Musique

Des albums que j’ai écoutés et qui m’ont plu. Il y a beaucoup d’albums de ce genre mais je n’ai pas pu prendre le temps d’en parler.

Les gens ne se rendent pas compte

»Posted by on Jan 17, 2021 in Musique | 0 comments

Les gens ne se rendent pas compte

Photo prise en novembre 2020, à la gare de Paris St Lazare.

 

                                            Les gens ne se rendent pas compte

«  Cela va provoquer une révolution des mœurs ! » Il y a trente ans, j’étais demeuré incrédule lorsqu’un enthousiaste avait parlé d’internet. Ce fut notre seule rencontre. Peut-être avais-je trouvé qu’il en faisait un petit peu trop avec son internet. C’était une connaissance d’une amie rencontrée lors d’un séjour en Ecosse. Amie, que je ne vois plus depuis longtemps.

Quant à lui, je me rappelle à peine du non-lieu- un salon auquel m’avait convié cette amie qui faisait des hautes études de commerce- où nous nous étions croisés. J’ai oublié son nom et son visage. Je ne pourrais pas le reconnaître. Mais je me rappelle encore de sa formulation. 

 

 

Entre la station de métro et la statue du Lion, intuitivement, je me dirige vers cet homme. Nous ne nous sommes donnés aucun indice. Mais, aussitôt, son grand sac à la main, il se dirige vers moi. Nous avons rendez-vous.

 

Sur un site internet de vente entre particuliers, celui-ci proposait un CD qui a attiré mon attention. Cela faisait des mois que l’annonce était en ligne. Depuis l’été. Machinalement, j’ai tapé un nom sur ce site et son annonce est apparue.

Ce Cd existerait seulement en mille exemplaires. Et les deux artistes présents sur l’album, bien-sûr, ont eu une incidence sensible sur ma vie personnelle à un moment ou  à un autre. Sans doute que leur musique a filtré à certaines périodes de mon existence. Ces périodes correspondent à  ma révolution des mœurs. Et, je recherche à nouveau la dynamique de ces cycles en venant acheter ce Cd. Ce sont pourtant des artistes- morts aujourd’hui- que j’écoute beaucoup moins qu’à une certaine époque. Mais on sait l’importance qu’il y a à savoir retourner vers certaines de nos origines. Pour ensuite mieux repartir ou, tout simplement, pour mieux faire le tri.

 

Surtout, qu’entre-temps, je me suis diversifié.  Mon père a été un véritable amateur de musique (ses anciens numéros de Best et de Rock & Folk en attestent). Ma mère était plutôt une sentimentale avec ses albums de Dalida, Nana Mouskouri ou de Julio Iglesias. Néanmoins, à la maison, il existait un consensus parental implicite ainsi qu’une frontière tant culturelle que mentale.  Et cette frontière pouvait être une carapace ou un blockhaus à même de stopper toute organisation sonore suspecte ou non reconnue. La musique, c’était plutôt fait pour danser. On n’y aurait pas entendu de la musique classique, et encore moins des artistes comme Depeche Mode, Björk, Christophe Maé, Julien Doré,  Slimane ou Kenji Girac.

 

 J’ai vu mes parents, et bien des membres de ma famille, danser dans des soirées ou dans des mariages sur des musiques noires. Des Antilles, d’Amérique latine et des Etats-Unis, bien-sûr. Et, j’ai dansé aussi. Confirmant sans y penser des rituels et des alliances que ma famille avait noué et respecté envers  la vie et la mort.  Jamais sur du Jacques Brel, du Georges Brassens, du Alain Souchon, du Johnny Halliday , du Michel Polnareff ou du Christophe. Ni sur du Blues non plus, d’ailleurs.  Même si mon père possédait un album de John Lee Hooker. Chaque famille a ses rituels et ses alliances envers la vie et la mort. C’est comme ça depuis longtemps.

 

 

Oui, parce-que je suis comme les vampires ou comme la femme rouge Mélisandre de Game of Thrones, interprétée par l’actrice Carice Van Houten (on pourra la revoir plus jeune dans le très bon film Black Book de Paul Verhoeven) . Je parais plus jeune que mon âge. A la fin de cet article, je m’évaporerai aussi. Plusieurs de mes « divinités » musicales et scéniques ont vécu à  une époque préhistorique. La plupart de celles et ceux qui font les tubes d’aujourd’hui en France et ailleurs les connaissent généralement. Car une très forte culture musicale- souvent éclectique et étonnante- fédère régulièrement les artistes qui réussissent (et même ceux qui restent « inconnus »). Mais parmi les millions d’adorateurs du moment que compte la musique et le numérique, cette connaissance ou cette curiosité historique est parfois absente ou délaissée.

 

 

Cela peut faire rire de lire ça – et c’est très drôle- mais cela signifie, aussi, que lorsqu’ensuite, on fait des rencontres en dehors de chez soi, hors de son cercle, nos codes, notre identité et nos approches émotionnelles et corporelles s’activeront et parleront bien des fois pour nous, sans même que l’on s’en aperçoive. Et, peu importe que nos intentions soient sincères et amicales. Il y aura des malentendus réciproques, pour ne pas dire stéréophoniques. Même si nous avons des projets conjoints. Il s’agira d’apprendre à s’écouter et à se coordonner comme pour tout projet que l’on réalise avec d’autres. 

 

Cependant, je reste étonné par cette facilité avec laquelle, désormais, des inconnus peuvent se rencontrer après s’être découverts un intérêt commun (une vente, un achat, un loisir, un désir, un besoin, un service) sur….internet.

 

« Les gens ne se rendent pas compte… » m’avait  dit ce vendeur deux jours plus tôt.

 

C’était au téléphone lors de notre premier contact direct. Il ne me parlait pas de Jul, Dinos, Damso, Soprano, Niska, Ninho, Aya Nakamura, Booba, Maes, Soolking, Lou and the Yakusa, Stromae, Angèle, Julien Doré, Eddy de Pretto et de bien d’autres artistes en France qui sont aujourd’hui ou depuis des années les « héros » de millions d’auditeurs. Dont certains seront les rois ou les fléaux musicaux de demain.

 

Lui, il me parlait de James Brown, Tina Turner, Charles Aznavour. Des artistes d’envergure comme on n’en verrait plus et qu’il avait vu de près en concert.  Il me parlait aussi de…Prince (qu’il avait vu trois fois en concert)  et de Miles Davis. Il allait me vendre le Cd sur lequel se trouve le seul concert enregistré où ils ont joué tous les deux ensemble. C’était à Paisley Park le 31 décembre 1987.

 

 

Nous aurions pu nous rencontrer deux jours plus tôt. Mais j’avais préféré reporter. Deux jours plus tôt, je faisais mon dernier pot de départ dans mon service. Et, je voulais prendre le temps de bien le faire.

