France et en Guadeloupe, je comprends donc mieux (lĂ  oĂą je le subissais principalement jusqu’alors) ce dĂ©calage culturel Ă©vident qui existait et subsiste encore entre moi, ce monde dont je viens, et certains de mes amis, amies, copains, copines et collègues blancs et français jusqu’au bout du corps, des oreilles et des ongles de façon assez “traditionnelle” ou “conventionnelle”. Surtout s’ils restaient et restent cantonnĂ©s Ă  leurs repères culturels et musicaux souvent faits de musique anglo-saxonne ou de titres exclusivement français, musiques et titres, qu’un mĂ©tis culturel comme moi (mais aussi bon nombre de mes compatriotes aux Antilles) ingĂ©raient très tĂ´t et continuent d’ingĂ©rer par ailleurs en parallèle.

 

 

A parler musique, j’ai une anecdote pour illustrer Ă  la fois ce dĂ©calage et cette fermeture d’esprit d’ordre culturel de certains de nos amies et amis français et blancs ” traditionnels” ou “conventionnels” en dĂ©pit de leur sincère  amitiĂ© pour nous, les Noirs, les autres, les diffĂ©rents ou les fous de France :

 

L’année dernière ou cette année, un de mes amis m’a proposé d’aller avec lui à un concert de musique. La place de concert était très chère. Et c’est sans doute ce qui m’a d’emblée fait reculer même si j’aime beaucoup cet ami et aurais été volontaire pour aller écouter en concert cet artiste dont j’aime plusieurs titres :

La place de concert Ă©tait en moyenne Ă  70 euros.

 

Cet ami avait déjà acheté sa place. Et, il s’y rendait avec au moins une autre personne qui avait déjà également sa place de concert. Alors que j’écris cet article, j’oublie le nom de cet artiste qui a fait partie des Pink Floyd. Cet «oubli» vient sans doute du fait que cette anecdote m’a finalement permis de me rendre compte , l’année de mes 50 ans, que j’avais régulièrement vécu ce genre de situation en France :

OĂą, moi, le Français noir, le Français d’origine antillaise, le NĂ©gropolitain, le Moon France (Moon France ), le Bounty, Le Nègre volant non identifiĂ© ( selon certaines dĂ©finitions « affectueuses » de mes compatriotes pour les Antillais  nĂ©s comme moi en France) je peux me faire Ă  la musique et Ă  une langue d’ailleurs ( distincte de celle de mes ancĂŞtres et de mes origines) et la faire mienne tout en gardant celle que m’ont donnĂ©e mes parents tandis que mes amis « blancs », eux, s’abstiennent de faire la mĂŞme dĂ©marche vers mon univers musical. Et culturel.

 

Et, à propos de cet ami, je m’étais avisé que si je pouvais, moi, me rendre au concert qu’il me proposait et y prendre plaisir, lui, ne viendrait jamais avec moi à un concert de Kassav’ ou de Zouk. La différence, pour moi, ne provient pas seulement du fait que certaines personnes vont avant tout à un concert de musique pour la « cérébraliser » là ou d’autres y vont avant tout ou principalement pour danser et chanter. Je suis moi-même très cérébral.

 

La diffĂ©rence provient selon moi aussi du fait que certaines personnes, noires ou blanches, sont plus ouvertes que d’autres tout simplement. Pour certaines personnes, aller vers un certain inconnu, musical ou autre, revient très vite Ă  aller se risquer dans un coupe-gorge en dents de scie ou Ă  aller Ă  la rencontre de fous dangereux en libertĂ© dans un asile psychiatrique. Car, Ă©videmment, si l’on peut aimer se rendre Ă  un concert pour danser et chanter, on peut tout aussi bien ĂŞtre aussi celle ou celui qui sera content(e ) d’aller Ă©couter, assis, de la musique classique ou une musique qui ne « se danse pas » et ne se chante pas. Un peu plus haut dans cet article, je brocarde un peu certains artistes français majeurs. Mais si j’avais pu me rendre, j’aurais aimĂ© me rendre Ă  un concert de Johnny Halliday. Je me suis abstenu de le faire sur la fin de sa carrière car j’ai refusĂ© de me rendre Ă  un de ses concerts pour le voir en minuscule sur grand Ă©cran parmi une foule plus que nombreuse. Et, si j’avais la disponibilitĂ© pour cela, j’aurais la curiositĂ© d’aller voir la plupart des autres artistes ( pour celles et ceux qui sont encore vivants) que j’ai citĂ©s avec lui.

 

Je fais partie de ces personnes qui peuvent se rendre Ă  un concert pour dĂ©couvrir une artiste ou un artiste que je ne connaĂ®s pas ou que je  n’ai jamais entendu. Au mĂŞme titre qu’en allant voir un film, je veux en savoir le moins possible sur l’histoire.

 

Je ne connaissais pas Brigitte Fontaine avant d’être emmené par une amie à un de ses concerts au Bataclan il y a une quinzaine d’années. D’autres personnes auraient eu la même curiosité et la même disponibilité que moi, blanches ou noires. Alors que d’autres s’y seraient catégoriquement opposées. Il aurait presque fallu leur proposer une prépa concert avec une cellule de débriefing à la sortie. Et c’était plusieurs années avant le très douloureux attentat « du » Bataclan.

 

Dans la même idée, je n’avais jamais écouté le moindre titre de Joe Bonamassa lorsque Christophe Goffette, mon ancien rédacteur en chef de Brazil et également rédacteur en chef, alors, du magazine musical XCrossroads m’avait permis de me rendre à un de ses concerts à Paris. J’avais découvert l’artiste sur scène, donc dans les meilleures conditions, en me rendant seul à son concert. Au très grand plaisir de cette découverte (je me répète) musicale avait répondu l’attitude étonnante d’un des spectateurs assis juste à côté de moi.

Alors que j’avais voulu converser civilement avec lui, celui-ci, dès l’extinction des lumières dans la salle, au dĂ©but du concert, avait rabattu avec autoritĂ© sur son visage une paire de lunettes noires. Et, il avait arborĂ© l’air sĂ©rieux et butĂ© de celui qui n’était pas lĂ  pour rigoler ou discuter. Cette attitude Ă©trange, mettre des lunettes noires dans une salle dĂ©jĂ  noire, et plutĂ´t hautaine de façon dĂ©placĂ©e (Ps : la musique de Joe Bonamassa et sa façon de chanter doivent beaucoup au Blues)  m’avait informĂ© que cet homme qui se tenait près de moi Ă©tait plutĂ´t du genre (très) fermĂ© sur lui-mĂŞme. Ce qui ne m’avait pas empĂŞchĂ© d’aimer le très bon concert de Joe Bonamassa. MĂŞme si, ensuite, ses albums que j’ai Ă©coutĂ©s m’ont fait moins d’effet.

 

Aujourd’hui, en France, les Angèle, Aya Nakamura, Soprano et autres artistes peuvent ĂŞtre Ă©coutĂ©s par un public variĂ©, adulte comme enfant.  Notre fille nous a surpris rĂ©cemment Ă  chantonner Balance ton quoi d’Angèle Ă  la maison. Depuis, j’ai fait une rĂ©servation sur cet album pour l’emprunter prochainement Ă  la mĂ©diathèque. Et, rĂ©cemment, j’ai Ă©tonnĂ© une “jeune” de vingt ans en lui apprenant que j’avais achetĂ© le dernier Cd d’Aya Nakamura et que je regrettais de l’avoir ratĂ©e Ă  la fĂŞte de l’Huma.

Moi, le quinquagénaire, je continue de prendre le temps- et le plaisir- de découvrir et d’écouter de nouveaux artistes « connus » ou « populaires », en France ou ailleurs, au même titre qu’un morceau de musique classique, de musique perse, de Zouk ou d’autres genres musicaux. La pile de Cds que je continue d’emprunter régulièrement à la médiathèque en atteste. Ainsi que les films que je vais voir pour reparler (un peu) cinéma.

