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Pusher III : Journée de merde pour papa-poule

 

 

 Pusher III : L’Ange de la Mort :   JournĂ©e de merde pour papa-poule.

 

 

Certains ont la gueule de bois aprĂšs une nuit presque blanche passĂ©e Ă  la rougir avec du vin ou Ă  essayer de la filtrer auprĂšs d’alcools et de substances. Moi, parfois, je regarde des images. Une image entraĂźne l’autre. Il y a toujours une nouvelle et bonne raison pour continuer d’autant que, sur le net, le bar ne ferme jamais. Le bar de ma mĂ©moire, aussi, ne ferme pratiquement jamais. Et, certaines fois, il est mĂȘme plus ouvert que d’habitude.

 

Lorsque ces deux bars entament en mĂȘme temps leur happy hour, dĂ©bute alors une compĂ©tition entre les deux et je ne sais pas lequel va prendre l’avantage sur l’autre. 

 

 

Les salles de cinĂ©ma sont aujourd’hui fermĂ©es depuis plus d’un mois. L’industrie du cinĂ©ma va sans doute peiner Ă  s’en remettre comme une bonne partie de l’économie. Dans le Monde, des personnes ont Ă  nouveau perdu leur emploi ou vont le perdre. D’autres ont perdu leur vie. D’autres encore font dĂ©sormais la queue Ă  la soupe populaire pour manger. Ou cherchent oĂč se loger.

 

Nous connaissons suffisamment l’origine officielle et directe de cette nouvelle grave crise Ă©conomique : une crise sanitaire mondiale (trĂšs) mal anticipĂ©e par une bonne partie des gouvernements encastrĂ©s depuis des annĂ©es dans un certain rĂ©gime Ă©conomique et politique.  Des gouvernements- des entrepreneurs, des financiers mais aussi des Ă©conomistes et des penseurs- lovĂ©s dans un certain rĂ©gime de pensĂ©e qu’ils entendent continuer de servir coĂ»te que coĂ»te.

 

Certains pays s’en sont mieux sortis que d’autres : TaĂŻwan, Singapour, la CorĂ©e du Sud. L’Afrique, finalement, ne s’en sortirait pas trop mal mais va souffrir de la faim. Et sans doute de guerres, aussi.

 

En Europe, l’Allemagne est Ă  nouveau citĂ©e en exemple. En Scandinavie, cela se passerait plutĂŽt « bien Â», aussi.

 

GrĂące Ă  ce qui reste de son systĂšme de santĂ© et de sĂ©curitĂ© sociale qu’elle s’est pourtant attachĂ©e Ă  dĂ©manteler depuis une vingtaine d’annĂ©es, la France fait mieux que les Etats-Unis et sans doute mieux que la Russie ou l’Arabie Saoudite. Mais l’inexpĂ©rience française de ce type de situation – contrairement Ă  certains pays asiatiques qui ont dĂ©jĂ  connu des Ă©pidĂ©mies assez « voisines Â»- ajoutĂ©e Ă  des approximations politiques inspirent vraisemblablement des proches et fortes contestations sociales.

 

 

Pusher III ou L’Ange de la Mort de Nicholas Winding Refn se dĂ©roule au Danemark, Ă  Copenhague, principalement. Normal, Nicholas Winding Refn est Danois.

 

Plusieurs annĂ©es avant de se faire connaĂźtre avec son film Drive ( rĂ©alisĂ© en 2011 avec l’acteur Ryan Gosling), Nicholas Winding Refn avait entre-autres rĂ©alisĂ© sa trilogie Pusher dont le premier volet date de 1996. Pusher III ou L’Ange de la mort ( le dernier volet) a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© en 2005.

J’ai eu le plaisir d’aller dĂ©couvrir cette trilogie au cinĂ©ma Ă  Paris vers 2006 ou 2007. Elle avait eu de bonnes critiques et un succĂšs public plutĂŽt confidentiel.

 

Dans mes souvenirs, Ă  Paris,  la trilogie Pusher a Ă©tĂ© projetĂ©e plusieurs semaines dans deux salles ( peut-ĂȘtre trois). Je me rappelle d’un Complexe UGC et du cinĂ©ma Le Publicis oĂč j’étais allĂ© voir chacun des films de cette trilogie, plusieurs fois. Au moins deux fois chacun, je crois. Puis, dĂšs que je l’ai pu, j’ai achetĂ© les films en dvds.

 

 

Pour l’anecdote, une fois, plusieurs annĂ©es plus tard, je me suis retrouvĂ© assis Ă  cĂŽtĂ© de Nicholas Winding Refn. C’était aprĂšs Drive, sans doute, au forum des Images, pour une Master Class dont il Ă©tait l’invitĂ©. Le temps de descendre «  sur scĂšne Â», Nicholas Winding Refn s’était assis sur ma droite.

Et j’ai eu l’occasion d’interviewer l’acteur Mads Mikkelsen pour son rĂŽle dans Le Guerrier silencieux, rĂ©alisĂ© par Nicholas Winding Refn en 2009.

Mads Mikkelsen ( qui s’est fait connaĂźtre pour son rĂŽle du Chiffre  dans le trĂšs bon Casino Royale rĂ©alisĂ© en 2006 par Martin Campbell) est prĂ©sent dans deux des films de la trilogie Pusher ( mais pas dans L’Ange de la mort) ainsi qu’au moins dans un autre des premiers films de Nicholas Winding Refn. Dans un autre article, je pourrai parler un peu mieux de cette rencontre avec l’acteur Mads Mikkelsen. Car la grande vedette de Pusher III ou L’Ange de la Mort, c’est Milo, l’acteur Zlatko Buric’ d’origine serbe.

 

Milo, l’acteur Zlatko Buric’.

 

 

Dans Pusher III, Milo, l’impitoyable mafieux du premier volet de la trilogie dĂ©cide donc de devenir clean et frĂ©quente les N.A de Copenhague. C’est la scĂšne d’ouverture du film.

A « l’époque Â», lorsque j’avais vu le film la premiĂšre fois, j’avais cru Ă  une esbroufe de la part de Milo.  Je m’étais d’abord dit que c’était une ruse pour faire bonne figure et endormir la police s’il Ă©tait sous surveillance. Et j’avais beaucoup rigolĂ© en entendant Milo prendre la parole au sein des Narcotiques Anonymes et dĂ©clarer qu’il Ă©tait « clean Â» depuis cinq jours.

 

Mais, je me trompais.

 

Lorsque dĂ©bute l’histoire, sa fille Milena ( l’actrice Marinela Dekic) – que l’on voit pour la premiĂšre fois- fĂȘte son 25Ăšme anniversaire ce jour-lĂ . Et, Milo, en « papa poule Â»  s’est engagĂ© Ă  cuisiner pour les 45 personnes prĂ©sentes Ă  cet anniversaire. Cela se complique assez vite puisque Milo Ă©volue dans un milieu oĂč l’on boit de l’embrouille au goulot. Et, aussi, parce-que l’on s’aperçoit que sa fille chĂ©rie Milena ( infirmiĂšre nouvellement diplĂŽmĂ©e : on apprĂ©ciera le clin d’Ɠil involontaire Ă  la crise sanitaire actuelle due au Covid-19) se rĂ©vĂšle impeccable dans le rĂŽle de la jeune femme autoritaire, capricieuse et mĂ©prisante. Et tout se rĂ©unit pour que ce qui devait ĂȘtre une trĂšs belle journĂ©e se transforme en journĂ©e de merde pour papa poule.

 

Ce qui m’avait beaucoup plu dans cette trilogie et que Nicholas Winding Refn a perdu en tournant dĂ©sormais Ă  Hollywood, qui plus est en langue anglaise, c’était Ă©videmment cette patte danoise que je dĂ©couvrais. Cette langue, ces accents, ces ethnies, ces lieux, ces physiques ( turcs, serbes, albanais, danois
). L’humour et le rĂ©alisme des situations ( la trĂšs grande connaissance ethnologique et culturelle de Winding Refn est Ă©tonnante).  Cette aspiration Ă  s’intĂ©grer dans la sociĂ©tĂ© danoise et Ă  rĂȘver en grand souvent pathĂ©tique et comique alors mĂȘme que l’on est une ordure dans ce pays si « clean Â» et si riche que peut ĂȘtre, en apparence mais aussi pour l’exemple, le Danemark.

 

 

J’ai oubliĂ© ce qui m’a donnĂ© l’idĂ©e, en ce mois d’avril 2020, de sortir la trilogie Pusher de mes Ă©tagĂšres. Peut-ĂȘtre le fait de prĂȘter un de mes deux coffrets Ă  un collĂšgue cinĂ©phile qui m’a sollicitĂ© afin que je lui fasse dĂ©couvrir des films. Et aprĂšs Noi Albinoi ( 2002, Dagur Kari) et Sicario (2015, Denis Villeneuve) mais aussi Ultravixens ( 1979, Russ Meyer), j’ai pensĂ© Ă  la trilogie Pusher.

 

Sur la jaquette du coffret de la trilogie de Winding Refn, il est fait rĂ©fĂ©rence Ă  Scorsese. Pourquoi pas. Sauf que Scorsese n’a pas tournĂ© de films au Danemark. Et je ne crois pas qu’il y ait vĂ©cu non plus. Ceci pour dire que l’on peut regarder Pusher sans apprĂ©hender de voir la tĂȘte de Scorsese apparaĂźtre dans chaque plan.

 

Avant hier, j’ai aimĂ© revoir Pusher III et je reverrai peut-ĂȘtre les deux autres volets.

NĂ©anmoins, une scĂšne en particulier dans Pusher III m’a donnĂ© envie de revoir ce volet. Et j’ai revu cette scĂšne plusieurs fois, ai repensĂ© Ă  elle ensuite avant de revoir ce troisiĂšme volet intĂ©gralement avant hier :

 

La scĂšne dure un peu plus de cinq minutes. Elle dĂ©bute aux environs de la 34 Ăšme minute et quarante secondes et s’achĂšve Ă  peu prĂšs Ă  la 39 Ăšme minute et 59 secondes.

 

Avant que la scĂšne ne dĂ©marre, Milo, aux Narcotiques Anonymes a confiĂ© :

 

« Ma vie est vraiment chaotique Â» ; « Des collĂšgues Ă  moi me causent beaucoup de stress Â». Et Milo de reconnaĂźtre qu’il s’est dĂ©jĂ  dit que s’il reprenait un peu d’hĂ©roĂŻne, que cela irait mieux.

 

Ce que Milo cache aux Narcotiques Anonymes, c’est que, s’il est effectivement, tel un homme d’affaires sous pression, c’est parce-que, d’un cĂŽtĂ©, le jeune Muhammad, auto-proclamĂ© «  King of Copenhague Â» (d’origine turque) lui a lancĂ© «  Faudra te faire Ă  la gĂ©nĂ©ration nouvelle ! » et qu’il a dĂ» s’en remettre Ă  lui pour revendre de l’ectasy, produit qu’il ne connaĂźt pas. Parce-que ses hommes de main et de confiance sont tous malades, intoxiquĂ©s vraisemblablement par les sarmas qu’il a lui-mĂȘme cuisinĂ©s. Et aussi parce-que les « Albanais Â», ses fournisseurs habituels d’hĂ©roĂŻne pour lesquels il a acceptĂ© de revendre l’ectasy, en profitent pour tenter de prendre l’ascendant sur lui. Au milieu de tout ça, Milo peut compter sur les exigences entĂȘtantes de sa chĂšre fille Milena qui semble avoir dĂ©laissĂ© les  conjugaisons  de l’empathie dĂšs ses premiĂšres couches culottes pour leur prĂ©fĂ©rer les additions de la tĂ©lĂ©pathie et du cash.  Car, comme le dit Mike, le petit ami de Milena qui «  n’a pas inventĂ© la poudre Â» ( dixit Milena Ă  Milo) :

 

« Milena a des goĂ»ts de luxe Â».

 

Et c’est lĂ  que dĂ©barque Kurt le con ( l’acteur Kurt Nielsen) Ă  la 35 Ăšme minute. Cette scĂšne est magistrale. Milo est alors dans un restaurant tenu par des Asiatiques. Assis le cul entre plusieurs problĂšmes, d’un cĂŽtĂ© Milena et son anniversaire, de l’autre Muhammad qui ne rĂ©pond pas Ă  ses appels et les « Albanais Â» qui le font chier, Milo essaie de s’appliquer Ă  ce que tout se passe bien pour l’anniversaire de Milena, qui, Ă©videmment, ne sait rien de ses emmerdes.

 

Au dĂ©part, une simple vitre sĂ©pare Kurt le con de Milo. Kurt le con, on l’a vu dans le deuxiĂšme volet de Pusher. C’est Ă  la fois un dealer mais aussi un trĂšs grand consommateur. Un personnage assez beauf, un peu bĂ©bĂȘte, plutĂŽt en bas de l’échelle sociale du trafiquant de drogue alors que Milo est bien au dessus. Mais Kurt le con a ses combines bien Ă  lui. Il sait aussi retomber sur ses pattes. Et, lĂ , il nous donne une leçon de perspicacitĂ© beauf. Le peu qu’il sait du genre humain tendance accroc, il  la met sur la table dans cette scĂšne oĂč il se montre aussi hilarant, inoffensif qu’impitoyable. Pour moi, c’est un modĂšle de jeu d’acteur. Un chef-d’Ɠuvre en moins de cinq minutes. Je vais essayer d’expliquer pourquoi.

 

D’abord cette vitre, cloison de sĂ©paration fragile entre un intĂ©rieur et l’extĂ©rieur.

 

A l’intĂ©rieur,  Milo, goĂ»te Ă  la fois un peu au calme mais est de plus en plus Ă  bout. Et lorsque c’est comme ça, le temps passe lentement. TrĂšs lentement. Trop lentement.

L’extĂ©rieur, Ă  ce moment-lĂ , c’est la rue, plutĂŽt calme. Mais aussi la nuit. Il doit y avoir deux clients dans le restaurant. La plupart des honnĂȘtes gens dorment ou sont chez eux ou chez leur amant ou chez leur maitresse. Milo, lui, attend sa commande de poissons frits. Pour l’anniversaire de sa fille. Pour remplacer les sarmas qu’il a dĂ©cidĂ© de jeter avant que des invitĂ©s n’en mangent et ne tombent malades. D’un naturel trĂšs sĂ»r de lui, du genre psychorigide, mais aussi trĂšs mĂ©fiant, il a fallu plusieurs heures Ă  Milo pour admettre que, finalement, ses sarmas sont peut-ĂȘtre bien responsables de l’intoxication alimentaire qui a donnĂ© la diarrhĂ©e Ă  ses hommes.

 

Et dans toute cette chiasse, le seul gĂ©nie qui sort de la nuit : Kurt le con qui tape soudainement Ă  la vitre. D’abord pour saluer.

 

Kurt le con fait beauf. Mais il a aussi une dĂ©gaine de clodo. Il pourrait tout aussi bien sortir de l’hĂŽpital psychiatrique dans le sens pĂ©joratif du terme. Ceci pour dire que c’est le profil du mec qui a plutĂŽt ratĂ© sa vie. Mais qui est amusant. Il pourrait briguer le poste de fou «  de la ville Â» ou du « village Â». Alors, Milo le laisse s’approcher. Ils se connaissent si bien l’un et l’autre ( leur monde est un microcosme). Ils se sont tant de fois reniflĂ©s.  Et, ils sont en bons termes mĂȘme s’ils ont pu avoir des dĂ©saccords pour des histoires de deal ( Pusher II).

C’est comme ça que Kurt le con devient Grand en s’asseyant Ă  la mĂȘme table que Milo et face Ă  lui aprĂšs que celui-ci, pour une fois, lui serre la main. Milo n’a rien Ă  craindre de Kurt le con qu’il voit principalement comme un grand bouffon. Au pire, cela lui permettra de faire passer un peu le temps se dit sĂ»rement Milo en le voyant s’approcher.

 

AprĂšs une blague dont Kurt le con a le secret ( je vous laisse la dĂ©couvrir) celui-ci entretient Milo Ă  propos du seul sujet qu’il connaisse, du seul sujet qui vaille pour lui :

 

La dope.

 

Et Milo, qui est en « rehab Â», dĂ©cline la proposition de Kurt le con qui sait trĂšs bien ce qu’il aime. L’hĂ©roĂŻne. Le fait de prononcer le nom de la substance magique, c’est dĂ©jĂ  prendre un peu du souffle de Milo. Et Kurt le con a l’Ɠil. Lorsqu’il dit Ă  Milo :

 

« C’est vrai, tu es devenu un Saint, maintenant 
. Â». On sent encore toute cette diffĂ©rence de classe sociale entre Milo qui serait supĂ©rieur ou regarderait les gens de haut et Kurt le con qui sait qu’il est en tout bas. Et qui remet un peu en cause cet ordre mais sans animositĂ© et, officiellement, sans rancune. Il est difficile de lire profondĂ©ment en Kurt le con.

 

Puis, vient la question de Kurt le con Ă  Milo : «  T’es clean ? Â». LĂ , ce passage devient extatique. Parce-que dans ce «  T’es clean ? Â», Kurt le con semble poser une question abstraite. Dire qu’on est clean, c’est comme parler de l’Au-delĂ . C’est une aspiration que l’on peut avoir lorsque l’on est addict mais qui reste de l’ordre de l’extraordinaire. De l’impossible. Donc, c’est comme si Milo avait affirmĂ© qu’il Ă©tait extra-terrestre. Ou qu’il Ă©tait mort et ressuscitĂ©. Que de droitier, il Ă©tait devenu gaucher en cinq leçons.

 

 Etre « clean Â», quand on Ă©coute et regarde Kurt le con, on comprend que c’est peut-ĂȘtre, Ă  ce qu’on dit, aussi bon que de prendre de la drogue, mais ça reste Ă  voir. C’est comme l’histoire du paradis. Il semblerait que ça existe.

 

FonciĂšrement, Kurt le con ne connaĂźt pas grand monde qui soit vĂ©ritablement clean ou qui le soit restĂ© suffisamment longtemps pour pouvoir le vĂ©rifier. Et, Kurt le con est le genre de personne trĂšs pragmatique qui ne croit que ce qu’il voit. Et, il voit trĂšs bien que Milo «  transpire Â» mĂȘme si celui-ci vient de rĂ©pondre que «  tout va bien Â». Nous, spectateurs, nous savons pour quelles raisons, et on le comprend, Milo peut transpirer depuis le dĂ©but du film. Kurt le con, pas si con que ça donc, rien qu’en observant Milo ainsi que par intuition et par expĂ©rience, dĂ©tecte, lui, le mensonge dans les propos et dans le comportement de Milo. Et c’est un des autres nombreux gros points forts du film :

 

A l’anniversaire de sa fille, Milo donne le change et personne (Ă  part peut-ĂȘtre, Mike, le copain de Milena) ne remarque qu’il joue la comĂ©die en souriant et en rigolant.

Il suffit de moins de cinq minutes ( la rencontre dure Ă  peine une minute) Ă  Kurt le con pour « dĂ©pister Â» Milo et voir qu’il est tendu. Et en manque
.

 

Qui sont nos vrais proches ? Qui nous connaĂźt le plus intimement ? Celles et ceux avec lesquels nous choisissons d’avoir une vie sociale, lĂ©gale, rangĂ©e et normale ? Ou tous les autres ? Celles et ceux qui nous ont vus foncer Ă  travers les lois et les rĂšgles. Et qui Ă©taient parfois ou souvent nos complices, nos tĂ©moins ou nos adversaires lorsque nous Ă©tions hors-la-loi et/ou sans masque. En moins de cinq minutes, la scĂšne avec Kurt le con claque ce genre de domino sur la table. 

 

Tout, dans cette scĂšne, est Ă  prendre. Depuis l’irruption de Kurt le con jusqu’à l’interruption de la scĂšne et la sortie de Kurt le con. Et, Ă©videmment, cette rencontre entraĂźne d’autres rĂ©actions de Milo jusqu’au dĂ©nouement du film.

 

Des films et des sĂ©ries, nous en voyons et pouvons en voir et en regarder beaucoup mĂȘme si actuellement les salles de cinĂ©ma sont confinĂ©es. Peut-ĂȘtre que beaucoup de salles de cinĂ©ma vont fermer Ă  court ou Ă  moyen terme du fait des consĂ©quences Ă©conomiques de l’épidĂ©mie. Et que le cinĂ©ma sera, alors, encore plus diffusĂ© par VOD.

Ceci pour dire que nous avons aujourd’hui de toute façon un accĂšs Ă  une quantitĂ© Ă©norme d’images. Mais certaines images et certains films restent plus que d’autres. Et on regarde beaucoup d’images de façon automatique, par convention, par gentillesse et aussi par politesse.

 

MalgrĂ© notre esprit critique, la surabondance d’images fait que l’on s’habitue Ă  prendre le temps de regarder et  Ă  en voir comme on peut s’habituer Ă  manger des lĂ©gumes et des fruits qui n’ont pas de goĂ»t parmi d’autres plats, fruits et lĂ©gumes, qui, eux, nous marqueront pour leurs attraits.   

 

Cette scĂšne entre Milo et Kurt le con m’a rappelĂ© ce que ça peut faire de regarder un film qui a du goĂ»t. Ou ce que je peux Ă  peu prĂšs rechercher dans un film. J’ai l’impression que je l’avais oubliĂ©. Bien-sĂ»r, on ne peut pas toujours voir des chefs-d’Ɠuvre. On n’est pas toujours suffisamment bien disposĂ© soi-mĂȘme d’ailleurs pour s’apercevoir que l’on a un chef-d’Ɠuvre devant soi, qu’il s’agisse d’un film, d’un livre, d’un moment ou d’une rencontre. Mais qu’est-ce que ça fait du bien de le voir ! Le cinĂ©ma, aussi, peut jouer ce rĂŽle-lĂ . Nous rappeler qu’il suffit parfois d’une scĂšne, d’un moment, de quelques secondes ou de quelques minutes, pour que nous puissions revenir Ă  ce que nous aimons, Ă  ce que nous sommes, Ă  ce que nous savons faire :

 

Le vrai message de Pusher III ou L’Ange de la mort, pour moi, n’est pas que Milo aime l’hĂ©roĂŻne et la dĂ©fonce et que c’est un psychopathe et un  mafieux. Mais qu’il refuse d’ĂȘtre la pute ou l’esclave de qui que ce soit et qu’il fera tout son possible, comme il  se l’est promis Ă  la mort de sa femme, pour offrir Ă  sa fille tout ce qu’elle voudra. En cela, Milo est bien d’une certaine façon l’équivalent du personnage interprĂ©tĂ© par l’acteur Michael Shannon dans Take Shelter de Jeff Nichols ( 2011). Dans L’Ange de la mort comme dans Take Shelter, le hĂ©ros principal Ă©tant le double- idĂ©alisĂ©- du rĂ©alisateur. Et c’est, Ă  chaque fois, un hĂ©ros qui se retrouve seul face Ă  certaines dĂ©cisions importantes et qui finit par trancher en prenant des risques.  

