Gilets jaunes, samedi 14 mars 2020

» Posted by on Mar 15, 2020 in Corona Circus, Crédibilité | 0 comments

Gilets jaunes, samedi 14 mars 2020

 

” Aux Grands Hommes La Patrie Reconnaissante” peut-on lire sur le fronton du Panthéon. Jusqu’à tout à l’heure en rédigeant cet article et en le mettant en forme, j’avais ignoré cette phrase qui orne le Panthéon. 

Qu’est-ce qu’une Grande Femme ou un Grand Homme ? Qu’est-ce qu’une Patrie ? Qui peut en décider ?

Et quand ? Les dignitaires politiques officiels sont-ils toujours les plus légitimes et les plus sages pour en décider ?

Il est quantité de Grandes Femmes et de Grands Hommes qui appartiennent davantage à l’anonymat qu’à notre mémoire collective et médiatique.

Si l’on regarde “seulement” du côté des soignants, toutes professions confondues dans les établissements hospitaliers, que l’épidémie du coronavirus Covid-19 vient de placer en première ligne alors qu’une bonne partie de la population, pour des raisons fondées de prévention et de préservation sanitaire, est appelée à limiter autant que possible ses déplacements comme ses échanges interpersonnels, combien d’entre-eux ont figuré et figureront au Panthéon lorsque l’épidémie du coronavirus Covid-19 , après et avant d’autres, sera passée ?  Lesquels ?

Combien d’éboueuses et d’éboueurs, de femmes et d’hommes de ménage,  figureront-ils pour des raisons permanentes de prévention sanitaire au Panthéon de la Patrie reconnaissante ?

 

On pourrait multiplier les exemples avec d’autres professions et d’autres actions d’individus et de groupes d’individus qui effectuent une mission d’ordre et d’utilité publique dont on n’entendra pas parler contrairement à certaines “célébrités”.  

D’ailleurs, et  je me demande si c’est une vision biaisée de ma part, mais lorsque le Président Macron invite les soignants à se consacrer pleinement à l’effort sanitaire pour répondre à l’épidémie du coronavirus Covid-19 et aux frayeurs parasites qu’elle suscite, j’ai l’impression que seuls les soignants du service public sont appelés à répondre présents. Et non ceux du secteur privé. Pourtant, depuis des années, l’Etat Français, donc le gouvernement Macron-Philippe ainsi que les précédents, oblige les hôpitaux publics à ressembler de plus en plus aux établissements de soins privés. Ce qui consiste à adopter des modèles de gestion et de soins  indexés sur la mécanique du chiffre et de la rentabilité parfois à tombeau ouvert. Ce qui se traduit souvent au moins par ” une baisse des effectifs” en personnel soignant.

Concernant le personnel infirmier, on peut aussi mentionner l’allongement de la durée de carrière. Un “gel” des salaires. La diminution du nombre de jours de congés.  Un ralentissement de la montée d’échelon. Des difficultés renouvelées afin d’obtenir des formations professionnelles. La perte d’autres droits et avantages.  Selon moi, si on le souhaite,  on devrait avoir la possibilité de prendre sa retraite à cinquante ans un peu sur l’ancien modèle des militaires et bénéficier d’aides à la reconversion professionnelle. 

Pourquoi employer trois ou quatre infirmiers si deux parviennent à faire ce qu’on leur demande  ? Si le service est “calme” ?  Pourquoi en employer trois ou quatre si on peut mettre deux aides-soignants avec deux infirmières ? ça fait toujours quatre, non ? 

 

Je n’avais pas prévu de me poser ce type de questions et d’en arriver à ce genre de développement en prenant en passant cette photo et les autres autour du Panthéon.

Le Panthéon, je suis plusieurs fois passé à côté. Souvent dans un état d’esprit détendu.  J’en ai bien-sûr entendu parler à la faveur du “déménagement” de telle Personnalité dont les cendres y sont déposées ou susceptibles de l’être. Je ne l’ai jamais visité. Il y avait des années que je ne l’avais pas côtoyé d’aussi près. Et la bibliothèque Ste-Geneviève, je n’ai jamais pris le temps d’y entrer même si je possède une carte d’accès depuis des années.

