Musique

Manu Dibango

»Posted by on Mar 24, 2020 in Corona Circus, Echos Statiques, Musique | 0 comments

Manu Dibango

 

 

 

 

                                                      Manu Dibango

 

 

 

Hier matin, en sortant du travail, je suis retourné devant le Panthéon. Il faisait trois degrés. J’étais retourné là car, après l’avoir plusieurs fois évoqué dans des articles précédents ( tel que Gilets jaunes, samedi 14 mars 2020 par exemple),  je voulais, cette fois-ci, silencieusement interroger ce symbole :

 

« Aux Grands hommes, La Patrie Reconnaissante »

 

J’ai à nouveau pris des photos. Puis, j’en ai profité pour aller voir du côté de Notre Dame pour laquelle des milliardaires ont été prêts à mettre la main à la poche afin de la faire reconstruire. Alors que l’on entend moins parler de ces milliardaires et de bien des célébrités quand il s’agit de réparer les hôpitaux publics.

 

 

J’avais prévu de me servir de ces photos pour illustrer un article qui devait s’appeler :

 

Le silence des organes.

 

J’ai pris des notes pour écrire cet article. Je savais qu’il serait long. J’étais inspiré.

Je pourrais encore l’écrire. Mais je me suis dit qu’il y avait d’autres priorités. Que je m’étais déjà suffisamment exprimé sur l’épidémie que nous connaissons. Qu’il me fallait revenir à d’autres sujets davantage pourvoyeurs de vie.

 

« Le silence des organes » est une expression que j’avais découverte à la fin des années 80 à l’hôpital de Nanterre qui s’appelait encore la Maison de Nanterre. Laquelle était, à ce que m’en avait dit ma mère, une ancienne prison pour femmes.

La Maison de Nanterre était aussi le « havre » de certains SDF. J’ai connu cet hôpital dès mon enfance. Ma mère y a été aide-soignante pendant des années dans un service de réanimation. Et deux de mes tantes y ont aussi travaillé.  

 

Lors d’un de nos cours, pendant mes études d’infirmier, nous avions réfléchi à la définition que nous pourrions donner au fait d’être en bonne santé. La personne qui animait le cours, ce jour-là, nous avait sorti cette expression de ses recherches. Je me rappelle de mon amie Béa, mon aînée de plusieurs années, une pointure en tant qu’infirmière, qui s’était exclamée :

« C’est fort ! ».

Le silence des organes n’a donc a priori rien à voir avec la mort. Même si on y pense très fort en ce moment et que le musicien Manu Dibango est mort aujourd’hui ou hier.  Du Coronavirus Covid-19. J’ai appris son décès tout à l’heure par hasard, sur le groupe What’s App de ma famille.

 

Il est néanmoins quelque chose de trompeur dans cette expression, «  silence des organes », pour parler du fait que l’on est en bonne santé. Car  chaque organe a son bruit spécifique lorsqu’il va bien. Par contre, son bruit se dérange lorsqu’il va mal. Rappelez-vous lorsqu’un médecin vous dit de tousser, ou de dire « 33 », vous ausculte, alors que vous le consultez parce-que vous ne vous sentez pas bien. Entendre, écouter les mouvements internes d’un corps, c’est aussi ce qui permet de savoir s’il est en « paix ».

Il en est de même lorsque l’on écoute la voix d’un proche ou d’une proche. Il nous est souvent possible de déceler si elle ou s’il est dans son assiette si l’on connaît cette personne véritablement. 

Si l’on est un peu attentif, on peut assez bien percevoir si son attitude et son regard concordent avec ses propos pour peu que cette personne soit « vraie » devant nous. Pour peu qu’elle ne porte pas un masque et ne soit pas experte dans cette grande comédie sociale qui consiste à dire que tout va bien quand ça va mal mais aussi à dire que ça va très mal alors que cela ne va pas si mal que ça.

 

Mais des organes véritablement et définitivement silencieux, à moins d’être dans un état de léthargie particulièrement complexe et indétectable, et encore !, signifient quand même notre arrêt de vie définitif. Tout au moins sous notre forme humaine habituelle. Ensuite, on peut à peu près tout concevoir. Et, c’est ainsi que je me raccroche à nouveau à Manu Dibango, décédé à 86 ans.

 

Je ne pensais pas à Manu Dibango lorsque dans un de mes récents articles, j’écrivais qu’il y avait sûrement des personnes que je « connaissais » qui allaient mourir dans l’épidémie. Pourtant, je pensais à lui depuis quelques jours.

 

Il se trouve qu’il y a bientôt deux semaines, ou un peu moins, je m’étais rendu dans un magasin afin d’aller acheter le dernier album de l’artiste de Maloya, Danyèl Waro.

 

Danyèl Waro fait actuellement partie des artistes auxquels je suis particulièrement attaché. Avec une Ann  O’Aro par exemple. Le Maloya est pour moi tellement proche du Gro-Ka, du Léwoz et du Bel-Air des Antilles qu’il a fini par me rattraper avec les années. La boite de nuit parisienne,  Le Manapany, est sans doute l’endroit où j’avais entendu du Maloya pour la première fois dans les années 90. Pourtant, j’ai oublié où elle se trouve.

 

Et, il y a quelques jours, c’est en allant acheter le dernier album de Danyèl Waro, que j’ai fini par fureter dans les rayons de disques comme lors de mon adolescence. Peut-être le jour où j’étais allé voir l’exposition de la dernière tournée de NTM – en accès libre-  sous la canopée aux Halles encore pour un jour. Exposition (du 20 février au 10 mars 2020)  dont j’avais appris l’existence par hasard ainsi que la fin le lendemain en me rendant au cinéma. En allant voir, je crois, le film L’appel de la Forêt. J’avais prévu d’écrire sur cette exposition comme sur ce film mais je ne l’ai pas encore fait.

Cette photo fait partie de celles prises par le photographe Gianni Giardinelli lors de la dernière tournée du groupe NTM. Les photos ont été exposées sous la canopée des Halles du 20 février au 10 mars 2020.

 

Dans le magasin de disques, ce jour-là, je me suis rapidement retrouvé avec plusieurs disques. Un classique. C’est pareil dans un magasin de dvds et de blu-rays. Et c’est aussi comme ça dans la librairie et la médiathèque de ma ville en temps usuel.

 

Après plusieurs hésitations et quelques écoutes, et en comparant aussi le rapport qualité/prix, j’étais reparti avec l’album de Danyèl Waro….et cette compilation de Manu Dibango.

 

Autant l’album de Danyèl Waro ne m’a pas, pour l’instant, entraîné, autant la compilation de Manu Dibango m’a rapidement plu.

 

 

 

J’avais déjà écouté du Manu Dibango, il y a plusieurs années. Je l’avais aussi vu en concert à Cergy St-Christophe, sur l’esplanade de Paris, il y a environ vingt ans, lors d’un concert gratuit. J’ai le souvenir d’un très bon concert. Un très bon bassiste figurait parmi ses musiciens.

 

Manu Dibango, Danyèl Waro, Arno et d’autres font partie de ces artistes qui sont là pour la vie. Au delà de soixante ans, on les voit sur scène avec une envie et une énergie que beaucoup ont déja perdu lorsqu’ils ont à peine passé les limites de l’adolescence. Je m’inquiète par moments de ce qu’il me reste de ce passé. 

 

Un article signé Youness Bousenna dans le Télérama de cette semaine parle du documentaire La Disgrâce  réalisé par Didier Cros. Ce documentaire passe ce soir sur France 2 à 23h40. La Disgrâce est fait du témoignage de cinq personnes dont le visage défiguré occasionne une grande souffrance personnelle. Souffrance due à la déformation de leur visage mais aussi à la violence du regard des autres.

 

Dans cet article, Youness Bousenna écrit entre-autres :

 

«  (….) Sans commentaire, le film les laisse raconter leur souffrance initiale et la violence que le regard des autres y ajoute, la tentative d’apprivoiser son visage en même temps que la solitude que celui-ci leur inflige ».

 

J’ai beaucoup aimé que Youness Bousenna me fasse entrevoir que chaque visage, déformé ou non, est une solitude.  En marge de l’article, j’ai écrit de la main gauche :

 

«  De cette solitude, certains visages émergent plus que d’autres ».