 

Franck Unimon, ce mardi 28 avril 2020.

 

 

 

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Lettre-Type

 

 

Photo prise en me rendant au travail ou en en revenant, mars-avril 2020.

                  Lettre-Type

 

En rentrant des courses tout Ă  l’heure, j’ai croisĂ© un de nos voisins avec sa compagne. Celui-ci et sa compagne m’ont tĂ©moignĂ© leur reconnaissance pour ma compagne et moi. Le voisin savait que ma compagne travaillait dans le paramĂ©dical (comment a-t’il su ?) mais pas pour moi. Je n’ai pas pensĂ© Ă  lui demander dans quel mĂ©tier il me voyait. Je rĂ©flĂ©chis encore Ă  mon orientation professionnelle. 

 

Un peu plus tĂŽt, sur un rĂ©seau social, un ami-combattant que je connais dans la vraie vie, m’avait exprimĂ© sa fiertĂ© de me connaĂźtre en cette pĂ©riode de pandĂ©mie et de confinement qui dure maintenant depuis un peu plus de cinq semaines. A cet ami comme Ă  nos voisins, j’ai dit :

 

 Â«  Je  suis moins en premiĂšre ligne que nos collĂšgues de rĂ©animation et des urgences ( j’ai oubliĂ© de citer nos collĂšgues des Ehpad). MĂȘme, si, oui, en psychiatrie et en pĂ©dopsychiatrie, nous prenons des risques d’attraper le virus en prenant les transports en commun. Mais aussi dans nos services. Mais je ne me sens pas du tout un hĂ©ros Â».

 

Dans les escaliers de notre immeuble, Ă  un bon mĂštre de distance de moi, sa compagne derriĂšre lui, le voisin Ă©tait plus remontĂ© que moi. Tous deux portaient un masque. Elle, en tissu, sĂ»rement confectionnĂ© par elle-mĂȘme. Lui, un masque de chantier jetable. Et, moi, un masque chirurgical jetable avec lequel j’avais quittĂ© mon service lors de ma derniĂšre nuit.

 

Le voisin m’a parlĂ© de ce qui est dĂ©sormais encore plus sur la place publique maintenant que l’épidĂ©mie est devenue une Ă©mission aussi nĂ©vralgique que centrale dans nos vies. Et, cela, Ă  un niveau mondial : le manque de reconnaissance depuis « trente ans Â» pour les personnels soignants. Il espĂ©rait que ça changerait aprĂšs la pĂ©riode de confinement. Et que les gens sortiraient pour manifester avec les personnels soignants. Je l’ai un peu arrĂȘtĂ© pour lui dire :

 

«  A mon avis, il y aura beaucoup de contestation sociale aprĂšs le confinement. Pas uniquement les personnels soignants. Jusque lĂ , les gilets jaunes Ă©taient devenus assez isolĂ©s (Gilets jaunes, samedi 14 mars 2020) . Mais, lĂ , ils ne seront plus seuls Â».

 

 

 

La pandĂ©mie va t’elle changer le monde ? Peut-ĂȘtre pas cette fois. Mais elle y contribuera un peu plus. Ne serait-ce que d’un  point de vue personnel.

 

En attendant, pandĂ©mie ou pas, fin de confinement ou pas, l’ĂȘtre humain reste identique concernant certains traits de caractĂšres. Et, en rentrant chez moi, aprĂšs avoir quittĂ© ces voisins reconnaissants, je n’ai pu m’empĂȘcher de penser Ă  ces collĂšgues soignants en France et ailleurs qui ont Ă©tĂ© menacĂ©s, d’une façon ou d’une autre, par leurs voisins, afin qu’ils quittent leur immeuble ou partent travailler ailleurs car, en raison de leur profession, ils Ă©taient susceptibles de transmettre le virus.

 

La profession soignante, dans son ensemble, a donc une aura mouvante. Tant on projette sur elle, de nouveau, tant de peurs et tant de défaites monstrueuses.

A quand un gĂ©nocide des soignants en France et ailleurs ? Puisque, pour certains, nous sommes si monstrueux. 

Les soignants sont ces ĂȘtres impossibles Ă  dĂ©finir et dont les actes restent si difficiles Ă  verrouiller dans le chiffre. Et on dirait mĂȘme qu’ils le font exprĂšs. Ils ne pourraient pas se contenter d’ĂȘtre des Saints et des Anges, une bonne fois pour toutes ?!

 

HĂ© non, les soignants ne peuvent pas ĂȘtre des Saints et des Anges. MĂȘme si, sans aucun doute, bien des soignants, Ă  un moment ou Ă  un autre de leur vie et de leur carriĂšre, l’ont cru et le croient.

 

Alors, j’ai repensĂ© Ă  cette attestation dĂ©rogatoire de dĂ©placement que nous devons tous, dĂ©sormais, remplir chaque fois  que nous sortons de chez nous, en cette pĂ©riode de pandĂ©mie et de confinement, afin de nous justifier en cas de contrĂŽle policier quant au bien fondĂ© de la rupture, provisoire, de notre confinement. Pour aller au travail, comme mes collĂšgues, j’ai une dĂ©rogation permanente valable un mois, qui doit ĂȘtre renouvelĂ©e, qui m’a Ă©tĂ© fournie par mon employeur via le service de la DRH.

Et, je me suis dit que, peut-ĂȘtre que je devrais dĂšs maintenant, sur le mĂȘme modĂšle, prĂ©parer une lettre type au cas oĂč, ma compagne et moi, recevrions, un jour, une jolie lettre de menace d’une de nos voisines, ou d’un de nos voisins, compte-tenu de notre mĂ©tier de soignant. Car si je crois en l’ĂȘtre humain pour de bon, je crois aussi en lui pour le pire. Cela est peut-ĂȘtre le rĂ©sultat de ma dĂ©formation professionnelle ou personnelle. Peut-ĂȘtre aussi, parce-que je me connais un peu mieux moi-mĂȘme.

 

Voici cette lettre-type que je m’imagine afficher bien en Ă©vidence en bas de mon immeuble si, une de mes voisines ou un de mes voisins dĂ©posait dans notre boite Ă  lettres une lettre- que j’imagine anonyme- nous gratifiant d’insultes ou de menaces en raison de notre profession :

 

” ChĂšre voisine ou cher voisin,

 

J’ai accusĂ© bonne rĂ©ception de ce courrier que tu as dĂ©posĂ© dans notre boite Ă  lettres. Au vu du caractĂšre trĂšs contagieux du virus qui court et qui nous obsĂšde tous depuis plusieurs semaines, j’espĂšre que tu as pris les prĂ©cautions nĂ©cessaires en te risquant jusqu’à notre boite Ă  lettres. Je n’aimerais pas avoir Ă  apprendre que tu as attrapĂ© le virus en sortant de chez toi.

 

Tu as donc appris que ma compagne et moi sommes des soignants. Et, dans ton courrier, tu nous enjoins à dégager. Je résume ta pensée.

Nous sommes en effet soignants, ma compagne et moi. Officiellement, mĂȘme si cette appellation me fait un drĂŽle d’effet, nous ferions partie des « hĂ©ros de la Nation Â». Mais je comprends que, pour  toi, nous sommes plutĂŽt des zĂ©ros de la Nation. Et qu’il faudrait plutĂŽt nous rayer du voisinage.

 

Dans notre mĂ©tier, nous nous occupons de tout le monde :

 

Des personnes déprimées. Des fous. Des personnes dangereuses. Mais aussi des lùches.

 

Tu te reconnaĂźtras peut-ĂȘtre un peu dans l’une de ces catĂ©gories de personnes. Et, si tu en trouves une autre, sache, que, dans notre mĂ©tier, nous nous occupons aussi de ces personnes. «  Tout le monde Â», c’est vraiment «  Tout le monde Â».

 

Alors, faisons simple et rapide. Nous sommes soignants, ma compagne et moi. Mais nous lisons aussi les journaux et nous connaissons aussi la Loi. La Loi est trĂšs claire concernant le courrier que tu nous as adressĂ© :

 

Ton courrier est interdit par la Loi. Donc, dĂšs que je le pourrai, je me rendrai avec ton courrier au commissariat de notre ville qui, comme tu le sais, se trouve Ă  peine Ă  cinq minutes Ă  pied de chez nous, et je verrai, lĂ , si je fais une main courante ou si je porte plainte contre X. X, c’est toi. Moi, tu sais dĂ©ja comment je m’appelle.

Je choisis de publier ce courrier en bas de notre immeuble bien en Ă©vidence afin que chacune et chacun sache Ă  quoi s’en tenir nous concernant. Mais aussi par rapport Ă  la Loi.

 

Et, je choisis aussi de publier ce courrier- au minimum- en bas de notre immeuble afin que le plus de personnes sachent quel genre de courrier tu t’es permis de nous adresser. Afin que, s’il nous arrive quoique ce soit dans les temps futurs, qu’il soit possible de te retrouver et de t’interroger quant Ă  ton Ă©ventuelle responsabilitĂ©.

 

 

Franck Unimon.

Ps : de maniĂšre plus apaisante, et je l’espĂšre, plus optimiste, il est possible de voir ou de revoir Panorama 18 mars-19 avril 2020

 

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Panorama 18 mars-19 avril 2020

Paris, 9 mars 2020.

 

Toutes les photos prises dans le diaporama qui suit ont Ă©tĂ© prises en me rendant au travail ou en en revenant. Exception faite bien-sĂ»r des coupures de presse qui, elles, ont Ă©tĂ© effectuĂ©es Ă  domicile. 

Franck Unimon

 

Musique : Dub Rastaquouere ( Serge Gainsbourg). 

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Cinéma

La sĂ©rie Warrior : L’Or du commun.

 

 

La sĂ©rie Warrior :   L’or du commun.

 

Lorsque tu apparais dans la lucarne en provenance de nulle part, l’endroit est myope et sourd.  Personne ne t’attend. Personne ne te connaĂźt. Ta tĂȘte est un ballon. Et il y a plein d’autres ballons autour de toi qui viennent aussi de dĂ©barquer.

Question Ă©tudes, tu as peut-ĂȘtre Ă©tĂ© plus ou moins bon. Tu as sĂ»rement des capacitĂ©s que tu ignores dans un domaine ou un autre. Parfois, tu es mĂȘme le seul Ă  t’en rappeler.

Tu as aussi ratĂ© quelques cours. Quelques fois, plusieurs dans un mĂȘme jour. Mais on ne va pas en faire une jaunisse. Tu as surtout manquĂ© de concentration en classe et Ă  la maison au moment de faire tes devoirs. Sauf pour te bagarrer. Pour ça, aucun problĂšme de concentration. Tu faisais plutĂŽt partie des premiers Ă  te prĂ©senter. Et puis, le temps est passĂ©.

 

Qu’il n’y’ait aucun malentendu, Ah Sahm : Tu as appris Ă  lire et Ă©crire. Tu sais compter. Tu sais faire d’autres choses. Tu pourrais en apprendre plein d’autres.

 

Mais tu n’as pas la bonne peau, le bon prĂ©nom, le bon accent, le bon sexe, le bon voisinage, la bonne famille, la bonne taille, le bon poids, la bonne blague. Le bon timing.  Et tu comprends vite – car tu es vif et intelligent-  qu’il y a plein de gens comme toi ;  que la vie est un marchĂ© sur lequel il faut savoir se dĂ©marquer et oĂč le temps (une bonne occasion) ne passe Ă  peu prĂšs qu’une seule fois.

 

Tu as ta fiertĂ© mais on te fait assez rapidement comprendre que ce que tu penses ou ressens ne fait pas partie de la discussion. On ne demande pas Ă  un article disponible Ă  la vente ce qu’il pense ou ressent. Et puis, tu es bien gentil mais on a dĂ©jĂ  quelqu’un pour penser et planifier. Quelqu’un de formĂ©, qui a fait ses preuves et qui aura toujours quelque chose de plus que toi :

 

 Le niveau d’études, le rang social, la nationalitĂ©, la peau, encore la peau, Ah Sahm. 

 

Quelqu’un dont le travail -et l’accent- est de prĂ©voir l’arrivĂ©e de gens comme toi et de les gĂ©rer. De faire le tri.

 

Tout cela, tu l’as bien intĂ©grĂ©. Lorsque nous commençons Ă  faire ta connaissance, Ah Sahm, cela fait dĂ©jĂ  sĂ»rement un moment que tu as l’impression que tu es un ratĂ©, que tu as ratĂ© quelque chose et que tu as quelque chose Ă  racheter. Pour cela, tu es prĂȘt Ă  prendre Ă  peu prĂšs tous les risques. NaĂŻvement, tu crois encore que tu peux sauver la mise.

 

Mais comme, de toute façon, on ne t’emploiera pas pour ton intelligence, ton humour ou ton allure, tu laisses les grandes idĂ©es aux autres pour accepter un emploi qui consiste Ă  se bagarrer. Ça te convient parce-que tu veux te battre. Tu es triste et en colĂšre et, pour cela, ton corps est Ă  ta disposition. Tu pourrais le mutiler, le court-circuiter par la dĂ©fonce. Ce n’est pas ton genre. Ton genre, c’est d’atteindre d’autres corps dont les forces et l’allure ne te reviennent pas parce-que leurs murmures se ressemblent :

Chaque jour, n’importe lequel de ces corps que tu croises peut vouloir te voler quelque chose. Alors, tu les corriges comme de la mauvaise graisse.

 

La justice du pauvre, c’est celle du corps. C’est avec son corps que le pauvre dĂ©montre ce qu’il vaut et ce qu’il ne vaut pas. Tu es plutĂŽt pauvre, Ah Sahm.  Mais aprĂšs avoir tournĂ© en rond et t’ĂȘtre beaucoup entraĂźnĂ©, tu as dĂ©veloppĂ© des capacitĂ©s  pugilistiques particuliĂšres. Ton corps, dĂ©sormais, tranche avec ton passĂ© oĂč tu te faisais souvent dominer. Parce-que tu Ă©tais vulnĂ©rable. Pas assez malin. Trop impulsif. Il y avait toujours quelqu’un pour venir te cogner et te ridiculiser. Tu essayais de rĂ©sister mais tu ne faisais pas le poids.

 

 

Je l’écris pour toi car, toi, tu vis dans l’instant prĂ©sent. Tu dois ĂȘtre en train de fumer une cigarette ou de passer du temps avec tes potes. Mais, demain, maintenant, pour toi, ça ne change rien. La seule chose qui tangue pour toi, c’est qu’on t’a pris ton passĂ©. Pourtant, si tu avais Ă©tĂ© une femme, selon le pays et l’époque, tu aurais peut-ĂȘtre dĂ» te prostituer pour te dĂ©fendre. En argot, lorsque l’on dit d’une femme qu’elle « se dĂ©fend pour quelqu’un Â», ça veut dire «  qu’elle se prostitue pour quelqu’un Â». ça n’est pas un jugement. Je ne tiens pas particuliĂšrement Ă  ce que tu viennes me casser la tronche. Mais pense-y :

 

Lorsque l’on se dĂ©fend pour quelqu’un, le tout est de savoir pour quoi et pour qui l’on se prostitue. Comment il nous protĂšge. De qui.  Et de quoi. Regarde ta sƓur, Mai Ling ! Il faut ĂȘtre un Fong Hai, descendant de Genghis Khan, pour oser insinuer qu’elle a moins d’importance qu’une pute et la dĂ©fier.

Regarde ton amie et alliĂ©e Ah Toy, qui tient un bordel. Personne n’oserait dire qu’elle est incapable de se protĂ©ger et de se dĂ©fendre.

Regarde aussi PĂ©nĂ©lope Blake, la femme du maire, celle dont tu deviens l’amant.

 

Par ailleurs, Ah Sahm,  Ă  notre Ă©poque, certaines femmes deviennent de redoutables combattantes pour Ă©viter d’avoir Ă  se prostituer afin de gagner leur vie et aussi pour faire vivre leur famille. On peut prĂ©fĂ©rer ĂȘtre sur un ring, en sueurs, prendre des coups plein la figure, et en donner, plutĂŽt que d’attendre avec un string sur le bitume ou dans une camionnette que n’importe qui, Ă  n’importe quelle heure, puisse venir se permettre de nous mettre des coups qu’il nous sera interdit de lui rendre au prĂ©texte que le client est roi et que notre fiertĂ© doit trainer sa croix.

 

On peut aussi avoir un mĂ©tier tout ce qu’il y a plus de lĂ©gal, rĂ©munĂ©rĂ© et honorable, et avoir l’impression d’avoir un statut de pute ou de faire un travail de pute. OĂč, lĂ  aussi, on se doit de trainer sa croix et de faire ce que l’on nous demande. De s’exĂ©cuter.

 

On n’a pas beaucoup le choix si l’on veut Ă©chapper Ă  une sanction disciplinaire, au chĂŽmage, Ă  la pauvretĂ©, rembourser une dette, essayer de nourrir sa famille. Parce que l’on sait aussi que si l’on refuse, il y en a beaucoup d’autres qui accepteront ce que l’on refuse. Et qu’au dessus de nous, existe un Pouvoir bureaucratique tout puissant qui s’y connaĂźt en mĂ©thodes fantĂŽmes afin de nous faire payer notre comportement d’indiscipline ou de « rĂ©volte Â».

 

Pourtant, malgrĂ© certaines concessions ou compromissions, ça ne suffit pas toujours pour rester dans la partie. Pour ĂȘtre reconnu ou rĂ©compensĂ© comme on l’aurait voulu.

 

 

La sĂ©rie Warrior est faite de ça. De l’or commun de ces gens qui ont quittĂ© leur pays ou leur rĂ©gion pour aller vivre aux Etats-Unis du cĂŽtĂ© de San Francisco Ă  la fin du 19Ăšme siĂšcle afin d’essayer d’éclaircir leur existence. On peut avoir trouvĂ© trĂšs crue et racoleuse ma façon d’entrer dans le sujet. Ou caricaturale. Et ce sera sĂ»rement vrai qu’il y a de la cruditĂ©, du racolage et de la caricature dans cet article. A-t’on dĂ©jĂ  vu par exemple de la prostitution, sous n’importe quelle forme que ce soit, sans racolage ?

 

 

On apercevra pourtant dans le dĂ©but de cet article une continuitĂ© avec ce que j’ai Ă©crit dans CitĂ©s NumĂ©riques.

 

Entre les Canibouts, Nanterre, d’autres endroits en France, Ă  San Francisco, ou ailleurs sur Terre,  je n’y peux pas grand chose si l’Histoire se rĂ©pĂšte. Je peux juste essayer de la raconter autrement comme elle nous arrive, de gĂ©nĂ©rations en gĂ©nĂ©rations,  en m’appliquant Ă  faire en sorte qu’elle soit assez attrayante et aussi contemporaine que possible afin que le lecteur comprenne bien que ce qui s’est passĂ© ailleurs et hier peut aussi se passer ici et aujourd’hui. Quelle que soit la fiction. Et c’est un peu ce qui se passe avec la sĂ©rie Warrior.

 

 

Le hĂ©ros, Ah Sahm (l’acteur Andrew Koji, d’origine britannico-japonaise dans la vraie vie) dĂ©barque donc aux Etats-Unis, en provenance de Chine.

 

Si « Le Â» hĂ©ros de Warrior est d’origine chinoise, c’est parce-que la sĂ©rie est inspirĂ©e des Ă©crits de Bruce Lee. Et en partie de sa vie lorsque, dĂ©barquant aux Etats-Unis, avec des rĂȘves de grandeur, il a connu le racisme en particulier. Bruce Lee, cette vedette internationale dĂ©cĂ©dĂ©e en 1973 dont le souvenir reste impliquĂ© dans bien des Ɠuvres cinĂ©matographiques  a en effet connu le racisme aux Etats-Unis- y compris dans le milieu du cinĂ©ma. Ce qui a pu contrarier son trajet jusqu’à la cĂ©lĂ©britĂ©. Mais depuis sa mort, on retient son charisme, parfois ses pensĂ©es et, bien-sĂ»r, principalement certaines de ses attitudes martiales ou de ses tenues vestimentaires :

Que ce soit dans Kill Bill ou dans Once upon a time in Hollywood de Tarantino, Matrix des ex-frĂšres Wachowski. On dira que deux de ces films datent maintenant. Mais ce serait oublier que des vedettes comme Jacky Chan et Jet Li, aussi bons soient-ils (et ils sont particuliĂšrement bons) n’ont pu le faire oublier. Et que mĂȘme aprĂšs plusieurs Expendables ( avec Jet Li entre autres mais aussi avec Chuck Norris, covedette de La Fureur du dragon avec Bruce Lee) ou des films comme The Raid I  et II rĂ©alisĂ©s par Gareth Evans, dont les combats sont particuliĂšrement rĂ©ussis, la  marque  de Bruce Lee se maintient. On la trouve chez certains hĂ©ritiers martiaux : Van Damme et Steven Seagal Ă  une Ă©poque en occident, Jason Statham peut-ĂȘtre un peu aujourd’hui.

On avait pu l’espĂ©rer en Mark Dacascos  aprĂšs Crying Freeman et Le Pacte des Loups de Christopher Gans. Mark Dacascos que l’on a eu plaisir Ă  retrouver avec deux vedettes de The Raid dans le John Wick 3 : Parabellum  avec Keanu Reeves, converti depuis au Ju-Jitsu brĂ©silien et qui « faisait Â» du Bruce Lee dans
.Matrix.

 

MĂȘme le rĂ©alisateur Wong Kar-Wai fait une allusion Ă  Bruce Lee Ă  la fin de son film Grandmaster (2013).