 

Alors qu’il me répète pratiquement mot pour mot, ce qu’il m’avait dit au téléphone, je m’avise qu’il a vécu bien des moments extraordinaires au bord de la scène. Mais au bord, aussi, d’une certaine solitude. Sans doute suis-je aussi seul que lui et que je me répète comme lui. Raison pour laquelle je suis peut-être parti de mon service pour un autre. Et que je me retrouve ce soir devant lui, place Denfert-Rochereau.

 

Lorsque je me séparerai de lui, muni de son CD que je lui aurai acheté, ce sera comme si, d’une certaine façon, j’aurais essayé de me procurer un nouveau moyen, un nouveau gri-gri. Afin de retrouver ou de mieux  me rapprocher du meilleur de ce que je crois être mon passé. Celui d’une certaine insouciance, du plaisir et de la créativité. Pas un monde de couvre-feu et de pandémie où l’on a principalement la peur comme pilule du lendemain. Même si, lorsque j’étais plus jeune, la peur pouvait déjà être omniprésente et le sera encore demain. En 1987,  j’exerçais mon insouciance à temps partiel. J’avais quitté le lycée un an plus tôt après le Bac. J’avais peur de connaître la déchéance traumatisante du chômage. C’était en pleine épidémie du Sida (Prince en parle dans son titre-tube Sign’O Time : «  a big disease with a little name »). Je découvrais le monde adulte et du travail à l’hôpital. Plusieurs fois, je m’étais demandé ce que je faisais là. Plutôt que d’assister à une révolution des mœurs, j’avais l’impression d’évoluer dans un univers clos. Cet univers me tutoyait et m’intimait, par ses divers intervenants,  d’apprendre à lui obéir. Le but ultime étant de lui ressembler. Lorsque j’effectuais mes stages de formation, bien des collègues en poste, plus âgées que moi, me donnaient le sentiment de n’avoir « que » leurs enfants, leur mari ou leur travail à vivre et à raconter. Pour moi, l’idéaliste, c’était déprimant. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai été en colère pendant trois ans envers ces études. Je suis néanmoins resté raisonnable.

Mais peut-être étais-je trop vieux avant de devenir adulte. Et que je commençais déja, sans même m’en rendre compte, à être à court d’une certaine lucidité en acceptant d’être raisonnable. Petit à petit, l’idiot- comme le dément- fait aussi son nid.

 

 

Tout le monde dormait chez moi quand j’ai commencé à écouter le CD au casque. Si j’ai aimé danser sur des tubes de Prince, si j’ai pu aimer voir et revoir la reprise de Beautiful Ones par Bilal en son hommage- à la suite de la prestation d’Erykha Badu– je reste extérieur à son Art supérieur. Je ne crois pas que cela ait quoique ce soit à voir avec le fait que Prince ait « recyclé » ses aînés tels Jimi Hendrix ou ses contemporains. Bien des artistes le font. En moins bien même s’ils sont plus artistes que prothésistes musicaux. Lenny Kravitz, par exemple.

 

Pour moi, les groupes Blur et Oasis dont on nous avait beaucoup parlé dans les années 90-2000 doivent beaucoup aux Beatles. Un groupe dont je subis quelques fois l’écoute ou l’éloge et que je continue de repousser hors de mon assiette musicale avec suspicion malgré ou à cause de toute l’admiration qu’il génère. Même si je me souviens très bien du titre d’un 45 tours des Beatles dans la discothèque paternelle : Lady Madonna. A côté d’albums 33 tours de Bob Marley, Jimmy Cliff, Steel Pulse, James Brown, Les Aiglons, Black Uhuru, Simon Jurad, Ophélia, Parliament, U-Roy, Stevie Wonder, Eddy Grant…. Ces disques de mon père, je les ai soit entendus à la maison, soit je les ai mis ou remis un jour sur sa platine disque à son insu lors de mon adolescence. J’ai fait pareil avec ses anciens numéros de L’Equipe Magazine ainsi qu’avec ses Play-Boy et ses Lui. Même « cachés » ou prétendument bien rangés au dessus d’étagères.

 

Mais si Prince m’est tombé dessus un jour par la voie de la radio, Miles, c’est l’artiste écouté pour la première fois dans la chambre d’un copain, sur sa chaine Technics, vers mes 17 ans. Pour aller chez ce copain, dans notre immeuble HLM, il me fallait descendre. Je le faisais en prenant les escaliers. La musique de Miles, elle, me faisait prendre l’ascenseur. Mystérieusement, avec son départ pour son service militaire et l’entrée dans « l’âge » adulte, les possibilités de cette  amitié avec ce copain  se sont taries. Mais les virtualités de la musique de Miles sont restées en ma possession à moins que ce ne soit plutôt elles qui se soient mises à me posséder de manière durable. La musique de Miles n’est pas la plus joyeuse qui soit. Il m’arrive donc d’être surpris par son aura auprès de certains intellectuels. Comme si c’était la fête. Miles n’incite pas à rouler des pelles à sa voisine ou à son voisin. On entre plus dans la tombe du défunt que l’on n’assiste à l’avènement du dauphin. Miles nous annonce superbement que notre vie commencera par la fin. Et c’est définitif. Il ne peut en être autrement. Mais, bon, Lou Reed, Johnny Cash, David Bowie ou les Cure non plus n’étaient pas et ne sont pas des horizons très drôles. Pas plus que d’autres artistes de Rap, de variétés ou de techno. Et, personne ne s’en plaint. C’est donc qu’il existe un besoin au moins cathartique de les écouter et de s’en mettre plein les enceintes et les écouteurs.

 

Entre le réchaud de Prince et l’échafaud de Miles, j’attendais que ce CD m’apporte la touche finale. Mais d’abord, rien. Peut-être que personne ne s’en étonnera vu ce que j’ai pu écrire de ma relation avec Miles.

 

Le son était effectivement passable. Les titres se bouclaient bien. Mais « rien ». Ce « rien » provient sûrement d’une faute de frappe :

Sur la couverture du CD, on peut  voir une photo de Miles ainsi que le titre Miles From The Park. Nous sommes en 1987 et je suis alors « en plein » dans Miles. Un an plus tôt, il a sorti l’album Tutu. La première fois que j’avais entendu ce titre ou Don’t Lose Your Mind par hasard sur FIP (une radio  très écoutée par les vampires adolescents et adultes. Les animatrices y ont des voix de jeunes pousses féminines d’avant l’anesthésie générale), j’avais « reconnu » le son sans trop oser le croire. Il était revenu avec un nouvel album !

 

Au téléphone, l’animatrice ou la standardiste m’avait confirmé la nouvelle avec un son d’évidence. Mais il m’avait fallu quelques secondes pour bien intercepter sa résonance.