 

 

Mais un jour seulement sépare ces photos prises près du Panthéon et la manifestation des gilets jaunes le lendemain, ce samedi 14 mars 2020 ( hier). Et, ce samedi 14 mars ( hier), je n’avais pas non plus prévu de me trouver face à cette manifestation en sortant du travail. Pas plus que je n’avais prévu d’écrire cet article lors du premier tour des élections municipales où, en raison de l’épidémie du coronavirus Covid-19, il est probable que l’absentéisme électoral batte de nouveaux records. Puisqu’aujourd’hui nous en sommes au stade 3 de l’épidémie comme en en matière de mesures de prévention. Et qu’aujourd’hui, cinémas, piscines et d’autres lieux publics encore ouverts hier ont été fermés. 

 

 

Depuis que le mouvement des gilets jaunes a débuté il y a plus d’un an maintenant, je n’ai assisté ou participé à aucune manifestation des gilets jaunes. Et sans doute est-ce parce-que beaucoup de personnes agissent comme moi que des gouvernements en France et ailleurs conservent leur façon de gérer certaines échéances sociales, économiques et environnementales, modelant à leur image le monde dans lequel nous vivons. Lorsque l’on parle de personnes conservatrices, on désigne souvent d’autres personnes. Mais moi qui n’ai jamais pris part à une seule manifestation des gilets jaunes, je fais bien partie à un moment donné, que je le veuille ou non, des conservateurs. C’est comme pour le vote : est principalement pris en compte le nombre de votes. Et non le nombre de personnes qui s’est abstenu de voter et qui exprime pourtant quelque chose. 

 

Je me méfie beaucoup des effets de groupe. Je redoute l’aspect “troupeau” que l’on peut conditionner. Et qui peut aussi s’affoler ou s’emballer pour le pire comme pour le meilleur. Mais mon attitude vis-à-vis du groupe et de la foule a ses limites.

Bien-sûr, chacun ses limites et il importe de les connaître comme il existe différentes manières de manifester et de militer. Mais à se tenir prudemment, peureusement, hors du “troupeau”, du groupe, de la masse ou de la foule, en toutes circonstances, on se retrouve un moment isolé. Certaines fois, cela peut être avantageux. D’autres fois, on devient une proie de choix. 

Et puis -quoiqu’on en dise- on appartient à un groupe ou, le plus souvent, à plusieurs groupes :

Au moins à un groupe familial. A un groupe social. A un groupe professionnel. A un groupe amical. Et chacun de ces groupes nous inspire et nous incite à suivre et à adopter certains comportements que ce soit par la contrainte, par intérêt, par stratégie, par mimétisme ou par choix. 

Dans son livre La Dernière étreinte, l’éthologue et primatologue Frans de Waal écrit page 33 :

” La société des chimpanzés n’est pas faite pour les humbles et les faibles”. 

Page 36, il écrit aussi :

” Les chimpanzés jouent constamment à prouver qu’ils sont plus forts, à tester les limites de leur pouvoir ou du vôtre”. 

Et, page 31, il avait affirmé : ” Ce sont les émotions qui orchestrent le comportement”. 

 

Hier après-midi, vers 14h30, en sortant du travail, mes premières réactions en découvrant la présence de cette manifestation, ont été celles de l’étonnement et de la curiosité. Quelques minutes plus tôt,  j’avais interrogé un collègue arrivant de l’extérieur. Il avait eu un peu de mal à me dire ce qui se passait.

Il n’était pas prévu que je travaille hier matin. Quelques heures plus tôt, avec ma collègue, nous avions fait une sortie agréable et tranquille avec les jeunes hospitalisés. Tout était calme.