 

D’ailleurs, parler de Ju-Jitsu brĂ©silien aujourd’hui, revient Ă  un moment ou Ă  un autre Ă  parler de MMA ne serait-ce que du fait, en grande partie au dĂ©part, des frĂšres Gracie.

Le MMA a pour but d’ĂȘtre une sorte de « compilation Â» du meilleur de chaque discipline de combat, arts martiaux inclus.

 

HĂ© bien, on peut sans doute dire que Bruce Lee a sĂ»rement contribuĂ© d’une façon ou d’une autre Ă  l’émergence et Ă  l’évolution du MMA dans sa recherche d’efficacitĂ©. Une scĂšne, parmi d’autres, montre trĂšs bien l’exigence constante d’efficacitĂ© de Bruce Lee dans OpĂ©ration Dragon (dernier film de son vivant) :  Alors que l’on voit des disciples de Han exĂ©cuter mĂ©caniquement des katas, Bruce Lee, les regarde de loin avec un air de dĂ©dain. Plus tĂŽt, au dĂ©but du film, on l’a vu, en cours particulier, sermonner son jeune Ă©lĂšve qui s’est mis Ă  « penser Â» au lieu de « ressentir Â», Ă  confondre « la colĂšre Â» avec «  une parfaite tension Ă©motionnelle Â». 

 

De la mĂȘme maniĂšre que beaucoup d’apnĂ©istes de haut niveau sont  encore capables aujourd’hui de citer le film Le Grand Bleu de Luc Besson parmi certaines de leurs rĂ©fĂ©rences cinĂ©matographiques (tout en soulignant ses dĂ©fauts concernant la pratique de l’apnĂ©e), Bruce Lee reste une des rĂ©fĂ©rences pour beaucoup d’adeptes de sports de combats et d’Arts martiaux.

 

Question MMA, j’invite Ă  voir ou revoir le film PiĂ©gĂ©e de Steven Soderbergh avec Gina Carano, ancienne championne de MMA.

 

https://youtu.be/9flxUdOWpu4

 

Cela dit, il y a bien-sĂ»r eu et il y a bien sĂ»r bien d’autres Maitres des Arts martiaux que ce soit en Chine ou ailleurs. Les adeptes du Kendo citeront le Japonais Miyamoto Musashi dont la vie – trĂšs romancĂ©e- est racontĂ©e par Eiji Yoshikawa dans La Pierre et le Sabre et dans sa suite, La Parfaite LumiĂšre.

Et je ne sais mĂȘme pas, d’ailleurs, si l’on peut dire de Bruce Lee qu’il Ă©tait un Maitre absolu :

 

Un trĂšs grand artiste martial, oui. Un Professeur pour celles et ceux Ă  qui il a enseignĂ©, oui. Dont les acteurs amĂ©ricains  Steve Mac Queen et James Coburn.  Mais un Maitre ? Je ne sais pas. En Occident, oui.  

Mais en Asie ?  MĂȘme s’il a Ă©crit. Je crois que ce doute existait dĂ©jĂ  de son vivant en Asie. C’est uniquement pour cette raison que je le retranscris ici. Car je n’ai aucune compĂ©tence ou autoritĂ© personnelle pour rĂ©pondre Ă  cette question. Je me dis seulement  qu’un Maitre est synonyme de longĂ©vitĂ© et de sagesse. Or, Bruce Lee est mort Ă  33 ans et c’était aussi une vedette de cinĂ©ma. Il aspirait Ă  cette cĂ©lĂ©britĂ©. Ce qui dĂ©note un peu pour un Maitre :

Soit on fait le show Ă  Hollywood, soit on est un Maitre qui s’attĂšle Ă  une certaine discipline qui consiste en particulier Ă  contrĂŽler son ego. Alors qu’on dirait que Bruce Lee a balancĂ© entre les deux. Et c’est exactement ce qui se passe pour Ah Sahm dans Warrior.

L’acteur Andrew Koji dans le rĂŽle d’Ah Sahm.

 

Ah Sahm (l’acteur Andrew Koji) est sensiblement prĂ©tentieux dĂšs le dĂ©but de la sĂ©rie. Etre bagarreur est une chose. Etre prĂ©tentieux en est une autre. On est avec Ah Sahm lorsqu’il refuse le mĂ©pris d’un reprĂ©sentant de l’ordre amĂ©ricain raciste Ă  son arrivĂ©e aux Etats-Unis. On est plus critique Ă  son Ă©gard lorsqu’il en rajoute dans la dĂ©monstration dans ses combats, ajoutant provocation  et suffisance.

 

MĂȘme si ce trait est un peu attĂ©nuĂ© chez Ah Sahm, Bruce Lee Ă©tait originaire d’un milieu social plutĂŽt aisĂ© en Chine. Mais cette aisance sociale a Ă©tĂ© en partie transfĂ©rĂ©e au personnage d’Ah Sahm dans le fait que contrairement Ă  la majoritĂ© des Chinois qui dĂ©barquent en AmĂ©rique, Ah Sahm, lui, comprend et parle trĂšs bien Anglais. Ce qui lui donne un avantage supplĂ©mentaire certain, en plus de son expertise en art martial, sur ses compatriotes mais aussi sur les AmĂ©ricains qui regardent les Chinois de haut.

 

Et puis, le trĂšs haut niveau de pratique d’art martial d’Ah Sahm est un peu insuffisant pour expliquer le fait qu’il arrive presque en terrain conquis – mĂȘme s’il lui arrive des dĂ©boires- dĂšs le dĂ©but de Warrior. On peut ĂȘtre quelqu’un de trĂšs sur de soi mĂȘme en pays inconnu. Mais je me dis aussi que si l’on a toujours vĂ©cu Ă  l’abri ou si l’on a toujours Ă©tĂ© protĂ©gĂ© par quelqu’un depuis son enfance, que l’on peut se sentir comme Ah Sahm dĂšs le dĂ©but de Warrior : un peu tout puissant et trĂšs chien fou. MĂȘme s’il se fait acheter par les Hop Wei comme homme de main en raison de ses trĂšs bonnes aptitudes au combat.

 

 

Voici pour la prĂ©sentation d’Ah Sahm. Il y a heureusement d’autres personnages dans Warrior qui donnent envie dont certains que j’ai dĂ©jĂ  citĂ©s :

 

Jun PÚre, Mai Ling, Ah Toy, Buckley, Leary , Bill, Les Fong Hai, Pénélope Clarke
..

 

 

La sĂ©rie a des dĂ©fauts. Je l’ai d’abord trouvĂ©e moyenne. Tant pour quelques tics- ou hommages- Ă  la Bruce Lee. Que pour le fait que, par moments, la sĂ©rie Warrior donne l’impression d’essayer de faire aussi bien que Gangs of New York de Scorsese.

 

Mais, heureusement, son analyse sociale et culturelle s’élargit. On passe des Irlandais, aux Chinois en passant par le gars du Sud des Etats-Unis. La sĂ©rie a d’évidentes ambitions fĂ©ministes.

Dans le 5Ăšme Ă©pisode, sorte de mini-western, on a mĂȘme une histoire d’amour avec une AmĂ©rindienne ( alors que les AmĂ©rindiens restent parmi les grands disparus de l’industrie cinĂ©matographique amĂ©ricaine)  et l’on voit mĂȘme un des personnages de la sĂ©rie venir Ă  « l’aide Â» de deux hommes noirs qui se sont risquĂ©s Ă  venir prendre un verre dans un bar oĂč on ne veut pas d’eux.

 

Au passage, on reçoit quelques enseignements martiaux : On apprend par exemple que pour gagner un combat, il faut avoir une cause Ă  dĂ©fendre.

 

Et puis, on voit que l’AmĂ©rique, celle des Etats-Unis, PremiĂšre Puissance Mondiale actuelle, s’est construite sur le racisme, en prenant le meilleur de chaque communautĂ©.

 

A ce racisme intĂ©rieur, Warrior essaie aussi de s’attaquer.

 

Je n’ai vu que la premiĂšre saison. La deuxiĂšme saison est apparemment en cours de rĂ©alisation.

 

Pour conclure, Warrior a Ă©tĂ© crĂ©Ă©Ă© et produite par Jonathan Tropper,  co-crĂ©ateur et producteur, entre-autres, de la sĂ©rie Banshee.

Justin Lin, rĂ©alisateur de Fast & Furious 6,  est un des rĂ©alisateurs de la sĂ©rie.  

 

Franck Unimon, mecredi 15 avril 2020.

 

 

 

 

 

 

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Cités Numériques

                                                                   CitĂ©s NumĂ©riques     

 

J’ai le moral. Je me sens bien. Et vous ?    

 

Depuis que j’ai regardĂ© un documentaire sur le « quartier Â» des Canibouts, Ă  Nanterre,  en 1981, grĂące aux archives de L’INA, j’estime m’ĂȘtre plus dĂ©conditionnĂ© de l’épidĂ©mie du Coronavirus.   Initialement, aprĂšs avoir lu une interview de Fary, j’avais d’abord cherchĂ© Ă  regarder des prestations de l’humoriste Gaspard Proust. Puis, j’ai regardĂ© Haroun. Thomas N’Gigol. JĂ©rĂ©my Ferrari (dont j’apprĂ©cie le gros travail de recherche et certaines rĂ©flexions mais qui ne me fait pas rire). Il y a longtemps que je me dis que ce serait bien de prendre le temps de regarder le travail fourni par des humoristes. Femmes et hommes. Je regrette de ne pas prendre ce temps. Puis ces archives de l’INA sur Les Canibouts sont restĂ©es lĂ , Ă  me faire de l’Ɠil, sur la droite de l’écran. J’ai fini par cliquer dessus.   

 

 

 

Cinquante minutes durant, j’ai regardĂ© ce documentaire. MĂȘme s’il est triste de se dire que pratiquement tous les problĂšmes rencontrĂ©s dans certaines banlieues et dans certaines citĂ©s aujourd’hui sont lĂ , dans ce documentaire, qui date de 1981 :   Les jeunes originaires d’AlgĂ©rie, nĂ©s en France, qui doivent choisir entre la NationalitĂ© algĂ©rienne ou la NationalitĂ© française. Et qui, s’ils ne choisissent pas, sont considĂ©rĂ©s comme « sans papiers Â» Ă  18 ans. Et, lorsqu’ils ont des papiers français sont dĂ©favorisĂ©s lors de leur recherche d’emploi : «  Quand on est Français, on ne s’appelle pas SaĂŻd Â».  

 

La Drogue. LSD, cocaĂŻne, HĂ©roĂŻne….  

 

La mauvaise cohabitation entre les jeunes, en « meutes Â», et les adultes travailleurs, retraitĂ©s ou joueurs de boules. Une mixitĂ© sociale qui existait alors encore et qui, depuis, a Ă©clatĂ© et disparu, tels des couples et des familles qui, aprĂšs plusieurs annĂ©es de tentatives de vie commune, ont dĂ©cidĂ© de divorcer et de s’affronter.  

La BMW et la Golf, dĂ©jĂ , Ă©taient les voitures de rĂ©fĂ©rence. Comme aujourd’hui, encore, pour certains, dans certaines banlieues et certaines citĂ©s.  

En regardant ce documentaire, je me suis dit que les Ă©lites de l’époque, en particulier politiques, ont soit continuĂ© leur Guerre d’AlgĂ©rie, aprĂšs la Guerre d’AlgĂ©rie, sur le dos de milliers de jeunes originaires d’AlgĂ©rie. Ou Ă©tĂ© proches, finalement, de certaines idĂ©es de l’ExtrĂȘme Droite, dont on devine quelques futurs Ă©lecteurs parmi ces adultes (tous d’origine europĂ©enne et blancs pour ceux que l’on voit) habitant aux Canibouts et excĂ©dĂ©s par les frasques des jeunes des Canibouts majoritairement d’origine maghrĂ©bine pour ceux que l’on voit.  

 

Plus jeune, je connaissais Les Canibouts de « rĂ©putation Â».  J’avais 13 ans en 1981 et je vivais Ă  Nanterre oĂč je suis nĂ©.  

La rĂ©putation des Canibouts Ă©tait mauvaise.  

Au collĂšge puis au lycĂ©e, j’ai connu quelques personnes qui en « venaient Â» ou y habitaient. Toutes ces personnes n’étaient pas des « mauvais Â» Ă©lĂ©ments. Bien des jeunes qui habitaient aux Canibouts ou prĂšs des Canibouts Ă©taient de trĂšs bons Ă©lĂšves et se « tenaient bien Â». Mais ceux qui «dĂ©vissaient» le plus, eux, ont suffi Ă  donner une mauvaise rĂ©putation. Et je ne les connaissais pas pas. C’Ă©taient des personnages tĂ©nĂ©breux.   

En repensant au documentaire hier soir ou ce matin, je me suis aperçu que les filles en sont absentes. On aurait dit qu’il y avait uniquement des garçons adolescents aux Canibouts. OĂč Ă©taient les filles alors que l’on parle trĂšs peu de religion dans ce documentaire ? Et alors que l’on ne parlait pas, Ă  l’époque, d’intĂ©grisme religieux qu’il soit musulman ou catholique. On ne parlait pas non plus de barbu ou de femme voilĂ©e. Aucun des jeunes arabes que l’on voit  l’écran, en 1981,  dans ce documentaire, ne porte la barbe.  

 

Dans ce documentaire, je me rappelle aussi de cette mĂšre, une des seules personnes de sexe fĂ©minin que l’on voit parmi les personnes originaires du Maghreb, qui s’exprime :   C’est la mĂšre d’un des jeunes, SaĂŻd, je crois.

Cette mĂšre nous apprend qu’elle travaille de 6h du matin jusqu’à 21h. 15 heures de travail quotidien.  

ça me rappelle un peu le sketch de Pierre Desproges, Rachid, je crois, oĂč il dit Ă  peu prĂšs :  

«  C’est drĂŽle, comme, pour des fainĂ©ants, les Arabes sont des gens qui se couchent tard et se lĂšvent tĂŽt Â».

HĂ© bien, la mĂšre de SaĂŻd est l’illustration concrĂšte de cela. Peu de personnes accepteraient de trimer comme elle le fait.  Pour un travail qui consiste Ă  faire des mĂ©nages.    

 

Dans le documentaire, cette mĂšre finit par expliciter qu’elle n’a pas le courage d’aller voir deux de ses fils incarcĂ©rĂ©s Ă  Fleury-MĂ©rogis. Vaillante et lasse, elle explique qu’elle « comprend Â» que ses deux fils aient fait des bĂȘtises qui les ont envoyĂ©s en prison car ils n’ont pas de travail. Ils n’arrivent pas Ă  en trouver. Elle le dit sans colĂšre et sans mĂȘme souligner le fait que leurs origines maghrĂ©bines ont plombĂ© leurs recherches d’emploi. On en a une dĂ©monstration lorsque SaĂŻd, filmĂ©, se dĂ©place Ă  l’ANPE ( l’ancien nom de Pole Emploi) de Nanterre-UniversitĂ© ( Au dessus de la gare de Nanterre-UniversitĂ©, anciennement appelĂ©e Nanterre-La-Folie et pas trĂšs loin de la Fac de Nanterre).  

Un peu plus tĂŽt, il est mentionnĂ© que la citĂ© des Canibouts est accolĂ©e Ă  la Maison de Nanterre (L’hĂŽpital de Nanterre) qui est « aussi un lieu d’exclus Â». Et que, peut-ĂȘtre que cette proximitĂ© avec la Maison de Nanterre, a-t’elle entraĂźnĂ© cette citĂ© dans l’exclusion.   J’ai trouvĂ© ce rapprochement un peu facile : car de la Maison de Nanterre comme des Canibouts, il est aussi sorti du bon. Et non loin des Canibouts, aux PĂąquerettes par exemple, il y avait aussi des «problĂšmes Â». Mais il est vrai que Les Canibouts ont sans doute concentrĂ© les problĂšmes.

Il n’y a pas si longtemps, j’avais cru comprendre que les Canibouts, Ă  Nanterre, avait la rĂ©putation d’ĂȘtre une plaque tournante de la drogue. Mais c’est sĂ»rement aussi le cas dans certains coins d’Argenteuil oĂč je vis. Et c’est sĂ»rement aussi le cas dans d’autres endroits Ă  Nanterre. Dans d’autres villes en France. En banlieue parisienne ou en province.  

 

Quoiqu’il en soit, en 1981, j’avais 13 ans. J’étais donc un peu plus jeune de 4 ou 5 ans que ces jeunes que l’on voit dans ce documentaire.  

1981, c’est l’annĂ©e de l’élection historique de François Mitterrand. Il m’a fallu des annĂ©es aprĂšs sa mort (rĂ©cemment) pour comprendre et apprendre que Mitterrand a souvent Ă©tĂ© un homme politique plus prĂ©occupĂ© par sa carriĂšre politique et le Pouvoir que par la sociĂ©tĂ© française. C’est aussi, rĂ©cemment, que j’ai dĂ©couvert son rĂŽle peu honorable d’homme d’Etat français pendant la Guerre d’AlgĂ©rie. Et je me demande ce que son Ă©lection avait pu faire Ă  certaines AlgĂ©riennes et Ă  certains AlgĂ©riens qui avaient connu la Guerre d’AlgĂ©rie (1954-1962).  

Je me rappelle encore des cris de joie de mes parents dans notre appartement de HLM, dans le salon, lors de l’élection de Mitterrand en 1981. Plusieurs des jeunes que nous voyons dans ce documentaire, pour ceux qui sont d’origine algĂ©rienne, sont sans doute des enfants de celles et ceux qui avaient connu la Guerre d’AlgĂ©rie.  

 

A cĂŽtĂ© de ça, (1981, c’est aussi l’annĂ©e de la mort de Bob Marley) en regardant ce documentaire, je me suis aussi dit que je m’en Ă©tais vĂ©ritablement plutĂŽt « bien Â» sorti compte-tenu de la citĂ© oĂč j’avais grandi Ă  Nanterre.    

 

D’une part parce qu’à l’époque, ça ne s’était pas autant dĂ©gradĂ© comme par la suite. MĂȘme si j’ai connu- de prĂšs ou de loin- quelques personnes  qui ont « mal tournĂ© Â» Ă  partir de l’adolescence, dans ma citĂ©, ça allait « mieux Â» que dans d’autres citĂ©s et dans d’autres villes de banlieue hier et aujourd’hui.  

 

Je pense Ă  la Seine Saint Denis dont sont originaires Kool Shen et Joey Starr du groupe de Rap NTM dont j’ai le mĂȘme Ăąge Ă  un ou deux ans prĂšs. La Seine Saint Denis reste, je crois, le dĂ©partement le plus pauvre de France. Alors que le 92, oĂč j’ai grandi (dans une tour HLM de 18 Ă©tages) est encore Ă  ce jour, le plus riche de France. Mais comme on le voit dans ce documentaire sur les Canibouts, on peut vivre dans le 92 et ĂȘtre mal parti dans l’existence. On peut aussi venir du 92 ou y habiter (je n’ai pas vĂ©rifiĂ©) et ĂȘtre l’un des Rappeurs les plus populaires depuis des annĂ©es : Booba.

De toute façon, question musique, on peut venir de partout. Si ce que l’on fait plait, celles et ceux qui Ă©coutent ne nous demanderont pas nos papiers.  

 

D’autre part, je m’en suis sans doute bien sorti parce-que mes parents ont su me donner des limites. Parce-que j’ai Ă©tĂ© en mesure de les accepter.  Parce qu’ils ont Ă©tĂ© suffisamment solides mentalement dans la vie et qu’ils ont toujours eu un emploi qui leur a permis d’assurer les frais de la vie quotidienne. Mon pĂšre n’est pas alcoolique. Ma mĂšre n’était pas dĂ©pressive. Mes parents ont continuĂ© de faire « couple Â» comme on dit, pour le pire et le meilleur. On peut s’en sortir sans ça mais c’est plus difficile.

 

J’ai aussi reçu de l’amour d’une façon ou d’une autre quand j’ai grandi. On peut aussi vivre sans amour, Romain Gary l’explique trĂšs bien, mais c’est aussi plus difficile.  

 

Je m’en suis Ă©galement Ă  peu prĂšs sorti parce que mes parents ont pu nous emmener ailleurs (colonies de vacances pour moi – c’était moins cher Ă  l’époque- moments de retrouvailles avec d’autres membres de la famille,  fĂȘtes foraines,  fĂȘtes antillaises, sĂ©jours en Guadeloupe par le biais des congĂ©s bonifiĂ©s).   

Et aussi parce-que mon pĂšre m’a permis, avec des mĂ©thodes pĂ©dagogiques personnalisĂ©es datant de la bible,  Ă  la lumiĂšre flottante de la bougie et Ă  coups de ceinture pĂ©nĂ©trante, de raccrocher le wagon de la scolaritĂ© que j’avais commencĂ© Ă  laisser filer :

Je me sentais peu concernĂ© par l’école en prime abord au CP, prĂ©fĂ©rant rĂȘver. Jouer. Et regarder la tĂ©lĂ©. Quelles drĂŽles d’idĂ©es !

GrĂące Ă  mon pĂšre, je suis devenu performant Ă  l’école. Et, lorsque j’écris un nouvel article, afin de m’encourager, je dĂ©pose toujours une petite ceinture Ă  cĂŽtĂ© de moi. Et, j’allume une bougie. Quelques fois, quand ça ne marche pas comme je veux, je frappe l’écran de l’ordinateur Ă  coups de ceinture. AprĂšs ça, je me sens mieux. Je vois mieux oĂč j’en suis et je peux reprendre mon article.

Vous n’avez aucune idĂ©e du nombre de coups de ceinture que mon Ă©cran d’ordinateur a pu recevoir juste pour cet article.   

Puis, j’ai dĂ©couvert le plaisir de la lecture et l’existence de la bibliothĂšque municipale, endroit magique, par le biais d’un de nos instituteurs de l’école primaire (publique).  

 

Dans ce documentaire sur les Canibouts, j’ai aimĂ© entendre – sans doute pour la premiĂšre fois- Yves Saudmont, l’ancien maire communiste de Nanterre, qui avait longtemps eu pour moi l’image du maire inamovible jusqu’à ce que sa supplĂ©ante, Jacqueline Fraysse-Casalis, ne prenne sa succession. Jusqu’aux annĂ©es 2000 et la la tuerie qui avait eu lieu lors d’un conseil municipal prĂ©sidĂ© par Jacqueline Fraysse-Casalis.