 

Sauf que sur ce Cd vendu par un amateur de Prince, Miles joue à peine. C’est un album de Prince. Pas de Miles. Alors, je me dis que la nostalgie m’a vraiment rendu ringard. Et, c’est très dur de devoir admettre que ma ringardise m’a administré un trajet de quarante cinq minutes et fait dépenser vingt euros. Qu’est-ce que ce sera la prochaine fois ?!

Un album de Vanessa Paradis avec Aretha Franklin en couverture ?!

 

 

Je raisonne comme ça jusqu’au dernier soupir : le titre It’s going to be a beautiful night.  D’une durée de 33 minutes et 55 secondes contre un peu plus de 10 minutes sur l’album Sign’ O’ The Time. Mais c’est ici davantage un medley. Après l’avoir écouté une première fois, je n’hésite pas. Je le remets une seconde fois. Puis, une troisième fois.

Sur mon ordinateur, le CD Rom a beau refuser de me livrer les images vidéos de ce concert, je me dis que j’ai bien fait d’acheter ce CD. Je l’ai réécouté depuis. Non, rien de rien, je ne regrette rien.

 

 

Franck Unimon, ce dimanche 17 janvier 2021.

 

 

 

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Hate This Pain un titre de Tricky

»Posted by on Oct 6, 2020 in Musique | 0 comments

Hate This Pain un titre de Tricky

 

                                         Hate This Pain un titre de Tricky

 

 

 

Certaines personnes diront mon cœur. Mais ça ne serait pas plutôt un train ou un ascenseur ?

Une voix, c’est du sable. Tout à coup, il se met à pleuvoir.  Et l’on est face à soi. Et l’on tient à tout ce que l’on voit même si c’est un embrun.

 

Une âme ne court pas les trains. Elle est faite avec le grain de milliards de souvenirs. Aucune vie ne peut tous les retenir. Le sable est partout. Physique du deuil, il est cette douleur et cette bouche que l’on touche. Que l’on écoute.

 

Tricky a perdu sa fille. Il en parle dans son album Fall To Pieces. Quand je l’ai appris, je me suis dit que je ne voulais pas entendre ça. Que j’aurais l’impression d’être un voyeur.

Puis, je me suis fait offrir cet album pour mon anniversaire par une femme que je connais. Les titres sont assez courts.

L’album couvre 29 minutes. Tricky  y « chante » à peine. Il laisse deux femmes chanter la plupart de ses textes :

Marta Zlakowska et Oh Land.

 

Tricky a toujours cette voix de celui qui tente de muer et de se déterrer son corps. Je l’ai aperçu une seule fois sur scène. Au 104. J’avais été étonné de voir à quel point  il cherchait à passer incognito. Alors qu’il était seul sur scène. Et, nous, nous étions nombreux à être venus pour lui.

 

La musique de son album Fall to Pieces est incroyablement douce. A la limite du supportable. Sans doute que la colère ne lui sert plus à rien. Alors, on crie pour lui.

 

 

Franck Unimon, ce lundi 5 octobre 2020.

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Manu Dibango

»Posted by on Mar 24, 2020 in Corona Circus, Echos Statiques, Musique | 0 comments

Manu Dibango

 

 

 

 

                                                      Manu Dibango

 

 

 

Hier matin, en sortant du travail, je suis retourné devant le Panthéon. Il faisait trois degrés. J’étais retourné là car, après l’avoir plusieurs fois évoqué dans des articles précédents ( tel que Gilets jaunes, samedi 14 mars 2020 par exemple),  je voulais, cette fois-ci, silencieusement interroger ce symbole :

 

« Aux Grands hommes, La Patrie Reconnaissante »

 

J’ai à nouveau pris des photos. Puis, j’en ai profité pour aller voir du côté de Notre Dame pour laquelle des milliardaires ont été prêts à mettre la main à la poche afin de la faire reconstruire. Alors que l’on entend moins parler de ces milliardaires et de bien des célébrités quand il s’agit de réparer les hôpitaux publics.

 

 

J’avais prévu de me servir de ces photos pour illustrer un article qui devait s’appeler :

 

Le silence des organes.

 

J’ai pris des notes pour écrire cet article. Je savais qu’il serait long. J’étais inspiré.

Je pourrais encore l’écrire. Mais je me suis dit qu’il y avait d’autres priorités. Que je m’étais déjà suffisamment exprimé sur l’épidémie que nous connaissons. Qu’il me fallait revenir à d’autres sujets davantage pourvoyeurs de vie.

 

« Le silence des organes » est une expression que j’avais découverte à la fin des années 80 à l’hôpital de Nanterre qui s’appelait encore la Maison de Nanterre. Laquelle était, à ce que m’en avait dit ma mère, une ancienne prison pour femmes.

La Maison de Nanterre était aussi le « havre » de certains SDF. J’ai connu cet hôpital dès mon enfance. Ma mère y a été aide-soignante pendant des années dans un service de réanimation. Et deux de mes tantes y ont aussi travaillé.  

 

Lors d’un de nos cours, pendant mes études d’infirmier, nous avions réfléchi à la définition que nous pourrions donner au fait d’être en bonne santé. La personne qui animait le cours, ce jour-là, nous avait sorti cette expression de ses recherches. Je me rappelle de mon amie Béa, mon aînée de plusieurs années, une pointure en tant qu’infirmière, qui s’était exclamée :

« C’est fort ! ».

Le silence des organes n’a donc a priori rien à voir avec la mort. Même si on y pense très fort en ce moment et que le musicien Manu Dibango est mort aujourd’hui ou hier.  Du Coronavirus Covid-19. J’ai appris son décès tout à l’heure par hasard, sur le groupe What’s App de ma famille.

 

Il est néanmoins quelque chose de trompeur dans cette expression, «  silence des organes », pour parler du fait que l’on est en bonne santé. Car  chaque organe a son bruit spécifique lorsqu’il va bien. Par contre, son bruit se dérange lorsqu’il va mal. Rappelez-vous lorsqu’un médecin vous dit de tousser, ou de dire « 33 », vous ausculte, alors que vous le consultez parce-que vous ne vous sentez pas bien. Entendre, écouter les mouvements internes d’un corps, c’est aussi ce qui permet de savoir s’il est en « paix ».

Il en est de même lorsque l’on écoute la voix d’un proche ou d’une proche. Il nous est souvent possible de déceler si elle ou s’il est dans son assiette si l’on connaît cette personne véritablement. 

Si l’on est un peu attentif, on peut assez bien percevoir si son attitude et son regard concordent avec ses propos pour peu que cette personne soit « vraie » devant nous. Pour peu qu’elle ne porte pas un masque et ne soit pas experte dans cette grande comédie sociale qui consiste à dire que tout va bien quand ça va mal mais aussi à dire que ça va très mal alors que cela ne va pas si mal que ça.