 

 

Cet article m’a rappelé le début du livre de Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir. Je savais où je l’avais rangé alors je l’ai rapidement retrouvé. C’est un livre paru en 2018 et que j’ai sûrement acheté dès sa sortie. Un de plus, parmi tous ceux que j’ai achetés, que je n’ai pas encore lus, et dont le début est :

 

«  Je me demande parmi la foule qui vient de tomber amoureux, qui vient de se faire quitter, qui est parti sans un mot, qui est heureux, malheureux, qui a peur ou avance confiant, qui attend un avenir plus clair. Je traverse la Seine, je marche avec les hommes et les femmes anonymes et pourtant ils sont mes miroirs. Nous formons un seul cœur, une seule cellule. Nous sommes vivants ».

 

Manu Dibango était un homme joyeux. En tout cas sur scène à ce que j’ai vu. Son rire grave est aussi célèbre que sa musique. Figure de Bokassa ou de Coupé-Cloué (les Antillais de plus de 50 ans sauront de qui je parle), Manu Dibango avait une stature et une autorité plus fréquentables que celle de bien des dictateurs. Je me rappelle comment il avait expliqué en rigolant que Michaël Jackson avait « oublié » de lui payer des royalties lorsqu’il avait utilisé un de ses airs de musique pour composer un de ses titres.

Je me rappelle que lors d’un festival de Jazz retransmis à la télé, Claude Nougaro s’était incliné devant Miles Davis, mon musicien préféré, alors que Manu Dibango existait de par sa seule présence. Si la musique est aussi solitude, la sienne avait émergé sans difficulté cette soirée-là comme tant d’autres fois.

 

En prenant le temps de lire la présentation de la compilation par Iain Scott, j’avais appris qu’avant d’être connu, Manu Dibango avait entre-autres joué, en France, avec Nino Ferrer mais aussi Dick Rivers et Johnny Halliday. Je suis souvent étonné par les alliances de certains artistes, que celles-ci soient musicales ou simplement amicales (telle l’amitié d’un Jacques Brel avec Johnny Halliday) comme par leur ouverture à d’autres genres musicaux. Et, question ouverture, on peut dire qu’en écoutant cette compilation de Manu Dibango, on entend aussi bien du Jazz, de l’Afro Beat, du Reggae, de la musique africaine. Et l’on comprend que le chanteur et bassiste Richard Bona (également d’origine camerounaise) lui « doit » sans doute quelque chose.

 

Concernant la version Reggae de son Soul Makossa avec le duo Robbie Shakespeare et Sly Dunbar, en l’écoutant, on pense immédiatement à Serge Gainsbourg qui avait également joué avec eux ainsi qu’avec les I-Threes « de » Bob Marley. Peu importe de savoir lequel avait eu l’idée le premier, Manu Dibango était sans frontières question création musicale. Et le Rap ne lui a pas fait peur.

 

En écoutant sa compilation, j’avais aussi beaucoup aimé sa version de A La Claire Fontaine que j’avais postée sur ma page Facebook un ou deux jours avant d’apprendre sa mort. 

J’avais aussi eu envie de savoir quand il repasserait en concert. J’avais regardé: un concert était prévu en Martinique dans quelques mois. Ça faisait déja un peu loin. 

 

Le rire de Manu Dibango est désormais entouré de silence. Mais sa musique continue de nous dire que nous sommes vivants. Et, ça, ça fait aussi beaucoup de bien à nos organes.

 

Franck Unimon, ce mardi 24 mars 2020.

 

 

 

 

 

 

 

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Ann O’Aro

»Posted by on Oct 3, 2019 in Musique | 0 comments

Ann O’Aro

 

J’ai pris en photo la pochette de cet album il y a un an. Le 27 septembre 2018 exactement. J’ai beaucoup aimé cet album. Mais je n’avais pas osé en parler ou écrire à son sujet. J’avais commencé et puis je me suis arrêté.

 

Même aujourd’hui, en le faisant, je me demande avec une certaine inquiétude ce qui va m’arriver.

Peut-être parce-que Ann O’aro est une très belle femme et que sa voix est Le précipice qui me jette à la tête cette mauvaise conscience que je tète.

Peut-être que sa douleur me coupe et que, par une soudaine infusion, je bats ma coulpe.

 

Lorsque je l’écoute, je me tiens à distance. Sa voix authentifie certaines de mes peurs. Ainsi que l’innocence dont le poids me rappelle comme je suis léger devant le danger. Et qu’il me mange, moi, mes rêves, ma langue, mon squelette et tout ce qui va avec avant même que je puisse lancer un seul des gestes auxquels j’avais promis de plaire.

Le soupçon est l’hameçon que le danger me laisse pour tout horizon.

 

Il me semble que si l’on écoute Ann O’aro et que l’on est un garçon, si l’on est un enfant, on peut s’en sortir et savoir comment l’approcher avec suffisamment de douceur. Par contre, si l’on est un homme adulte et que l’on «sait », alors, on s’épuise, on se décourage puis l’on se repousse car on se sent l’auteur impuissant d’un carnage. Etre près d’elle est risqué :

Comment savoir ce que l’on est et ce que l’on fait véritablement alors que l’on marche, transformé, sur le feu et que le feu est la peau de quelqu’un d’autre ?

 

Lorsque j’écoute Ann O’aro, plus je trouve ça beau, plus je me sens mal à l’aise. Et cela arrive souvent. J’ai tellement de mal à retenir ne serait-ce que l’orthographe pourtant simple de son nom. Cela fait pourtant tellement de fois que j’ai lu  et relu son nom d’artiste. La bassesse et le mal qu’elle transforme en Haut, j’ai l’impression que c’est moi qui les ai faits.

Bien-sûr, c’est une illusion. C’est en tout cas ce que je crois. Elle et moi ne nous connaissons pas. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Pourtant, j’en ai l’impression, encerclé, ensorcelé, défié ?, par ce chant de paon qui me fait voir de toutes les couleurs et me prive de toute certitude.

 

Franck Unimon, jeudi 3 octobre 2019.

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Enfant de la France/ Enfant de la Transe

»Posted by on Sep 27, 2019 in Echos Statiques, Musique | 0 comments

Enfant de la France/ Enfant de la Transe

 

Enfant de la France/ Enfant de la Transe

 

” Danser, c’est prendre subitement en dégoût tout ce qui empêche de danser”

” J’aimerais que l’une de mes chansons revienne, dans quelques années, de l’oubli ou des malentendus (…) Faire danser les gens, longtemps après ma mort. La vanité des vanités. Comme ce serait consolant”.

” Je n’allais pas bien. J’avais quarante et un ans et m’enlisais. Certes, je travaillais dans la plus grosse boite d’Europe, au Cap’tain, en Belgique. Mais ma musique pâlissait, elle devenait minimale, sans âme, la mélodie n’existait plus. Que n’aurais-je donné pour renouer avec des émotions simples ! Je rêvais de compositions, de mes propres chansons, mais tout m’en empêchait. Me manquaient le courage, l’argent, la chance. Je vivais seul, dans une maison qu’un écrivain de jadis  eut appelé masure (….) j’étais un mec à la jeunesse enfuie (…..) sans aucune confiance en lui, odieusement, furieusement, maladivement mélancolique”.

C’est ce qu’a pu écrire Fred Rister dans son livre Faire Danser les gens que j’avais lu cet été. En juillet, je crois. Je m’étais dit que j’en parlerais ainsi que d’autres de mes lectures. Et puis, je suis parti “ailleurs”.

Je ne connaissais pas Fred Rister avant de tomber sur ce livre à la médiathèque. Je “connaissais”  de nom David Guetta avec lequel il a composé plusieurs tubes ces dix ou quinze dernières années.

L’ancien président de la République Jacques Chirac est mort hier ou avant hier et l’on va beaucoup nous en parler et nous en reparler. Et nous expliquer comme il était attachant et comment, avec sa mort, nous avons tous beaucoup perdu en même temps qu’un être exceptionnel.

Bien des hommages à certains défunts “célèbres” me donnent l’impression d’être principalement destinés à nous convaincre comme, nous, les ordinaires, nous avons des vies de merde comparées à tous ces ” Monsieur” et toutes ces “Dame” qui partent. Car c’est bien connu : ” Seuls les meilleurs s’en vont”.