J’avais entendu parler de la tuerie par les mĂ©dia ainsi que par un collĂšgue qui avait aussi grandi Ă  Nanterre.   

La mairie de Nanterre, oĂč a eu lieu la tuerie, est proche de la bibliothĂšque de Nanterre. Un parvis les sĂ©pare. Mes parents s’y sont mariĂ©s en 1985. En 1985, aprĂšs avoir Ă©tĂ© au collĂšge Evariste Galois, aprĂšs avoir Ă©tĂ© Ă  l’Ă©cole primaire Robespierre, j’Ă©tais au LycĂ©e Joliot-Curie.

Une rue sépare le Lycée Joliot-Curie de la mairie comme de la bibliothÚque. Environ cinq cents mÚtres.

La bibliothĂšque est en hauteur. A mon Ă©poque, la bibliothĂšque “surmontait” un supermarchĂ© Casino. Casino oĂč j’ai rarement fait des achats ( biscuits ou autres friandises) : les prix de ce Casino m’ont toujours marquĂ© par leur “hauteur”. Plus Ă©levĂ©s que le supermarchĂ© Sodim, puis le FĂ©lix Potin, de ma citĂ©. Plus Ă©levĂ©s que le Suma prĂšs du collĂšge Evariste Galois. Ce qui ne m’a pas empĂȘchĂ© de voler dans leurs rayons. Et de finir par me faire attraper- pour un vol de crĂȘpes bretonnes ( 5,25 francs les 10)-  par le “vigile” de Suma. Un homme d’origine asiatique.

 

Lorsque j’arrivais Ă  la bibliothĂšque, toujours Ă  pied, j’Ă©tais auparavant passĂ© “devant” le thĂ©Ăątre des Amandiers. ThĂ©Ăątre oĂč je suis, Ă  ce jour, allĂ© une seule fois dans ma vie. C’Ă©tait avec notre prof de Français de 3Ăšme, Mme Askolovitch/ Epstein, afin d’aller y voir Combats de NĂšgres et de chiens. PiĂšce de thĂ©Ăątre qui m’avait moins plu- que j’avais moins bien comprise- que le film E.T de Spielberg que nous Ă©tions aussi allĂ©s voir avec elle au cinĂ©ma de la DĂ©fense de l’Ă©poque. 

AprĂšs ĂȘtre passĂ© “devant” le thĂ©Ăątre des Amandiers, je passais devant la piscine de Nanterre oĂč j’Ă©tais allĂ© Ă  la piscine avec l’Ă©cole et oĂč mon pĂšre m’a appris Ă  nager la brasse Ă  sa façon avant de m’inscrire Ă  des cours de natation auxquels je n’ai pas toujours Ă©tĂ© assidu.

Puis, suivait le stade de Foot avec sa piste d’athlĂ©tisme que j’ai connue en cendrĂ©e, avant celle en tartan du stade Jean Guimier construite plusieurs annĂ©es plus tard, en bordure du parc de Nanterre.

Mes années Carl Lewis. Mes années Miles Davis, Jazz, Dub et Reggae.

Mes annĂ©es “Conscience Noire” avec des modĂšles noirs principaux amĂ©ricains mĂȘme si je connais AimĂ© CĂ©saire et la NĂ©gritude de nom. Le Zouk de Kassav’, et, avant lui, d’autres tubes de groupes antillais- dont des groupes haĂŻtiens, me parle aussi. J’ai aimĂ© The Message de Grand Master Flash quelques annĂ©es plus tĂŽt. Mais j’ai aussi aimĂ© Gaby, oh, Gaby de Bashung. Comme j’ai aimĂ© Ă©couter Love on the beat  de Gainsbourg, Everything wants to rule the world  de Tears For Fear, le Tainted Love de Soft Cell ou des tubes de Depeche Mode.

Par contre, je n’aime pas le Hard Rock. Je n’Ă©coute pas la musique classique. Et je rejette la variĂ©tĂ© française que je vois comme de la crĂ©celle. Je suis admiratif devant le Break Dance et tout ce qui concerne la danse Hip-Hop. Bien-sĂ»r, James Brown et d’autres artistes noirs amĂ©ricains tirant dans le Funk et la Soul font partie de mes modĂšles. Dont MichaĂ«l Jackson. 

Mais je ne comprends rien Ă  cet engouement ainsi qu’Ă  tout ce tapage autour du groupe U2 avec l’album War

 

A l’extĂ©rieur de ce cirque aussi mental que musical, il est un autre endroit Ă  cette Ă©poque oĂč je fais beaucoup de cercles :

Je connais le parc de Nanterre beaucoup plus pour y avoir fait des footing et des entraĂźnements d’athlĂ©tisme que pour m’y ĂȘtre promenĂ©. Avec mon club d’athlĂ©tisme, l’Entente Sportive de Nanterre, ou ESN, qui reste un des meilleurs exutoires de mon adolescence.

Le thĂ©Ăątre des Amandiers a le parc de Nanterre derriĂšre lui. Le thĂ©Ăątre des Amandiers est Ă  quelques centaines de mĂštres de l’arrĂȘt de bus 304 qui permettait (qui permet?) en prenant la direction de Colombes, d’aller Ă  la PrĂ©fecture, accessible Ă  pied, Ă  la gare de Nanterre-UniversitĂ©, mais aussi de se rendre Ă  la Maison de Nanterre ( l’hĂŽpital de Nanterre) proche des Canibouts.

Si l’on prenait ( si l’on prend ?) le bus 304 dans la direction de la place de la Boule, on arrive rapidement devant le LycĂ©e Joliot-Curie, la bibliothĂšque et la mairie de Nanterre. 

 Lorsque je me rapprochais, enfant, puis collĂ©gien et lycĂ©en, de l’entrĂ©e de la bibliothĂšque de Nanterre, on pouvait voir la mairie de Nanterre en contrebas, sur la droite.

 

  Je connaissais “le tueur” de la mairie de Nanterre.  Je l’avais connu au lycĂ©e Joliot-Curie de Nanterre. Je me souviens bien de lui ( Au LycĂ©e). J’avais alors Ă  peu prĂšs l’ñge qu’ont ces jeunes des Canibouts dans le documentaire. L’une des seules personnes rencontrĂ©es dans ma jeunesse Ă  Nanterre qui a pu faire parler de lui, mĂ©diatiquement, est un tueur. Une personne qui, aprĂšs son acte, s’est suicidĂ©e en se jetant par la fenĂȘtre du commissariat.   

 

Dans le documentaire sur les Canibouts, en 1981, en Ă©coutant Yves Saudmont  j’ai pu m’apercevoir- et m’étonner- de son Ă©rudition et de sa grande aisance pour s’exprimer. Aisance supĂ©rieure pour ce que j’en ai vue Ă  celle du Maire actuel d’Argenteuil, Georges Mothron.  

Mais, pour rĂ©sumer, il suffit de regarder ce documentaire pour Ă  la fois penser au film Le ThĂ© au harem d’ArchimĂšde de Mehdi Charef. Pour penser Ă  certaines Ă©meutes dans « les Â» banlieues. Pour comprendre que l’avĂšnement du Rap comme prise de parole d’une certaines jeunesse et d’une certaine catĂ©gorie de la population française (au dĂ©part plutĂŽt dĂ©favorisĂ©e socialement, Ă©conomiquement voire racialement) allait couler de source. Mais aussi que le FN, devenu RN, allait connaĂźtre une ascension constante. Ainsi que l’intĂ©grisme religieux. Mais aussi le terrorisme. Comme certaines mouvances fascistes et nĂ©o-fascistes. Et certains groupes d’autodĂ©fense. Et, Ă©videmment, tant de mouvements de contestation sociale.  

 

Voir dans ce documentaire que le quartier de la DĂ©fense Ă©tait devenu une sorte de « paradis Â» pour les jeunes des Canibouts (mais aussi pour bien d’autres jeunes, dont j’ai fait partie) avec la crĂ©ation du centre commercial Les Quatre Temps est tout un symbole :  

Le quartier de la DĂ©fense est un quartier d’affaires.  

 

Pendant que nous Ă©tions des milliers de jeunes Ă  venir baver sur des vitrines et sur une richesse matĂ©rielle qui nous semblait le but principal Ă  atteindre dans une vie au point d’ĂȘtre toujours volontaires pour dĂ©penser un argent qui nous manquait tout le temps, quitte Ă  chouraver dans les rayons, apprenant en cela notre future activitĂ© d’addicts et de consommateurs, d’autres, que nous ne voyions pratiquement jamais ou alors sur un Ă©cran ou dans un journal, faisaient de vĂ©ritables affaires et voyaient beaucoup plus loin que nous dans l’espace et dans le temps.  A dĂ©faut de croire en nos capacitĂ©s d’aller sur la lune un jour, nous voulions bien nous contenter de nous rendre dans un centre commercial. Ça compensait.  

 

La Défense, aperçue, au fond, avec la Grande Arche, depuis le parc de Nanterre.

Quarante ans plus tard, en 2020,  notre monde a Ă©voluĂ© : En plus des boutiques physiques,  Internet et nos vies numĂ©riques se sont dĂ©veloppĂ©es entre-temps et nous nous y sommes acculturĂ©s. Nous sommes contents de pouvoir baver en illimitĂ©, si nous le voulons, Ă  n’importe quelle heure, sur quelque chose Ă  mater, Ă  chouraver, Ă  consommer ou Ă  acheter. On peut mĂȘme l’écrire, le filmer ou le photographier et le mettre en ligne. Aux lignes de coke que l’on sniffe s’ajoutent dĂ©sormais nos vies que nous mettons nous-mĂȘmes en ligne et que d’autres peuvent sniffer, identifier ou dĂ©tester.   

 

Aujourd’hui, nos citĂ©s sont aussi devenues numĂ©riques. Et nous avons parfois beaucoup de mal Ă  en sortir. Peut-ĂȘtre rĂ©apprenons-nous en permanence Ă  vider notre mĂ©moire et Ă  devenir amnĂ©siques. Le pied !    

Franck Unimon, vendredi 10 avril 2020. ( Photos prises en Mars 2019).  

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Addictions en temps de pandémie

Confinés 1.

 

 

Addictions en temps de pandémie.

 

Sans doute faut-il ĂȘtre un petit peu formĂ© aux thĂ©rapies familiales, avoir vu certains films tels Canine (rĂ©alisĂ© en 2009 par Yorgos Lanthimos), lu certains ouvrages et articles sur le sujet.

 

Ou plus simplement :

 

Sans doute faut-il avoir Ă©tĂ© tĂ©moin- ou acteur- de certains Ă©vĂ©nements pour savoir qu’il existe rĂ©guliĂšrement une rupture entre la plus ou moins belle image qu’incarne une famille,  un couple ou un groupe et ce qui se passe Ă  l’intĂ©rieur de cette famille, de ce couple ou de ce groupe derriĂšre le grillage des agrĂ©ables assurances et des sourires.

 

On peut multiplier les exemples de films sur ce sujet. On peut mĂȘme citer OpĂ©ration Dragon de Robert Clouse avec Bruce Lee. Mais aussi The Naked Kiss de Samuel Fuller, Get Out de Jordan Peele, L’Impasse de Brian de Palma,  John Wick ou Le Chant du Loup  d’Antonin Baudry ou Alien
. Tous ces films et bien d’autres parlent du confinement imposĂ© au hĂ©ros sous forme d’un destin le plus souvent imposĂ© ou, quelques fois, choisi (Bruce Lee dans OpĂ©ration Dragon par exemple, les hĂ©ros du film Le Chant du Loup) que le hĂ©ros essaie de surmonter et qui le rĂ©vĂšle Ă  lui-mĂȘme dans ses Ă©checs et fracas (le plus frĂ©quemment) comme dans ses succĂšs (plutĂŽt rares) souvent obtenus au forceps.

 

On ne compte plus les hĂ©roĂŻnes et les hĂ©ros administrĂ©s par l’alcool ou une autre substance psychoactive que ce soit au cinĂ©ma ou dans les polars et romans et qui, pourtant, font sortir les «pourris Â» du circuit. On s’identifie Ă  quelques unes et Ă  quelques uns de ces hĂ©roĂŻnes et de ces hĂ©ros ainsi qu’à leurs adversaires qui sont souvent leur propre reflet. Ne serait-ce qu’en acceptant rĂ©guliĂšrement d’aller se confiner dans une salle de cinĂ©ma (oui, ce temps reviendra) pour aller voir et vivre avec une certaine ambivalence toutes ces histoires sur grand Ă©cran. Et/ou en se livrant soi-mĂȘme rĂ©guliĂšrement ou de temps en temps Ă  certaines de ces conduites addictives :

 

« Or, qu’il s’agisse de consommation de produits psychoactifs, de jeux vidĂ©o ou de dĂ©pendance au travail, l’addiction n’a pas attendu le SARS CoV-2 pour affecter les salariĂ©s. L’étude Impact des pratiques addictives au travail, menĂ©e en septembre 2019 par GAE Conseil, indiquait que 44% des salariĂ©s jugent les pratiques addictives frĂ©quentes dans leur milieu professionnel.

« Les expĂ©riences de la NASA ont dĂ©montrĂ© que le stress provoquĂ© par le confinement pouvait conduire les personnes les mieux prĂ©parĂ©es Ă  prendre de mauvaises dĂ©cisions, rappelle Eric Goata, administrateur de la FĂ©dĂ©ration des intervenants en risques psychosociaux (Firps) Â».  C’est extrait de la chronique d’Anne Rodier dans le journal Le Monde du jeudi 26 mars 2020, partie Management, page 19. Titre de la chronique :

Le manageur face à la pandémie de Covid-19.

La chronique d’Anne Rodier se termine en rĂ©pondant Ă  la question suivante :

 Mais comment un manageur peut-il reconnaĂźtre les salariĂ©s Ă  risque Ă  distance ?

Eric Goata rĂ©pond : « En repĂ©rant les alertes, une agitation verbale, un silence inhabituel, un comportement automatique de gestes routiniers sans utilitĂ© pour l’organisation sont autant de signaux faibles Ă  prendre en considĂ©ration Â».

 

Dans le film PlanĂšte Hurlante ( rĂ©alisĂ© en 1995 par Christian Duguay) vu en dvd il y a plusieurs annĂ©es, je me rappelle encore de cette scĂšne oĂč, sur une planĂšte Ă©loignĂ©e de la Terre, revenant d’une mission, un homme interpelle son collĂšgue restĂ© Ă  la base.

Mais si le collĂšgue lui rĂ©pond d’abord « normalement Â», ensuite, il ne cesse de rĂ©pĂ©ter la mĂȘme phrase.  Jusqu’à ce que la porte de la base ne s’ouvre et qu’un cortĂšge de robots hurleurs (plus effrayants que les robots chasseurs de Karaba la sorciĂšre dans Kirikou) ne vienne Ă  sa rencontre.

 

Bien-sĂ»r, une personne « Ă  risque Â» du fait du tĂ©lĂ©travail et qui se rapprocherait du burn-out en pĂ©riode de confinement est Ă  diffĂ©rencier d’un des robots hurleurs de PlanĂšte Hurlante oĂč l’on devient assez rapidement l’un des meilleurs « amis Â» de la paranoĂŻa. Car nous sommes dans l’univers de Philippe K.Dick. Mais aussi dans le nĂŽtre :

 En cette pĂ©riode d’épidĂ©mie, une accalmie mentale peut ĂȘtre recherchĂ©e sous la forme d’un calumet un peu spĂ©cial. Ce peut ĂȘtre la nourriture. Cela peut ĂȘtre le sexe. Cela peut ĂȘtre des images. Mais cela peut aussi ĂȘtre ces substances psychoactives qui peuvent dĂ©boucher sur des addictions ou les entretenir.

 

« + 15% de ventes sur le rayon cave d’Auchan Â» ; «  On est passĂ©s de six rĂ©unions en visioconfĂ©rence par semaine Ă  une trentaine, qui s’étalent de 8 heures du matin Ă  23 heures du soir, nous confirme Laurent, membre des Alcooliques anonymes Â» ( Page 13, dans la rubrique SociĂ©tĂ©/ Crise du Coronavirus du journal Le Parisien du jeudi 26 mars 2020. Titre de l’article : L’alcool, pour oublier).

Toujours dans cet article de Le Parisien, ce passage :

 

« En rĂ©alitĂ©, c’est la peur, l’anxiĂ©tĂ©, le fait de ne pas voir de fin Ă  ce confinement qui augmente le stress et peut donc crĂ©er un besoin d’alcool et une surconsommation. Dans ce contexte, les personnes seules sont encore plus Ă  risques, analyse la psychologue spĂ©cialisĂ©e. D’ailleurs, pour les personnes addictives, il y a un fort risque de majoration de la consommation Â».

Confinés 2.

 

Plus loin, page 15, toujours dans le mĂȘme numĂ©ro de Le Parisien, ces propos du GĂ©nĂ©ral Jean-Philippe Lecouffe, gendarme, dans cet article intitulĂ© :

« La gendarmerie est en alerte sur les trafics de chloroquine Â» .

 

Celui-ci alerte Ă  propos de la cybercriminalitĂ© :

 

« Oui, il faut appeler les internautes Ă  ĂȘtre encore plus prudents que d’habitude. (
.)

Beaucoup de personnes travaillent sur des ordinateurs, parfois personnels, en tĂ©lĂ©travail, sans disposer des moyens de protection d’un service informatique d’entreprise. Nous observons des attaques par rançongiciels ou des hameçonnages avec vol de donnĂ©es. Par exemple, des envois d’e-mails livrant un point de situation dĂ©taillĂ© sur le Covid-19, ou Ă©voquant la chloroquine, avec une piĂšce jointe. DĂšs que celle-ci est ouverte, l’internaute se retrouve avec non pas le coronavirus
.mais un logiciel espion. Nous surveillons aussi tout ce qui est manipulation de l’information sur les rĂ©seaux pour dĂ©tecter les « fake new Â» sur le Covid-19 Â».

 

Concernant les trafics de drogue, voici la rĂ©ponse, toujours, du gĂ©nĂ©ral Jean-Philippe Lecouffe, toujours dans Le Parisien de ce jeudi 26 mars 2020, page 15 :

 

« Ce qu’on pressent, compte-tenu du confinement, c’est qu’une partie de la vente de la drogue se reporte sur le Darknet. Les consommateurs ne vont plus se dĂ©placer, ils vont essayer de passer par des systĂšmes de livraison avec des dealers qui bĂ©nĂ©ficient d’autorisation de circulation. Il y aura une probable « ubĂ©risation Â» du business Â».

 

A propos des violences conjugales, le mĂȘme Jean-Philippe Lecouffe rĂ©pond :

 

« Les violences faites aux femmes restent une prioritĂ©. Je veux ĂȘtre clair : mĂȘme en pĂ©riode de confinement, nos unitĂ©s continuent Ă  intervenir quand elles reçoivent des appels d’urgence. (
.) Je rappelle que la gendarmerie possĂšde une brigade numĂ©rique que l’on peut contacter 24 heures sur 24 sur Internet Â».

 

Rencontrer ce patient dont je parle dans mon article Faire des images m’a sĂ»rement inspirĂ© ce sujet et rappelĂ© le sĂ©minaire sur les addictions oĂč j’étais allĂ© en janvier et dont je compte rendre compte ensuite.

 

Franck Unimon, mercredi 8 avril 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Kongo : DĂ©lire antioxydant

 

 

Le 14 mars dernier, aprĂšs avoir croisĂ© une manifestation « des Â» gilets jaunes ( Gilets jaunes, samedi 14 mars 2020  ) , j’étais allĂ© voir le film Kongo dans la seule salle qui le projetait Ă  Paris et peut-ĂȘtre en France. La petite salle de cinĂ©ma prĂšs du jardin du Luxembourg Ă©tait pleine. Nous n’étions pas encore confinĂ©s. La « saison Â» du confinement allait s’ouvrir quelques jours plus tard. Et elle est encore en cours. Prendre le temps aujourd’hui, presqu’un mois plus tard, d’écrire sur ce film aura peut-ĂȘtre une rĂ©sonance particuliĂšre dans notre contexte d’épidĂ©mie du coronavirus Covid-19.

 

 

Au dĂ©but de Kongo, l’apĂŽtre MĂ©dard, la cinquantaine, est assis. Il regarde la foule qui s’anime devant lui. Son strabisme et son statut de guĂ©risseur, aprĂšs en avoir obtenu la licence, lui font peut-ĂȘtre voir ce que peu voient lorsqu’il commente :

 

« C’est tout de mĂȘme Ă©trange, le Congo
. Â». Puis, il Ă©voque les difficultĂ©s quotidiennes, pour la majoritĂ© des Congolais, Ă  trouver de quoi s’en sortir. Et, il ajoute :

« En plus, les sorciers sont lĂ  pour nous bloquer Â».

 

Tout le long du film, on restera la majeure partie du temps avec l’apĂŽtre MĂ©dard et ses disciples. L’apĂŽtre MĂ©dard et ses consultations. Cela commencera par une sĂ©ance d’exorcisme d’un jeune en prĂ©sence de sa famille. A l’issue de la sĂ©ance, le jeune affirmera qu’il va mieux. L’apĂŽtre MĂ©dard dira aux parents :

 

« La prochaine fois, n’attendez pas avant de venir me voir Â».

 

Lorsque des membres de la famille du jeune demanderont Ă  l’apĂŽtre MĂ©dard de leur rĂ©vĂ©ler l’identitĂ© de celui qui avait jetĂ© un mauvais sort, « pour l’avertir Â», celui-ci rĂ©pondra que ce n’est pas dans sa dĂ©ontologie de donner ce genre d’informations. L’apĂŽtre MĂ©dard peut alors passer pour un guĂ©risseur attachĂ© au secret professionnel ou pour un charlatan avisĂ©.

 

Plus tard, un homme dont la jambe est douloureuse viendra le voir. L’apĂŽtre MĂ©dard mordra la jambe de l’homme jusqu’au sang puis recrachera le sang qu’il examinera avant d’expliquer :

 

«  Tu vois, on t’avait tirĂ© dessus Â».

 

Un peu plus tĂŽt, on aura vu une de ses anciennes disciples retourner le voir aprĂšs que ses deux fils se soient faits tuer d’un Ă©clair dans la maison. Le pĂšre et Ă©poux sera le suspect numĂ©ro un et on assistera Ă  un procĂšs rituel. L’apĂŽtre MĂ©dard sera convoquĂ© comme tĂ©moin mais aussi comme accusĂ© par le pĂšre et Ă©poux qui le considĂ©rera comme  responsable de tout.