Je finis ma journée de travail, je tombe sur une manif. J’ai d’abord pensé que c’était un événement festif. Le déni sans doute. Puis, j’ai pensé à une manifestation des avocats. J’ai lu que les avocats, en ce moment, protestaient contre les mauvaises conditions de travail qui sont les leurs. J’avais lu un article montrant une course dans la rue effectuée par des avocats en guise de protestation. Une fois plus près de la manifestation, j’ai rapidement compris que je m’étais trompé.

 

Quelques personnes scandaient avec provocation : ” Gilets jaunes ! Gilets jaunes !”. En regardant en contre-bas, j’ai aperçu des camions des forces de l’ordre sur la route. Un attroupement de personnes au carrefour. Cela faisait beaucoup de monde. Et, un peu plus haut, sur ma droite vers Place d’Italie, d’autres représentants des forces de l’ordre se tenaient immobiles, sur la route.

 

Même si cela se passait “bien” et qu’un certain nombre de personnes circulait librement, je me suis un peu senti pris en tenaille. J’ai un peu hésité. J’avais prévu de me rendre à la séance du film Kongo réalisé par Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav. Ce film sorti cette semaine passe dans une seule salle à Paris. Il passe aussi à Montreuil. Mais en tant que citoyen et en tant que créateur et rédacteur d’un blog qui s’appelle Balistique du quotidien, il m’était impossible de partir sans faire un minimum l’expérience de cette manifestation. 

 

 

J’ai regardé un peu. Quelques fumigènes ont été de sortie. Puis, en bas à droite,  j’ai aperçu plusieurs membres des forces de l’ordre attraper quelqu’un, une ou plusieurs personnes, et les emmener vers l’arrière de leurs camions. A ce moment-là, plusieurs des personnes qui figuraient du côté de celles et ceux qui scandaient ” Gilets jaunes ! Gilets jaunes !” sur ma gauche ont battu en retraite et ont reflué un peu dans ma direction comme si elles s’en allaient. Alors que j’écris, je me demande maintenant ce que l’on doit ressentir lorsque l’on se fait alpaguer par des forces de l’ordre :

Si on a juste manifesté et que l’on est innocent, on doit avoir beaucoup de mal à le vivre. Par contre, si on a recherché l’affrontement et le contact, on doit sans doute un peu jubiler comme certains peuvent jubiler de pouvoir dire qu’ils ont fait de la taule. Car cela signifie que l’on n’a pas peur d’aller au combat. Et sans doute aussi que, d’une certaine manière, même arrêté puis enfermé, que l’on  est  libre ou que l’on s’estime plus libre que d’autres. 

 

De ce point de vue et depuis d’autres points de vue, je ne suis pas libre. Mais il me fallait passer de l’autre côté de la manif pour ma séance ciné. Ce qui a permis ces photos. Pour illustrer cet article, j’ai d’abord voulu d’éviter autant que possible les photos en noir et blanc qui peuvent donner un aspect “reportage de guerre” ou qui pourraient laisser croire que nous sommes en Mai 68.

Mais certaines photos en noir et blanc, parmi celles que j’ai prises hier, m’ont semblé incontournables. Et puis, pour essayer d’éviter le plus possible de manipuler celles et ceux qui regarderont ces photos, je me suis dit qu’il fallait en mettre un certain nombre afin d’essayer de restituer au mieux l’ambiance assez générale  là où j’étais durant la manif.

 

Je suis resté à peu près une quinzaine de minutes. A voir la “tranquillité” des représentants des forces de l’ordre, je me suis dit qu’un certain nombre d’entre eux avaient l’expérience de ce genre de situation sociale. J’ai bien-sûr été intimidé par le nombre de leurs effectifs. Par moments,  j’avais l’impression que la terre tremblait sous mes pieds ou qu’elle aurait pu le faire si cela dégénérait.