Alors, ce matin, plutôt que de pleurer sur la mort de Jacques Chirac ou d’une autre personnalité- qui aura souvent principalement été obsédée par sa réussite personnelle- que l’on nous sortira bientôt de son dernier souffle,  je choisis de faire un hommage tardif à Fred Rister, décédé dans la cinquantaine, le 20 aout dernier, d’un cancer vraisemblablement. Je n’ai pas vérifié. Mais en lisant son livre, j’avais appris qu’il avait commencé à se battre contre le cancer alors qu’il avait une vingtaine d’années.

Après avoir lu son livre cet été, et donc vraisemblablement quelques semaines avant sa mort, j’avais eu envie de le contacter. De l’interviewer. C’était évidemment déja trop tard et déplacé. Mais certains écrits m’ont déja donné cette envie.

Je n’aime pas particulièrement ce que j’ai pu entendre, pour l’instant, de la musique de David Guetta. Mais j’avais été très touché par le livre simple et sincère de Fred Rister. Bien qu’il laissera sûrement moins de souvenirs que le livre sur la techno écrit par Laurent Garnier, autre DJ français à la renommée internationale.

C’est en réécoutant bien fort un Cd du groupe Tabou Combo que je mets ce matin la dernière touche à cet article. La musique de Tabou Combo, le Kompa, n’a au départ rien à voir a priori avec l’univers musical de Fred Rister, David Guetta, Laurent Garnier et de leurs inspirateurs, contemporains et successeurs.

 

En ce moment, j’écoute beaucoup le quadruple album du groupe Tabou Combo (Gold) emprunté à la médiathèque. C’est une façon pour moi de retrouver des titres que j’ai pu entendre enfant dans les soirées antillaises (baptêmes, mariages, repas familiaux…) où mon père nous emmenait et dont j’ignorais les titres. Et de les réécouter avec mes oreilles d’adulte d’aujourd’hui et amateur de musiques. Depuis hier au moins, je reste “bloqué” sur les titres Allo et Banboch Paramount.

Dès le premier titre du premier Cd ( Tu as volé ) de cet album, j’ai été épaté par le haut niveau musical de Tabou Combo. Comme on dit : « ça joue ! ».

J’ai aussitôt compris pourquoi ce groupe de musique, ainsi que d’autres formations haïtiennes, dominait le champ musical aux Antilles françaises dans les années70 et 80 jusqu’à ce qu’arrive le Zouk et des groupes comme Kassav’ au milieu des années 80 Kassav’ .

 

Mais l’autre point qui me marque en écoutant cet album de Tabou Combo est d’ordre sociologique, culturel, identitaire et sans doute religieux.

La musique de Tabou Combo s’inspire au moins des formations Jazz, Funk, rap, ou latines.  J’ai appris cette semaine que Tabou Combo a par exemple été très populaire voire l’est encore….au Panama !

La musique de Tabou Combo est donc plutôt cosmopolite et métissée.  C’est pourtant une musique noire, voire sauvage et ébouriffée, au sens où c’est le corps qui est mis à l’honneur avec la danse, le rythme et la durée des morceaux. Et que l’on s’y exprime principalement en Créole. Soit le contraire de la plus grande partie des tubes de variété française des années 70 et 80 qui étaient moins faits pour danser et pour entrer en transe. Imaginez-vous en train de danser sur des titres de Sheila, Ringo, Julien Clerc, Charles Aznavour, Mireille Matthieu, Demi Roussos, Alain Souchon, Johnny halliday, Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Daniel Balavoine…

Que la transe soit néanmoins possible avec ces artistes pour leurs fervents amateurs, je peux le concevoir. Je précise en outre que j’aime un certain nombre de titres de ces artistes. Mais danser sur leur musique….

 

Alors que les groupes comme Tabou Combo composent des titres pour faire danser les gens tout au long de la nuit et de la vie. Et, ça, c’est plus antillais et noir, africain, noir américain ou latin…qu’européen, cartésien, « Macronien » ou « Hollandais » et blanc.

Du moins, ça l’était particulièrement dans les années 70 et 80.

 

En France, si je dois penser à des artistes qui faisaient danser les gens dans les années 70 et 80, je trouve qui ? Claude François. C’est peut-être pour cette raison ( et cette explication parviendra peut-être enfin à me débarrasser d’une de mes hontes enfantines définitives ) que Claude François, à sa mort à la fin des années 70, était mon chanteur “préféré”.

 

Aujourd’hui, et cela s’est à nouveau vérifié à à la fête de l’Huma il y a quelques jours, il suffit de mettre le titre Alexandrie, Alexandra de Claude François pour que des gens se mettent aussitôt à danser. Maintenant qu’il est mort, peut-être Fred Rister connaîtra-t’il aussi l’honneur d’avoir des vivants qui dansent sur sa musique et qui continueront de le faire.

 

 

On répète souvent que les Noirs ont « la musique dans le sang » ou « dans la peau ». Et des Noirs le pensent eux-mêmes. C’est tellement valorisant. Je pense pourtant que c’est faux. La musique est surtout un fait culturel qui se transmet de génération en génération.  Autrement, comme l’aurait dit Desproges, il suffirait que chaque fois qu’un Noir passe à côté d’un Djembé, fut-il en vitrine, il se mette à jouer du Tam-Tam ou de la guitare basse comme Mozart a composé de la musique. Je peux en témoigner :

J’ai essayé de prendre des cours de guitare basse il y a plusieurs années. Malgré le très bon professeur que j’avais et toute la musique écoulée dans mon corps dès mon enfance, je n’ai jamais réussi à être le musicien extraordinaire que je rêvais d’être et ne le serai jamais. Je le regrette encore amèrement. Quant à la danse, on me prête peut-être certaines aptitudes mais je sais, pour ma part, que le langage de ma danse est limité et stéréotypé.  D’ailleurs, pour tout cela, j’en profite pour vous présenter à vous ainsi qu’à l’Humanité toute entière, mes plus humbles excuses car j’ai failli.

 

Je pourrais être très raciste et de mauvaise foi et dire que tout est évidemment de la faute de mon professeur (blanc) de guitare basse, cet « incapable »  dont la pédagogie était incompatible avec mon « génie » musical nègre. Mais même si l’on est doué pour elle, la musique nécessite travail et régularité. Et j’avais manqué au moins de travail et de régularité dans ma tentative d’apprentissage pratique de la guitare basse débutée tardivement à l’âge adulte.

 

Je crois au fait que la musique, dans certaines cultures et certains milieux sociaux, est une fête et une promotion du corps en même temps qu’un événement social alors que dans d’autres cultures et dans certains milieux sociaux, il est honteux de « bouger », de transpirer, de crier ou de faire «bouger » son corps et ses attributs sexuels en public même s’ils sont recouverts de vêtements. C’est évidemment une façon différente de vivre avec son corps et sa sexualité. Là où certains dogmes sociaux et culturels décident d’interdire et de limiter le déplacement et les élans des corps, dernières marches avant l’orgasme, la transe, la « révélation » ou la révolution, d’autres dogmes, lors de certains rituels sociaux, leur commandent de démontrer et d’exhiber leur endurance, leur harmonie, leur puissance et leur sensualité. Car il s’agit sûrement de montrer comme on est un bon parti pour une nuit ou pour la vie.

 

Il y a bientôt deux ans maintenant, au conservatoire d’Argenteuil où j’accompagnais ma fille à son cours d’initiation à la danse, au chant et à la musique, j’avais entendu un petit de l’âge de ma fille demander à voix haute à sa mère s’ils avaient dansé son père et elle à leur mariage. La maman, souriant d’être interpellée publiquement de cette façon par son fils, lui avait répondu, comme une évidence, que, non, ils n’avaient pas dansé lors de leur mariage. Je suis persuadé que l’on peut faire et vivre un très beau mariage sans danser. Mais je suis aussi tout autant persuadé qu’il est inconcevable pour un Antillais que la musique et la danse soient absentes de son mariage ou de tout événement particulier de sa vie. J’ai encore un peu honte vingt ans plus tard d’avoir très mal choisi le DJ qui avait animé la soirée d’un de mes pots de départ. Je suis sûrement le seul à me rappeler de cette erreur de casting.

Et il y avait bien-sûr de la musique et de l’espace pour danser à mon mariage. Au préalable, j’avais pris soin de constituer moi-même la liste des titres et de la transmettre au DJ afin qu’il la passe.

Et, si j’avais pu financièrement, j’aurais fait venir un groupe de Gro-Ka. En Bretagne.