 

Mais des organes véritablement et définitivement silencieux, à moins d’être dans un état de léthargie particulièrement complexe et indétectable, et encore !, signifient quand même notre arrêt de vie définitif. Tout au moins sous notre forme humaine habituelle. Ensuite, on peut à peu près tout concevoir. Et, c’est ainsi que je me raccroche à nouveau à Manu Dibango, décédé à 86 ans.

 

Je ne pensais pas à Manu Dibango lorsque dans un de mes récents articles, j’écrivais qu’il y avait sûrement des personnes que je « connaissais » qui allaient mourir dans l’épidémie. Pourtant, je pensais à lui depuis quelques jours.

 

Il se trouve qu’il y a bientôt deux semaines, ou un peu moins, je m’étais rendu dans un magasin afin d’aller acheter le dernier album de l’artiste de Maloya, Danyèl Waro.

 

Danyèl Waro fait actuellement partie des artistes auxquels je suis particulièrement attaché. Avec une Ann  O’Aro par exemple. Le Maloya est pour moi tellement proche du Gro-Ka, du Léwoz et du Bel-Air des Antilles qu’il a fini par me rattraper avec les années. La boite de nuit parisienne,  Le Manapany, est sans doute l’endroit où j’avais entendu du Maloya pour la première fois dans les années 90. Pourtant, j’ai oublié où elle se trouve.

 

Et, il y a quelques jours, c’est en allant acheter le dernier album de Danyèl Waro, que j’ai fini par fureter dans les rayons de disques comme lors de mon adolescence. Peut-être le jour où j’étais allé voir l’exposition de la dernière tournée de NTM – en accès libre-  sous la canopée aux Halles encore pour un jour. Exposition (du 20 février au 10 mars 2020)  dont j’avais appris l’existence par hasard ainsi que la fin le lendemain en me rendant au cinéma. En allant voir, je crois, le film L’appel de la Forêt. J’avais prévu d’écrire sur cette exposition comme sur ce film mais je ne l’ai pas encore fait.

Cette photo fait partie de celles prises par le photographe Gianni Giardinelli lors de la dernière tournée du groupe NTM. Les photos ont été exposées sous la canopée des Halles du 20 février au 10 mars 2020.

 

Dans le magasin de disques, ce jour-là, je me suis rapidement retrouvé avec plusieurs disques. Un classique. C’est pareil dans un magasin de dvds et de blu-rays. Et c’est aussi comme ça dans la librairie et la médiathèque de ma ville en temps usuel.

 

Après plusieurs hésitations et quelques écoutes, et en comparant aussi le rapport qualité/prix, j’étais reparti avec l’album de Danyèl Waro….et cette compilation de Manu Dibango.

 

Autant l’album de Danyèl Waro ne m’a pas, pour l’instant, entraîné, autant la compilation de Manu Dibango m’a rapidement plu.

 

 

 

J’avais déjà écouté du Manu Dibango, il y a plusieurs années. Je l’avais aussi vu en concert à Cergy St-Christophe, sur l’esplanade de Paris, il y a environ vingt ans, lors d’un concert gratuit. J’ai le souvenir d’un très bon concert. Un très bon bassiste figurait parmi ses musiciens.

 

Manu Dibango, Danyèl Waro, Arno et d’autres font partie de ces artistes qui sont là pour la vie. Au delà de soixante ans, on les voit sur scène avec une envie et une énergie que beaucoup ont déja perdu lorsqu’ils ont à peine passé les limites de l’adolescence. Je m’inquiète par moments de ce qu’il me reste de ce passé. 

 

Un article signé Youness Bousenna dans le Télérama de cette semaine parle du documentaire La Disgrâce  réalisé par Didier Cros. Ce documentaire passe ce soir sur France 2 à 23h40. La Disgrâce est fait du témoignage de cinq personnes dont le visage défiguré occasionne une grande souffrance personnelle. Souffrance due à la déformation de leur visage mais aussi à la violence du regard des autres.

 

Dans cet article, Youness Bousenna écrit entre-autres :

 

«  (….) Sans commentaire, le film les laisse raconter leur souffrance initiale et la violence que le regard des autres y ajoute, la tentative d’apprivoiser son visage en même temps que la solitude que celui-ci leur inflige ».

 

J’ai beaucoup aimé que Youness Bousenna me fasse entrevoir que chaque visage, déformé ou non, est une solitude.  En marge de l’article, j’ai écrit de la main gauche :

 

«  De cette solitude, certains visages émergent plus que d’autres ».

 

 

Cet article m’a rappelé le début du livre de Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir. Je savais où je l’avais rangé alors je l’ai rapidement retrouvé. C’est un livre paru en 2018 et que j’ai sûrement acheté dès sa sortie. Un de plus, parmi tous ceux que j’ai achetés, que je n’ai pas encore lus, et dont le début est :

 

«  Je me demande parmi la foule qui vient de tomber amoureux, qui vient de se faire quitter, qui est parti sans un mot, qui est heureux, malheureux, qui a peur ou avance confiant, qui attend un avenir plus clair. Je traverse la Seine, je marche avec les hommes et les femmes anonymes et pourtant ils sont mes miroirs. Nous formons un seul cœur, une seule cellule. Nous sommes vivants ».

 

Manu Dibango était un homme joyeux. En tout cas sur scène à ce que j’ai vu. Son rire grave est aussi célèbre que sa musique. Figure de Bokassa ou de Coupé-Cloué (les Antillais de plus de 50 ans sauront de qui je parle), Manu Dibango avait une stature et une autorité plus fréquentables que celle de bien des dictateurs. Je me rappelle comment il avait expliqué en rigolant que Michaël Jackson avait « oublié » de lui payer des royalties lorsqu’il avait utilisé un de ses airs de musique pour composer un de ses titres.

Je me rappelle que lors d’un festival de Jazz retransmis à la télé, Claude Nougaro s’était incliné devant Miles Davis, mon musicien préféré, alors que Manu Dibango existait de par sa seule présence. Si la musique est aussi solitude, la sienne avait émergé sans difficulté cette soirée-là comme tant d’autres fois.

 

En prenant le temps de lire la présentation de la compilation par Iain Scott, j’avais appris qu’avant d’être connu, Manu Dibango avait entre-autres joué, en France, avec Nino Ferrer mais aussi Dick Rivers et Johnny Halliday. Je suis souvent étonné par les alliances de certains artistes, que celles-ci soient musicales ou simplement amicales (telle l’amitié d’un Jacques Brel avec Johnny Halliday) comme par leur ouverture à d’autres genres musicaux. Et, question ouverture, on peut dire qu’en écoutant cette compilation de Manu Dibango, on entend aussi bien du Jazz, de l’Afro Beat, du Reggae, de la musique africaine. Et l’on comprend que le chanteur et bassiste Richard Bona (également d’origine camerounaise) lui « doit » sans doute quelque chose.