 

Même si j’ai évidemment, aussi, mes standards, la musique est ce qui me permet de rester jeune.

 

Je me rappelle de cette rencontre que deux amis (Jérome et Driss) et moi avions faites, avant nos vingt ans, à la radio FIP où nous nous étions présentés comme ça, un jour.

 

L’animateur radio qui avait eu la gentillesse de nous recevoir quelques minutes dans leur local de vinyles (des étagères pleines de vinyles) avait dit à un de ses collègues qui allait partir en voyage :

 

« N’oublie pas la musique ! ».

 

Franck Unimon, ce vendredi 27 septembre 2019.

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Quelques photos de la fĂŞte de l’Huma 2019

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BDA

 

Pour la deuxième foi(s) de ma vie, je suis allĂ© Ă  la fĂŞte de l’Huma cette annĂ©e. J’ai pour l’instant renoncĂ© Ă  regarder tous ces grands concerts qui s’y sont dĂ©roulĂ©s dans le passĂ©. Et que j’ai ratĂ©.

 

C’est une forme de dĂ©ni. 

 

Pendant des annĂ©es, pour moi, la fĂŞte de l’Huma, c’Ă©tait peu pratique de s’y rendre. Dans une contrĂ©e un peu trop Ă©loignĂ©e de la banlieue que je connaissais. Ma ville de banlieue d’alors, Cergy-Pontoise, se trouve plus au nord et Ă  l’ouest. La Courneuve, c’Ă©tait un peu plus bas, Ă  l’Est et, en transports en commun, ces deux points cardinaux s’opposaient plus qu’ils se rejoignaient.

Lors de mon existence de Cergyssois, je ne me souviens de personne en particulier, parmi mes amis proches ou collègues,  qui m’ait proposĂ© d’aller Ă  la fĂŞte de l’Huma. Il est bien-sĂ»r nĂ©cessaire de savoir faire montre d’initiative personnelle. Autrement, il est tant d’opportunitĂ©s que l’on rate “faute” de vouloir faire certaines expĂ©riences et d’ĂŞtre Ă  dĂ©couvert Ă  la seule condition d’ĂŞtre entourĂ© ou escortĂ©  par celles et ceux que l’on connaĂ®t ou que l’on croit connaĂ®tre.

Mais j’ai aussi des limites. Et la fĂŞte de l’Huma, pour moi, pendant des annĂ©es, cela se trouvait plus loin que mes limites. C’Ă©tait une curiositĂ©. Je savais qu’elle existait et ça me suffisait.

 

 

En pratique, aujourd’hui, depuis Argenteuil, il m’est plus facile d’ aller Ă  la fĂŞte de l’Huma en transports en commun.  Je prends  le bus 361, puis Ă  la gare d’Epinay sur Seine, je prends le tramway numĂ©ro 11. Après l’arrĂŞt Dugny-La Courneuve qui arrive assez vite, dix bonnes minutes de marche suffisent pour ĂŞtre Ă  la fĂŞte de l’Huma. Et tout ça sans ĂŞtre obligĂ© de repiquer par Paris en transports en commun pour descendre Ă  l’arrĂŞt Le Bourget avec la ligne B du RER.

Mais si je l’avais vĂ©ritablement voulu, j’aurais Ă©videmment pu me rendre Ă  la fĂŞte de l’Huma il  y a dix ou vingt ans.

 

En 2014, c’est depuis la ligne 7 du mĂ©tro que j’avais marchĂ© pour la première fois jusqu’Ă  la fĂŞte de l’Huma. Lorsque l’on aime marcher et que l’on va Ă  un festival de musique pour un groupe de musique que l’on tient particulièrement Ă  voir et Ă  Ă©couter pour la première fois sur scène, trente minutes de marche sont facilement supportables. Surtout si l’on refuse de dĂ©pendre d’un bus ou d’une navette qu’il faut attendre pour une durĂ©e indĂ©terminĂ©e en raison d’une très forte affluence.

 

Massive Attack Ă©tait le groupe que je tenais Ă  voir en 2014. Massive Attack. 2014. C’Ă©tait il y a cinq ans.

 

Cinq ans.

 

Je n’avais pas prĂ©vu que lorsque je me mettrais Ă  Ă©crire cet article sur “ma” fĂŞte de l’Huma de cette annĂ©e 2019, que ces simples mots ” Massive Attack” et l’annĂ©e ” 2014″ me feraient dĂ©vier vers une certaine peine dans le contexte de notre annĂ©e 2019 qui va se terminer d’ici un trimestre.

Je m’attendais plutĂ´t Ă  Ă©crire un article principalement joyeux – j’en suis capable- assorti de photos de concerts et peut-ĂŞtre de courts extraits vidĂ©os de concerts dont je suis très content et qui, je l’espère, vous feront aussi plaisir. Car c’est pour se faire plaisir que l’on se rend gĂ©nĂ©ralement Ă  un festival de musique. Ce festival de musique fut-il engagĂ© et orientĂ©  politiquement de manière explicite comme l’est celui de la fĂŞte de l’Huma.

On va rarement Ă  un festival de musique pour avoir envie de se suicider ou pour dĂ©primer parce-que l’on se sent dĂ©cidĂ©ment trop joyeux et trop lĂ©ger et qu’il est temps que ça cesse, un peu ! C’est donc content que je suis retournĂ© Ă  la fĂŞte de l’Huma cette annĂ©e. D’abord avec femme et enfant. Puis, seul le lendemain pour Youssou N’Dour et Kassav’.

 

Je me culpabilisais un petit peu d’ĂŞtre venu Ă  la fĂŞte de l’Huma uniquement pour la musique, la fĂŞte et la bonne nourriture. Je suis maintenant “rassurĂ©” :

Repenser Ă  l’annĂ©e 2014 et au nom du groupe Massive Attack m’a rĂ©trospectivement rapportĂ© une certaine conscience dont je croyais m’ĂŞtre sĂ©parĂ© le temps du festival.

 

En 2014, je crois me rappeler que le journal Charlie Hebdo tenait un stand Ă  la fĂŞte de l’Huma comme chaque annĂ©e depuis un moment. Cette prĂ©sence de Charlie Hebdo m’avait intriguĂ©. Je n’avais pas creusĂ© davantage. C’Ă©tait une information comme une autre.

 

2014, c’Ă©tait Ă©videmment avant l’annĂ©e 2015 et avant la “massive attaque” des attentats de Charlie Hebdo; de l’assassinat de la policière Clarissa Jean-Philippe qui pensait intervenir sur un simple accident de circulation; les attentats de l’hyper-casher de Vincennes; du Stade de France;  du Bataclan; de Nice…. je ne vais pas vous faire un dessin mais j’ai appris depuis peu qu’il y’aurait 15 000 kalashnikovs en “libertĂ©” dans cette France parallèle et invisible faite de trafics. Et que le bilan  du Bataclan est le rĂ©sultat de trois kalashnikovs face Ă  un public enfermĂ©, surpris, paniquĂ© et dĂ©sarmĂ©.

 

Un de mes anciens amis et collègue, Scapin- dĂ©cĂ©dĂ© entre 2014 et 2016-  d’un cancer quelques annĂ©es avant de prendre sa retraite,  et dont la date anniversaire, de son vivant, Ă©tait le 6 septembre, m’avait appris que la bouffĂ©e dĂ©lirante aigĂĽe ou BDA  était :

 

Un coup de tonnerre dans un ciel serein“.