 

Et je garde encore un souvenir très mitigé de cette connaissance alors en couple avec un Antillais. Cette femme m’avait appris ne pas aimer la musique antillaise. Ce qui était son droit. En revanche, sa remarque suivante m’avait froissé alors qu’elle constatait, avec un certain dédain victorieux :

“Maintenant, il a compris : il écoute au casque !”.

 

Je crois qu’à partir des années 80 et 90, sans doute avec l’apport des musiques “noires”, en particulier de la Techno et de la house de Detroit et de Chicago, mais aussi de la musique africaine et du Zouk, le rapport à la musique et à la danse s’est transformé et un peu plus “ouvert” en France  :

Bien avant cela, il y avait évidemment déja des Blancs qui dansaient et aimaient danser ou en avaient besoin. On sait nous citer et nous remémorer par exemple les Fred Astaire et les Gene Kelly et d’autres artistes tels Ninjinsky et tous leurs prédécesseurs en Europe.

Désormais, des musiques comme la Salsa, le Zouk, le Kompa, le Hip-Hop, le Ragga, la Rumba congolaise, le M’balax, le Raï, le Maloya et bien d’autres “autrefois” plus considérées comme des genres “ethniques” réservés aux non-blancs sont plus dansées- et écoutées- par les Blancs. Et dans une interview, l’un des membres du groupe Justice peut dire de façon décontractée que le Rap fait partie des musiques qu’il écoute. Il y a quarante ans, il n’était peut-être pas né ou seulement depuis peu, le même n’aurait pas pu dire ça : en France,  Le Rap était plutôt la musique écoutée par  des jeunes en colère qui avaient du mal à se faire accepter de la société française et des élites installées ( comme Jacques Chirac et d’autres) et refusaient de se laisser dominer par elles.

 

A la fête de l’Huma il y’a bientôt dix jours, avant sa venue sur scène, le groupe Kassav’ comme le 11 Mai dernier à la Défense ( Un Moon France en Concert) , a « mis » un titre du groupe Akiyo, un groupe de « tambours » de référence en Guadeloupe et que je n’ai jamais « vu » en public.

A la fête de l’Huma( Quelques photos de la fête de l’Huma 2019) ,  Sonjé (rappelle-toi/ N’oublie pas) le premier titre de Kassav’ interprété sur scène rappelait cette époque (sans doute en Afrique, donc, avant l’esclavage mais aussi lors de l’esclavage aux Antilles ) où la communauté, toutes générations confondues, dansait et vivait autour du Tambour dans une certaine unité.

Je ne crois pas l’avoir entendu mentionné dans leur chanson mais lors d’un enterrement, aux Antilles, la musique est présente. Et des anecdotes sur la défunte ou le défunt peuvent aussi être racontées.

 

J’aime écrire et dire que mon père m’a raconté qu’un de mes cousins éloignés du côté maternel, Marcel Lollia dit Vélo, était allé jouer à l’enterrement d’un de ses amis même si, au départ, les personnes endeuillées voyaient cela d’un mauvais œil. Sûrement parce-que ça faisait « mauvais genre », qu’il présentait mal (Vélo est mort pauvre, alcoolique et quasi SDF alors qu’il avait une cinquantaine d’années) et aussi parce qu’il était venu avec son tambour plutôt qu’avec une tenue vestimentaire protocolaire.

 

Egalement en Guadeloupe, à la mort de ma grand-mère maternelle, j’avais appris qu’un de mes cousins avait joué du Ka.

 

Pour extraordinaires qu’elles soient, ces deux histoires me semblent complètement normales. Pourtant, si je reviens un peu à moi et que je prends quelques secondes pour les regarder depuis une perspective de citadin «parisien » rationnel et lambda, ce que je suis aussi, je m’aperçois qu’elles auraient de quoi apparaître encore « exotiques » ou «bizarres » pour certains esprits pourvus d’une autre logique et d’autres “principes” face à la vie et à  la mort. Même si depuis les années 90 à peu près, le rapport à la danse et à la musique a changé en France, cela est vrai pour une certaine partie de la population française :

 

Les événements festifs cet été à Nantes qui se sont mal terminés ( avec un affrontement avec les forces de l’ordre et plusieurs noyés dont un, Steve,  dans des circonstances très douteuses) indiquent quand même que la musique et la fête peinent aussi difficilement à coexister avec les Autorités de notre pays et certaines et certains en province mais aussi à Paris.

 

 

Il demeure néanmoins : depuis longtemps, pour moi, lors d’un enterrement, l’absence de musique et de rires est pire que la mort elle-même.

 

En écoutant cet album de Tabou Combo depuis quelques jours, groupe que j’ai entendu depuis mon enfance en France et en Guadeloupe, je comprends donc mieux (là où je le subissais principalement jusqu’alors) ce décalage culturel évident qui existait et subsiste encore entre moi, ce monde dont je viens, et certains de mes amis, amies, copains, copines et collègues blancs et français jusqu’au bout du corps, des oreilles et des ongles de façon assez “traditionnelle” ou “conventionnelle”. Surtout s’ils restaient et restent cantonnés à leurs repères culturels et musicaux souvent faits de musique anglo-saxonne ou de titres exclusivement français, musiques et titres, qu’un métis culturel comme moi (mais aussi bon nombre de mes compatriotes aux Antilles) ingéraient très tôt et continuent d’ingérer par ailleurs en parallèle.

 

 

A parler musique, j’ai une anecdote pour illustrer à la fois ce décalage et cette fermeture d’esprit d’ordre culturel de certains de nos amies et amis français et blancs ” traditionnels” ou “conventionnels” en dépit de leur sincère  amitié pour nous, les Noirs, les autres, les différents ou les fous de France :

 

L’année dernière ou cette année, un de mes amis m’a proposé d’aller avec lui à un concert de musique. La place de concert était très chère. Et c’est sans doute ce qui m’a d’emblée fait reculer même si j’aime beaucoup cet ami et aurais été volontaire pour aller écouter en concert cet artiste dont j’aime plusieurs titres :

La place de concert était en moyenne à 70 euros.

 

Cet ami avait déjà acheté sa place. Et, il s’y rendait avec au moins une autre personne qui avait déjà également sa place de concert. Alors que j’écris cet article, j’oublie le nom de cet artiste qui a fait partie des Pink Floyd. Cet «oubli» vient sans doute du fait que cette anecdote m’a finalement permis de me rendre compte , l’année de mes 50 ans, que j’avais régulièrement vécu ce genre de situation en France :

Où, moi, le Français noir, le Français d’origine antillaise, le Négropolitain, le Moon France (Moon France ), le Bounty, Le Nègre volant non identifié ( selon certaines définitions « affectueuses » de mes compatriotes pour les Antillais  nés comme moi en France) je peux me faire à la musique et à une langue d’ailleurs ( distincte de celle de mes ancêtres et de mes origines) et la faire mienne tout en gardant celle que m’ont donnée mes parents tandis que mes amis « blancs », eux, s’abstiennent de faire la même démarche vers mon univers musical. Et culturel.

 

Et, à propos de cet ami, je m’étais avisé que si je pouvais, moi, me rendre au concert qu’il me proposait et y prendre plaisir, lui, ne viendrait jamais avec moi à un concert de Kassav’ ou de Zouk. La différence, pour moi, ne provient pas seulement du fait que certaines personnes vont avant tout à un concert de musique pour la « cérébraliser » là ou d’autres y vont avant tout ou principalement pour danser et chanter. Je suis moi-même très cérébral.

 

La différence provient selon moi aussi du fait que certaines personnes, noires ou blanches, sont plus ouvertes que d’autres tout simplement. Pour certaines personnes, aller vers un certain inconnu, musical ou autre, revient très vite à aller se risquer dans un coupe-gorge en dents de scie ou à aller à la rencontre de fous dangereux en liberté dans un asile psychiatrique. Car, évidemment, si l’on peut aimer se rendre à un concert pour danser et chanter, on peut tout aussi bien être aussi celle ou celui qui sera content(e ) d’aller écouter, assis, de la musique classique ou une musique qui ne « se danse pas » et ne se chante pas. Un peu plus haut dans cet article, je brocarde un peu certains artistes français majeurs. Mais si j’avais pu me rendre, j’aurais aimé me rendre à un concert de Johnny Halliday. Je me suis abstenu de le faire sur la fin de sa carrière car j’ai refusé de me rendre à un de ses concerts pour le voir en minuscule sur grand écran parmi une foule plus que nombreuse. Et, si j’avais la disponibilité pour cela, j’aurais la curiosité d’aller voir la plupart des autres artistes ( pour celles et ceux qui sont encore vivants) que j’ai cités avec lui.