 

 

DĂ©lire mystique collectif ? Peut-ĂȘtre. Mais le versant du monde que Kongo nous montre peut rappeler ce texte L’enfant du pays de Dany LaferriĂšre  mis en musique par Arthur H et Nicolas Repac dans l’album L’Or Noir oĂč il est question de Legba («  Le Dieu qui se tient Ă  la frontiĂšre entre le monde visible et invisible Â») et que le sextant d’un esprit uniquement habitĂ© par Descartes et l’Occident ne saura ni situer ni Ă©valuer Ă  sa juste mesure prĂ©fĂ©rant seulement y voir l’attribut d’un peuple d’arriĂ©rĂ©s.

 

 

 

Car c’est bien Ă  notre Culture d’occidentaux  et Ă  ses limites que Kongo nous confronte. Si le dĂ©lire collectif au Congo nous saute aux yeux, le dĂ©lire collectif qui siĂšge en Occident peut aussi sauter  aux yeux des Congolais comme Ă  d’autres Cultures du monde.

 

Parce-que par delĂ  le dĂ©lire collectif qui semble d’abord s’exposer sous nos yeux d’occidentaux serpentent ensuite quelques percĂ©es qui nous font voir que celles et ceux qui passent pour fous dans Kongo sont loin d’ĂȘtre aveugles :

 

«  Nos ancĂȘtres sont nos vrais Dieux Â». « (
) Car les Chinois dĂ©truisent notre royaume. Depuis que les travaux ont commencĂ©, les sirĂšnes sont menacĂ©es Â».

« Dans le monde visible, les sorciers sont souvent des personnes d’apparence respectable Â». «Aujourd’hui, les jeunes ont tendance Ă  oublier Â».

 

 

 

Si l’on retrouve dans Kongo l’opposition manichĂ©enne entre la Culture traditionnelle estropiĂ©e, idĂ©alisĂ©e ou disparue et la Culture occidentale blanche du colon historique,  l’emprise de plus en plus arachnĂ©enne de la Chine en Afrique y est aussi montrĂ©e tandis qu’une Ă©lite africaine, plutĂŽt invisible dans le film,  contribue encore,  d’une façon ou d’une autre, comme magnĂ©tisĂ©e, Ă  cette « Ă©volution». Et,  Ă  la fin du film, plutĂŽt que ridicule dans ses vĂȘtements rituels de guĂ©risseur, l’apĂŽtre MĂ©dard apparaĂźt comme l’un des derniers rĂ©sistants sur cet immense chantier de l’Afrique dont les Congolais, mais aussi bien des Africains dans d’autres pays, semblent les premiers absents. Comme si leurs corps vivaient en Ă©tant habitĂ©s par d’autres.

 

Franck Unimon, mardi 7 avril 2020.

 

 

 

 

 

 

 

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Faire des images

 

 

                                                  Faire des images

 

L’économie est le canon d’une arme. Son barillet tourne aussi mĂ©caniquement qu’une horloge dont chaque oscillation, rĂ©percutĂ©e contre nos tympans, est scrutĂ©e par des comptables qui dĂ©signent de nouveaux coupables Ă  chaque retard de paiement.

 

Depuis Covid-19 (on aimerait l’appeler coĂŻt 19 mais ça ne sera pas pour aujourd’hui), colt viral qui a fait de notre prĂ©sent son cheval, l’ombre de la note s’allonge. Pour certains, c’est celle de la mort, pour d’autres, la maladie ou le chĂŽmage. Pour d’autres encore, la musique d’un dĂ©couragement et d’un dĂ©doublement dont il est difficile de sortir.

 

Le dernier album de Brigitte Fontaine, Terre Neuve,  est depuis quelques jours celui que j’écoute. J’avais sĂ»rement besoin de sa folie. L’album Ă©tait chez moi depuis plusieurs semaines. Mais Manu Dibango avait alors toute mon attention. On va souhaiter Ă  Brigitte (Fontaine) de tenir plus longtemps que Manu Dibango.

 

Le premier titre de Terre Neuve, «  Le Tout pour le Tout Â» qui parle de la vie et de la mort s’accorde bien avec le nĂ©on de nos prĂ©occupations actuelles.

Il y a du Bashung dans sa façon de dire son texte. Plus loin dans son album, on pense Ă  Gainsbourg, au groupe Portishead (le titre «  Ragilia Â») et Ă  d’autres influences.

 

Mais Brigitte Fontaine est bien-sĂ»r Brigitte Fontaine dans cet album plutĂŽt rock.  Je l’avais dĂ©couverte en concert Ă  l’Olympia grĂące Ă  une amie il y a plus de vingt ans. Et je l’avais revue ensuite en concert dans la salle de concert de Cergy St-Christophe, l’Observatoire, oĂč j’ai vu d’autres trĂšs bons concerts :

 

Les groupes Brain Damage (Dub), Improvisator Dub ( Manutension Ă©tait encore vivant), High Tone, Daby TourĂ©, Susheela Raman. J’y avais mĂȘme vu Disiz La Peste qui, malgrĂ© l’incorrection facile de certains spectateurs, avait su tenir son micro et sa scĂšne.

 

 

AprĂšs l’album de Brigitte Fontaine, l’EP d’AloĂŻse Sauvage, Jimy, attend son passage. Puis, il y aura l’album de Damso, LithopĂ©dion. Et, si j’en ai vraiment le temps vu que ma fille est Ă  « l’école Â» aujourd’hui, je mettrais l’album de La Rumeur, Du CƓur Ă  l’Outrage. Et j’extrairai Ă  nouveau des titres de l’album The Downnward Spiral de Nine Inch Nails :

 

Au moins, les titres «  Mr Self Destruct Â», « Closer Â» que j’avais dĂ©couverts Ă  leur sortie grĂące Ă  un ancien collĂšgue, PoupĂ©e, en 1994 ou 1995, et dont l’attrait, sur moi, persiste. Aujourd’hui, PoupĂ©e vit Ă  la RĂ©union.

 

 

En parlant de Rap, j’aurais aimĂ© pouvoir parler de l’album de Ausgang sorti il y a peu ou peut-ĂȘtre de celui d’Isha. Mais je n’ai pas encore eu la possibilitĂ© de les Ă©couter. Ni la disponibilitĂ©.

 

 

Mais l’horloge de l’économie tourne et mes heures sont comptĂ©es. Qu’est-ce que je pourrais raconter, de pas trop long, et qui puisse intĂ©resser un peu celles et ceux qui vont suivre ces lignes ?

 

J’ai connu ce week-end et ce matin mes premiers contrĂŽles policiers en allant au travail et en revenant. A chaque fois Ă  la gare St Lazare. Cela s’est trĂšs bien passĂ© avec les policiers. Au point que, d’une façon un peu paradoxale et amusante, c’est mĂȘme un ancien patient croisĂ© par hasard hier matin prĂšs de la gare St Lazare en revenant du travail qui m’a assurĂ© :

 

« Ă§a va, ils sont cool Â». Nous Ă©tions alors devant la gare St Lazare et pour le prĂ©server d’un nouveau contrĂŽle, je venais de lui proposer de nous en Ă©loigner alors que deux cars de police se trouvaient Ă  une dizaine de mĂštres de nous, sur le parvis de la gare.

 

J’ai fait la connaissance de ce patient dans un service spĂ©cialisĂ© dans le traitement des addictions dans mon hĂŽpital oĂč il m’arrive de faire des remplacements. J’ai postulĂ© trois fois dans ce service. Mon CV est bon m’a-t’on rĂ©pondu. Et il est rassurant de me voir arriver lorsque je  me prĂ©sente dans ce service.  Pour y effectuer des remplacements, payĂ©s en heures supplĂ©mentaires. Mais il y a toujours eu un « Mais Â» pour ne pas m’embaucher et embaucher quelqu’un d’autre Ă  ma place lorsqu’un poste s’y est libĂšrĂ©. Au prĂ©texte que je manque « d’expĂ©rience dans le domaine des addictions Â».

 

Cette inexpĂ©rience dans le domaine des addictions mais aussi dans le domaine relationnel, hier matin, je l’ai modĂ©rĂ©ment sentie, en prĂ©sence de ce patient.

 

Il Ă©tait d’abord drĂŽle de nous reconnaĂźtre l’un et l’autre dans la rue. Je portais un masque chirurgical et un bonnet quand mĂȘme.

 

 

Pourtant, nous nous sommes facilement reconnus. J’avais bien-sĂ»r un « avantage Â» sur lui. Je voyais son visage dĂ©couvert. Mais cela ne l’a pas empĂȘchĂ© de « savoir Â» qu’il me connaissait. MĂȘme s’il m’a demandĂ© ensuite d’enlever mon bonnet aprĂšs mon masque.

 

Sans doute est-il un spĂ©cialiste de l’observation en temps ordinaire. Pour frayer, en tant que consommateur, dans l’univers des substances addictives illĂ©gales, j’imagine qu’il en faut des capacitĂ©s d’observation. Et d’adaptation. A son environnement. A ses interlocuteurs. Aux situations rencontrĂ©es. Et, lĂ , il venait de passer la nuit dehors.

 

AprĂšs plusieurs semaines d’abstinence, il avait rechutĂ©, devant ses neveux, chez une de ses sƓurs oĂč il Ă©tait en confinement. Sa sƓur l’avait trĂšs mal pris. Dehors. Alors, il a pris le train pour venir sur Paris oĂč il est allĂ© chez un « ami Â» qui l’avait dĂ©pannĂ© d’un bedo.

 

Quelques jours plus tĂŽt, dans le service spĂ©cialisĂ© dans le traitement des addictions oĂč nous nous Ă©tions croisĂ©s, avait eu au tĂ©lĂ©phone le mĂ©decin qui le suit.

 

Il m’a ainsi appris que le service d’hospitalisation spĂ©cialisĂ© dans les addictions oĂč nous nous Ă©tions croisĂ©s allait bientĂŽt rouvrir aprĂšs avoir fermĂ© pendant une dizaine de jours.

 

Il a ainsi rĂ©pondu spontanĂ©ment Ă  une question que je m’étais posĂ© ces derniers temps :

 

Les personnes sujettes aux addictions avec substance me semblent faire partie des personnes particuliĂšrement exposĂ©es au Covid-19. Je pensais d’abord Ă  l ‘affaiblissement  de leur organisme du fait de leur consommation. Mais, ce matin, je pense d’abord aux multiples contacts qui leur sont nĂ©cessaires pour se procurer leur substance, au milieu oĂč ils se le procurent (coin de rue ou fĂȘtes
.), aux moyens employĂ©s ( la prostitution peut en faire partie) et au fait que respecter la distance sociale sera loin- pour certains- d’ĂȘtre leur premiĂšre prioritĂ©.

 

D’ailleurs, pendant que je discute devant la gare St Lazare, avec ce patient, la distance sociale d’un mĂštre n’y est pas. Je le constate. Mais je ne peux rien dire. Au mĂȘme titre que dans le service de pĂ©dopsychiatrie oĂč je travaille, j’ai dĂ©jĂ  plusieurs fois prĂ©sentĂ© mes excuses aux jeunes pour me prĂ©senter devant eux – comme mes collĂšgues- avec un masque chirurgical sur le visage, avec ce patient, je constate Ă  nouveau que l’une des bases de notre travail relationnel en psychiatrie, en pĂ©dopsychiatrie ou dans toute activitĂ© professionnelle psycho-sociale, c’est, avant tout de se montrer Ă  visage dĂ©couvert devant celle et celui que l’on « engage Â» Ă  nous rencontrer.

 

C’est le minimum.

 

Dans une rencontre « directe Â», en vis-Ă -vis,  il est trĂšs difficile d’inspirer confiance Ă  quelqu’un si cette personne voit Ă  peine la couleur de nos yeux, ce qui s’y passe ainsi que ce qui se passe sur notre visage. C’est le ba-ba.

 

Et, avec ce patient qui vient de passer la nuit dehors, qui vit une pĂ©riode un peu dĂ©licate, qui me rĂ©pond que son traitement neuroleptique d’un mois est restĂ© chez sa sƓur, je ne me vois pas trop insister sur la distance sociale.

 

Pourtant, je dois aussi penser Ă  moi. A ma compagne et Ă  ma fille qui sont chez moi pour commencer.

 

Alors, mon masque chirurgical toujours sur le visage, Ă  cĂŽtĂ© de ce patient, j’essaie de trouver une petite distance corporelle qui puisse ĂȘtre un bon compromis entre la distance sociale amicale Ă©lĂ©mentaire et la distance sanitaire recommandĂ©e. Officiellement, elle est de un mĂštre. Mais, la veille, un collĂšgue pĂ©dopsychiatre nous a appris que c’est vraiment le minimum. L’idĂ©al, ce serait trois mĂštres de distance sociale durant cette pĂ©riode de pandĂ©mie.

 

Je dois ĂȘtre dans une distance comprise entre 30 centimĂštres et 50 centimĂštres avec ce patient qui est sur ma droite. Et, de temps Ă  autre, je tourne ma tĂȘte vers le cĂŽtĂ© opposĂ© tout en l’écoutant.

Il est trĂšs renseignĂ© Ă  propos de l’Ă©pidĂ©mie. Il pense que ça va durer comme ça tout le mois de Mai. Il n’est pas plus inquiet que ça en le disant. MĂȘme si, bien-sĂ»r, il est inquiet me rĂ©pond-t’il, Ă  l’idĂ©e d’ĂȘtre contaminĂ©. 

 

Lui et moi, nous discutons ainsi pendant quinze Ă  vingt minutes devant la gare St-Lazare. Lorsque je lui dis que je dois y aller, il comprend et me remercie d’ĂȘtre restĂ© un peu avec lui. Je vois bien Ă  son sentiment de gratitude que ce moment a Ă©tĂ© pour lui l’équivalent d’un remontant. J’insiste pour qu’il aille se mettre au chaud. J’insiste encore pour qu’il aille rĂ©cupĂ©rer son traitement neuroleptique chez sa sƓur. Il acquiesce. Il ne me paraĂźt pas trop dĂ©primĂ©, pas trop persĂ©cutĂ©. Pas trop fatiguĂ©. Il a manifestement des perspectives. Il m’a parlĂ© de son patron actuellement bloquĂ© en Martinique. J’ai un moment regardĂ© prĂšs de nous si un lieu de restauration rapide Ă©tait ouvert. Mais cela l’a plutĂŽt mis un peu sur le qui-vive :

 

« Qu’est-ce que tu regardes ?! Â».

 

Je lui ai expliquĂ©. Mais tout Ă©tait fermĂ©. Lui donner un peu d’argent Ă©tait selon moi Ă  Ă©viter alors je ne lui en ai pas parlĂ©.  De son cĂŽtĂ©, il ne m’a rien demandĂ©.

 

AprĂšs nous ĂȘtre sĂ©parĂ©s, j’ai essayĂ© de joindre le service oĂč lui et moi nous Ă©tions revus deux mois plus tĂŽt. J’ai eu de la chance :

Le service Ă©tait ouvert. Et le mĂ©decin de ce patient en particulier Ă©tait prĂ©sent m’a appris l’infirmier qui m’a rĂ©pondu. Alors, j’ai pu lui raconter.

 

Ce contact direct, hors d’un bureau, voire d’un service, et de la paperasse,  me convient bien, je crois. MĂȘme si je l’ai assez peu vĂ©cu professionnellement (sauf si l’on pense Ă  mes interviews de rĂ©alisateurs et d’acteurs en tant que journaliste cinĂ©ma) comparativement Ă  mes annĂ©es dans un service en tant qu’infirmier. Et que mon inquiĂ©tude, et celle de ma compagne, se concentre plutĂŽt, dans ce genre de travail, dans le risque d’ĂȘtre exposĂ© Ă  certaines maladies ou infections.

 

J’ai eu cette inquiĂ©tude derniĂšrement pour une de nos collĂšgues qui s’est portĂ©e volontaire pour aller travailler dans un des services de notre hĂŽpital qui prend en charge les patients en psychiatrie adulte porteurs du Covid-19.

J’ai lu comme tout le monde que le patron de l’AP-HP, Martin Hirsch, a rĂ©clamĂ© derniĂšrement plus de respirateurs. Et aussi plus de personnel soignant, en particulier infirmier, pour faire face Ă  la pandĂ©mie, soit sur la base du volontariat ou en rĂ©quisitionnant ce personnel.

 

La nĂ©cessitĂ© de personnel soignant prĂ©sent et compĂ©tent ( dans les techniques d’urgence et de rĂ©animation mĂ©dicale ou chirurgicale) pour « rĂ©pondre Â» Ă  la pandĂ©mie, personne ne la contestera. Et si j’ai d’abord pensĂ© que seuls les hĂŽpitaux publics Ă©taient sollicitĂ©s pour « rĂ©pondre Â» Ă  la pandĂ©mie, j’ai depuis lu dans un journal que les Ă©tablissements privĂ©s appuyaient l’effort sanitaire en vue de « rĂ©pondre Â» Ă  la pandĂ©mie (article d’Antoine Boudet Comment le leader de l’hospitalisation privĂ©e en France, Ramsay SantĂ©, fait front  dans Les Ă©chos du mercredi 1er avril 2020, page 21). Donc, j’avais une vision biaisĂ©e concernant l’attitude des Ă©tablissements de soins privĂ©s. MĂȘme si j’imagine qu’aprĂšs la pandĂ©mie, cette « solidaritĂ© Â» du privĂ© avec le public, aura un coĂ»t d’une façon ou d’une autre. Car il faut se rappeler que « l’économie Â» dirige nos vies et que nous avons Ă  payer, d’une façon ou d’une autre, pour avoir le droit de vivre dans nos sociĂ©tĂ©s modernes.

 

Mais parler de « rĂ©quisitionner Â» au besoin du personnel soignant, en particulier infirmier, est un vocabulaire Ă  mon avis assez suspect ou Ă©trange :

 

Car, que ce soit par sa culpabilitĂ©, son sens du Devoir ou du fait des dĂ©cisions imposĂ©es par sa hiĂ©rarchie, le personnel infirmier se fait souvent rĂ©quisitionner en temps ordinaire. Pour toutes sortes de raisons. «  Pour le bien du malade et de ses proches Â». « Pour l’éthique Â». « Pour les besoins du service Â».

 

Et, je n’ai mĂȘme pas envie de redire- comme cela l’a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait Ă  plusieurs reprises depuis cette pandĂ©mie- que cela fait des annĂ©es (selon moi, depuis une gĂ©nĂ©ration) que le personnel soignant et les syndicats prĂ©viennent les diffĂ©rents gouvernements des effets dĂ©lĂ©tĂšres de la casse organisĂ©e des hĂŽpitaux publics. Et avant son appel rĂ©cent, Martin Hirsch a participĂ© Ă  cette casse organisĂ©e des hĂŽpitaux publics. ( on peut lire l’article CrĂ©dibilitĂ© Ă©crit en novembre de l’annĂ©e derniĂšre bien que Martin Hirsch n’en n’ait pas Ă©tĂ© un des acteurs directs). 

 

Martin Hirsch et d’autres personnes dĂ©cisionnaires ont des connaissances sur la pandĂ©mie et sur les besoins sanitaires pour y « rĂ©pondre Â» que n’ai pas. Par contre, j’ai appris qu’il se trouve dans mon hĂŽpital au moins deux services oĂč 75% du personnel infirmier est en arrĂȘt de travail.  Et je ne sais pas tout. Et cela fait « seulement Â» trois semaines que les mesures de confinement sont appliquĂ©es avec distance sociale etc
.

 

Donc, rĂ©quisitionner du personnel infirmier en arrĂȘt de travail ou porteur du Covid-19 paraĂźt ĂȘtre une drĂŽle de façon de penser : C’est une façon  de penser Ă  court terme. Comme d’habitude. Comme s’il suffisait de dĂ©busquer du personnel infirmier cachĂ© sous des rochers. Un peu comme des coquillages que l’on ramasse sur la plage Ă  marĂ©e basse. Qu’il suffit de venir avec ses bottes, sa pelle et son seau et de se servir.

 

 Ces 75 % de personnels en arrĂȘt de travail, je ne les connais pas. Mais il y avait dĂ©jĂ  du personnel infirmier en arrĂȘt de travail avant la pandĂ©mie. Et c’est assez facile de comprendre que ce pourcentage d’infirmiers en arrĂȘt de travail augmente avec la pandĂ©mie aprĂšs avoir contractĂ© le Covid-19 ou par anxiĂ©tĂ© afin d’éviter de le contracter. Oui, on peut ĂȘtre «  Une hĂ©roĂŻne ou un hĂ©ros de la Nation Â» et avoir peur de tomber malade ou de mourir.

 

Parce-que c’est trĂšs joli d’ĂȘtre surnommĂ©s «  les HĂ©ros de la Nation Â». Mais, concrĂštement, des hĂ©ros de la Nation qui partent au combat sans armes (gants, masques FFP2, tenues de protection, avec moins de possibilitĂ©s de jours de repos etc
), c’est plutĂŽt des personnes suicidaires, sacrifiĂ©es ou inconscientes qui vont affronter pratiquement Ă  mains nues, avec de l’eau et du savon, un virus plutĂŽt inquiĂ©tant qui, lui, ne prend pas de jour de congĂ© et se contrefiche de l’horloge de l’économie.

 

 

Ma collĂšgue volontaire pour aller travailler dans une unitĂ© Covid en psychiatrie m’a rĂ©pondu qu’elle estimait y ĂȘtre mieux protĂ©gĂ©e que dans notre propre service. Car dans l’unitĂ© Covid oĂč elle va aller travailler, ils y portent des «  tenues de cosmonautes Â». Et, elle m’a retournĂ© les prĂ©ventions que j’avais pour elle :

 

«  Toi, aussi, fais attention Ă  toi Â».

 

 

Ça et lĂ , les avis divergent quant Ă  la suite de la pandĂ©mie. On entend dire qu’un certain nombre de jours de vacances seront sucrĂ©s. Que pour une durĂ©e indĂ©terminĂ©e, on renoncera aux 35 heures. Afin d’essayer de « rattraper Â» ce qui a Ă©tĂ© perdu en productivitĂ©. Car il est impĂ©ratif de limiter le plus possible les rĂ©percussions Ă©conomiques de la pandĂ©mie.