 

Hier soir, une de mes collègues Ă©galement infirmière diplĂ´mĂ©e en soins psychiatrique a subitement fait rĂ©fĂ©rence Ă  cette phrase qu’elle connaissait aussi de ses Ă©tudes. Elle s’est un peu trompĂ©e. Elle a d’abord parlĂ© ” d’un Ă©clair dans un ciel serein”. La phrase de mon ami m’est aussitĂ´t revenue. Après l’avoir prĂ©cisĂ©e Ă  cette collègue qui se rapproche de la retraite, j’ai Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© de me sentir aussi touchĂ© et triste Ă  rĂ©entendre cette phrase. Par elle, c’Ă©tait rĂ©entendre mon ami dans la nuit. Revenir en arrière.

 

En 2014, annĂ©e de ma “première” fĂŞte de l’Huma, j’ai l’impression que l’on portait un peu moins d’attention au rĂ©chauffement climatique de la planète et Ă  l’Effondrement. On ne parlait Ă©videmment pas du tout de Donald Trump Ă  la prĂ©sidence des Etats-Unis. De Jair Bolsonaro Ă  prĂ©sidence du BrĂ©sil. D’Emmanuel Macron, prĂ©sident de la France.

On ne parlait pas non plus des gilets jaunes dont c’Ă©tait hier le 45ème samedi de manifestation et de protestation d’affilĂ©e. Ou du Brexit.

 

 

Dimanche dernier, sur la grande scène de la fĂŞte de l’Huma, Dilma Roussel est venue tenir un discours en Français. Patrick le Hyaric, le directeur actuel du journal l’HumanitĂ©, en grande difficultĂ© financière, se tenait près d’elle. Il n’Ă©tait plus le Patrick Hyaric que j’avais aperçu fin aout en allant acheter mes bons de soutien Ă  la fĂŞte de l’Huma( lire La fĂŞte de l’Huma). Ce jour-lĂ , il Ă©tait quelque peu isolĂ© près de la Fontaine des innocents malgrĂ© la prĂ©sence d’une trentaine de personnes. Un animateur ou un candidat vedette de l’Ă©mission Danse avec les stars ou de The Voice Kid aurait aisĂ©ment attirĂ© l’attention d’une foule plus consĂ©quente.

Mais dimanche dernier, Ă  la fĂŞte de l’Huma, plusieurs milliers de personnes qui attendaient le concert de Kassav’ ont Ă©coutĂ© Dilma Roussel tenir un discours anti-Bolsonaro et pro-Lula.

Après elle, Priscilla, une des “meneuses” du mouvement des gilets jaunes est venue s’exprimer. Je ne la connaissais pas. Elle a rappelĂ© le nombre de personnes qui ont perdu un oeil du fait de l’usage du LBD par les forces de l’ordre lors des manifestations des gilets jaunes. Ainsi que le nombre de blessĂ©s autres. Elle a aussi Ă©voquĂ©- et dĂ©menti- le fait que le mouvement des gilets jaunes ait Ă©tĂ© qualifiĂ© “d’homophobe” et de “raciste” afin d’ĂŞtre discrĂ©ditĂ© par le gouvernement Macron.

 

 

Bien-sĂ»r, les interventions de Dilma Roussel et de Priscilla avaient des allures de grossière propagande communiste datant d’avant la chute du mur de Berlin devant des milliers de festivaliers ultra-connectĂ©s.

Mais ce qui Ă©chappe Ă  la propagande, c’est le fait que, dĂ©sormais, en France quatre journaux traditionnels ( au format papier) se soustraient encore Ă  la mainmise de groupes industriels et financiers :

L’HumanitĂ©, en grande difficultĂ© financière.

Charlie Hebdo , renflouĂ© Ă©conomiquement pour l’instant “grâce” Ă  l’attentat et au sacrifice de plusieurs de ses membres en janvier 2015.

La Croix

Le Canard EnchaĂ®né qui fournissait encore cette information dans son numĂ©ro de ce mercredi 18 septembre 2019 en page 3 dans l’article Milliardaires et mĂ©diavores signĂ© O.B.-K.

Le Canard EnchaĂ®né de cette semaine nous apprend aussi que Matthieu Pigasse, copropriĂ©taire du journal Le Monde et dĂ©sormais propriĂ©taire du festival Rock en Seine qui se dĂ©roule Ă  St-Cloud fin aout, essaie de revendre ses parts restantes Ă  l’industriel milliardaire tchèque Kretinsky. ( article de Christophe Nobili Ces patrons qui rĂŞvent d’un “Monde” du silence  également en page 3).

 

Ce qui Ă©chappe aussi Ă  la propagande, je crois, c’est cette impression qu’en cinq ans, nous avons perdu un peu plus d’insouciance. Surtout si l’on regarde d’un peu plus près la destruction continue de plusieurs des services publics ( Ă©coles, hĂ´pitaux, transports, police- celle qui secourt-…).

 

Pourtant, il a fait ( trop) beau pendant cette Ă©dition de la fĂŞte de l’Huma. Un homme du service d’ordre du festival nous arrosait d’eau pour nous rafraichir en plein soleil alors que Priscilla, une des meneuses du mouvement des gilets jaunes, nous parlait depuis la grande scène. Si bien que je n’ai pas pu la filmer ou la prendre en photo de face.

La mĂŞme collègue qui m’avait rappelĂ© cette phrase apprise par mon ancien ami sur la bouffĂ©e dĂ©lirante aigĂĽe m’a appris que, pendant longtemps, aller Ă  la fĂŞte de l’Huma signifiait devoir patauger dans la boue en raison des pluies de la fin de l’Ă©tĂ©.

 

 

A la fĂŞte de l’Huma oĂą circulait aussi apparemment la ” drogue du viol” selon les propos d’une des animatrices de la scène Zebrock invitant Ă  la prudence, j’ai ressenti l’envie d’une vie meilleure. C’Ă©tait peut-ĂŞtre une rustine passagère. Sorti de ce cadre, chacune et chacun retournant très vite Ă  ses automatismes et ses obĂ©issances routinières.

Dans le tramway du retour, deux jeunes d’une vingtaine d’annĂ©es ont commencĂ© Ă  chanter L’internationale  d’abord à voix basse comme s’ils avaient un peu honte de leur coming out idĂ©ologique puis, pour finir,  à tue-tĂŞte en sortant sur le quai avant la fermeture des portes. Cela m’a semblĂ© plus théâtral qu’autre chose. Mais une passagère Ă©tait d’un avis contraire. Elle aussi, m’a-t’elle rĂ©pondu, il pouvait lui arriver de chanter aussi fort sous la douche. J’ai optĂ© pour la croire sur parole et j’ai prĂ©fĂ©rĂ© me taire.

 

En face de moi, une femme d’une soixantaine d’annĂ©es, plutĂ´t belle, un caddie de courses Ă  cĂ´tĂ© d’elle ( mais que pouvait-elle bien y transporter pour refuser ensuite que je l’aide Ă  le porter dans les escaliers au terminus ?) a entamĂ© une discussion avec la passagère Ă  ses cĂ´tĂ©s et moi. Elle nous a appris ĂŞtre allĂ©e un peu par hasard Ă  la fĂŞte de l’Huma pour la première fois en 1991. Pour aller voir Johnny. Elle avait entendu dire que le concert Ă©tait gratuit. Une fois sur place, elle avait acceptĂ© de payer et ne l’avait pas regrettĂ©. Depuis, elle revenait chaque annĂ©e. Cette fidĂ©litĂ© -qui peut ĂŞtre gĂ©nĂ©rationnelle- Ă  la fĂŞte de l’Huma me semble ĂŞtre une de ses spĂ©cificitĂ©s. J’aurais pu ou dĂ» parler un peu plus de ses  stands oĂą se dĂ©roulent un certain nombre de confĂ©rences ainsi que des concerts de divers horizons. De ses multiples coins restauration appĂ©tissants Ă  un tarif assez compĂ©titif mĂŞme si j’ai Ă©tĂ© surpris de voir que l’on pouvait y manger un plat…de langoustes Ă  35 euros. Et qu’en dĂ©pit du propos Ă©cologique officiel, les gobelets en plastique jetable restaient la norme.