 

Je fais partie de ces personnes qui peuvent se rendre à un concert pour découvrir une artiste ou un artiste que je ne connaîs pas ou que je  n’ai jamais entendu. Au même titre qu’en allant voir un film, je veux en savoir le moins possible sur l’histoire.

 

Je ne connaissais pas Brigitte Fontaine avant d’être emmené par une amie à un de ses concerts au Bataclan il y a une quinzaine d’années. D’autres personnes auraient eu la même curiosité et la même disponibilité que moi, blanches ou noires. Alors que d’autres s’y seraient catégoriquement opposées. Il aurait presque fallu leur proposer une prépa concert avec une cellule de débriefing à la sortie. Et c’était plusieurs années avant le très douloureux attentat « du » Bataclan.

 

Dans la même idée, je n’avais jamais écouté le moindre titre de Joe Bonamassa lorsque Christophe Goffette, mon ancien rédacteur en chef de Brazil et également rédacteur en chef, alors, du magazine musical XCrossroads m’avait permis de me rendre à un de ses concerts à Paris. J’avais découvert l’artiste sur scène, donc dans les meilleures conditions, en me rendant seul à son concert. Au très grand plaisir de cette découverte (je me répète) musicale avait répondu l’attitude étonnante d’un des spectateurs assis juste à côté de moi.

Alors que j’avais voulu converser civilement avec lui, celui-ci, dès l’extinction des lumières dans la salle, au début du concert, avait rabattu avec autorité sur son visage une paire de lunettes noires. Et, il avait arboré l’air sérieux et buté de celui qui n’était pas là pour rigoler ou discuter. Cette attitude étrange, mettre des lunettes noires dans une salle déjà noire, et plutôt hautaine de façon déplacée (Ps : la musique de Joe Bonamassa et sa façon de chanter doivent beaucoup au Blues)  m’avait informé que cet homme qui se tenait près de moi était plutôt du genre (très) fermé sur lui-même. Ce qui ne m’avait pas empêché d’aimer le très bon concert de Joe Bonamassa. Même si, ensuite, ses albums que j’ai écoutés m’ont fait moins d’effet.

 

Aujourd’hui, en France, les Angèle, Aya Nakamura, Soprano et autres artistes peuvent être écoutés par un public varié, adulte comme enfant.  Notre fille nous a surpris récemment à chantonner Balance ton quoi d’Angèle à la maison. Depuis, j’ai fait une réservation sur cet album pour l’emprunter prochainement à la médiathèque. Et, récemment, j’ai étonné une “jeune” de vingt ans en lui apprenant que j’avais acheté le dernier Cd d’Aya Nakamura et que je regrettais de l’avoir ratée à la fête de l’Huma.

Moi, le quinquagénaire, je continue de prendre le temps- et le plaisir- de découvrir et d’écouter de nouveaux artistes « connus » ou « populaires », en France ou ailleurs, au même titre qu’un morceau de musique classique, de musique perse, de Zouk ou d’autres genres musicaux. La pile de Cds que je continue d’emprunter régulièrement à la médiathèque en atteste. Ainsi que les films que je vais voir pour reparler (un peu) cinéma.

 

Même si j’ai évidemment, aussi, mes standards, la musique est ce qui me permet de rester jeune.

 

Je me rappelle de cette rencontre que deux amis (Jérome et Driss) et moi avions faites, avant nos vingt ans, à la radio FIP où nous nous étions présentés comme ça, un jour.

 

L’animateur radio qui avait eu la gentillesse de nous recevoir quelques minutes dans leur local de vinyles (des étagères pleines de vinyles) avait dit à un de ses collègues qui allait partir en voyage :

 

« N’oublie pas la musique ! ».

 

Franck Unimon, ce vendredi 27 septembre 2019.

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Quelques photos de la fête de l’Huma 2019

»Posted by on Sep 24, 2019 in Croisements, Musique | 0 comments

Quelques photos de la fête de l’Huma 2019
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Un Moon France en Concert

»Posted by on Mai 15, 2019 in Musique | 0 comments

Un Moon France en Concert

 

 

                                                Un Moon France en concert

 

 

« Vous partez ?! » « Laisse-les, ils n’aiment pas la bonne musique…. ».

En 1984 ou 1985, au Phil One , à la Défense, nous venions d’assister au concert du groupe Apartheid Not. Le batteur, sur ses fûts électroniques, avait fait claquer des ricochets, diamants sonores, qui s’étaient incrustés dans notre ciboulot . Mais les spectateurs, en dépit de l’énergie du groupe, étaient restés impassibles. Presque boudeurs et impatients que la prestation se termine. Dans la salle, un spectateur avait même envoyé un décontracté   ” No Good !” soutenu par son accent frenchie. Enervé par l’attitude du public, un des musiciens ( peut-être celui qui était aux claviers )  avait un moment lâché quelques phrases calibrées en Anglais. Puis, en Français, il s’était adressé au public en mettant les formes.

Le concert était maintenant terminé. Nous allions sortir du Phil One pour poursuivre notre soirée quand nous avons croisé ces deux ou trois inconnus qui venaient d’arriver. A moins qu’ils ne soient sortis prendre l’air pendant le concert. Eux venaient pour danser au Phil One. A les entendre, nous n’aimions pas la bonne musique…

Lycéen, je devais être le seul mineur de notre groupe. Cette sortie nocturne était peut-être une de mes premières sorties nocturnes sans mes parents. « Notre » groupe, c’était Frédo, notre entraîneur de la section sprint du club d’athlétisme de Nanterre. Plus tard, il se marierait avec Danielle, ancienne sprinteuse d’origine martiniquaise dont il était persuadé qu’il aurait pu faire une « championne de France » si elle l’avait voulu. Danielle, athlète douée, avait pu se qualifier pour les championnats de France. Mais comme elle me l’expliqua un jour, le problème, c’était qu’elle n’aimait pas…l’athlétisme. Lors d’un de nos stages d’athlétisme, je me rappelle maintenant de Danielle nous proposant une chorégraphie, sa chorégraphie, sur le titre Flash-back du groupe Imagination. A force de réentendre ce titre- qui n’était pas mon préféré du groupe- lors de ses répétitions, j’avais fini par l’aimer.

Ce soir-là, il y’avait aussi Georges, mon aîné de deux ou trois ans et dont j’ai voulu, un temps, faire un de mes grands frères, moi qui n’en n’ai jamais eu. Georges, avant de donner la priorité à l’athlétisme et à ses études, avait été bassiste autodidacte dans un groupe de Reggae dont le meneur avait été Pascal, ancien basketteur de bon niveau, chanteur, musicien et compositeur, grand rasta « conscient » dont je croisais l’autorité plutôt intimidante au lycée Joliot-Curie. Ce qui était raccord avec Georges, dont la stature et l’attitude imposaient le respect à tout le monde dans le club d’athlétisme, entraîneurs inclus. Personne ne critiquait ou ne se moquait de Georges quels que puissent être ses résultats en compétition. Un jour, bien plus tard, on m’a raconté la blague suivante :

« Tu sais comment on appelle un Noir avec un fusil ? Monsieur ! ». J’aime beaucoup cette blague. Hé bien, disons que Georges et Pascal n’avaient pas besoin d’avoir un fusil pour qu’on les appelle « Monsieur ! ».

Georges reste à ce jour le seul Antillais que j’ai rencontré dont le nom de famille a une origine africaine évidente. Il est aujourd’hui surnommé « Big Georges » dans ce club de province où il est maintenant entraîneur depuis des années. A ce que j’ai pu lire sur le net, il avait un temps entraîné l’athlète Floria Gueï avant que celle-ci se fasse remarquer pour sa performance dorée lors du relais des championnats d’Europe d’athlétisme à Zurich en 2014.

Lors du même stage d’athlétisme où Danielle nous avait gratifié de sa prestation sur le titre Flash-back du groupe Imagination, Georges, lui, seul également, nous avait donné une danse fière et militante sur le titre Uncle George du groupe Steel Pulse en hommage à Georges Jackson, un des frères de Soledad, un temps amant d’Angela Davis et condamné à mort par la justice américaine.

Avec Georges et Frédo, avant cette soirée-là ou après elle, nous étions allés voir le groupe Touré Kunda en concert. Touré Kunda était alors un groupe qui comptait sur la scène publique.