Leur harnachement et leurs protections. Leur stature. Leur entraînement supposé aux confrontations dans la rue. Leur nombre. Leurs différentes positions stratégiques. Leur regroupement. Moi, je n’étais qu’une personne parmi d’autres qui passait par là. En cas d’assaut, impossible pour eux de le deviner si je me trouvais entre eux et des manifestants déterminés. Evidemment, mes émotions provenaient du fait que je découvrais ce que pouvait être une manif en présence d’autant de forces de l’ordre dans un contexte où un affrontement était possible.

Mais je ne me suis pas fait dessus non plus.  Pas plus que je n’ai inondé mes vêtements de couleurs suite à une trop forte stimulation de mes glandes sudoripares. 

 Je me suis aussi dit que nous étions encore dans une démocratie puisqu’une telle manifestation pouvait avoir lieu en présence d’autant de membres de forces de l’ordre qui, pour la plupart, se contentaient d’observer et de se déplacer en fonction de l’évolution et des déplacements de la manif. Même si, en raison de l’épidémie du coronavirus Covid-19 et du risque de contagion multiplié par ce rassemblement de personnes, cette manifestation et les suivantes seront sans doute reprochées à leurs organisateurs.  

Hier, le rassemblement autorisé maximal de personnes sur un lieu public, du fait de l’épidémie du coronavirus, devait être de cinq cents ou de mille personnes, je crois. A vue d’oeil, je crois que l’on peut facilement estimer qu’il devait bien y avoir plus de mille personnes à cette manifestation hier. Etant donné qu’aujourd’hui, nous en sommes au stade 3 de l’épidémie, cela limite désormais encore plus le nombre de personnes qui souhaite se rassembler ainsi que les lieux accueillant du public ( médiathèques, cinémas, restaurants, piscines…).

Il est prévu qu’il y aura moins de transports en commun. Les personnes qui le pourront resteront chez elles afin d’effectuer du télétravail. 

Vu que nous sommes toujours sous le plan vigipirate concernant le terrorisme ( New-York 2011 ), toute personne ou tout groupe de personne ayant l’intention de manifester va sans doute se sentir lésé de plus en plus dans ses libertés et ses droits fondamentaux. Ce qui risque de durcir certains mouvements sociaux. Mais aussi d’exaspérer des personnes qui, jusque là, étaient restées conciliantes et dociles en termes de revendication sociale. 

A un moment, à quelques mètres de moi, j’ai entendu une femme crier ” Arrêtez de nous gazer ! On est en train de manger ! ( au restaurant ou dans un Fast-Food)”.  Je n’ai pas senti d’odeur incommodante.

J’ai entendu un couple se disputer parce-que monsieur et madame ne s’étaient pas compris lorsqu’ils s’étaient dit là où l’un et l’autre se trouverait dans la manif. 

J’ai vu des personnes  prendre des photos. 

 

J’ai vu un représentant de l’ordre laisser passer civilement un couple d’un certain âge après que celui-ci lui ait dit qu’il habitait non loin de là. C’est sans doute ce représentant de l’ordre qui a répondu à un autre homme : ” Vous êtes déja passé tout à l’heure”. 

A moi, ce même représentant de l’ordre, ou un autre, m’a répondu poliment que pour aller vers le Panthéon, il me fallait passer ailleurs en tournant ensuite sur la droite. Ce que j’ai fait.

 

Après à peine quelques minutes de marche, même si j’ai croisé d’autres véhicules de police qui arrivaient en renfort, j’ai à nouveau été étonné de voir comme il suffit de franchir quelques rues pour retrouver la quiétude mais aussi l’ignorance. Les personnes que j’ai croisées ensuite dans la rue, dans un restaurant, vaquaient comme si de rien n’était. 

 

Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite comme je n’ai pas vu d’images ou lu d’informations concernant ce qui s’était passé hier lors de la manifestation des gilets jaunes. Sans doute devrais-je le savoir. Sans doute que je ne suis pas un Grand Homme. 

 

Franck Unimon, dimanche 15 Mars 2020. 

Photos : Franck Unimon, le 13 et 14 Mars 2020. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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