 

Enfin, j’aurais aussi pu dĂ©tailler l’anecdote qui m’a d’abord fait croire qu’il Ă©tait possible de payer Ă  l’intĂ©rieur de la fĂŞte de l’Huma avec sa carte bancaire ou avec des chèques vacances. Cette “nĂ©gligence” m’a contraint Ă  sortir de la fĂŞte de l’Huma pour aller au distributeur de billets le plus proche, Ă  une vingtaine de minutes Ă  pied. LĂ ,  j’ai ensuite dĂ» faire la queue autant de temps avant de pouvoir retirer quelques espèces. A la fĂŞte de l’Huma, on paie principalement avec des chèques et des espèces.

 

Si, contrairement Ă  2014, j’ai encore aujourd’hui mon bracelet jaune de festivalier de la fĂŞte de l’Huma 2019 et que je dors, me douche, travaille et vais Ă  la piscine avec, c’est sans doute que je reste attachĂ© Ă  cette utopie qu’est notre humanitĂ©. Fut-elle amoindrie par certains tonnerres dans un ciel serein ou touchĂ©e par cette pluie qui coche certaines de nos journĂ©es telle celle de ce dimanche, semblable en cela Ă  celui de certaines Ă©ditions passĂ©es de la fĂŞte de l’Huma que je ne connaitrai pas.

Afin de prĂ©server le plaisir- que j’espère partagĂ©- des photos que j’ai prises de la fĂŞte de l’Huma, je prĂ©fère les insĂ©rer dans un prochain article qui leur sera pleinement consacrĂ©.

Franck Unimon, ce dimanche 22 septembre 2019.

 

 

 

 

 

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Cinéma

De sable et de feu

 

 

De sable et de feu un film de Souheil Ben Barka

(en salles depuis ce 18 septembre 2019)

 

De Sable et de feu : L’histoire d’une rencontre manquée entre l’Orient et L’Occident, entre le sable et le feu ou entre le sabre et le peu.

 

 

 

 

Sorti ce mercredi 18 septembre, De Sable et de feu agrège les critiques dépréciatives. Tandis que j’écris cet article, il continue sans doute d’être découpé au sécateur et d’être jeté à la poubelle y compris par des journalistes en principe attachés aux thèmes qu’il traite.

Je comprends d’abord ce parti pris.

 

 

Lorsque j’avais découvert ce film, je m’étais d’abord, aussi, senti très éconduit par mes premières impressions : De Sable et de feu ( Le rêve impossible) ressemblait davantage, malgré son budget de production visiblement bien ganté, à un feuilleton au jeu caricatural. Le héros, Domingo Badia/ Ali Bey, qui a réellement existé comme plusieurs des protagonistes de l’Histoire (située entre 1804 et 1812) est un équivalent «oriental » de Lawrence D’Arabie ou de Donnie Brasco avec un côté James Bond. Mais dans De Sable et de feu, il est interprété par un acteur( Rodolfo Sancho) qui nous rappelle …. l’humoriste Michaël Youn. On peut bien-sûr être un humoriste et être un très bon acteur dramatique. C’est très courant. (Voir des comédiens comme José Garcia dans Extension du domaine de la Lutte et Le Couperet ou Benoit Poelvoorde dans Entre ses mains). C’est souvent le contraire qui est plus rare.

 

 

Sauf que dans De Sable et de feu ( production italo-marocaine), le propos est historique, tragique et actuel. Mais le maquillage qui grime l’acteur Rodolfo Sancho (Ali Bey/Domingo Badia) et le fait qu’il s’exprime d’abord en Français nous rappellent en priorité un remake d’Aladin avec Kev Adams ou d’Iznogoud (Michaël Youn fait partie du casting).

Si l’on reste collé à cette devanture, les premières images de Sable et de feu nous mettent un ippon cinématographique si oppressant que l’on restera au sol pendant près des deux heures que dure le film à nous demander s’il s’agit d’une tarte à la crème à laquelle notre karma nous aura enchaîné suite à une de nos mauvaises actions récentes.

 

Pourtant, De Sable et de feu est très bien écrit. Les deux scénaristes, Souheil Ben Barka et Bernard Stora, ont bien creusé leur sujet. Ou la tombe de nos idées et de nos rencontres.

Ce qu’ils racontent, c’est, à nouveau, la rencontre manquée entre l’Orient et l’Occident. L’arrogance de l’Occident au 19ème siècle lorsque le rayonnement de sa culture et sa supériorité militaire lui donnaient déjà la prétention -faite d’intégrisme- de pouvoir, seul, comprendre et diriger/digérer la vie et l’univers.

 

De Sable et de feu raconte aussi une partie des origines de l’intĂ©grisme islamiste actuel. On y entend des phrases comme « Les vrais croyants sont les musulmans ! ». « Mon Dieu exige et punit ! » (….) « J’attends celui qui nous parlera en vĂ©ritĂ©  ! ». Tandis que la voix d’Ali Bey/ Domingo Badia rĂ©pond Ă  son ex-maitresse Lady Hester Stanhope ( l’actrice Carolina Crescentini qui se distingue des autres acteurs du film), ex sujette britannique, qui s’est entretemps dĂ©baptisĂ©e et convertie Ă  un Islam extrĂ©miste et se fait dĂ©sormais appeler MĂ©liki :

« Le Coran est pardon ».

 

On a bien-sĂ»r dĂ©ja entendu ça dans d’autres oeuvres cinĂ©matographiques mieux accueillies par le public et les critiques. Mais rappeler ces fanatismes est nĂ©cessaire.

 

« Le Pouvoir est un puissant aphrodisiaque » nous dit aussi De Sable et de feu. Et, tout au long du film, la recherche du Pouvoir par les armes, la ruse, la politique ainsi que par la religion, est permanente. Cette recherche coule le long de l’épine dorsale des différents personnages historiques que l’on voit interprétés dans cette fresque historique qui nous montre l’un des vrais visages de notre monde actuel en Occident et en Orient.

AntisĂ©mitisme, esclavage, intĂ©grismes politiques et religieux, luttes de pouvoir,  mĂ©galomanies, dĂ©sertion de la pensĂ©e et de l’autocritique, trouble identitaire et/ou impossibilitĂ© Ă  faire son deuil qui trouvent un exutoire dans le fanatisme et le terrorisme….je trouve Ă  De Sable et de feu de grandes vertus pĂ©dagogiques dans le tempo de notre quotidien. Sa conclusion ressemble Ă  la fin tragique d’une histoire d’amour. Si sa morale m’apparaĂ®t aujourd’hui moins rĂ©aliste- pour l’histoire entre Ali Bey et MĂ©liki- que celle d’un Star Wars, c’est peut-ĂŞtre parce-qu’il est plus facile de regarder en face un Star Wars que les  invraisemblances dans lesquelles nos visages et nos histoires  repoussent et continuent de s’ensabler.

Franck Unimon, ce vendredi 20 septembre 2019.

(Article revisité et complété ce mardi 24 septembre 2019).

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Cinéma

Une fille facile

 

 Une fille facile : un film de Rebecca Zlotowski

(sorti en salles le 28 aout 2019)

 

J’avais un peu mauvaise conscience en allant voir Une fille facile. Je me demandais si je me rendais à cette séance pour de bonnes raisons. S’il existe de « bonnes » raisons pour se rendre au cinéma.