 

En entendant que nous n’aimions pas la bonne musique, Jérome, vexé, avait voulu rattraper les deux ou trois gars : lui et moi étions dans cet âge où, à peine adultes, nous affirmions aussi nos certitudes et nos personnalités à travers nos expériences de la musique. Ni journalistes, ni musiciens et encore moins musicologues, nous étions des amateurs au sens où nous étions des explorateurs. Et non de celles et ceux qui se contentent de brouter ce que tout le monde écoute.

Jérome était un de mes meilleurs amis et aussi mon voisin du dessous de la tour 17 de la cité Fernand Léger à Nanterre. C’est dans sa chambre et grâce à sa chaîne hifi avec ses enceintes surélevées de façon étudiée que j’avais découvert pour la première fois certains artistes qui ne faisaient pas partie de mon entendement. Parmi ces artistes : Miles Davis avec l’album Star People (1983).

L’un d’entre nous avait retenu Jérome et nous étions définitivement partis. Driss était peut-être aussi avec nous ce soir-là.

Mais avant notre sortie, et alors que les musiciens avaient déja quitté la scène, dans un Phil One encore à peu près vide, j’avais entendu pour la première fois ces quelques accords de guitare semi-acoustique, cette voix éraillée (décrite plus tard par Jocelyne Béroard, je crois, comme « blues et macho ») et cette musique qui disaient :

« An Nou Ay ! ».

 

C’est sur le titre Zouk-la-Sé-Sel-Medikaman-Nou-Ni que nous avions quitté le Phil One. Et ce fut la seule fois où je connus le Phil One. J’appris beaucoup plus tard, après sa fermeture, que le Phil One, situé dans le centre commercial des Quatre Temps de la Défense, était alors une boite de nuit réputée.

Néanmoins, cette « première » expérience de  Kassav’  suffit à me remettre dans les starting-blocks de la musique antillaise. Car cette expérience musicale de Kassav’ allait connaître des suites pendant mes vacances en Guadeloupe.

J’avais déja entendu la voix de Jacob Desvarieux sur les titres Oh Madiana  et Zonbi  mais, ce soir-là au Phil One,  je n’avais pas fait le rapprochement.

Avant Kassav’, pour moi, la musique antillaise, c’était une musique dont la basse faisait boom-boom-, boom-boom-, boom-boom-, boom-boom, dans les enceintes avec la gravité d’un éléphant répétant les mêmes pas. Pendant des heures. Alors que je faisais banquette dans les multiples soirées antillaises où nous emmenaient nos parents, j’entendais cette basse qui revenait en étant toujours ou souvent la même. Et les gens dansaient, s’amusaient, rigolaient et quelques fois se disputaient et se battaient. Or, mon oreille, à la maison, s’était habituée de façon préférentielle au Reggae. Tandis que dehors, avec les copains, avec le Reggae, c’était plutôt le Funk, la Soul et le Jazz-Rock qui nous conditionnaient.

Plus que les titres Yélélé, Tim-Tim- Bwa Sek , Kavalié O Dam ou Gorée (que j’aime beaucoup) dont le but est de « rappeler » aux Moon France ( ou Moun Frans si on préfère) leur « Histoire » et leurs « racines », la façon dont Kassav’ a opéré la musique antillaise et l’a faite grandir en l’ouvrant m’a réconcilié avec la musique de « mon » pays. Même si j’ai bien-sûr aimé beaucoup de tubes antillais de l’époque d’avant Kassav’ et réécouterais avec plaisir un certain nombre d’entre eux. Que l’on parle du Kompa, genre musical dominateur aux Antilles avant l’éruption du zouk pour moi représentée par Kassav’, ou de toute autre forme d’expression musicale alors en lice en Guadeloupe.

 

Avec Miles Davis, Me’Shell Ndégéocello, Björk et Brain Damage, le groupe Kassav’ est le seul groupe ou artiste musical que je sois allé « voir » et écouter au moins trois fois en concert. A Basse Terre, en Guadeloupe. Au parc de l’ancienne mairie à Nanterre. A Argenteuil. Et, depuis ce 11 Mai 2019, à la salle de concert Arena à la Défense où je me rendais pour la première fois avec ma compagne.

On rappelle parfois que Kassav’ a fait un titre avec Stevie Wonder. Pour l’instant, lorsque je l’écoute, ce titre, hormis pour le caractère prestigieux de la collaboration qui a permis sa création, me touche peu : je considère que sur ce titre Stevie Wonder et/ou Kassav’ est ou sont peu inspiré(s).

Par contre, deux ans avant sa mort en 1991, Miles sortait l’album Amandla sur lequel se trouve le titre Catembé . En écoutant ce titre, il ne faut pas s’attendre à un morceau fait pour zouker en boite de nuit ou dans sa voiture. Mais comme Miles l’avait fait pour le titre Don’t Lose your mind sur son album Tutu ( en 1986) en s’inspirant ( Merci à Pascal de me l’avoir appris !) de la rythmique basse-batterie du tandem Robbie Shakeaspeare & Sly Dunbar, ultimatum Reggae et Dub, de diverses formations ( dont le groupe Black Uhuru un moment envisagé avant son implosion comme une des relèves possibles de Bob Marley ), je sais pour l’avoir lu que Miles s’était inspiré du zouk , et en particulier de celui promu par Kassav’, pour son titre Catembé. Je me rappelle d’une interview où Miles s’était plu à faire la leçon à un journaliste ( sans doute blanc ) en lui demandant s’il connaissait cette musique qui venait des Antilles : le Zouk.

 

 

Entre mon tout premier concert de Miles Davis où je m’étais rendu seul, en 1987 au Palais des Sports à la Porte de Versailles, et celui de Kassav’ il y’a quelques jours, trente deux ans sont passés. Kassav’ existe officiellement depuis quarante ans.

Quarante ans d’existence. Quarante mille spectateurs.

 

Au Stade de France en 2009, ils étaient 65 000. Mais j’ai entendu parler d’un concert en Côte-d’Ivoire où ils étaient 100 000 spectateurs. Je me rappelle que le Zouk répandu en Afrique par Kassav’ avait par exemple déteint sur les chansons d’une artiste comme Monique Séka, artiste ivoirienne décrite sur sa page wikipédia comme étant une ” chanteuse…Afro-zouk de la Côte d’Ivoire”. Béa, une de mes amies, vient de m’apprendre que Kassav’ s’est même produit en concert sur l’île de Gorée, au Sénégal. Des neveux de son mari étaient présents à ce concert mémorable. Et ils ” en parlent jusqu’à ce jour”. Cette même amie ajoute ( je la cite) :

” J’étais à une communion africaine dimanche ( Sénégal/ Cap Vert). Ils ont mis 1h de Kassav’ en l’honneur du 40ème anniv. Le feu dans la salle !”.

Kassav’ est aussi allé se faire connaître sur d’autres continents. Arrivés à un certain niveau, les artistes, musiciens ou autres, dépassent les frontières, vont à la rencontre des autres, s’écoutent et s’inspirent les uns des autres. Et le groupe Apartheid Not, aujourd’hui disparu et oublié depuis des années ou pas loin de l’être, et  cité en préambule de cet article, représentait indiscutablement -avec tant d’autres artistes –  cette ouverture d’esprit. On serait étonné d’apprendre ce que tel artiste reconnu et réputé dans tel genre de musique écoute par ailleurs comme style de musique. On serait aussi très étonné d’apprendre que tel artiste de telle “école” ou de tel ” courant” est très ami avec tel autre artiste a priori totalement étranger, voire opposé, à son univers et son langage. La complémentarité permet la créativité. Mais pour cela, il faut d’abord réussir à s’accorder.

 

D’ailleurs, au début, je m’étais fermé à l’idée d’aller à ce concert de Kassav’ ce samedi 11 Mai 2019. La salle était trop grande pour moi. Ouverte le 19 octobre 2017 avec un concert des Rolling Stones, la salle de concert Paris La Défense Arena était, à ce que j’avais entendu dire, plus grande que celle du Palais Omnisports de Bercy rebaptisée AccorHotels Arena ou Bercy Arena depuis 2015 après sa rénovation. Bercy Arena, pourvue de 20 300 places selon wikipédia, m’avait laissé un souvenir mitigé en tant que spectateur. Je préfère les salles intimistes de  la taille de la Cigale, L’Elysée Montmartre, le Bataclan ou plus petites. La salle du Zénith étant mon maximum pour une salle couverte et fermée. Alors qu’en extérieur, j’ai pu me rendre avec plaisir à un festival comme Rock en Seine.