 

Un ancien Ministre de l’Education, spĂ©cialiste des croisiĂšres oĂč il se fait bien payer pour ses confĂ©rences, et aussi grand philosophe qu’historien, dans un article, raille les collapsologues, les Ă©cologistes et Nicolas Hulot.

Pour lui, Ă  l’évidence, aprĂšs la pandĂ©mie, le business reprendra as usual.

(Chronique Les Vautours de Luc Ferry dans le Figaro du jeudi 26 mars 2020, page 25) :

 

«(
.) La croissance libĂ©rale mondialisĂ©e repartira donc en flĂšche dĂšs que la situation sera sous contrĂŽle. Les revenus de nos concitoyens auront diminuĂ©, certes, mais ils auront aussi fait des Ă©conomies et elles inonderont le marchĂ© dĂšs la fin du confinement Â».

 

« (
.) Pour le reste, ce sera reparti, non pas comme en 14, mais comme dans les pĂ©riodes d’aprĂšs-guerre. «  Business as usual Â» est l’hypothĂšse la plus probable, et du reste la plus raisonnable, n’en dĂ©plaise aux collapsologues. Je crains qu’Hulot, Cochet et leurs amis ne doivent patiemment attendre la prochaine crise pour se frotter Ă  nouveau les mains Â».

 

Et, sans doute trĂšs content de son humour comme de son intelligence, Luc Ferry conclut sa chronique de cette façon :

 

« Ps : Pour ceux que ça intĂ©resse, vous pouvez me retrouver chaque jour vers 15 heures sur Instagram, pour un cours sur les grands moments de l’histoire de la philosophie. C’est une histoire gĂ©niale et c’est gratuit ! Â».

 

 

Je crois en effet que les Puissants et les privilĂ©giĂ©s dont fait partie Luc Ferry mais aussi la patronne du RN (mĂȘme si celle-ci rĂ©ussit Ă  se faire passer pour une proche du « peuple Â» et des gens modestes) resteront Ă  leur place de Puissants et de privilĂ©giĂ©s si la pandĂ©mie les laisse indemnes Ă©conomiquement, socialement et personnellement.

 

Et qu’ils continueront d’excrĂ©ter leurs certitudes et leurs visions du monde, et de les imposer, car ce monde dans lequel nous vivons encore leur convient. Ils y ont leurs entrĂ©es, leurs connexions, leurs intermĂ©diaires, leurs bĂ©nĂ©fices, et leurs remparts. Ils peuvent s’y permettre d’y dire Ă  peu prĂšs tout et n’importe quoi. Le temps que la Justice les rappelle Ă  l’ordre, d’une part, lorsque cela arrivera, ils auront une somme symbolique- en guise de rĂ©paration- Ă  payer Ă  la sociĂ©tĂ© et, d’autre part, entre-temps, ils auront continuĂ© Ă  assurer leur promotion personnelle, Ă©conomique et sociale. Ils courent peu de risques Ă  s’exprimer dans tous les sens. Leur plus grand risque est de passer inaperçus et d’ĂȘtre oubliĂ©s ou exclus de la scĂšne publique.

 

 

Et, il faudra un grand dĂ©sastre, que la pandĂ©mie dure suffisamment longtemps et dĂ©truise une bonne partie de ces entrĂ©es, de ces connexions, de ces intermĂ©diaires et de ces remparts qui protĂšgent les Puissants et les privilĂ©giĂ©s qui prĂŽnent un monde Ă  l’identique aprĂšs la pandĂ©mie pour qu’ils commencent Ă  se dire qu’il faut peut-ĂȘtre changer de modĂšle d’action, de vie et de pensĂ©e. Et apprendre, peut-ĂȘtre, Ă  coopĂ©rer avec les autres plutĂŽt que de continuer Ă  les mĂ©priser.

 

Mais, pour l’instant, comme le dit Luc Ferry dans sa chronique, les Puissants et les privilĂ©giĂ©s – qui sont favorables au fait de rester dans notre monde libĂ©ral tel qu’il est- sont convaincus qu’à un moment ou Ă  un autre, ils reprendront «  le contrĂŽle de la situation Â». Que l’on parle de Luc Ferry, du PrĂ©sident Macron, de Donald Trump, Poutine, Bolsanaro et d’autres. Politiciens, Puissants hommes d’affaires etc
.

 

 

Ce n’est pas Ă©tonnant de leur part : Un Puissant ou une Puissante, est une personne qui peut tenir une position, une volontĂ©, en vue d’atteindre un but, un objectif, coĂ»te que coĂ»te et qui y parvient. C’est vrai pour un sportif de haut niveau. Mais c’est Ă©galement vrai pour une femme ou un homme politique. Pour une PDG ou un PDG. Et celles et ceux qui nous gouvernent sont aux postes qu’ils occupent parce-que, en maintes occasions, elles ont su, ils ont su, tenir un cap, arriver lĂ  oĂč ils le souhaitaient, malgrĂ© les difficultĂ©s rencontrĂ©es.

 

Pendant que le PrĂ©sident Macron parle des soignants comme des « HĂ©ros de la Nation Â», il livre ses propres combats dont il est convaincu qu’il sera, lui aussi, le HĂ©ros. Comme il a pu ĂȘtre le HĂ©ros des Ă©lections prĂ©sidentielles. Et c’est pareil pour Trump, Poutine etc
.

 

Donc, on peut leur faire « confiance Â» sur ce point :

 

Si, comme Luc Ferry l’avance, la pandĂ©mie s’arrĂȘte assez « vite Â», Macron, Poutine, Trump et toutes celles et ceux qui nous gouvernent, et celles et ceux qui les entourent, sauront s’attribuer les mĂ©rites de la grande victoire sur la pandĂ©mie du Covid-19. Et ils sauront s’affirmer comme les personnes les plus lĂ©gitimes pour nous dicter encore plus de quelle façon notre monde et nos vies doivent tourner.

 

 

Le seul moyen pour que notre monde change vĂ©ritablement est donc que nos Puissants actuels (hommes politiques, PDG etc
.) se confrontent
.Ă  leur impuissance. Et ça, la pandĂ©mie peut aussi le dĂ©cider. Par ses effets directs ou indirects qui touchent et toucheront quantitĂ© de gens avant de les atteindre, eux, les Puissants. Et nous n’en sommes pas lĂ  pour l’instant, je crois. MĂȘme si, dĂ©ja, beaucoup de personnes souffrent depuis le dĂ©but de l’Ă©pidĂ©mie.

 

C’est donc la raison pour laquelle on a un Luc Ferry qui peut crĂąner comme il le fait dans sa chronique du Figaro. Et c’est la raison pour laquelle, pour l’instant, on nous parle, aprĂšs la pandĂ©mie, de « rattraper le temps perdu Â» etc
pour combler le dĂ©ficit Ă©conomique. Et, surtout, pour conserver exactement le mĂȘme mode de vie mais en plus radical. En plus extrĂȘme.

 

Pour l’instant, nos Puissants et nos « penseurs Â» qui voient comme unique monde futur possible notre monde actuel Ă  l’identique- mais en plus dur- me font penser au personnage de Cersei dans Games of Thrones  ( article Game of Thrones saison 8 ):

Jusqu’au bout, Cersei a cru au triomphe de sa vision. Et lorsqu’il lui a Ă©tĂ© impossible d’échapper Ă  la dĂ©faite de sa vision, brĂ»lĂ©e et dĂ©truite par la vision de Daenarys, une extrĂ©miste plus puissante qu’elle, elle aurait pu se jeter dans le vide. A la place, elle s’effondre sous les pierres de son propre royaume avec son chĂ©ri.

 

A la fin de Games of Thrones, il est trĂšs difficile de rĂ©ussir Ă  trouver parmi les survivants une personne restĂ©e indemne de tout trauma. Il y a surtout des personnes qui s’en sortent un peu mieux que d’autres. Il y a beaucoup de victimes. Et une haine meurtriĂšre Ă©loignĂ©e et amadouĂ©e (Ver-Gris).

 

La refonte du systĂšme de santĂ© dont parle le PrĂ©sident Macron Ă  l’issue de la PandĂ©mie ?

On va dĂ©jĂ  essayer de tenir jusqu’à la fin de la pandĂ©mie. Parce-que, que l’on soit d’accord ou pas les uns avec les autres, on est au moins d’accord sur le fait qu’il faut continuer de serrer les fesses en vue de sortir de cette pandĂ©mie. MĂȘme si l’on devine que certains pays, certaines Ă©conomies, certaines rĂ©gions et certaines personnes s’en sortiront mieux que d’autres.

 

Mais ce qui, dĂ©jĂ , me fait une drĂŽle d’impression, c’est le fait que l’on parle de prime pour les soignants Ă  l’issue de la pandĂ©mie. Si l’on nous octroie une prime, je l’accepterais Ă©videmment. Je ne vais pas la donner Ă  Luc Ferry.

Mais j’ai l’impression que si l’on en reste uniquement Ă  parler de « prime Â» pour les soignants, cela signifie que, d’une façon ou d’une autre, on veut acheter le silence des soignants tout en conservant le modĂšle sanitaire et social Ă  peu prĂšs tel qu’il est. Et tel qu’il a exposĂ© ses failles.

 

Et, comme l’ont dit d’autres personnes : Ă  cĂŽtĂ© des soignants, il y a d’autres professionnels dont il faudra revaloriser et revoir l’évolution de carriĂšre, le salaire, le statut social. Qu’il s’agisse des Ă©boueurs, des caissiĂšres, des conducteurs de transports en commun ( surtout lorsqu’ils ont pu se montrer corrects voire avenants contrairement au chauffeur de bus d’hier soir) des pompiers, des policiers, des enseignants, des agriculteurs etc
.enfin, toutes ces personnes qui sont soit au contact ou en premiĂšre ligne de la population, ou Ă  son service, au quotidien et qui, eux, ne bĂ©nĂ©ficient pas de remparts, de connexions, de raccourcis, d’intermĂ©diaires, de trucs, de passe-droits lorsqu’il s’agit de mener un combat ou de tenir un contrat social garant de la bonne santĂ© d’une sociĂ©tĂ©. Et dans le mot santĂ©, je pense Ă©videmment beaucoup au bien-ĂȘtre sous toutes ses formes.

 

 

Dans Le Figaro, toujours, de ce jeudi 26 mars 2020, page 24, donc une page avant celle oĂč l’on trouve la chronique de Luc Ferry, il y a cette interview de Marcel Gauchet, historien et philosophe, que je ne connaissais pas (contrairement Ă  Luc Ferry beaucoup plus mĂ©diatisĂ© que Marcel Gauchet). Dans cette interview intitulĂ©e «  Si cette crise pouvait ĂȘtre l’occasion d’un vrai bilan et d’un rĂ©veil collectif Â»  rĂ©alisĂ©e par Alexandre Devecchio, il y a ces passages que je restitue :

 

Alexandre Devecchio demande : La crise du coronavirus a rĂ©vĂ©lĂ© les failles d’un systĂšme de santĂ© que l’on croyait parmi les meilleurs du monde ainsi que notre extrĂȘme dĂ©pendance envers la Chine. Comment en est-on arrivĂ© lĂ  ?

 

RĂ©ponse de Marcel Gauchet : « (
.) Nous disposons d’établissements de pointe qui sont au meilleur niveau mondial. Mais cette brillante zone d’excellence (qui est celle que frĂ©quentent nos Ă©lites) cache un tableau d’ensemble moins reluisant) Â».

 

A.D demande Pourquoi l’Europe est-elle devenue l’épicentre de la crise sanitaire, tandis que des pays thĂ©oriquement moins dĂ©veloppĂ©s, comme la CorĂ©e du Sud, la surmontent avec de trĂšs faibles pertes humaines et sans confinement gĂ©nĂ©ralisĂ© ?

 

« (
.) C’est que la CorĂ©e est mieux dĂ©veloppĂ©e que nous ne le pensions. Elle monte tandis que nous descendons. Nous payons en Europe le prix d’un sentiment de sĂ©curitĂ© mal fondĂ© et d’un sens exacerbĂ© jusqu’à l’anarchie des libertĂ©s personnelles. La discipline confucĂ©enne est meilleure conseillĂšre en la circonstance. Ajoutons que la proximitĂ© avec la bombe biologique que constitue la Chine incite Ă  l’anticipation et Ă  la prudence Â».

 

Que rĂ©vĂšle la crise sanitaire des fractures de notre pays ?

 

« (
.) L’inĂ©galitĂ© entre riches et pauvres n’est pas une dĂ©couverte. Il est plus agrĂ©able de passer le confinement dans une grande maison avec jardin  Ă  la campagne qu’entassĂ© Ă  plusieurs dans un appartement exigu.

(
..) Mais il y a une fracture que je n’avais pas perçue Ă  ce point et que je trouve trĂšs inquiĂ©tante pour l’avenir, qui est la fracture gĂ©nĂ©rationnelle entre jeunes et vieux. Elle s’est manifestĂ©e en grand au travers des attitudes de dĂ©fi, presque, vis-Ă -vis des rĂšgles de protection qu’on a observĂ©es dans un premier temps. Sans que rien ne soit dit ouvertement, il Ă©tait visible qu’une population jeune se sentait peu concernĂ©e par le sort de la population ĂągĂ©e, victime prioritaire de la maladie pour le dire poliment. Les jeunes savent bien qu’ils seront vieux un jour. En attendant, ils voient un systĂšme social qui fonctionne massivement Ă  l’avantage des seniors, sans qu’eux-mĂȘmes soient assurĂ©s d’en bĂ©nĂ©ficier Ă  l’avenir. Il y a lĂ  un dĂ©calage dans les perspectives existentielles qu’il va falloir prendre trĂšs au sĂ©rieux Â».

 

Certains observateurs vont jusqu’à vanter le « modĂšle chinois Â». La Chine peut-elle sortir gagnante de la crise ?

 

” La force totalitaire a toujours eu et continue d’avoir ses admirateurs. (
.) Et ne cĂ©dons pas bĂȘtement au miracle de l’efficacitĂ© chinoise. Ne pas oublier que c’est Ă  la volontĂ© initiale d’escamoter le problĂšme- caractĂ©ristique de ce genre de rĂ©gimes- que nous devons la pandĂ©mie mondiale. Le point de dĂ©part est un Tchernobyl sanitaire qu’il a fallu ensuite compenser par des mesures policiĂšres extrĂȘmes qui n’ont pas empĂȘchĂ© la diffusion planĂ©taire du virus. Les dirigeants chinois ont certainement l’intention de sortir gagnants de la crise. Ils le montrent dĂ©jĂ , en ne se privant pas de nous donner des leçons Â».

 

Quelles leçons pouvons-nous d’ores et dĂ©jĂ  tirer de cette crise ?

 

« (
.) ArrĂȘtons une bonne fois avec les Ăąneries sur le postnational. Les marchĂ©s ne font pas le travail. Seconde leçon qui dĂ©coule de la premiĂšre : la qualitĂ© de la vie dĂ©pend plus du niveau des Ă©quipements collectifs que des revenus individuels. Le systĂšme de santĂ© et le systĂšme d’éducation sont ce que nous avons ensemble de plus prĂ©cieux. C’est Ă  eux que doit aller la prioritĂ© Â».

 

 

 

Depuis le dĂ©but de cet article, l’album de Brigitte Fontaine, Terre Neuve, a Ă©tĂ© remplacĂ© par l’EP d’AloĂŻse Sauvage. Si les deux titres, PrĂ©sentement et Parfois Faut ont Ă©tĂ© plaisants Ă  l’oreille, je ne peux pas dire que je les ai vĂ©ritablement Ă©coutĂ©s, concentrĂ© que j’étais sur l’écriture de cet article. Voyons ce que ça donne avec l’album LithopĂ©dion  de Damso que j’avais Ă©coutĂ© une premiĂšre fois. Je me souviens avoir trouvĂ© court son titre Silence avec AngĂšle : «  Ta vĂ©ritĂ© n’est pas la mienne Â». Et un peu trop de gros mots jonchaient son Rap qui peut et sait s’en passer.

 

Ce matin, en arrivant devant la gare St Lazare, j’ai vu « venir Â» mon premier contrĂŽle policier avec file d’attente. J’ai Ă©tĂ© principalement contrariĂ© en voyant que la distance sociale Ă©tait peu respectĂ©e par deux personnes derriĂšre moi. Cela m’a poussĂ© Ă  me rapprocher de la policiĂšre aprĂšs l’avoir entendue rĂ©pĂ©ter qu’elle demandait au personnel hospitalier d’avancer jusqu’à elle. J’ai donc dĂ» dĂ©passer quelques personnes devant moi et suis entrĂ© rapidement dans la gare St Lazare.

 

 

Dans le train, j’ai constatĂ© ce que nous sommes dĂ©jĂ  plusieurs Ă  constater : Les gens refluent de plus en plus dans les transports en commun. Par nĂ©cessitĂ© Ă©conomique sĂ»rement.

 

Le titre Baltringue de Damso traĂźne des gros mots «  sales Â» mais la dynamique me plait bien. Il me semble qu’on y trouve du Booba. Je sais que les deux sont fĂąchĂ©s. Mais ce n’est pas une raison pour s’empĂȘcher de le voir.

 

 

Devant la gare St Lazare tout Ă  l’heure, deux personnes venaient de s’installer. «  Pour faire des images Â». J’ai demandĂ© Ă  l’homme pour quel mĂ©dia ils travaillaient. Il a diffĂ©rĂ© pour parler dans son tĂ©lĂ©phone :

 

«  Je suis Ă  St Lazare. On ma demandĂ© de faire des images Â».

 

Je suis parti avant qu’il ne me rĂ©ponde. La file d’attente m’a aspirĂ©. Puis la policiĂšre. Puis l’escalator. Le train. Puis cet article.

 

 

 Hier soir, j’avais pris avec moi un livre court :

 

Une femme d’ici et d’ailleurs «  La libertĂ© est son pays Â»  de FadĂ©la M’Rabet.

 

L’idĂ©e Ă©tait de lire autre chose que du Coronavirus Covid-19 comme je le fais depuis plusieurs semaines. MĂȘme si ça va mieux. Et que je me crois moins obsĂ©dĂ© par lui.

 

Sauf qu’il m’a fallu environ trois heures pour m’apercevoir que ma collĂšgue d’hier soir, au travail, me parlait Ă  plus de 90% uniquement de ça. Du Covid-19. Ce matin, quinze minutes avant que n’arrivent nos collĂšgues de jour, rebelote. J’ai fini par lĂącher la carte :

 

  • Tu arrives Ă  penser Ă  autre chose ?
  • Oui m’a-t’elle rĂ©pondu. 

Puis, elle de me dire qu’il paraĂźt qu’on pouvait dĂ©sormais se procurer du CHA. Du CHA ? Oui, du gel Hydro-alcoolique. Et comment tu fais quand tu fais tes courses m’a-t’elle ensuite demandĂ© ? Quand tu rentres chez toi ?

 

 

C’est seulement sur les dix minutes qui ont prĂ©cĂ©dĂ© l’arrivĂ©e de notre premiĂšre collĂšgue de jour, que nous avons pu vĂ©ritablement parler d’autre chose. CinĂ©ma.

 

Dans le train du retour chez moi, j’aurais pu ouvrir le livre de FadĂ©la M’Rabet. J’aurais aussi pu Ă©couter de la musique via mon baladeur audiophile. Mais il y a ce besoin d’ĂȘtre vigilant frĂ©quemment. Par rapport Ă  la distance sociale.

 

Hier soir, j’ai appris que la jeune qui nous avait sollicitĂ©  mardi, toutes les 30 secondes, notre autre collĂšgue de nuit et moi, Ă  partir de 3 heures du matin, et avec qui la proximitĂ© physique Ă©tait inĂ©vitable, avait Ă©tĂ© testĂ©e au Covid. Par la technique de l’écouvillon dont les rĂ©sultats ont, comment dire, une marge d’erreur.

 

Les rĂ©sultats sont revenus nĂ©gatifs. Mais au vu de la fiĂšvre de cette jeune et de sa perte d’odorat, « notre Â» mĂ©decin-chef a rappelĂ© qu’il valait mieux la considĂ©rer comme « positive Â». D’autant que l’intensitĂ© et l’expression des symptĂŽmes peut varier d’une personne Ă  une autre.

 

Je suis peut-ĂȘtre contaminĂ©. Je l’étais dĂ©jĂ  peut-ĂȘtre avant. Il me reste encore quelques jours avant de « savoir Â» si je ressens certains des symptĂŽmes courants :

FiĂšvre,  difficultĂ©s respiratoires, Ă©puisement, perte d’odorat, de goĂ»t, courbatures ou autres. Mais peut-ĂȘtre que mon symptĂŽme principal consistera-t’il Ă  faire des images.

 

Ps : ces photos ont Ă©tĂ© prises soit en me rendant au travail soit en en revenant.

 

Franck Unimon, lundi 6 avril 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Correspondance et introspection

 

                                  Correspondance et introspection

 

 

Ce week-end, nous sommes passĂ©s Ă  l’heure d’étĂ©. Comme chaque annĂ©e, Ă  cette pĂ©riode de l’annĂ©e, nous avançons nos montres d’une heure.

 

Mais nous avons tellement de retard sur nos peurs et nos angoisses qu’il faudrait avancer nos horloges internes de plusieurs heures ou de plusieurs annĂ©es  pour essayer de le combler. Et mĂȘme comme ça, ce ne serait peut-ĂȘtre pas suffisant.

 

Notre planĂšte sera un jour Ă  court de certaines de ses richesses mais le rĂ©servoir de nos peurs et de nos angoisses est, lui, inĂ©puisable. InĂ©vitable. Nous sommes chacune et chacun des quantitĂ©s astronomiques de ces peurs et de ces angoisses et nous sommes dĂ©sormais des milliards sur Terre. MĂȘme s’il nous arrive rĂ©guliĂšrement de penser que nous sommes seuls sur Terre.

 

J’ai lu dans ce numĂ©ro du journal Les Echos que je cite et rĂ©cite, au point que l’on pourrait se demander si c’est la seule fois de ma vie que j’ouvre et lis un journal, qu’il a vraisemblablement fallu «  en gros, 250 millions d’annĂ©es pour constituer les stocks de charbon de gaz et de pĂ©trole qu’on est en train de griller, d’aprĂšs les spĂ©cialistes, en seulement 250 ans ! Â» (Chronique de Xavier Fontanet, dans le journal Les Echos du jeudi 26 mars 2020, page 12).