Voici ce que je “savais” et ce que je voyais en regardant l’affiche : L’exposition de la plastique de Zahia Dehar « connue » pour avoir Ă©tĂ© une escort girl avant de devenir une styliste parrainĂ©e par Karl Lagerfeld il y a quelques annĂ©es. Depuis, « plus rien », Walou ! Plus de nouvelles. MĂŞme pas un petit sms. Et puis, ce film qui la faisait revenir au grand jour comme on fait revenir un ingrĂ©dient dans un plat que l’on a fait mijoter avant de le servir.

La carrière de Zahia Dehar fait désormais penser aux carrières médiatiques d’une Loana (la pionnière) d’une Nabila « Non mais, allo quoi ! » ou de toute autre aspirante à la reconnaissance sociale devenue célèbre du fait de sa plastique et de sa participation à une émission de téléréalité.

Mais si l’on ouvre un peu la focale de son indulgence cinématographique, l’allure de Zahia Dehar nous rapproche davantage des films d’un Russ Meyer que de celui d’un Lodge Kerrigan avec un film en particulier : Claire Dolan. Aucune parenté avec le cinéaste et acteur Xavier Dolan qui avait 9 ans lorsque Claire Dolan est sorti en 1998.

 

Sauf que ce titre, Une fille facile, signifiait bien quand même qu’il y’avait une anguille voire plusieurs anchois sous la peau. Pourtant, ce nouveau film de Rebecca Zlotowksi ne ressemblait pas à un film d’horreur.

Pour m’aider à mieux me situer moralement sur l’échelle du voyeur ou de l’a-mateur cinéphile, j’ai un moment compté sur le public présent dans la salle. J’ai assez vite changé d’instrument de mesure. Deux hommes. Puis, une femme à tendance anorexique est entrée. Son visage qui absorbait la nuit hypocalorique de la salle alors qu’elle montait les marches pour finir par s’asseoir plusieurs rangs derrière moi semblait vouloir ( me ) dire :

« Moi aussi, je ne suis pas une fille facile ! ».

 

Nous étions ainsi quatre ou cinq hommes et une femme farouche lorsque le film a commencé. La première image est celle d’une plage à l’eau translucide, une sorte de crique paradisiaque, où la silhouette de Zahia Dehar vient s’amarrer à notre regard à la brasse façon Russ Meyer, donc. Impossible de la rater. Mais cette tranquillité, ce soleil et cette propreté détrônent le monde de plus en plus pollué et bruyant qui est désormais le nôtre. De Russ Meyer, nous nageons alors dans le manga Porco Rosso de Miyazaki.

Assez vite, devant la peau et les courbes de Zahia/Sofia on peut penser Ă  Brigitte Bardot en version laquĂ©e. Zahia Dehar est après tant d’autres et avant d’autres, l’hĂ©ritière et l’inspiratrice de toutes ces femmes et de tous ces hommes qui, au cinĂ©ma et ailleurs, sont des Ă©crans Ă  fantasmes. Pour rĂ©sumer le synopsis : on les voit, on bande. Ou on se dit que l’on pourra seulement s’accoupler avec son poisson rouge ou, sur dĂ©rogation et en se mettant sur liste d’attente, peut-ĂŞtre avec un cochon d’Inde polygame.

A ceci près que dans Une fille facile, le personnage de Sofia, s’il provient peut-être de la vie réelle de Zahia Dehar, doit aussi à l’histoire représentée par l’actrice Leïla Bekhti (il est sûrement volontaire de la citer au début du film) dans le film Tout ce qui brille de Géraldine Nakache et Hervé Mimran (2009).

 

Je ne connais rien des origines sociales de Zahia Dehar dans la vraie vie mais j’ai appris depuis que BB était au départ la fille d’un « riche industriel ». En plus d’être très belle, BB Bardot était donc plutôt d’un milieu très friqué lorsqu’elle a débarqué sur la planète du cinéma qui l’avait ensuite consacrée Déesse. L’histoire de Une fille facile, c’est celle de Naïma, 16 ans (l’actrice Mina Farid) qui vit à Cannes depuis sa naissance, au bord de la mer, et qui n’a jamais pris le bateau pour une promenade en mer tandis que sa mère fait des ménages dans un hôtel ou dans un restaurant plutôt de luxe.

Une fille facile, c’est d’abord l’histoire de sa cousine Sofia (Zahia Dehar), plus âgée, qui débarque lors des grandes vacances. On ne sait pas vraiment quel est son métier ni à quoi ressemble sa vie ordinairement. Mais c’est bien elle qui capte principalement notre attention lorsque l’on pose son œil sur l’affiche du film. Mettre cette histoire à Cannes, ville-écrin du festival de Cannes truffé de mondanités et fait de ce soleil du sud qui cache la misère et le racisme, c’est donner à ce film des racines sociales réalistes. En dépit du joli minois de Zahia Dehar, de la jeunesse du personnage de Naïma (l’actrice Mina Farid, donc), du beau temps, on est aussi un peu dans Ken Loach avec Une fille facile. L’horreur y est sociale et en sous-main. Parce-que Sofia et Naïma sont deux frondeuses qui, le temps d’un été, décident de provoquer les événements et d’entrer dans un royaume qui leur est généralement fermé :

Celui des nantis qui prospèrent, prennent du bon temps et qui piétinent sans retenue les grands piliers « Liberté, égalité, Fraternité » de la démocratie qui les abritent plus que la majorité qui trime pour une vie tout juste supportable.

Clotilde Courau est « dĂ©licieuse » dans le personnage de Calypso lorsqu’elle tente de s’en prendre Ă  Sofia de toute sa morgue sociale ; comme un serpent le ferait avec une souris pour passer le temps ou un aspirateur avec un grain de poussière. Alors qu’elle est dĂ©sormais Princesse de par son mariage dans la vie civile, on se demande ce qui dans son rĂ´le de Calypso relève du biographique ou de l’imaginaire. Et se rappeler que dans La MĂ´me, elle incarnait la mère, pauvre et artiste ratĂ©e, d’Edith Piaf, donne Ă  son personnage de comtesse dans Une fille facile un cĂ´tĂ© encore plus piquant.

La réalisatrice Rebecca Zlotowski entremêle ainsi à plusieurs reprises le cinéma et la vraie vie et crée de ce fait un petit labyrinthe de vraisemblances. Dans cette frontière cloîtrée entre les très riches et les presque pauvres, Une fille facile peut aussi faire penser au film Les Apaches de Thierry de Peretti dont l’histoire se passe cette fois en Corse, « l’île de Beauté ».

Conte de fĂ©es pour adultes, Une fille facile est l’histoire d’une transmission entre Sofia, l’aĂ®nĂ©e, et sa jeune cousine, NaĂŻma, alors que celle-ci va bientĂ´t devenir femme. La mère de NaĂŻma,  toute en sacrifice devant l’ordre social malgrĂ© la très belle vue qu’elle a sur la mer et l’horizon depuis son balcon, et pleine d’espoir pour NaĂŻma, ne peut pas transmettre ce Savoir.

A la fin de Une fille facile , on ressent pour Sofia une certaine affection Ă  voir comment elle a armĂ© sa jeune cousine pour la vie. Ainsi que ce que cela lui coĂ»te d’avoir des rĂŞves et d’oser les provoquer.

 

Franck Unimon, ce vendredi 20 septembre 2019.

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Argenteuil Echos Statiques

A l’Ă©cole de ma fille

 

A l’Ă©cole de ma fille

 

 

A l’Ă©cole de ma fille, il y a eu cette rĂ©union tout Ă  l’heure. La première de l’annĂ©e, deux semaines après la rentrĂ©e Ă  l’Ă©cole primaire. Nous Ă©tions environ une centaine de parents. Un papa pour quinze mamans en moyenne. L’Ă©quipe enseignante Ă©tait exclusivement fĂ©minine.