Concernant ce concert du 11 Mai dernier,  j’ai aussi d’abord refusé d’aller voir Kassav’ car je les avais ” déjà vus en concert”. Et leurs dernières productions me happent moins “qu’avant”. Lorsque Kassav’, à l’époque où Patrick St Eloi, Georges Décimus et tous les autres étaient ensemble, était ce “cyclone” musical et que les autres artistes évitaient de sortir leur album en même temps que le “nouveau” Kassav’. Même si, par ailleurs, j’aime des titres assez récents tels que Tonbé Leta.

 

Et puis, j’ai appris que ce serait la dernière tournée de Kassav’. Même s’ils auraient déjà dit ça. Mais ils prenaient de l’âge quand même alors il fallait être réaliste. Et puis, la salle de concert  la Défense Arena, c’était aussi revenir à Nanterre, la ville de mes 17 premières années. Près du centre commercial les Quatre Temps dont l’ouverture en 1981 avait été un événement en même temps qu’un aimant pour mon adolescence et celle de bien d’autres jeunes de mon âge et des environs. Les Quatre Temps nous avaient aussi apporté les premiers Mc Do. Les premiers Quick. Restauration qu’aujourd’hui je fuis autant que possible. C’était avant la grande Arche. A l’époque du Rubik’s Cube.

Kassav’ en concert, pour leurs quarante ans, c’était donc voir notre vie défiler. Au milieu d’un public fidélisé, âgé d’une vingtaine d’années à plus de soixante ans, majoritairement noir, qui reprend en dansant les paroles de tubes dont la majorité datait des années 80 et 90.

A les voir, les « anciens », Jocelyne Béroard, Jean-Philippe Marthély, Jean-Claude Naimro, Jacob Desvarieux, Georges Décimus avec les nouveaux et plus ou moins nouveaux, en parfait accord avec le public, arrêter le temps, célébrer chaque instant, semblait plus que facile. Il n’y’avait qu’à se laisser aller. Pourtant, alors qu’on les distinguait sur les grands écrans de la taille de leur succès et qu’on les voyait prendre- et donner- tout ce plaisir en plein dans le mille, je me suis dit que, d’un point de vue personnel, ce groupe en avait connu des traversées pour arriver jusque là. Je « crois » que pour sa carrière, Jocelyne Béroard a renoncé à être mère et peut-être à une vie de couple. Desvarieux s’est séparé au moins d’une mère de ses enfants.

Et puis, économiquement et artistiquement, Kassav’ fait partie des rescapés. Plusieurs années auparavant, le producteur et chanteur Henri Debs avait expliqué qu’il connaissait deux sortes d’artistes : Les « ADC », artistes à durée courte et les autres, les « ADL », les artistes à durée longue. En écoutant Henri Debs, j’avais retenu qu’un ADL devait sa longévité à son travail et à ses dons. Pourtant, un artiste, même s’il est « bon » ou « très bon » peut avoir beaucoup de mal à « percer ». Tout artiste a besoin d’une certaine réussite économique pour continuer. Or, depuis les débuts de Kassav’ en tant que groupe en 1979, l’industrie du disque et de la musique a changé. Un prof de guitare basse et musicien professionnel, Grégory Martin, a expliqué ça quelques heures plus tôt à cette conférence où je me trouvais avant le concert.

Aujourd’hui, les maisons de disque pressent les artistes pour « produire » comme des poules pondeuses en batterie. Les artistes se doivent de sortir rapidement des tubes et si possible avec des machines qui remplacent les musiciens. Pas de temps ou très peu de temps est laissé aux artistes pour explorer et peaufiner un album. Et lorsqu’il s’agit de faire des concerts, on leur dit que moins ils sont, mieux c’est. Pour réduire les coûts. Il faut être rentable. Conclusion : si aujourd’hui un groupe comme Kassav’, avec autant de musiciens, démarrait sa carrière, il s’effondrerait probablement avant ses quarante ans de carrière.

A l’avenir, quel que soit le genre musical, nous rencontrerons de moins en moins d’artistes capables d’une telle longévité. Il peut y avoir si peu de différence entre celles et ceux qui se noient et les autres qui se déploient et, cela, quelle que soit l’étendue du génie, du talent, du « mérite », du travail et des sacrifices. Pour ces raisons, et d’autres que j’ignore, j’ai beaucoup aimé ce concert. Je n’ai regretté aucun des près de cent euros déboursés pour les deux places et le parking. Même si le réglage du son aurait pu être un peu plus soigneux. Mais il aurait pu être pire.

J’aurais aimé que Kassav’ nous fasse profiter des très bons musiciens qu’ils sont en allant plus souvent dans « l’instrumental » comme lorsque Jean-Claude Naimro s’est avancé avec son clavier portatif pour ce titre que je connais moins que les autres. Avec des titres plus récents tels que Tonbé Leta. Ou en reprenant par exemple un titre comme ZONGONN.

Lorsque j’avais écouté ZONGONN pour la première fois ( album de Jacob Desvarieux et Georges Décimus de 1986) je l’avais négligé au profit de titres comme GOREE, Ki NON A MANMANW, MWEN ENVI OU. C’est en l’écoutant en soirée antillaise et en voyant l’engouement qu’il provoquait que je m’étais aperçu de mon erreur « d’oreille ».

J’aurais aimé entendre SOUSKAY. Mais comme me l’a rappelé une collègue aussi présente au concert, le palmarès de Kassav’ est si conséquent qu’il leur était impossible de tout jouer. Les très bons artistes, celles et ceux auxquels on est très attaché et qui nous ont souvent habitué au meilleur, nous rendent parfois très exigeants. Voire trop.

L’Historique groupe Kassav’ nous a bien bordé samedi soir. Chacun portera dans sa mémoire plusieurs moments de ce concert. Pour moi, il y a eu la ligne de basse en introduction de Georges Décimus sur Sé PA DJEN DJEN. Une ligne de basse  qu’il a réintroduite en avant-scène près d’un Jean-Philippe Marthély soufflé à la fin de l’interprétation. Il y’a eu le « La Kour Trankil Mé La Kour Pa Dosil ! » de Jocelyne Béroard suivi d’un « Yékrik » d’alpiniste. Il y a eu le solo silex de Jacob Desvarieux sur Tim-Tim-Bwa-Sek. Il y a eu l’hommage à Patrick St Eloi avec des photos de celui-ci, seul ou avec Jean-Philippe Marthély, époque années 80-90. Il y ‘a eu le solo par le trio batterie et percussion. Et bien-sûr, le final avec Zouk La Sé Sel Medikaman Nou Ni. Pour moi, Zouk La Sé Sel Medikamen Nou Ni est l’équivalent d’un titre inusable comme le Sex Machine de James Brown. Même lorsque le sable nous recouvrira tous, nous qui étions à ce concert, il se trouvera encore des gens pour l’aimer et danser dessus. Et nous avec eux. Peut-être.

Franck Unimon, ce mercredi 15 Mai 2019.

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Peu de Gens Le Savent

»Posted by on Fév 18, 2019 in Musique | 0 comments

Peu de Gens Le Savent

Peu de Gens le Savent interlude d’Oxmo Puccino (Album Opéra Puccino)

Physique de Dr Dre, crâne rasé, visage de profil luisant, le menton imberbe. Derrière lui se tiennent deux masques de la Comedia Del Arte qui nous fixent tandis que son regard semble nous voir ou servir de repoussoir à un monde qui nous échappe.

Est-ce un vigile des grands magasins qui à l’image d’un Gauz écrira bien plus tard (en 2014) Debout- Payé ? Nous sommes en 1998 lorsque sort son album Opéra Puccino. En France, les artistes M et Matmatah connaissent leurs premiers succès. Ménélik marque avec Bye-Bye. Manau se fait connaître avec La Tribu de Dana. Louise Attaque fonce avec Ton Invitation. Axelle Red décide de Rester Femme. Florent Pagny chante Savoir Aimer. Le Supreme NTM (et Lord Kossity) décline Ma Benz. Stomy Bugsy déclare Mon Papa à moi est un Gangster. Passi affirme Je Zappe et je mate. Lara Fabian projette Je t’aime.