 

Pour que nos peurs et nos angoisses soient des rĂ©servoirs Ă  ce point inĂ©puisables, je me demande combien de temps il a fallu Ă  l’HumanitĂ© pour les constituer. Le jour oĂč on le saura, sans doute parviendrons-nous, aussi, Ă  entrer dans l’immortalitĂ©.

 

Sur ces peurs et sur ces angoisses, je n’ai pas plus de droits que les autres. Et j’ai peur ainsi que des angoisses comme tout le monde. Peut-ĂȘtre pas de façon aussi visible que d’autres. Peut-ĂȘtre pas toujours pour les mĂȘmes raisons que d’autres. Mais cela ne change rien :

 

Les peurs et les angoisses ne sont pas destinĂ©es Ă  des dĂ©filĂ©s de mode. Et je ne me perçois pas comme un couturier de mes peurs et de mes angoisses que j’exposerais plus que d’autres Ă  travers des mannequins vivants. A travers des bouquins, peut-ĂȘtre. Si j’y arrive un jour.

 

En attendant, je me résume aussi à des articles comme celui-ci.

 

 

Mon meilleur ami s’inquiĂšte pour moi. Il me l’a dit il y a quelques jours.  Ma mĂšre et ma sƓur, aussi. Un autre ami, Ă©galement. Et encore un autre.  Et d’autres personnes encore.

 

Ces attentions me font plaisir. Je les reçois au coup par coup. Cette Ă©pidĂ©mie est une Ă©preuve d’endurance. Et il n’y pas que le physique qui compte. Il y a aussi le mental, le moral. Comment on se repose. Comment on dĂ©truit ses mauvaises « morales Â». Oui, j’ai bien Ă©crit « dĂ©truit Â». « DĂ©truit Â» plutĂŽt que « couver Â» ou «  nourrir Â». DĂ©truire peut avoir du bon. Esquiver, aussi. DĂ©truire l’invisible. Esquiver cette occupation invisible.

On est presque dans une expĂ©rience dĂ©lirante (et dĂ©personnalisante ) : collectivement, et chacun Ă  sa façon, nous essayons de dĂ©truire ou d’esquiver l’invisible.

 

Hors du contexte d’une Ă©pidĂ©mie, de cette Ă©pidĂ©mie,  qui est bien rĂ©elle, si on racontait ça Ă  quelqu’un :

 

« J’essaie de dĂ©truire l’invisible. De l’esquiver Â». Elle ou il nous prendrait pour un fou.

 

 

L’inquiĂ©tude de mon meilleur ami pour moi est bien rĂ©elle. Ainsi que celles d’autres personnes. Pourtant, avant hier soir, sur le pĂ©riphĂ©rique, au volant de ma voiture, mon inquiĂ©tude Ă©tait concentrĂ©e sur un autre sujet :

 

Je m’étais montrĂ© « dur Â» avec ma fille Ă  la maison. On peut, comme me l’a dit plus tard mon meilleur ami, se dire que le principal, c’est de s’en rendre compte. Mais lorsque l’on est lancĂ© dans une certaine attitude assez extrĂȘme et qu’il nous est en quelque sorte impossible de nous dĂ©tendre, tout, absolument tout, peut ĂȘtre prĂ©texte Ă  nous « dĂ©clencher Â». J’ai Ă©tĂ© comme ça avec ma fille pendant dix Ă  quinze minutes avant hier.

 

A la fois, je percevais que j’étais trop dans le « dur Â». Mais c’était plus fort que moi. Une sorte de dĂ©personnalisation. Une forme de transe sans jouissance. OĂč ce qui reste, ensuite, c’est le souvenir prĂ©cis, immĂ©diat, de ce que l’on a « accompli Â» :

 

 Un acte de torture mental.

 

Ma fille s’est dĂ©fendue.  Ce qui est bon signe. Elle m’a dit :

 

«  Mais qu’est-ce que tu peux ĂȘtre pipelette ! Â». Et, moi, pour moitiĂ© conscient et pour moitiĂ© incandescent, j’ai rĂ©pondu :

 

« Parce-que je te rĂ©pĂšte des choses que tu es supposĂ©e savoir maintenant ! Â».

 

Lorsque je suis parti au travail, j’étais revenu Ă  mon Ă©tat « normal Â» et ma fille et moi avions de nouveau une relation agrĂ©able et affectueuse. Mais je n’ai pas aimĂ© ça de moi.

 

 

Je ne sais pas si cela a jouĂ© dans le fait qu’ensuite, je me sois relĂąchĂ© au moment de partir prendre mon train pour aller au travail.

Une fois à la gare, le panneau indiquait que le prochain arrivait dans
58 minutes. Impossible de l’attendre. Cela m’aurait fait arriver à 22h ou 22h30 dans mon service au lieu de 21h, heure à laquelle je commence.

 

En temps ordinaire, 45 minutes me suffisent en transports en commun pour arriver Ă  mon travail. LĂ , j’étais Ă  la gare avec une heure d’avance. Insuffisant pour ĂȘtre Ă  l’heure avec un train qui arrive dans 58 minutes.

 

Alors, j’ai dĂ» prendre ma voiture pour aller au travail. Une PremiĂšre pour moi depuis que je travaille sur Paris. En bientĂŽt 11 ans. La roue de mon vĂ©lo Ă©tait toujours crevĂ©e. Et une heure aurait Ă©tĂ© trop juste de toute façon pour ĂȘtre au travail Ă  vĂ©lo. Le temps de me changer. De me rendre au local oĂč je range mon vĂ©lo. Je suis une vraie mariĂ©e quand je prends mon vĂ©lo pour aller au travail. J’emporte tout mon trousseau : vĂȘtements de rechanges, complĂ©ments alimentaires, mon livret de famille, mon carnet de vaccinations etc


 

 

Lorsque mon meilleur ami m’a appelĂ© sur mon tĂ©lĂ©phone portable, je n’ai pas rĂ©pondu. J’étais sur le pĂ©riphĂ©rique. MĂȘme si c’est contre mes principes de prendre ma voiture pour aller au travail, je me disais qu’au moins, en prenant ma voiture, je faisais de «  la distance sociale Â» et donc de la prĂ©vention sanitaire.

 

Le trajet s’est dĂ©roulĂ© sans incident. MĂȘme si, au dĂ©but de mon trajet, sur la A15, j’avais aperçu sur l’autre voie, en sens inverse, une personne sur un brancard en train de se faire transporter. Accident de la route. L’accidentĂ© (un homme apparemment) Ă©tait conscient. A moitiĂ© assis sur le brancard. Plusieurs vĂ©hicules de secours Ă©taient arrĂȘtĂ©s sur l’autoroute. Vu le peu de trafic routier, les secours avaient dĂ» arriver assez « vite Â». A condition qu’ils ne soient pas trop surchargĂ©s et pas trop Ă©puisĂ©s par les effets de l’épidĂ©mie qui se surajoutent aux interventions « courantes Â».

 

 

J’ai Ă©coutĂ© le message de mon meilleur ami une fois au travail. Il souhaitait avoir de mes nouvelles.

 

La nuit a Ă©tĂ© calme jusqu’à 3h du matin.

 

 

A partir de 3h du matin, une jeune patiente, rĂ©hospitalisĂ©e la veille, a commencĂ© Ă  nous solliciter. Toutes les 30 secondes. «  Vous avez de l’eau gazeuse ? Â». « Vous avez une banane ? Â».

 

Il nous a fallu la maintenir dans sa chambre. Pour Ă©viter qu’elle ne dĂ©ambule dans le service, entre dans la chambre des autres patients ou adopte certains comportements que l’on qualifiera d’inadĂ©quats et qu’elle a dĂ©ployĂ©s en notre prĂ©sence, dans sa chambre oĂč, Ă  tour de rĂŽle, ma collĂšgue et moi avons fini par nous relayer.

 

Mains dans la culotte et simulation de masturbation. Tentative pour sortir de sa chambre. Tentative de s’installer dans l’armoire de sa chambre. S’allonger par terre. Simulation de coĂŻt par terre. Aller se voir dans le miroir. Baisser son pantalon. Relever le store. Tenter d’ouvrir la fenĂȘtre de sa chambre (situĂ©e en hauteur). Impossible de dĂ©tailler avec prĂ©cision le nombre de demandes, le nombre de fois oĂč nous nous sommes adressĂ©s Ă  elle et avons essayĂ© de la « raisonner Â» et de l’enjoindre Ă  aller se recoucher sur son lit.  OĂč elle ne restait pas tranquille. Le nombre de fois oĂč il lui Ă©tait impossible de passer plus d’une minute sans nous solliciter. Sans nous « provoquer Â». Sans faire le contraire de ce qu’on lui disait de faire. Une conversation, un accord avec elle ? Impossible.

 

 

 

Comme ça, jusqu’à 7h10 environ. Heure Ă  laquelle, une collĂšgue du jour est venue me relever aprĂšs que ma collĂšgue de nuit ait fait les transmissions. Nous Ă©tions du mĂȘme avis, cette collĂšgue de jour et moi : il valait mieux que la jeune patiente descende avec nous.

 

Pourquoi n’avons-nous pas sollicitĂ© le mĂ©decin de garde ? Pour ma part, parce-que nous « connaissions Â» dĂ©jĂ  cette patiente. Et que je me rappelle qu’il lui avait fallu plusieurs jours- et nuits- lors d’une de ses hospitalisations prĂ©cĂ©dentes pour s’apaiser et « faire Â» ses nuits, le traitement aidant.

Qu’a t’elle comme diagnostic ou comme maladie ? Je ne le dirai pas. Je peux dire qu’elle « Ă©tait Â» hypomane : agitĂ©e, dĂ©sinhibĂ©e, plus ou moins confuse. Mais je parlerai pas de son diagnostic car ce qui me prĂ©occupe, plus qu’un tableau ou une Ă©tiquette, c’est comment essayer d’entrer en relation, comment faire au mieux pour y parvenir, malgrĂ© l’état et la situation.

PlutĂŽt que d’appliquer un protocole de maniĂšre mathĂ©matique en se disant : devant tel tableau diagnostic, je fais ceci ou je fais cela.

 

Il faut apprendre Ă  penser. Autant voire plus que d’apprendre Ă  appliquer et Ă  systĂ©matiser un type de rĂ©ponse et de comportement de maniĂšre bornĂ©e et automatique.

 

Or, avec l’épidĂ©mie, nos peurs et nos angoisses sont devenues automatiques. En quelques jours. A moins qu’elles ne l’aient toujours Ă©tĂ©, ce qui est bien possible, et qu’une certaine cosmĂ©tique sociale nous masquait certaines de nos peurs et de nos angoisses.

 

Pour avoir un aperçu de la vitalitĂ© de nos peurs et de nos angoisses concernant l’épidĂ©mie, il suffit de faire un petit « voyage Â» sur les rĂ©seaux sociaux. Le voyage est « gratuit Â» et peut ĂȘtre illimitĂ©.

 

 

RĂ©seaux sociaux ou non, je me suis fait prendre Ă  tout ça. L’épidĂ©mie ceci, l’épidĂ©mie cela. Et moi, je pense ça, et moi, je pense ceci.

 

 

Puis, j’ai fini par me dire que ça suffisait. Enfin. Qu’il me fallait changer d’état d’esprit. Au bout d’une bonne dizaine de jours, ou plus. Depuis l’appel, pardon, depuis l’allocution prĂ©sidentielle du 16 Mars 2020. Et tout ce qui s’en est ensuivi.

 

 J’approuve complĂštement tout ce qui est relatif aux gestes barriĂšres, Ă  la distance sociale, au confinement etc
.

 

Mais c’est de cet Ă©tat de vocifĂ©ration et d’excitation anxieuse gĂ©nĂ©rale, dont j’estime qu’il faut savoir sortir. Car cet Ă©tat de vocifĂ©ration et d’excitation anxieuse gĂ©nĂ©ralisĂ©e est une autre forme de confinement. Et, il est pire, je crois, que le confinement destinĂ© Ă  limiter et Ă  esquiver l’épidĂ©mie.

 

Bien-sĂ»r, pour moi qui peux sortir prendre l’air pour aller au travail, et ainsi augmenter Ă  chaque fois le risque d’attraper le virus, c’est facile de dire ça.

 

Hier soir, j’ai pu reprendre le train. Cette fois, je suis parti de chez moi avec plus d’une heure trente d’avance. J’ai attendu quinze minutes le train direct pour St Lazare.

 

J’en ai profitĂ© pour appeler mon meilleur ami. Je lui ai donnĂ© de mes nouvelles. Puis, il m’a donnĂ© de leurs nouvelles, de lui et de sa compagne. Pardon, de sa femme. Certaines personnes sont trĂšs susceptibles avec les usages sociaux. Et je voudrais m’éviter une descente de dĂ©cibels dans les oreilles.

 

Donc,  en discutant hier soir avec mon meilleur ami,  j’ai ainsi appris que sa compagne avait contractĂ© le virus la semaine derniĂšre. Au travail. Elle n’est pas soignante. Mais elle cĂŽtoie des personnes en situation prĂ©caire. Et une de ses collĂšgues avait contractĂ© le virus auparavant.

 

Donc, la compagne de mon meilleur ami Ă©tait confinĂ©e chez eux depuis quelques jours. D’abord de la fiĂšvre, jusqu’à 38°5, courbatures, fatigue, difficultĂ©s respiratoires. Ça allait mieux du cĂŽtĂ© de la fiĂšvre et des courbatures. Par contre, il semblait que chaque jour apportait un nouveau symptĂŽme. DiarrhĂ©e. Mal aux oreilles. NausĂ©es. J’ai dĂ©couvert tout ça en Ă©coutant mon meilleur ami. Comment ça se fait ? Parce-que depuis le dĂ©but de l’épidĂ©mie, je m’en tiens aux gestes selon moi prioritaires :

 

Se laver les mains, distance sociale, port du masque quand c’est possible. Et, rester calme, autant que possible. Et respecter le confinement.

 

 

Il faut bien rester calme en arrivant Ă  la gare St Lazare. MĂȘme s’il y a moins de monde que d’habitude. Le hall de la gare est devenu un atelier de « zombies Â». On y travaille sa vĂ©locitĂ© comme Ă  l’athlĂ©. A petites foulĂ©es, il s’agit de slalomer entres les « zombies Â» :

 

Des ĂȘtres humains comme moi, qui, patiemment, attendent leur train en faisant semblant d’ignorer les embruns de l’urgence.

Certains portent des masques. D’autres pas. En masques, j’ai vu un peu de tout. Cela va du masque de chantier, au masque de couleur noir apparemment en tissu, en passant par le masque chirurgical (il y a beaucoup de chirurgiens dĂ©sormais dans la rue) jusqu’à quelques masques FFP2. Il est certain qu’un marchĂ© des masques est en train de se crĂ©er et qu’aprĂšs l’épidĂ©mie, il va y avoir toute une gamme de masques de prĂ©vention sanitaire qui va arriver. MĂȘme les grands couturiers vont s’en inspirer. Comme pour le voile.

 

 

Quelques heures plus tĂŽt, le marchand de cycles qui m’a « dĂ©pannĂ© Â», ne portait pas de masque. Pas plus que l’autre client avec lequel je l’ai trouvĂ©. C’était dĂ©jĂ  une trĂšs grande et trĂšs agrĂ©able surprise qu’il soit ouvert. D’abord, lundi, il m’avait rappelĂ© alors que son magasin est fermĂ© les lundis. Je ne suis pas certain qu’une enseigne comme DĂ©cathlon aurait fait ça. Ensuite, en fin de matinĂ©e ce mardi, il s’est en effet rapidement occupĂ© de moi.

 

 

La veille, il m’avait appris avoir dĂ©pannĂ© «  une infirmiĂšre Â» et « un cardiologue Â». Et m’avait affirmĂ©, lorsque je lui avais appris ĂȘtre Ă©galement infirmier :

 

« Je vous soutiens ! Â». Et quel soutien ! La premiĂšre fois que j’étais venu dans son magasin de cycles, un des clients m’avait dit, content : « C’est un artisan, Ă  l’ancienne ! Â».

 

Il est certain que la relation clientĂšle est trĂšs diffĂ©rente avec lui. PĂ©dagogue, celui-ci ma expliquĂ© d’oĂč venait selon lui la cause de ma crevaison. La « roue Â» de ma jante Ă©tait usĂ©e. Elle Ă©tait d’origine. Plus de vingt ans.

Perfectionniste, une fois ma roue de jante et ma nouvelle chambre Ă  air posĂ©e, Monsieur est allĂ© jusqu’à tenter d’insĂ©rer le mieux possible le pneu. Il m’a expliquĂ© qu’il pouvait y avoir un effet de rebond vu que mon pneu s’était relĂąchĂ©.

 

J’en ai profitĂ© pour acheter d’autres chambres Ă  air, et encore ceci, et encore ça.  Ainsi qu’un nouveau carnet de vaccinations et une robe de mariĂ©e. Pour mon vĂ©lo.

 

Lorsqu’il m’a prĂ©sentĂ© l’addition, il m’a dit : «  ça monte vite ! Â». J’aurais peut-ĂȘtre payĂ© moins cher Ă  DĂ©cathlonmais ce que cet artisan m’a donnĂ© valait selon moi la somme qu’il m’a demandĂ©.  Cet homme-lĂ , pour moi, est un hĂ©ros. Travailler dans ces conditions, sans masque. Le voir se pencher comme il l’a fait pour rĂ©parer ma roue de vĂ©lo. Sans plier les genoux. Sans s’asseoir.  Sans faire attention Ă  son dos.

 

Je vois Ă©videmment un grand parallĂšle entre l’attitude de cet artisan, entre le mĂ©tier de soignant dans un hĂŽpital public mais aussi de tout professionnel dans une institution publique et avec toutes ces personnes qui acceptent bien des contraintes inhĂ©rentes Ă  leur travail et capables de donner plus que ce pour quoi on les paie ou les forme :

 

De la relation. Un rĂ©el conseil. Une attention vĂ©ritable.  Et non pas des phrases toutes faites solubles dans des protocoles, des spots publicitaires, et des mĂ©thodes de pensĂ©e et d’action servant avant tout Ă  se faire du fric et voir celle ou celui qui se prĂ©sente principalement comme un mouton bon Ă  tondre. J’ai tort de penser ça ?

 

 

On continue. Comme sur le chemin du retour, il y avait un Lidl. Je m’y suis arrĂȘtĂ© pour faire quelques courses. Il y avait un peu de monde. Mais pas autant qu’il peut y en avoir dans un Lidl. C’était la premiĂšre fois que je me rendais dans ce Lidl. Sur le parking, un homme d’une trentaine d’annĂ©es, devant une voiture, cĂŽtĂ© passager, s’est allumĂ© un pĂ©tard. Je croyais que lui et son copain partaient. Non. Ils venaient de se garer.

 

J’ai rĂ©ussi Ă  me garer plus loin. Et j’ai Ă©videmment gardĂ© mon masque chirurgical dans Lidl. Mais je n’étais pas trĂšs rassurĂ©. J’ai fait quelques courses. Quelques personnes portaient un masque. D’autres, non. Puis j’ai patientĂ© Ă  une caisse. La caissiĂšre avait une double couche de masques. Un masque chirurgical sur un masque en tissu apparemment. Une protection plastifiĂ©e se trouvait devant elle. Les deux hommes que j’avais vu se garer Ă©taient derriĂšre moi. Ils n’ont pas toujours respectĂ© la distance de un mĂštre. Et ils ne portaient pas de masque. J’ai fait avec en leur tournant le dos.

 

A la caisse, je n’avais mĂȘme pas encore payĂ© que le vigile, masquĂ©, m’a demandĂ© Ă  voir l’intĂ©rieur de mon sac Ă  dos. Je lui ai rĂ©pondu :

 

« Je vais peut-ĂȘtre payer d’abord, et ensuite, je vous montre ? Â». Il a acceptĂ©. J’avais donc une tĂȘte de suspect ?

 

AprĂšs avoir payĂ©, je lui ai montrĂ© l’intĂ©rieur de mon petit sac Ă  dos. Il a jetĂ© un coup d’Ɠil. Ça lui a suffi.

 

De retour chez moi, j’ai bien dormi. Plus que ce que j’avais prĂ©vu. Ma compagne est rentrĂ©e avec notre fille plus tard que prĂ©vu. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite.

 

Le temps de reprendre une douche, j’ai dĂ» rester dix minutes en tout avec ma compagne et ma fille. Puis, je suis reparti au travail. Par le train. Comme je l’ai dĂ©jĂ  dit. Avant de partir au travail  hier soir, ma fille m’a dit : «  Je t’adore ! Â». J’ai beaucoup de chance. A son Ăąge, on pardonne encore beaucoup Ă  ses parents. Cela change Ă  partir de l’adolescence.

Ou mĂȘme avant.

 

Hier soir, en sortant de la gare St Lazare, il n’y avait plus les policiers des derniĂšres fois. Ils ont disparu depuis plusieurs nuits. Peut-ĂȘtre l’effet du manque de masques que subissent aussi les policiers.

 

En m’éloignant de la gare St Lazare, j’ai aperçu une femme qui courait. Elle est venue sur ma droite. Elle courait sur la route. Comme on dit : «  Elle avançait bien Â». Allure rĂ©guliĂšre, dĂ©contractĂ©e. Elle devait ĂȘtre sur la fin de son footing. Elle Ă©tait facile. Belle foulĂ©e. Elle m’a rapidement distancĂ©, moi qui marchais, et dont le principal effort a consistĂ© Ă  traverser la route afin de me rapprocher d’une station de mĂ©tro. Ou de l’arrĂȘt d’un bus.

 

La veille, ma collĂšgue de nuit m’avait dit avoir trouvĂ© qu’il y avait plus de monde dans les transports en commun. Pour elle, cela tenait au fait que bien des personnes travaillent au noir pour s’en sortir financiĂšrement. Et que le confinement se prolongeant, il leur faut le rompre afin de pouvoir s’y retrouver un minimum Ă©conomiquement. Moi, je crois aussi que certaines personnes trouvent le temps long, confinĂ©es chez elles. Et comme l’occupation virale que nous vivons est invisible, elle paraĂźt inexistante. On croit s’ĂȘtre habituĂ© au danger. On croit que le plus dur est passĂ©. S’ajoute Ă  cela l’effet psychologique de l’heure d’étĂ© et le fait que les jours se rallongent.