 

Je continue de m’Ă©tonner devant cette importante “migration” des enfants entre la petite section de maternelle et la fin de l’Ă©cole maternelle :

Un bon nombre des enfants qui Ă©tait dans la classe maternelle de ma fille a disparu de cette Ă©cole publique. Un certain nombre est parvenu Ă  se faire “recruter” par l’Ă©cole privĂ©e du coin placĂ©e Ă  dix minutes Ă  pied de lĂ . D’autres enfants sont partis continuer leur scolaritĂ© ailleurs, dans le public ou dans une autre ville de banlieue ou de province. La meilleure copine de ma fille est par exemple partie cet Ă©tĂ© pour Nantes avec ses parents.

 

Au Cp, ma fille est dans une classe de 27 enfants. Ils Ă©taient 29 Ă  son entrĂ©e en petite section de maternelle. En maternelle cette annĂ©e, une classe supplĂ©mentaire a Ă©tĂ© crĂ©Ă©Ă© in extremis et Ă  l’Ă©cole primaire la fermeture d’une classe a finalement pu ĂŞtre Ă©vitĂ©e.

 

InvitĂ©e en cela par la directrice de l’Ă©cole, une enseignante a pris la parole devant nous. Elle Ă©tait Ă  l’aise pour s’exprimer en public, se mettant devant l’assemblĂ©e, assise, de ses autres collègues enseignantes, directrice incluse, pour parler devant nous. En quelques minutes, elle nous a expliquĂ© que la “spĂ©cificitĂ©” de cette Ă©cole, c’Ă©tait sa classe Ă  destination des enfants non-francophones. En maternelle, dès la petite section,  j’avais dĂ©ja remarquĂ© un petit, sans doute ukrainien, qui ne parlait pas Français Ă  son entrĂ©e en maternelle. Je me rappelle de la directrice de l’Ă©cole maternelle d’alors ( nous en sommes Ă  la quatrième nouvelle directrice pour cette mĂŞme Ă©cole maternelle) disant Ă  la mère de cet enfant :

“Ce n’est pas un problème. On lui apprendra Ă  parler le Français”.

L’annĂ©e dernière, ce garçon Ă©tait dans la classe de ma fille. Il nous Ă©tait arrivĂ© de retour de l’Ă©cole de faire un peu de chemin avec lui et sa mère. Je la croisais assez souvent et nous nous saluions.  Cette annĂ©e, je ne vois plus ce petit.

 

Devant nous, l’enseignante a expliquĂ© que cela Ă©tait “une grande richesse” que d’avoir des enfants qui ne parlaient pas Français. Pour les autres enfants.

En accord avec elle, des parents de ces enfants non-francophones Ă©taient venus Ă  l’Ă©cole, donnant par exemple un cours de cuisine Ă  la classe en Arabe. Ou s’exprimant en Moldave ou en Ukrainien. En outre, cela valorisait l’enfant qui voyait sa mère ou son père “faire classe” Ă  l’Ă©cole.

 

Une mère, peut-ĂŞtre originaire du Pakistan ou du Bangladesh, a ensuite demandĂ© comment on pouvait prendre rendez-vous avec le mĂ©decin scolaire. Elle a parlĂ© d’un enfant souffrant d’autisme et de la charge que cela pouvait reprĂ©senter pour la maitresse. La directrice a expliquĂ© qu’il y’avait une obligation lĂ©gale de recevoir tout enfant Ă  l’Ă©cole quel que soit son handicap. Et qu’il convenait de faire une demande Ă  la MDPH, souvent traduite par ” la maison du handicap”,  afin d’obtenir une AVS ( aide Ă  la vie scolaire).

 

La directrice de l’Ă©cole a prĂ©sentĂ© l’Ă©quipe pĂ©dagogique. Une des enseignantes nous a expliquĂ© que des enseignants assuraient l’Ă©tude et Ă©taient donc en mesure d’aider les enfants Ă  faire leurs devoirs.

 

La directrice de l’Ă©cole nous a informĂ© qu’il n’y avait plus de secrĂ©taire. Et qu’elle-mĂŞme fait classe les jeudis et vendredis. De ce fait, il est plus difficile d’ouvrir la porte aux retardataires. Il convient de prĂ©venir les maitresses au prĂ©alable lorsqu’un enfant se rend ou revient d’une consultation chez l’orthophoniste et de faire en sorte, autant que possible, que celui-ci parte Ă  sa consultation ou en revienne plutĂ´t lors de la rĂ©crĂ©ation. Elle a rappelĂ© les heures d’ouverture et de fermeture de l’Ă©cole. 8h30/11h30. 13h30/16h30. (Pas d’Ă©cole les mercredis et les samedis du moins au Cp )

 

La directrice a poursuivi en disant que laisser un message tĂ©lĂ©phonique en cas de problème, c’est “bien” mais qu’il vaut mieux, aussi, laisser un mot dans le cahier prĂ©vu Ă  cet effet et que chaque enfant a Ă  sa disposition.

Elle a continuĂ© en informant que si un enfant a une maladie contagieuse, qu’il faut Ă©viter de l’emmener Ă  l’Ă©cole.

La directrice a aussi expliquĂ© comment voter lors des Ă©lections des parents d’Ă©lèves : il faut voter pour une liste et non pour une personne. Si l’on vote pour une seule personne, le vote est annulĂ©.

 

Une mère qui fait partie de l’association des parents d’Ă©lèves a prĂ©sentĂ© un peu la FCPE. Elle a enjoint les parents prĂ©sents Ă  venir Ă  la prochaine rĂ©union prĂ©vue la semaine suivante ainsi qu’aux prochaines rĂ©unions. Elle a insistĂ© quant au fait que l’on pouvait venir quand on voulait et quand on le pouvait.

 

Ces diverses interventions se sont faites dans un contexte posĂ©. Les mots employĂ©s Ă©taient plutĂ´t simples et pĂ©dagogiques. Le dĂ©bit utilisĂ©, plutĂ´t tranquille. Mais je suis assez Ă  l’aise avec la langue française qui est ma première langue. Et la situation ( ĂŞtre dans une rĂ©union parmi plein de gens que l’on ne connait pas alors que l’on sait que cet endroit peut ĂŞtre dĂ©terminant pour l’avenir de son enfant et aussi pour soi)  ne m’a pas stressĂ©. Je me suis nĂ©anmoins un peu demandĂ© si des efforts particuliers de comprĂ©hension avaient pu ĂŞtre nĂ©cessaires pour certains des parents prĂ©sents.

 

Ensuite, nous sommes sortis. Dans la cour de l’Ă©cole, chaque parent a rejoint la maitresse de son enfant. Et, c’est avec la maitresse que nous nous sommes retrouvĂ©s dans la classe de nos enfants, assis Ă  leur place. Certains parents Ă©taient avec leur enfant. D’autres, non.

 

La maitresse de notre fille a expliquĂ© comment ça se passait en classe. Elle  a expliquĂ© le programme de l’annĂ©e. Elle s’est montrĂ©e simple et disponible. Un petit garçon de sa classe, prĂ©sent avec son papa, intervenait rĂ©gulièrement pour poser une question ou faire une remarque.

La maitresse nous a demandé si nous avions des questions. Il y en a eu quelques unes. Puis, la maitresse a tenu à aborder certains sujets :

Eviter autant que possible les Ă©crans pour les enfants. Pas plus de vingt minutes par jour deux ou trois fois par semaine. Que ce soit Ă©cran de tĂ©lĂ©phone portable, Ă©cran d’ordinateur, console de jeux, tĂ©lĂ©vision. Elle a Ă©voquĂ© des Ă©tudes qui rĂ©vĂ©laient que la trop grande frĂ©quentation des Ă©crans empĂŞchait les enfants d’apprendre Ă  se concentrer mais aussi Ă  accepter la frustration. Elle nous a invitĂ© Ă , plutĂ´t, proposer Ă  nos enfants de s’amuser avec leurs jouets, de prĂ©parer avec nous des repas, ce qui leur permettrait d’apprendre beaucoup. J’ai suggĂ©rĂ© le dessin. Elle a acquiescĂ©. Elle a aussi dit que l’on pouvait laisser les enfants “s’ennuyer”. Il n’y a pas eu de protestation de la part des parents prĂ©sents.