 

Concernant la version Reggae de son Soul Makossa avec le duo Robbie Shakespeare et Sly Dunbar, en l’écoutant, on pense immédiatement à Serge Gainsbourg qui avait également joué avec eux ainsi qu’avec les I-Threes « de » Bob Marley. Peu importe de savoir lequel avait eu l’idée le premier, Manu Dibango était sans frontières question création musicale. Et le Rap ne lui a pas fait peur.

 

En écoutant sa compilation, j’avais aussi beaucoup aimé sa version de A La Claire Fontaine que j’avais postée sur ma page Facebook un ou deux jours avant d’apprendre sa mort. 

J’avais aussi eu envie de savoir quand il repasserait en concert. J’avais regardé: un concert était prévu en Martinique dans quelques mois. Ça faisait déja un peu loin. 

 

Le rire de Manu Dibango est désormais entouré de silence. Mais sa musique continue de nous dire que nous sommes vivants. Et, ça, ça fait aussi beaucoup de bien à nos organes.

 

Franck Unimon, ce mardi 24 mars 2020.

 

 

 

 

 

 

 

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Ann O’Aro

»Posted by on Oct 3, 2019 in Musique | 0 comments

Ann O’Aro

 

J’ai pris en photo la pochette de cet album il y a un an. Le 27 septembre 2018 exactement. J’ai beaucoup aimé cet album. Mais je n’avais pas osé en parler ou écrire à son sujet. J’avais commencé et puis je me suis arrêté.

 

Même aujourd’hui, en le faisant, je me demande avec une certaine inquiétude ce qui va m’arriver.

Peut-être parce-que Ann O’aro est une très belle femme et que sa voix est Le précipice qui me jette à la tête cette mauvaise conscience que je tète.

Peut-être que sa douleur me coupe et que, par une soudaine infusion, je bats ma coulpe.

 

Lorsque je l’écoute, je me tiens à distance. Sa voix authentifie certaines de mes peurs. Ainsi que l’innocence dont le poids me rappelle comme je suis léger devant le danger. Et qu’il me mange, moi, mes rêves, ma langue, mon squelette et tout ce qui va avec avant même que je puisse lancer un seul des gestes auxquels j’avais promis de plaire.

Le soupçon est l’hameçon que le danger me laisse pour tout horizon.

 

Il me semble que si l’on écoute Ann O’aro et que l’on est un garçon, si l’on est un enfant, on peut s’en sortir et savoir comment l’approcher avec suffisamment de douceur. Par contre, si l’on est un homme adulte et que l’on «sait », alors, on s’épuise, on se décourage puis l’on se repousse car on se sent l’auteur impuissant d’un carnage. Etre près d’elle est risqué :

Comment savoir ce que l’on est et ce que l’on fait véritablement alors que l’on marche, transformé, sur le feu et que le feu est la peau de quelqu’un d’autre ?

 

Lorsque j’écoute Ann O’aro, plus je trouve ça beau, plus je me sens mal à l’aise. Et cela arrive souvent. J’ai tellement de mal à retenir ne serait-ce que l’orthographe pourtant simple de son nom. Cela fait pourtant tellement de fois que j’ai lu  et relu son nom d’artiste. La bassesse et le mal qu’elle transforme en Haut, j’ai l’impression que c’est moi qui les ai faits.

Bien-sûr, c’est une illusion. C’est en tout cas ce que je crois. Elle et moi ne nous connaissons pas. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Pourtant, j’en ai l’impression, encerclé, ensorcelé, défié ?, par ce chant de paon qui me fait voir de toutes les couleurs et me prive de toute certitude.

 

Franck Unimon, jeudi 3 octobre 2019.

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Enfant de la France/ Enfant de la Transe

»Posted by on Sep 27, 2019 in Echos Statiques, Musique | 0 comments

Enfant de la France/ Enfant de la Transe

 

Enfant de la France/ Enfant de la Transe

 

” Danser, c’est prendre subitement en dégoût tout ce qui empêche de danser”

” J’aimerais que l’une de mes chansons revienne, dans quelques années, de l’oubli ou des malentendus (…) Faire danser les gens, longtemps après ma mort. La vanité des vanités. Comme ce serait consolant”.

” Je n’allais pas bien. J’avais quarante et un ans et m’enlisais. Certes, je travaillais dans la plus grosse boite d’Europe, au Cap’tain, en Belgique. Mais ma musique pâlissait, elle devenait minimale, sans âme, la mélodie n’existait plus. Que n’aurais-je donné pour renouer avec des émotions simples ! Je rêvais de compositions, de mes propres chansons, mais tout m’en empêchait. Me manquaient le courage, l’argent, la chance. Je vivais seul, dans une maison qu’un écrivain de jadis  eut appelé masure (….) j’étais un mec à la jeunesse enfuie (…..) sans aucune confiance en lui, odieusement, furieusement, maladivement mélancolique”.

C’est ce qu’a pu écrire Fred Rister dans son livre Faire Danser les gens que j’avais lu cet été. En juillet, je crois. Je m’étais dit que j’en parlerais ainsi que d’autres de mes lectures. Et puis, je suis parti “ailleurs”.

Je ne connaissais pas Fred Rister avant de tomber sur ce livre à la médiathèque. Je “connaissais”  de nom David Guetta avec lequel il a composé plusieurs tubes ces dix ou quinze dernières années.

L’ancien président de la République Jacques Chirac est mort hier ou avant hier et l’on va beaucoup nous en parler et nous en reparler. Et nous expliquer comme il était attachant et comment, avec sa mort, nous avons tous beaucoup perdu en même temps qu’un être exceptionnel.

Bien des hommages à certains défunts “célèbres” me donnent l’impression d’être principalement destinés à nous convaincre comme, nous, les ordinaires, nous avons des vies de merde comparées à tous ces ” Monsieur” et toutes ces “Dame” qui partent. Car c’est bien connu : ” Seuls les meilleurs s’en vont”.

Alors, ce matin, plutôt que de pleurer sur la mort de Jacques Chirac ou d’une autre personnalité- qui aura souvent principalement été obsédée par sa réussite personnelle- que l’on nous sortira bientôt de son dernier souffle,  je choisis de faire un hommage tardif à Fred Rister, décédé dans la cinquantaine, le 20 aout dernier, d’un cancer vraisemblablement. Je n’ai pas vérifié. Mais en lisant son livre, j’avais appris qu’il avait commencé à se battre contre le cancer alors qu’il avait une vingtaine d’années.

Après avoir lu son livre cet été, et donc vraisemblablement quelques semaines avant sa mort, j’avais eu envie de le contacter. De l’interviewer. C’était évidemment déja trop tard et déplacé. Mais certains écrits m’ont déja donné cette envie.