 

On pense plus facilement Ă  la mort lorsqu’il fait nuit plus vite, plus tĂŽt et plus longtemps. Et qu’il fait sombre et gris dehors. Mais lorsque les jours se rallongent de plus en plus et qu’il fait jour de plus en plus tĂŽt comme c’est dĂ©sormais le cas
..

 

Alors que mĂȘme si les tempĂ©ratures restent fraĂźches (1 degrĂ© ou deux  encore ce matin, je crois) il fait beau. Il y a du soleil et les lumiĂšres du jour sont belles. D’autant plus parce qu’il y a moins de pollution atmosphĂ©rique puisqu’il y a moins de voitures qui circulent et sans doute aussi moins d’usines en activitĂ©. Et moins d’activitĂ© Ă©conomique d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale.

 

 

Hier soir, une fois dans Paris, j’ai fait une partie du trajet jusqu’à mon travail en bus. L’autre partie Ă  pied. Il y avait un peu plus de monde dans le bus que la derniĂšre fois Ă  la mĂȘme heure.

 

Lorsqu’une femme est descendue du bus, deux hommes montĂ©s dans le bus en mĂȘme temps que moi, se sont ni plus ni moins installĂ©s juste devant moi. Comme au « bon vieux temps Â». Bien que l’un porte un masque (chirurgical) et l’autre, une Ă©toffe autour de son visage, Je leur ai dit :

 

« Messieurs, il n ‘y a pas un mĂštre, lĂ  ! Â».

 

L’un des deux, l’aĂźnĂ© visiblement, m’a rĂ©pondu dans un sourire :

 

« On ne va pas rester debout, quand mĂȘme
. Â».

 

Je me suis abstenu de faire du mauvais esprit et de dire :

 

« Lorsque vous serez mort, vous n’aurez plus besoin de vous asseoir Â».

 

A la place, je me suis levĂ© et je me suis reculĂ©. Mais voilĂ  qu’arrive un autre homme, « tendance Â» SDF qui vient s’asseoir presque en vis-Ă -vis avec moi. Je me lĂšve et m’éloigne encore. Cette fois, je me rapproche de l’avant du bus oĂč je m’assieds Ă  une distance de un mĂštre d’autres passagers dĂ©jĂ  assis. Dont une dame, sur ma gauche, qui porte un masque et qui tricote ou regarde son tĂ©lĂ©phone portable.

 

 

Dix minutes passent Ă  peine lorsque mon ex-voisin « tendance Â» SDF commence Ă  se plaindre et Ă  demander Ă  ce que l’on appelle les pompiers !  Le chauffeur de bus l’interpelle, alors : «  Qu’est-ce qui se passe, monsieur ?! Â» tout en continuant de rouler. Et les deux hommes «  On ne va pas rester debout, quand mĂȘme Â», qui sont dĂ©sormais les plus proches de l’homme qui se plaint attendant manifestement que ça se passe. Aucun des deux ne rĂ©agit particuliĂšrement.

 

 

Trente secondes plus tard, je suis dehors et je marche. Je laisse le bus repartir. Je tombe sur ce coucher de soleil que je prends en photo avec la Tour Eiffel en arriĂšre plan.

 

 

AprĂšs une bonne demi-heure de marche, je me rapproche de mon service quand je tombe sur une jeune hospitalisĂ©e, dehors. Elle est en pleurs et en compagnie d’un homme qui m’explique qu’il allait appeler ses parents.

La jeune me rĂ©pond qu’elle vient de fuguer du service. Elle me suit sans difficultĂ©. L’homme, rassurĂ© de savoir que je connais cette jeune, nous salue.

 

 

Tout en marchant vers le service, la jeune me rĂ©pond qu’elle voulait revoir ses parents. Que ceux-ci lui manquent. Elle me montre par oĂč elle a fuguĂ©. Sa fugue me rappelle une autre fugue il y a plus de quinze ans dans un autre service oĂč j’avais travaillĂ©.

Ce jour-lĂ , aprĂšs ĂȘtre allĂ© au cinĂ©ma, j’avais optĂ© pour aller faire un tour au magasin Virgin Ă  la DĂ©fense. Magasin depuis remplacĂ© par un Mark & Spencer si je ne me trompe.

 

Alors que j’allais entrer dans le Virgin, j’étais tombĂ© sur une jeune du service. Puis, une seconde. Puis, une troisiĂšme. Puis, celle qui Ă©tait peut-ĂȘtre l’instigatrice de la fugue.

Le temps de comprendre, une des quatre jeunes m’avait dĂ©posĂ© dans la main la « sĂ©curitĂ© Â» de la fenĂȘtre par laquelle elles avaient fuguĂ©. Le service Ă©tait situĂ© en rez de jardin.

Ensuite, cela s’était passĂ© trĂšs vite. « L’instigatrice Â» de la fugue (une fugueuse multirĂ©cidiviste. Dont une des fugues solitaires s’était mal terminĂ©e pour elle en ce sens que, recueillie par un homme, elle s’était faite violer par lui) avait donnĂ© le signal et les quatre jeunes s’étaient mises Ă  courir dans la DĂ©fense, me laissant sur place. J’avais prĂ©venu mes collĂšgues d’alors qui se demandaient oĂč ces jeunes avaient bien pu passer. Elles avaient tout « simplement Â» pris le RER en fraudant et s’étaient rendues Ă  la DĂ©fense. Elles Ă©taient finalement revenues d’elles-mĂȘmes, saines et sauves, dans le service un peu plus tard. Sauf, peut-ĂȘtre, l’instigatrice de la fugue. J’ai un peu oubliĂ©.

 

 

Hier soir, la fugue de cette jeune a Ă©tĂ© plus brĂšve. Cinq Ă  dix minutes. Mais j’aurais pu ne pas la croiser.  Elle aussi a des « conduites Ă  risques Â» : tentatives de suicide, rapports sexuels (non-protĂ©gĂ©s ?) avec des hommes
.

 

Plus tard hier soir, au moment d’aller dans sa chambre, elle me remerciera en quelque sorte. Et m’expliquera que ma prĂ©sence l’avait rassurĂ©e. Car l’homme avec lequel je l’avais trouvĂ©e, lui faisait « peur Â» car elle ne le connaissait pas. Comme m’a dit ma collĂšgue de nuit : peut-ĂȘtre que cette jeune s’est fait peur.

 

Ma collĂšgue de nuit hier soir a d’abord Ă©tĂ© une collĂšgue de jour terminant sa journĂ©e Ă  21H.

Mais Ă  21h15, aucune de mes collĂšgues de nuit n’était prĂ©sente. J’ai donc un peu mieux regardĂ© le planning. Erreur de planning : une collĂšgue encore en arrĂȘt de travail avait Ă©tĂ© marquĂ©e comme prĂ©sente hier soir avec moi.

Ma collĂšgue de nuit mobilisable me rĂ©pond qu’il n’y a dĂ©jĂ  plus de train pour venir.

 

Je pourrais joindre le cadre d’astreinte comme on dit. Mais celle-ci ou celui-ci est un cadre qui ne connaĂźt pas le service et qui s’occupe de l’hĂŽpital d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale. De tous les services. Je ne sais pas sur quel genre de cadre je vais tomber. Une ou un administratif ? Un cadre ou une cadre  qui va tenter de « m’envoyer Â» un ou une collĂšgue d’ailleurs qui ne connaĂźt rien au service ? Un cadre ou une cadre qui va m’apporter plus de contraintes que d’aide ? Un cadre ou une cadre incapable de penser par lui-mĂȘme ou par elle-mĂȘme et va qui appliquer des protocoles et me les imposer ?

 

J’opte pour essayer de joindre nos cadres. Notre faisant fonction de cadre ne rĂ©pond pas tout de suite lorsque je l’appelle. Alors, je me souviens que nous pouvons joindre notre cadre de pĂŽle ( ex-cadre sup) Ă  toute heure en cette pĂ©riode d’épidĂ©mie. Nous avons encore cette chance de pouvoir joindre notre cadre de pĂŽle Ă  toute heure du jour et de la nuit sur son tĂ©lĂ©phone portable. Elle nous en a informĂ©s. Je la joins rapidement. Elle me donne rapidement son aval pour que ma collĂšgue de jour fasse cette nuit en heures sup avec moi. En deux minutes, c’est rĂ©glĂ©, contre beaucoup plus de temps si j’étais tombĂ© sur une cadre ou un cadre d’astreinte « collĂ© Â» au protocole.

 

 

La nuit se passe bien.

 

 

 

Cette nuit, vers 5h15, une jeune vient nous trouver. Elle a une boule dans le ventre. Une angoisse. L’un de nous reste un peu avec elle, l’écoute. Discute avec elle. Lui  donne un traitement prescrit pour ce genre de situation. Cela s’apaise vers 6h05.

 

 

Dans la journĂ©e d’hier, la jeune qui nous avait sollicitĂ© toutes les 30 secondes la nuit prĂ©cĂ©dente avait Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©e dans un service de psychiatrie adulte. Sans doute dans une chambre d’isolement ou chambre de contention. En tout cas, dans un service plus fermĂ© que le nĂŽtre.

 

 

Ce matin,  j’ai eu l’idĂ©e de retourner dans cette pharmacie oĂč, fin fĂ©vrier, j’avais achetĂ© trois masques FFP2 comme je l’ai Ă©crit Ă  la fin de mon article Coronavirus.

 

Un peu sur la dĂ©fensive, une pharmacienne m’a rĂ©pondu qu’ils n’avaient plus de masques. J’ai demandĂ© :

 

« Donc, il n’y en n’aura plus ?! Â». Elle m’a rĂ©pondu un peu sur le mĂȘme ton, toujours sur la dĂ©fensive:

 

« Ă§a ne veut pas dire qu’il n’y en n’aura plus ! Mais on ne sait pas quand il y en aura ! Â».

 

On sentait la femme qui avait Ă©tĂ© dĂ» ĂȘtre agressĂ©e verbalement plus d’une fois par des clients angoissĂ©s et Ă©nervĂ©s. Mais on sentait aussi la personne apeurĂ©e par l’épidĂ©mie. Depuis mon passage dans cette pharmacie un mois plus tĂŽt ( le 24 fĂ©vrier), chaque caisse de cette pharmacie avait Ă©tĂ© protĂ©gĂ©e de maniĂšre Ă©viter les contacts et
.tous les personnels que j’ai croisĂ©s dans cette pharmacie, de la femme de mĂ©nage, en passant par les vigiles, ce matin, portaient un masque
.FFP2. Soit, actuellement, la « Rolls Â» des masques prĂ©ventifs en cette pĂ©riode d’épidĂ©mie.

 

Je me suis abstenu de dire Ă  cette professionnelle que je « savais Â» que la France est en pĂ©nurie de masques. Que la Chine est aujourd’hui capable de produire 110 millions de masques par jour contre 1 million pour la France actuellement. Que je l’avais lu dans le journal Les Ă©chos que je cite, Ă  nouveau, du jeudi 26 mars dernier. ( article de FrĂ©dĂ©ric Schaeffer, page 8 Comment la Chine est parvenue Ă  produire 110 millions de masques par jour). ( Le sacrifice )

 

Je me suis abstenu de lui dire qu’en tant qu’infirmier dans un hĂŽpital, j’étais un peu au courant de la pĂ©nurie de masques et de tenues prĂ©ventives. Cette professionnelle et  personne subissait les Ă©vĂ©nements comme tout le monde. MĂȘme si on pouvait supposer qu’elle, comme ses collĂšgues, « bĂ©nĂ©ficiaient Â» sans doute d’un stock de masques FPP2. On pouvait se dire qu’elle comme ses collĂšgues assuraient avant tout leurs arriĂšres et que c’était chacun pour soi et le business comme d’habitude puisque la pharmacie restait ouverte et que j’imagine que son chiffre d’affaires devait ĂȘtre particuliĂšrement attractif depuis l’épidĂ©mie, contrairement au chiffre d’affaires des kiosques Ă  journaux. Et des hĂŽpitaux publics.

 

A la place, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© voir une certaine forme d’ironie dans ce genre de situation. Ainsi qu’un caractĂšre comique dans ce revirement caricatural et extrĂȘme d’attitude :

 

Un mois plus tĂŽt, le 24 fĂ©vrier, un des collĂšgues de cette pharmacienne me disait tranquillement qu’il espĂ©rait que « Ă§a allait bientĂŽt se calmer Â», toute cette inquiĂ©tude autour de l’épidĂ©mie du coronavirus. Tout en me vendant trois ou quatre masques Ă  3,99 euros l’unitĂ©, soit un tarif dĂ©ja exorbitant. Un mois plus tard, cette pharmacie, entreprise privĂ©e dont le chiffre d’affaires doit ĂȘtre plutĂŽt bon, ne vend plus ces masques FPP2 mais tous les personnels de cette pharmacie en portent. Pendant ce temps-lĂ , dans mon service, dans un hĂŽpital public, plusieurs de mes collĂšgues sont rĂ©guliĂšrement en colĂšre devant cette pĂ©nurie de matĂ©riel de protection, dont, nous, «  les hĂ©ros de la nation Â», nous manquons.

 

Pendant qu’on est encore un peu du cĂŽtĂ© des « hĂ©ros de la nation Â», nous, les soignants.

 

Afin de tĂ©moigner du quotidien en tant «  qu’agent hospitalier Â» en pĂ©riode d’épidĂ©mie du coronavirus, j’avais pensĂ© Ă  une amie et collĂšgue de ma compagne. J’en parle dans un de mes derniers articles.

 

On se souvient que cette personne que je considĂ©rais comme lĂ©gitime voire plus lĂ©gitime que moi pour tĂ©moigner avait finalement dĂ©clinĂ© au motif qu’elle s’estimait
. Â« illĂ©gitime Â» pour tĂ©moigner.

Depuis, cette personne a contractĂ© le Covid. Et, je ne l’ai pas relancĂ©e pour tĂ©moigner.

 

Il semblerait qu’aprĂšs s’ĂȘtre portĂ©e volontaire pour aller s’occuper de patients atteints du virus, en psychiatrie adulte, qu’elle l’ait attrapĂ©e. Si c’est vraiment comme ça qu’elle l’a attrapĂ©e, il lui a donc « suffi Â» Â» de quelques heures d’exposition en utilisant des masques chirurgicaux au lieu de masques FFP2 (puisqu’il n’y avait pas de masques FFP2 Ă  disposition). Je ne me moque pas d’elle. Mais il y a quand mĂȘme un aspect ironique dans la situation : se sentir illĂ©gitime pour tĂ©moigner, et, Ă  peine une semaine plus tard, attraper le virus. C’est quand mĂȘme au moins ironique. Voire comique. Fort heureusement, elle se remet chez elle du virus.

 

Il y a quelques jours, j’ai essayĂ© de « draguer Â» une  de  mes collĂšgues de jour afin qu’elle tĂ©moigne. AprĂšs que celle-ci vienne de me raconter qu’en passant par la station Stalingrad, le matin, assez tĂŽt, pour venir au travail, qu’elle avait peur. Car elle croisait une population de toxicomanes. Et que cette population restait imprĂ©visible. Or, Ă  l’heure oĂč elle passait Ă  Stalingrad, du fait du confinement, il y avait trĂšs peu d’autres personnes dans les mĂ©tros.

Ma compagne, aussi, m’avait dĂ©jĂ  racontĂ© l’équivalent de ce genre « d’anecdote Â». En prenant le RER E, quasi-dĂ©sert, en se rendant au travail.

Mais ma collĂšgue « Stalingrad Â», lorsque je lui ai demandĂ© :

« Voudrais-tu tĂ©moigner de ton quotidien durant l’épidĂ©mie ? Â» m’a alors rĂ©pondu qu’elle ne comprenait pas ce que je lui demandais. Elle, qui venait de me dire que la prochaine fois qu’elle rencontrerait des policiers dans la rue, qu’elle leur dirait qu’il faudrait faire en sorte d’assurer la sĂ©curitĂ© de certains endroits comme Stalingrad. Mais quand je lui ai proposĂ© l’idĂ©e de tĂ©moigner, sous couvert d’anonymat, c’était comme si je lui avais parlĂ© dans un mĂ©talangage.

 

Quelques nuits plus tĂŽt, Ă  une autre collĂšgue, j’avais aussi fait la mĂȘme proposition. Elle avait dĂ©clinĂ©, m’expliquant qu’elle avait trop de prĂ©occupations personnelles en ce moment. Ce que je sais. Mais, aussi, sa mĂ©fiance. A quoi ce tĂ©moignage allait-il servir ? Pourquoi ? Pour qui ? Et, j’avais retrouvĂ© certains des rouages de pensĂ©e et d’inquiĂ©tude que j’avais dĂ©jĂ  connus il y a plusieurs annĂ©es dĂšs qu’il s’agit de demander Ă  un infirmier de s’exprimer oralement ou par Ă©crit. Publiquement.  Et de laisser une trace.

Laisser une trace de son expression personnelle, pour un infirmier, c’est comme laisser une empreinte sur une scĂšne de crime.  On souffre peut-ĂȘtre particuliĂšrement d’une forme de nĂ©vrose de l’antiseptie, mais, cette fois, mentale : Tout doit rester propre et immaculĂ© aprĂšs notre passage. On ne doit pas pouvoir soupçonner ou suspecter que l’on a pu exister ou penser en dehors du groupe. Ou de la norme supposĂ©e du groupe dont on fait partie dans le corps mĂ©dical et paramĂ©dical.

 

On peut aussi, par pudeur,  ĂȘtre un soignant travaillant dans le public et, pourtant, concevoir notre expression et ce que l’on pense comme relevant uniquement du domaine privĂ©.

 

 

Donc, je ne sais pas si je fais vraiment « bien Â» d’écrire ce que j’écris et comment je l’écris dans ce tĂ©moignage en pĂ©riode d’épidĂ©mie, d’insomnie, coronavirus Covid-19. Mais je sais que d’autres ne se priveront pas et ne se privent pas de s’exprimer qu’ils soient du milieu de la santĂ© ou Ă©trangers Ă  ce milieu.

 

 

La polĂ©mique autour du professeur Raoult ? D’éventuels traitements qui seraient ou pourraient ĂȘtre efficaces ? Je ne m’en occupe pas. Je suis concentrĂ© sur ma vie de tous les jours. Les gestes barriĂšres. Sur mes relations avec mes collĂšgues et les patients. Mais aussi appeler certaines personnes. Ou rĂ©pondre aux messages lorsque l’on m’en envoie. Sur ma vie avec ma compagne et ma fille. Sur, par exemple, le fait que j’avais prĂ©vu de passer moins de temps sur cet article. Beaucoup moins de temps. Et, voilĂ , je n’ai pas encore dĂ©jeunĂ©. Je ne me suis pas encore reposĂ© et je suis encore en train d’écrire. Heureusement, je ne travaille pas cette nuit ni demain soir. Ce sont mes repos hebdomadaires. Demain et aprĂšs-demain, je resterai avec ma fille Ă  la maison. J’espĂšre Ă©videmment faire mieux qu’avant hier soir.

 

Ces derniers temps, ma compagne et moi avons commencĂ© Ă  regarder une sĂ©rie qui s’appelle Warrior, produite, je crois par la fille de Bruce Lee, Shannon Lee d’aprĂšs « The Writings of Bruce Lee Â» peut-on lire sur la jaquette du dvd. Un des dvds empruntĂ©s Ă  la mĂ©diathĂšque de ma ville lorsque celle-ci Ă©tait encore ouverte. Avec Sanjuro  de Kurosowa, Guy Jamet de et avec Alex Lutz.

 

La sĂ©rie Warrior est moyenne. Elle rĂ©plique beaucoup ce que l’on a pu voir ailleurs. Le « hĂ©ros Â» est un peu trop prĂ©tentieux. Il y a beaucoup de tics en ce qui concerne plusieurs des personnages. Mais cette sĂ©rie a un autre mĂ©rite en plus de nous faire penser Ă  autre chose que l’épidĂ©mie. Elle nous rappelle le racisme antichinois des Etats-Unis car nous sommes, je crois, au dĂ©but du 20Ăšme siĂšcle, au dĂ©but de cette sĂ©rie.

 

Cette sĂ©rie nous rappelle que les Etats-Unis sont un pays qui s’est construit sur le racisme. Sur diffĂ©rents racismes. Anti-AmĂ©rindien( Dans les trois premiers Ă©pisodes de la premiĂšre saison, on  n’en voit aucun dans Warrior, c’est dire !)  Antichinois, anti-Irlandais, anti-noir etc
.

 

Ce pays a «  pris Â» le meilleur de diverses cultures, de diverses communautĂ©s tout en dĂ©limitant en permanence ces diverses cultures et ces diverses communautĂ©s. En les minant de rivalitĂ©s et de haines solides. Et le pays, les Etat-Unis, s’est construit sur ça.

 

Alors, aujourd’hui, on parle beaucoup de l’épidĂ©mie, de la menace Ă©conomique chinoise. On parle moins, pour l’instant, du terrorisme ou d’une catastrophe nuclĂ©aire.

Tout cela constitue, avec d’autres Ă©videmment, des expĂ©riences bien concrĂštes qui peuvent nous menacer ou nous inquiĂ©ter. Mais lorsque l’on regarde d’un peu plus prĂšs l’histoire intestine des Etats-Unis, on peut se dire que Chine ou pas, Ă©pidĂ©mie de Coronavirus ou pas, les Etats-Unis possĂšdent dĂ©jĂ  en eux, depuis le dĂ©but, tout ce qu’il faut pour s’autodĂ©truire un jour ou l’autre.

 

Donc, peut-ĂȘtre que, plutĂŽt que de s’obsĂ©der uniquement sur l’épidĂ©mie du coronavirus et de tout ce dont elle nous prive ou peut nous priver, faut-il, aussi, prendre le temps de l’introspection. Et essayer de construire. Et essayer de voir ce qui, en nous, peut nous permettre d’esquiver notre tendance- assez automatique- Ă  l’autodestruction. Et au dĂ©ni.

 

Franck Unimon, ce mercredi 1er avril 2020.