 

Donner Ă  manger aux enfants avant qu’ils viennent Ă  l’Ă©cole. Autrement, en classe, “ils dorment…” a-t’elle expliquĂ©. Et pour les enfants qui disent qu’ils n’ont pas faim, voir ce qu’ils aiment manger. Et pas des bonbons.

 

Signer le cahier de devoirs mais pas uniquement le signer. S’assurer que les devoirs ont bien Ă©tĂ© faits. Faire faire les devoirs ” sans conflit”. Pas plus de vingt minutes en semaine. Voire trente minutes pendant le week-end.

 

Rappeler aux enfants d’aller faire pipi au moment de la rĂ©crĂ©ation ou avant d’aller Ă  l’Ă©cole. Un certain nombre d’enfants manifeste son envie de pipi pendant la classe. Or, les toilettes sont loin et elle ne peut pas laisser un enfant se rendre seul dans les toilettes. Alors, quand cela est indispensable, elle demande Ă  un autre enfant de l’accompagner, souvent un CE1 pour un enfant de sa classe de CP. Et lorsqu’il y a des accidents, elle a des vĂŞtements de rechange qu’elle nous demande de bien vouloir laver et de lui restituer ensuite.

 

Les enfants doivent plutĂ´t ĂŞtre couchĂ©s Ă  21h au plus tard car ils sont ” en pleine croissance”. Maintenant, si l’on rentre tard du travail, on fait comme on peut.

 

Ces quelques règles de vie nous Ă©taient familières. Mais j’ai vu dans la nĂ©cessitĂ© de leur rappel le fait que ces règles Ă©taient encore Ă©trangères Ă  un certain nombre de parents de cette Ă©cole, de cette ville oĂą nous habitons, et sans aucun doute dans d’autres endroits en France. Certainement que lorsque l’on vit par exemple dans le monde de P’TiT Quinquin ( voir l’article sur la sĂ©rie de Bruno Dumont P’TiT Quinquin et Coincoin et les Z’inhumains ) dans celui dĂ©peint par Romain Gavras dans son film Le Monde est Ă  toi ou dans celui dĂ©crit par Oxmo Puccino dans son titre Peu de Gens Le Savent que ce genre de règles peut ressembler Ă  de la masturbation intellectuelle, Ă  une peine de prison ou Ă  de la mĂ©taphysique.

 

La maitresse a insistĂ© quant au fait qu’elle avait besoin des parents pour que les enfants rĂ©ussissent bien Ă  l’Ă©cole. Aucun parent prĂ©sent ne l’a contredite.

Elle nous a dit qu’elle serait toujours disponible pour nous recevoir en cas de besoin. Qu’il fallait seulement la prĂ©venir.

Elle a aussi prĂ©cisĂ© qu’en cas de mĂ©contentement Ă  son Ă©gard, qu’il valait mieux venir en discuter avec elle plutĂ´t que de garder ça pour soi. Avec un grand sourire, elle nous a dit :

“Je peux encaisser”. Le père du petit garçon qui intervenait souvent a alors dit:

“C’est bien, ça, de pouvoir encaisser “.

 

Ce soir, j’ai dĂ©cidĂ© d’Ă©crire cet article en prioritĂ©. A l’origine,  j’avais plutĂ´t prĂ©vu d’Ă©crire sur le film De sable et de feu rĂ©alisĂ© par Souheil Ben Barka qui sortira ce 18 septembre 2019 ainsi que sur le film Une fille facile rĂ©alisĂ© par Rebecca Zlotowski ( en salles depuis ce 28 aout 2019).

 

Car j’ai tenu, de nouveau, Ă  saluer le travail de toutes ces enseignantes et enseignants de l’Ă©cole publique impliquĂ©s Ă  l’image de la maitresse de l’Ă©cole de ma fille cette annĂ©e ainsi que les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes et futures. 

 

L’Ă©cole publique va mal. Au mĂŞme titre que l’hĂ´pital public. Et la police. Cela fera grimacer certaines et certains de voir associer l’Ă©cole publique, l’hĂ´pital public et la police. Car s’il est des institutions que l’on veut souvent remercier – mĂŞme s’il est aussi des expĂ©riences très contrariantes Ă  l’Ă©cole et Ă  l’hĂ´pital- il est aussi des institutions que l’on veut ou que l’on a besoin de dĂ©tester. Ce soir, si je rajoute le mot “police” Ă  cet article, c’est sans aucun doute parce-que j’ai lu le livre de FrĂ©dĂ©ric Ploquin La Peur a changĂ© de camp 2ème partie . Lequel livre m’a aidĂ© Ă  mieux comprendre, malgrĂ© certains travers de la police, comment une Ă©cole, un hĂ´pital et une police qui vont et font “mal” dĂ©coulent d’une sociĂ©tĂ© qui va mal ou qui a fait et qui fait des mauvais choix politiques, sociologiques, Ă©conomiques et donc, Ă©cologiques.

 

Tout Ă  l’heure, j’ai Ă©tĂ© Ă  nouveau marquĂ© par cet enthousiasme des enseignantes rencontrĂ©es malgrĂ© les conditions de travail et les difficultĂ©s diverses qu’elles peuvent vivre. La maitresse de notre fille est restĂ©e avec nous jusqu’Ă  dix neuf heures vingt voire dix neuf heures trente. Après la rĂ©union qui avait dĂ©butĂ© vers dix huit heures, elle Ă©tait encore disponible dans la cour de l’Ă©cole pour rĂ©pondre aux parents qui la sollicitaient. Ses autres collègues Ă©taient sans doute encore prĂ©sentes dans l’Ă©cole. Et ce sont , elles aussi, des femmes et des mères qui ont une vie personnelle et qui, comme la plupart d’entre nous, les vendredis soirs et d’autres soirs de la semaine, aspirent aussi Ă  quitter leur travail. Pourtant, ce soir encore, j’ai trouvĂ© chez la maitresse de ma fille, cette attitude assez frĂ©quente de la professionnelle qui vous donne beaucoup et qui, nĂ©anmoins, donne l’impression de douter d’en avoir suffisamment fait et donnĂ© comme d’avoir Ă©tĂ© suffisamment claire avec vous lorsque vous l’avez interrogĂ©e. Et, pendant ce temps-lĂ , dans la vie courante ou dans certaines administrations des personnes habilitĂ©es en principe Ă  vous recevoir et Ă  vous renseigner vont vous envoyer chier ou vous baragouiner des rĂ©ponses sans queue ni tĂŞte sans dĂ©codeur !

 

J’ai aussi Ă©tĂ© marquĂ© par ce dĂ©calage qui semble permanent, entre, d’un cĂ´tĂ© ces parents jamais contents et jamais satisfaits de l’Ă©cole, et, de l’autre cĂ´tĂ©, ces enseignants pourtant dĂ©vouĂ©s qui font de leur mieux. Le pire Ă©tant qu’il n’y a pas de morale Ă  cela :

On peut ĂŞtre un parent conciliant et pâtir de l’incomprĂ©hension du corps enseignant. Comme on peut ĂŞtre un parent chiant et obtenir une certaine considĂ©ration de ce mĂŞme corps enseignant que l’on sera prĂŞt Ă  critiquer et Ă  dĂ©voyer Ă  la moindre contrariĂ©tĂ©.