Je n’aime pas particulièrement ce que j’ai pu entendre, pour l’instant, de la musique de David Guetta. Mais j’avais été très touché par le livre simple et sincère de Fred Rister. Bien qu’il laissera sûrement moins de souvenirs que le livre sur la techno écrit par Laurent Garnier, autre DJ français à la renommée internationale.

C’est en réécoutant bien fort un Cd du groupe Tabou Combo que je mets ce matin la dernière touche à cet article. La musique de Tabou Combo, le Kompa, n’a au départ rien à voir a priori avec l’univers musical de Fred Rister, David Guetta, Laurent Garnier et de leurs inspirateurs, contemporains et successeurs.

 

En ce moment, j’écoute beaucoup le quadruple album du groupe Tabou Combo (Gold) emprunté à la médiathèque. C’est une façon pour moi de retrouver des titres que j’ai pu entendre enfant dans les soirées antillaises (baptêmes, mariages, repas familiaux…) où mon père nous emmenait et dont j’ignorais les titres. Et de les réécouter avec mes oreilles d’adulte d’aujourd’hui et amateur de musiques. Depuis hier au moins, je reste “bloqué” sur les titres Allo et Banboch Paramount.

Dès le premier titre du premier Cd ( Tu as volé ) de cet album, j’ai été épaté par le haut niveau musical de Tabou Combo. Comme on dit : « ça joue ! ».

J’ai aussitôt compris pourquoi ce groupe de musique, ainsi que d’autres formations haïtiennes, dominait le champ musical aux Antilles françaises dans les années70 et 80 jusqu’à ce qu’arrive le Zouk et des groupes comme Kassav’ au milieu des années 80 Kassav’ .

 

Mais l’autre point qui me marque en écoutant cet album de Tabou Combo est d’ordre sociologique, culturel, identitaire et sans doute religieux.

La musique de Tabou Combo s’inspire au moins des formations Jazz, Funk, rap, ou latines.  J’ai appris cette semaine que Tabou Combo a par exemple été très populaire voire l’est encore….au Panama !

La musique de Tabou Combo est donc plutôt cosmopolite et métissée.  C’est pourtant une musique noire, voire sauvage et ébouriffée, au sens où c’est le corps qui est mis à l’honneur avec la danse, le rythme et la durée des morceaux. Et que l’on s’y exprime principalement en Créole. Soit le contraire de la plus grande partie des tubes de variété française des années 70 et 80 qui étaient moins faits pour danser et pour entrer en transe. Imaginez-vous en train de danser sur des titres de Sheila, Ringo, Julien Clerc, Charles Aznavour, Mireille Matthieu, Demi Roussos, Alain Souchon, Johnny halliday, Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Daniel Balavoine…

Que la transe soit néanmoins possible avec ces artistes pour leurs fervents amateurs, je peux le concevoir. Je précise en outre que j’aime un certain nombre de titres de ces artistes. Mais danser sur leur musique….

 

Alors que les groupes comme Tabou Combo composent des titres pour faire danser les gens tout au long de la nuit et de la vie. Et, ça, c’est plus antillais et noir, africain, noir américain ou latin…qu’européen, cartésien, « Macronien » ou « Hollandais » et blanc.

Du moins, ça l’était particulièrement dans les années 70 et 80.

 

En France, si je dois penser à des artistes qui faisaient danser les gens dans les années 70 et 80, je trouve qui ? Claude François. C’est peut-être pour cette raison ( et cette explication parviendra peut-être enfin à me débarrasser d’une de mes hontes enfantines définitives ) que Claude François, à sa mort à la fin des années 70, était mon chanteur “préféré”.

 

Aujourd’hui, et cela s’est à nouveau vérifié à à la fête de l’Huma il y a quelques jours, il suffit de mettre le titre Alexandrie, Alexandra de Claude François pour que des gens se mettent aussitôt à danser. Maintenant qu’il est mort, peut-être Fred Rister connaîtra-t’il aussi l’honneur d’avoir des vivants qui dansent sur sa musique et qui continueront de le faire.

 

 

On répète souvent que les Noirs ont « la musique dans le sang » ou « dans la peau ». Et des Noirs le pensent eux-mêmes. C’est tellement valorisant. Je pense pourtant que c’est faux. La musique est surtout un fait culturel qui se transmet de génération en génération.  Autrement, comme l’aurait dit Desproges, il suffirait que chaque fois qu’un Noir passe à côté d’un Djembé, fut-il en vitrine, il se mette à jouer du Tam-Tam ou de la guitare basse comme Mozart a composé de la musique. Je peux en témoigner :

J’ai essayé de prendre des cours de guitare basse il y a plusieurs années. Malgré le très bon professeur que j’avais et toute la musique écoulée dans mon corps dès mon enfance, je n’ai jamais réussi à être le musicien extraordinaire que je rêvais d’être et ne le serai jamais. Je le regrette encore amèrement. Quant à la danse, on me prête peut-être certaines aptitudes mais je sais, pour ma part, que le langage de ma danse est limité et stéréotypé.  D’ailleurs, pour tout cela, j’en profite pour vous présenter à vous ainsi qu’à l’Humanité toute entière, mes plus humbles excuses car j’ai failli.

 

Je pourrais être très raciste et de mauvaise foi et dire que tout est évidemment de la faute de mon professeur (blanc) de guitare basse, cet « incapable »  dont la pédagogie était incompatible avec mon « génie » musical nègre. Mais même si l’on est doué pour elle, la musique nécessite travail et régularité. Et j’avais manqué au moins de travail et de régularité dans ma tentative d’apprentissage pratique de la guitare basse débutée tardivement à l’âge adulte.

 

Je crois au fait que la musique, dans certaines cultures et certains milieux sociaux, est une fête et une promotion du corps en même temps qu’un événement social alors que dans d’autres cultures et dans certains milieux sociaux, il est honteux de « bouger », de transpirer, de crier ou de faire «bouger » son corps et ses attributs sexuels en public même s’ils sont recouverts de vêtements. C’est évidemment une façon différente de vivre avec son corps et sa sexualité. Là où certains dogmes sociaux et culturels décident d’interdire et de limiter le déplacement et les élans des corps, dernières marches avant l’orgasme, la transe, la « révélation » ou la révolution, d’autres dogmes, lors de certains rituels sociaux, leur commandent de démontrer et d’exhiber leur endurance, leur harmonie, leur puissance et leur sensualité. Car il s’agit sûrement de montrer comme on est un bon parti pour une nuit ou pour la vie.