 

Faites l’expérience en 2019. Et c’est comme cela depuis plusieurs années maintenant alors que le RAP- syncope un peu zombie- nous rattrape un peu plus chaque jour : Parlez de RAP avec des connaisseurs. Ils vous citeront pêle-mêle leurs artistes préférés passés ou présents comme d’autres vous parleront de leur cru préféré en matière de vin. Les débats peuvent être tranchés tandis que chacun affichera ses arguments : Assassin, NTM, IAM, Kery James, Disiz, Damso, Youssoupha, MC Jean Gab1, Mc Solaar, Sinik, Soprano, Booba, Kaaris, La Fouine, Soprano, Abdel Malik, Orelsan, Rohff,, Jul, Nekfeu, Bigflo& Oli, Eddy de Pretto, Diam’s,… D’autres noms défileront. Des têtes tomberont. D’autres seront enterrés vivants.

 

Personne ne le citera.

 

Puis, soyez la première ou le premier à prononcer ces simples lettres : Oxmo Puccino.

Il y’a alors de grandes chances pour que l’accalmie et l’unanimité se fassent en quelques secondes. Oxmo Puccino semble contenir en lui cette alchimie : accalmie et unanimité.

Dans le milieu du RAP où les « vedettes » sont aussi des habituées des « clashes », des « buzz » et des faits divers ( le règlement de comptes entre Kaaris, Booba et leurs potes dans un aéroport/ « Le combat du siècle » prévu en Tunisie entre Booba et Kaaris prochainement etc… ) et où les amateurs aiment délivrer des sentences définitives comme n’importe quel spectateur excité devant un combat de rue, cela détone lorsqu’un rappeur comme Oxmo Puccino semble plébiscité par à peu près tout le monde. D’autant que ce plébiscite ne tient pas à la peur qu’il suscite à l’instar du personnage le Caïd ( très bien interprété par Michael Clark Duncan dans le Daredevil réalisé en 2003 par Mark Steven Johnson) ennemi héréditaire de Daredevil, héros de Comics.

Même si, dès le début de son interlude Peu de Gens le Savent, Oxmo Puccino s’enfuit tout de suite de l’illusion selon laquelle il serait « cool » parce qu’on l’a vu…sourire.

Oxmo Puccino est sans doute respecté parce qu’il sait de quoi il parle. Parce qu’il a connu ce que beaucoup de parias des cités ou des banlieues ont vécu et vivent. Et qu’il le raconte. Posément. Dans son style. Depuis son enfance, comme un certain nombre, ses poumons et sa voix ont stocké tant de goudron qu’ils sont devenus le bitume du monde sur lequel Oxmo Puccino marche avec ses mots près du micro. D’ailleurs, malgré ses travers, en prenant la parole et grâce à sa réussite économique et sociale, le RAP reste un modèle pour les minorités invisibles lassées d’être évincées des productions cinématographiques, télévisées et théâtrales voire littéraires….

 

Peu de gens le savent est peut-être un titre mineur pour celles et ceux qui avaient entendu cet album à sa sortie ou qui le connaissent jusque dans ses moindres intonations. Puisqu’il s’agit officiellement d’un interlude. Mais c’est celui qui m’a le plus parlé en découvrant récemment Opéra Puccino.

Ma toute première expérience du RAP date de 1979 avec le tube Rapper’s Delight de Sugarhill Gang dans une soirée antillaise à Colombes. Au milieu de la musique Kompa haïtienne, de titres antillais et sans doute de musique salsa, le tube m’avait fait l’effet d’un Concorde me faisant décoller vers New-York. Ce sera un peu pareil quelques années plus tard avec le titre Rock it d’Herbie Hancock en pleine soirée antillaise.

J’étais trop vieux ou trop orienté vers d’autres genres musicaux lorsque vers les années 80-90, le RAP est « revenu » en France. J’avais aussi quitté “ma” cité HLM de Nanterre depuis quelques années. D’où, aujourd’hui, ma culture RAP  de pois chiche et ma découverte récente d’Opéra Puccino.

Opéra Puccino s’écoule en trois temps. Durant les 45 premières secondes, Puccino rappe tranquillement. Si l’on peut se demander s’il caricature un peu le fait de rapper, il n’y’a d’abord rien de particulier lorsqu’il bande ses muscles : « J’ai entendu dire que j’étais cool car on m’aurait vu sourire. Reste ici et rectifions le tir… ».

L’importance de l’image que l’on donne de soi. De la réputation. La nécessité d’avoir une image de dur- de pur ?- pour se faire respecter d’autrui et ne pas se faire marcher dessus :

Ce sont des standards dans le monde de la cité, de la rue et du RAP. Mais, aussi, dans le monde de celles et ceux qui ont « réussi ». Sauf que dans le monde de celles et ceux qui ont « réussi » ou qui font partie des « bourgeois », cela se fait avec des codes que d’aucuns qualifieraient de plus sournois ou plus hypocrites.

Après le mot « honnêtement », cela fait environ quarante cinq secondes qu’Oxmo Puccino Rappe. Il transforme alors son titre selon moi en classique. C’est une sorte de confession dont on a du mal à dire si elle a d’abord été très bien écrite puis très bien reprise, en insérant par moments des touches d’improvisations. Ou s’il s’agit d’une libre improvisation décidée à un moment donné. La rythmique, basse-batterie, sobre, est pratiquement la même depuis le début. Elle s’arrêtera quelques secondes avant qu’Oxmo Puccino couse le point final de son titre et alors que sa voix se rapprochera de l’état de celle d’un LKJ (Linton Kwesi Johnson ) dans son titre Sonny’s Lettah ou Reality.

Peu de gens le savent dure quatre minutes. Lors de ces quatre minutes, on passe par le « hall », gare de stationnement et de procrastination des jeunes sans (pré)destination qui, enfants, ne dérangeaient pas, et qui, devenus plus grands et plus affirmés, font désormais peur. Et se comportent « mal ». Le monde des adultes- dépassés et usés- qu’ils connaissent n’exerce sur eux aucune fascination. Et, ce, depuis des années déja. Oxmo Puccino parle du « hall » encombré de jeunes mais la cave, monde et mode souterrain, est aussi un terrain pratiqué.

Sa façon un peu comique de dire le mot « hall », fait penser à l’accent wolof mais aussi au mot anglais « All ». Il parle du « Tout » pour parler du vide et de la grande solitude avec lesquels correspondent ces jeunes qui boivent et qui fument en groupe. Qui font (et qui sont) les durs. Mais qui dépriment en sourdine et ont peur de l’avenir.

Puccino est à la fois le confident, le témoin, de la cité et d’une certaine banlieue, comme pourrait l’être le pilier de bar dans Ces Gens-là (1966) de Jacques Brel. Oui, son surnom de « Black Jacques Brel » est ici pleinement compréhensible. Mais c’est ici un pilier de bar qui a un certain humour. L’humour de l’aîné voire du père (Puccino a « seulement » 23 ans alors) qui gronderait gentiment ses cadets ou ses fils. Ses « Hein ?! » (plus d’une dizaine) quelques fois couplés à des bégaiements et à des « enfoiré ! » sont à double sens : ils simulent celui qui feint d’être malentendant ou qui, alcoolisé, aurait perdu toute ou partie de son discernement. Pourtant, ils ponctuent et affirment surtout, dans une grande familiarité/connivence ce que, dans les faits, lui et ses interlocuteurs, ont très bien compris : les formations et les diplômes qu’ils ont acquis avec fierté font partie de lots en tocs réservés à tous ces jeunes sacrifiés/avariés depuis leur enfance.

A propos de la violence armée et aveugle ou aveugle et armée qui fait peur aux honnêtes gens et aux média, Puccino rappelle que les jeunes des cités et de certaines banlieues commencent d’abord par la subir très tôt avant (« ça fait beaucoup quand même ») d’en devenir les émissaires forcés ou volontaires.

L’humour de Puccino, à la fois noir mais aussi calé sur une certaine autodérision, évite à son titre d’être déprimant. Dans une version plus sombre, si j’avais été à même de savoir mixer, à la fin de ses quatre minutes, j’aurais relancé son texte à l’identique, accentué ses bégaiements, en redoublant d’échos certaines de ses phrases et de ses « Hein ?! » en faisant porter à son texte la chemise de cendres d’une démence à la fois contestataire et sans rémission.

Franck Unimon, ce lundi 18 février 2019.

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