 

Franck Unimon

 

 

 

 

 

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Micro Actif

P’TiT Quinquin et Coincoin et les Z’Inhumains version audio

 

La version écrite est disponible ici P’TiT Quinquin et Coincoin et les Z’inhumains

 

 

Franck Unimon, vendredi 6 septembre 2019.

 

 

Catégories
Cinéma

P’TiT Quinquin et Coincoin et les Z’inhumains

 

 

 

P’TiT Quinquin (2014) et Coincoin et les Z’inhumains (2018)

Une série fabriquée (écrite et réalisée) par Bruno Dumont.

 

Bruno Dumont parle d’un « naturel falsifié » à propos de ses films. Et cela depuis son film La Vie de Jésus. Dumont affirme aussi se dérober à toute sociologie et à toute psychologie. On peut l’entendre s’exprimer sur ces sujets et d’autres dans les compléments des deux dvds.

Sa série se déploie néanmoins telle une carte sensible de plusieurs des sillons de notre époque :

Solitude et absence de perspectives dans le monde rural, la féminisation du travail agricole, le problème des migrants et des sans papiers, le racisme, le rejet de l’autre, l’intégrisme islamiste, l’amour homosexuel, la place de la maladie mentale dans la société, la disparition de la mémoire collective concernant l’horreur de la guerre, l’enracinement consanguin de la pensée fasciste, un certain voyeurisme et opportunisme journalistique, les prêtres pédophiles, peut-être aussi indirectement la pollution dans la deuxième saison et sûrement un dévorant pessimisme concernant l’avenir.

 

Le commandant de gendarmerie Van Der Weyden et son lieutenant Carpentier sont chargés de l’enquête après qu’un premier meurtre insolite est découvert dans un bunker non loin de la mer. Chaque meurtre, où qu’il se déclare, est un incendie et une tempête.

Comme on est dans le cinéma de Dumont, on n’est guère surpris par l’allure iconoclaste et la bouille des deux gendarmes et des deux acteurs qui les campent (deux comédiens non professionnels et jardiniers dans la vie civile nous apprend Dumont dans le bonus du dvd de la première saison). On a déjà vu ça au moins dans L’Humanité en 1999 (palme d’or à Cannes et objet de polémique).

 

Mais l’incompétence est une doctrine dont le commandant Van Der Weyden (Bernard Pruvost) et le lieutenant Carpentier ( Philippe Jore) sont les extrêmes. On pourrait s’extraire du verglas dans lequel leurs agissements et leurs raisonnements nous entraînent en les considérant comme des idiots et des attardés mentaux, lointains rescapés d’une guerre depuis longtemps perdue -et oubliée- contre la bêtise et l’ignorance. Mais ce serait rapidement passer sur le fait que ces deux gendarmes sont, finalement, à l’image de cette humanité qui nous arrête :

 

Deux personnes incapables de desserrer les boulons de leur condition quels que soient leurs efforts et leur volonté. Nos deux héros restent ainsi insérés viscéralement hors des standards du film hollywoodien ou du polar « labellisé». Dans ces deux cinémas, l’hollywoodien et le « labellisé », les héros restent des perdantes et des perdants photogéniques dont la lutte contre le destin a des vertus héroïques, érotiques et possiblement douloureusement initiatiques. Dans le cinéma de Dumont, ces béquilles sont supprimées. Même si ses films savent très bien s’affilier à l’érotisme, à l’amour, à l’optimisme, la tendresse comme à l’humour. Mais ceux-ci sont des surgissements aussi naïfs qu’obstinés, et aussi des impasses, dans une vie d’ordures d’autant plus brutale qu’elle s’étale durablement et se déverse tel un océan dans « le trou du cul du monde ».

 

Série plus qu’hybdride, P’TiT Quinquin et CoinCoin et les Z’inhumains imbrique des genres cinématographiques que chacun reliera au gré de ses souvenirs et de ses références telle une sorte de planche de salut ou de Rorschach de son cinéma intérieur. On peut y trouver du Une Nuit en enfer de Tarantino, de L’Ennui de Cédric Khan avec l’actrice Sophie Guillemin d’après le roman de Moravia, du Matrix des ex-frères Wachowski avec ses agents dupliqués, du Dumont bien-sûr (L’Humanité, Flandres, Hadewijch …) mais aussi The Faculty de Robert Rodriguez ou, tout simplement, une parodie particulière des Taxi de Luc Besson et de bien d’autres films de course-poursuite qui ont pu inspirer ce dernier.

 

La deuxième saison, CoinCoin et les Z’inhumains nous fait moins décoller du binaire. Cela peut-être dû à une moindre inspiration du réalisateur à moins que celui-ci, à trop chercher à se dépareiller de lui-même, se sera finalement privé de certaines ouvertures:

« Voir son clone, c’est voir le néant » fait-il dire au commissaire Van Der Weyden.

 

Par ailleurs, ce magma noir mystérieux d’origine extra-terrestre qui tombe subitement sur les uns et les autres a néanmoins des points de ressemblance avec des activités très humaines : Ce peut-être le pétrole, énergie fossile amenée à se tarir et à emporter avec sa disparition celle de notre monde actuel. Ce peut-être la pollution et les maux de notre monde sous toutes leurs formes. Mais cela peut aussi être le cinéma, dont celui de Dumont, qui tombe sur l’existence de ces comédiens non-professionnels qui n’avaient pas prévu de se retrouver un jour dans une série ou un film. L’acteur interprétant le P’TiT Quinquin (Alane Delhaye) accompagnait par exemple quelqu’un pour le casting de la série lorsqu’il a attiré l’attention.

Le comédien non-professionnel Emmanuel Schotté, le héros du film L’Humanité (et palme d’or comme sa partenaire, Séverine Caneele, pour son interprétation) fait une apparition dans CoinCoin et les Z’inhumains et on regrette de le voir si peu. Ce qui nous amène à reparler de cette « consommation » que Dumont fait des comédiens non-professionnels dans son cinéma.

 

D’abord, il est difficile de s’empêcher de faire une rapide comparaison avec le cinéma d’un Abdelatif Kechiche, autre « falsificateur » du naturel. D’un côté, on a Dumont adepte de la prise unique et de peu de répétitions qui va chercher des comédiens non professionnels. De l’autre côté, on a Kechiche, sorte d’addict des prises, qui entend faire lâcher prise et ne comprend pas qu’un comédien professionnel puisse compter le nombre de fois qu’il a mis son jeu dans la prise.

 

Dans CoinCoin et les Z’Inhumains, le jeu d’acteur de Bernard Pruvost (le commissaire Van Der Weyden) est comme gâché. Dumont semble se comporter avec cet acteur comme le lieutenant Pharaon de Winter (le comédien Emmanuel Schotté) dans L’Humanité lorsqu’il embrassait certaines personnes sur la bouche avant de les abandonner. S’il est courant que des réalisateurs se servent des acteurs comme d’une pâte à modeler ou d’une sculpture, avec leur consentement, il est étonnant de voir Dumont embarquer son « héros » ( le commissaire Van Der Weyden) véritablement bon comédien dans P’TiT Quinquin dans un certain enlisement par la suite. Surtout qu’en regardant P’TiT Quinquin et CoinCoin et les Z’inhumains, Dumont rappelle à nouveau, y compris à l’auteur de cet article, comédien formé, qu’il est bien des inconnus, adultes et enfants, complètement étrangers au jeu d’acteur, qui, même s’ils sont guidés par les indications qui leur sont données dans une oreillette, déboisent le regard.

La version audio de cet article est disponible ici P’TiT Quinquin et Coincoin et les Z’Inhumains version audio

Franck Unimon, vendredi 6 septembre 2019.