 

Il y a bientôt deux ans maintenant, au conservatoire d’Argenteuil où j’accompagnais ma fille à son cours d’initiation à la danse, au chant et à la musique, j’avais entendu un petit de l’âge de ma fille demander à voix haute à sa mère s’ils avaient dansé son père et elle à leur mariage. La maman, souriant d’être interpellée publiquement de cette façon par son fils, lui avait répondu, comme une évidence, que, non, ils n’avaient pas dansé lors de leur mariage. Je suis persuadé que l’on peut faire et vivre un très beau mariage sans danser. Mais je suis aussi tout autant persuadé qu’il est inconcevable pour un Antillais que la musique et la danse soient absentes de son mariage ou de tout événement particulier de sa vie. J’ai encore un peu honte vingt ans plus tard d’avoir très mal choisi le DJ qui avait animé la soirée d’un de mes pots de départ. Je suis sûrement le seul à me rappeler de cette erreur de casting.

Et il y avait bien-sûr de la musique et de l’espace pour danser à mon mariage. Au préalable, j’avais pris soin de constituer moi-même la liste des titres et de la transmettre au DJ afin qu’il la passe.

Et, si j’avais pu financièrement, j’aurais fait venir un groupe de Gro-Ka. En Bretagne.

 

Et je garde encore un souvenir très mitigé de cette connaissance alors en couple avec un Antillais. Cette femme m’avait appris ne pas aimer la musique antillaise. Ce qui était son droit. En revanche, sa remarque suivante m’avait froissé alors qu’elle constatait, avec un certain dédain victorieux :

“Maintenant, il a compris : il écoute au casque !”.

 

Je crois qu’à partir des années 80 et 90, sans doute avec l’apport des musiques “noires”, en particulier de la Techno et de la house de Detroit et de Chicago, mais aussi de la musique africaine et du Zouk, le rapport à la musique et à la danse s’est transformé et un peu plus “ouvert” en France  :

Bien avant cela, il y avait évidemment déja des Blancs qui dansaient et aimaient danser ou en avaient besoin. On sait nous citer et nous remémorer par exemple les Fred Astaire et les Gene Kelly et d’autres artistes tels Ninjinsky et tous leurs prédécesseurs en Europe.

Désormais, des musiques comme la Salsa, le Zouk, le Kompa, le Hip-Hop, le Ragga, la Rumba congolaise, le M’balax, le Raï, le Maloya et bien d’autres “autrefois” plus considérées comme des genres “ethniques” réservés aux non-blancs sont plus dansées- et écoutées- par les Blancs. Et dans une interview, l’un des membres du groupe Justice peut dire de façon décontractée que le Rap fait partie des musiques qu’il écoute. Il y a quarante ans, il n’était peut-être pas né ou seulement depuis peu, le même n’aurait pas pu dire ça : en France,  Le Rap était plutôt la musique écoutée par  des jeunes en colère qui avaient du mal à se faire accepter de la société française et des élites installées ( comme Jacques Chirac et d’autres) et refusaient de se laisser dominer par elles.

 

A la fête de l’Huma il y’a bientôt dix jours, avant sa venue sur scène, le groupe Kassav’ comme le 11 Mai dernier à la Défense ( Un Moon France en Concert) , a « mis » un titre du groupe Akiyo, un groupe de « tambours » de référence en Guadeloupe et que je n’ai jamais « vu » en public.

A la fête de l’Huma( Quelques photos de la fête de l’Huma 2019) ,  Sonjé (rappelle-toi/ N’oublie pas) le premier titre de Kassav’ interprété sur scène rappelait cette époque (sans doute en Afrique, donc, avant l’esclavage mais aussi lors de l’esclavage aux Antilles ) où la communauté, toutes générations confondues, dansait et vivait autour du Tambour dans une certaine unité.

Je ne crois pas l’avoir entendu mentionné dans leur chanson mais lors d’un enterrement, aux Antilles, la musique est présente. Et des anecdotes sur la défunte ou le défunt peuvent aussi être racontées.

 

J’aime écrire et dire que mon père m’a raconté qu’un de mes cousins éloignés du côté maternel, Marcel Lollia dit Vélo, était allé jouer à l’enterrement d’un de ses amis même si, au départ, les personnes endeuillées voyaient cela d’un mauvais œil. Sûrement parce-que ça faisait « mauvais genre », qu’il présentait mal (Vélo est mort pauvre, alcoolique et quasi SDF alors qu’il avait une cinquantaine d’années) et aussi parce qu’il était venu avec son tambour plutôt qu’avec une tenue vestimentaire protocolaire.

 

Egalement en Guadeloupe, à la mort de ma grand-mère maternelle, j’avais appris qu’un de mes cousins avait joué du Ka.

 

Pour extraordinaires qu’elles soient, ces deux histoires me semblent complètement normales. Pourtant, si je reviens un peu à moi et que je prends quelques secondes pour les regarder depuis une perspective de citadin «parisien » rationnel et lambda, ce que je suis aussi, je m’aperçois qu’elles auraient de quoi apparaître encore « exotiques » ou «bizarres » pour certains esprits pourvus d’une autre logique et d’autres “principes” face à la vie et à  la mort. Même si depuis les années 90 à peu près, le rapport à la danse et à la musique a changé en France, cela est vrai pour une certaine partie de la population française :

 

Les événements festifs cet été à Nantes qui se sont mal terminés ( avec un affrontement avec les forces de l’ordre et plusieurs noyés dont un, Steve,  dans des circonstances très douteuses) indiquent quand même que la musique et la fête peinent aussi difficilement à coexister avec les Autorités de notre pays et certaines et certains en province mais aussi à Paris.

 

 

Il demeure néanmoins : depuis longtemps, pour moi, lors d’un enterrement, l’absence de musique et de rires est pire que la mort elle-même.

 

En écoutant cet album de Tabou Combo depuis quelques jours, groupe que j’ai entendu depuis mon enfance en France et en Guadeloupe, je comprends donc mieux (là où je le subissais principalement jusqu’alors) ce décalage culturel évident qui existait et subsiste encore entre moi, ce monde dont je viens, et certains de mes amis, amies, copains, copines et collègues blancs et français jusqu’au bout du corps, des oreilles et des ongles de façon assez “traditionnelle” ou “conventionnelle”. Surtout s’ils restaient et restent cantonnés à leurs repères culturels et musicaux souvent faits de musique anglo-saxonne ou de titres exclusivement français, musiques et titres, qu’un métis culturel comme moi (mais aussi bon nombre de mes compatriotes aux Antilles) ingéraient très tôt et continuent d’ingérer par ailleurs en parallèle.

 

 

A parler musique, j’ai une anecdote pour illustrer à la fois ce décalage et cette fermeture d’esprit d’ordre culturel de certains de nos amies et amis français et blancs ” traditionnels” ou “conventionnels” en dépit de leur sincère  amitié pour nous, les Noirs, les autres, les différents ou les fous de France :

 

L’année dernière ou cette année, un de mes amis m’a proposé d’aller avec lui à un concert de musique. La place de concert était très chère. Et c’est sans doute ce qui m’a d’emblée fait reculer même si j’aime beaucoup cet ami et aurais été volontaire pour aller écouter en concert cet artiste dont j’aime plusieurs titres :

La place de concert était en moyenne à 70 euros.

 

Cet ami avait déjà acheté sa place. Et, il s’y rendait avec au moins une autre personne qui avait déjà également sa place de concert. Alors que j’écris cet article, j’oublie le nom de cet artiste qui a fait partie des Pink Floyd. Cet «oubli» vient sans doute du fait que cette anecdote m’a finalement permis de me rendre compte , l’année de mes 50 ans, que j’avais régulièrement vécu ce genre de situation en France :

Où, moi, le Français noir, le Français d’origine antillaise, le Négropolitain, le Moon France (Moon France ), le Bounty, Le Nègre volant non identifié ( selon certaines définitions « affectueuses » de mes compatriotes pour les Antillais  nés comme moi en France) je peux me faire à la musique et à une langue d’ailleurs ( distincte de celle de mes ancêtres et de mes origines) et la faire mienne tout en gardant celle que m’ont donnée mes parents tandis que mes amis « blancs », eux, s’abstiennent de faire la même démarche vers mon univers musical. Et culturel.

 

Et, à propos de cet ami, je m’étais avisé que si je pouvais, moi, me rendre au concert qu’il me proposait et y prendre plaisir, lui, ne viendrait jamais avec moi à un concert de Kassav’ ou de Zouk. La différence, pour moi, ne provient pas seulement du fait que certaines personnes vont avant tout à un concert de musique pour la « cérébraliser » là ou d’autres y vont avant tout ou principalement pour danser et chanter. Je suis moi-même très cérébral.

 

La différence provient selon moi aussi du fait que certaines personnes, noires ou blanches, sont plus ouvertes que d’autres tout simplement. Pour certaines personnes, aller vers un certain inconnu, musical ou autre, revient très vite à aller se risquer dans un coupe-gorge en dents de scie ou à aller à la rencontre de fous dangereux en liberté dans un asile psychiatrique. Car, évidemment, si l’on peut aimer se rendre à un concert pour danser et chanter, on peut tout aussi bien être aussi celle ou celui qui sera content(e ) d’aller écouter, assis, de la musique classique ou une musique qui ne « se danse pas » et ne se chante pas. Un peu plus haut dans cet article, je brocarde un peu certains artistes français majeurs. Mais si j’avais pu me rendre, j’aurais aimé me rendre à un concert de Johnny Halliday. Je me suis abstenu de le faire sur la fin de sa carrière car j’ai refusé de me rendre à un de ses concerts pour le voir en minuscule sur grand écran parmi une foule plus que nombreuse. Et, si j’avais la disponibilité pour cela, j’aurais la curiosité d’aller voir la plupart des autres artistes ( pour celles et ceux qui sont encore vivants) que j’ai cités avec lui.

 

Je fais partie de ces personnes qui peuvent se rendre à un concert pour découvrir une artiste ou un artiste que je ne connaîs pas ou que je  n’ai jamais entendu. Au même titre qu’en allant voir un film, je veux en savoir le moins possible sur l’histoire.

 

Je ne connaissais pas Brigitte Fontaine avant d’être emmené par une amie à un de ses concerts au Bataclan il y a une quinzaine d’années. D’autres personnes auraient eu la même curiosité et la même disponibilité que moi, blanches ou noires. Alors que d’autres s’y seraient catégoriquement opposées. Il aurait presque fallu leur proposer une prépa concert avec une cellule de débriefing à la sortie. Et c’était plusieurs années avant le très douloureux attentat « du » Bataclan.

 

Dans la même idée, je n’avais jamais écouté le moindre titre de Joe Bonamassa lorsque Christophe Goffette, mon ancien rédacteur en chef de Brazil et également rédacteur en chef, alors, du magazine musical XCrossroads m’avait permis de me rendre à un de ses concerts à Paris. J’avais découvert l’artiste sur scène, donc dans les meilleures conditions, en me rendant seul à son concert. Au très grand plaisir de cette découverte (je me répète) musicale avait répondu l’attitude étonnante d’un des spectateurs assis juste à côté de moi.

Alors que j’avais voulu converser civilement avec lui, celui-ci, dès l’extinction des lumières dans la salle, au début du concert, avait rabattu avec autorité sur son visage une paire de lunettes noires. Et, il avait arboré l’air sérieux et buté de celui qui n’était pas là pour rigoler ou discuter. Cette attitude étrange, mettre des lunettes noires dans une salle déjà noire, et plutôt hautaine de façon déplacée (Ps : la musique de Joe Bonamassa et sa façon de chanter doivent beaucoup au Blues)  m’avait informé que cet homme qui se tenait près de moi était plutôt du genre (très) fermé sur lui-même. Ce qui ne m’avait pas empêché d’aimer le très bon concert de Joe Bonamassa. Même si, ensuite, ses albums que j’ai écoutés m’ont fait moins d’effet.

 

Aujourd’hui, en France, les Angèle, Aya Nakamura, Soprano et autres artistes peuvent être écoutés par un public varié, adulte comme enfant.  Notre fille nous a surpris récemment à chantonner Balance ton quoi d’Angèle à la maison. Depuis, j’ai fait une réservation sur cet album pour l’emprunter prochainement à la médiathèque. Et, récemment, j’ai étonné une “jeune” de vingt ans en lui apprenant que j’avais acheté le dernier Cd d’Aya Nakamura et que je regrettais de l’avoir ratée à la fête de l’Huma.

Moi, le quinquagénaire, je continue de prendre le temps- et le plaisir- de découvrir et d’écouter de nouveaux artistes « connus » ou « populaires », en France ou ailleurs, au même titre qu’un morceau de musique classique, de musique perse, de Zouk ou d’autres genres musicaux. La pile de Cds que je continue d’emprunter régulièrement à la médiathèque en atteste. Ainsi que les films que je vais voir pour reparler (un peu) cinéma.

 

Même si j’ai évidemment, aussi, mes standards, la musique est ce qui me permet de rester jeune.

 

Je me rappelle de cette rencontre que deux amis (Jérome et Driss) et moi avions faites, avant nos vingt ans, à la radio FIP où nous nous étions présentés comme ça, un jour.

 

L’animateur radio qui avait eu la gentillesse de nous recevoir quelques minutes dans leur local de vinyles (des étagères pleines de vinyles) avait dit à un de ses collègues qui allait partir en voyage :

 

« N’oublie pas la musique ! ».

 

Franck Unimon, ce vendredi 27 septembre 2019.

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Quelques photos de la fête de l’Huma 2019

»Posted by on Sep 24, 2019 in Croisements/ Interviews, Musique | 0 comments

Quelques photos de la fête de l’Huma 2019
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