Puissants Fonds

Une autre fin du monde est possible

»Posted by on Oct 18, 2019 in Ecologie, Puissants Fonds | 0 comments

Une autre fin du monde est possible

 

 

 

 

 

 

 

  • Les revoilà ! 

 

Il y a maintenant deux ou trois ans, la lecture de leur livre Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes m’avait assommé. Et puis, sous l’effet du déni sans doute, la vie avait continué.

 

Mais les revoilà avec un nouveau livre :

Une autre fin du monde est possible ( vivre l’effondrement et pas seulement y survivre) et, cette fois, Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont rejoints par Gauthier Chapelle pour la rédaction de ce livre. Et j’ai remis ça. J’ai également lu cet ouvrage. Cela m’a pris plus d’un mois. Bien que ce livre puisse se lire en moins d’une semaine.

Tout autant fourni en bibliographies et références diverses, Une autre fin du monde est possible ( vivre l’effondrement et pas seulement y survivre) est typiquement le genre de livre dont vous ne parlez pas autour de vous à moins de vouloir prendre le risque de passer pour fou, parano, extrémiste, séropositif, négatif, pessimiste ou pour celle ou celui qui a subitement pété plusieurs plombs ou plusieurs câbles en même temps. Le sujet a très mauvaise haleine et transmet des très très mauvaises vibrations. Et cela ne se perçoit peut-être pas dans mes articles mais, dans la vie, j’aime plutôt rire et faire rire.

 

  • obéir

 

 

C’est vraisemblablement pour ces quelques raisons que depuis la fin de sa lecture il y a plusieurs jours maintenant, je me suis abstenu d’en parler. Et que je me suis lancé dans la lecture de Leçons de danse, leçons de vie de Wayne Byars, un ouvrage plus rassurant et pourtant complémentaire avec le récent ouvrage de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle.

Une autre fin du monde est possible est typiquement le genre de livre dont vous ne parlez pas autour de vous, lorsque vous vivez parmi des gens «normaux », mais qui vous réveille en pleine nuit pour écrire à son sujet. C’est ce qui est en train de m’arriver. Cela m’est bien sûr arrivé pour d’autres articles différents et plus joyeux, mais c’est ce qui m’arrive pour ce livre. Il est 4h35 et tout à l’heure, ce livre m’a en quelque sorte dit ( oui, certains livres et certains mots me parlent) :

« Franck, le moment est arrivé pour toi de parler de moi. C’est mon tour ! J’ai suffisamment attendu ». Et j’ai décidé d’obéir. 

 

  • Le Symptôme Take Shelter

 

 

Le réalisateur Jeff Nichols, au festival de Cannes en 2011.

 

 

 

J’aimerais encore que ma façon de réagir à la lecture de ce livre soit dû au symptôme Take Shelter, titre du film du réalisateur Jeff Nichols où l’acteur Michael Shannon, père de famille et fils d’une schizophrène, commence à avoir des visions d’une catastrophe à venir. Et, malgré la désapprobation générale de la communauté et l’incompréhension de sa femme (l’actrice Jessica Chastain), celui-ci décide, en s’endettant, de construire un abri pour sa fille et sa femme.

Dans Take Shelter, il s’agit d’une catastrophe naturelle qui touche leur région ( au Texas, je crois) et non d’un effondrement mondial. Mais à Cannes, alors que mon collègue journaliste, Johan, et moi l’interviewions- je faisais l’interprète- pour le magazine cinéma Brazil, Jeff Nichols nous avait expliqué qu’en devenant père lui-même, il avait commencé à percevoir le monde comme pouvant être particulièrement menaçant.

Lorsque j’avais lu le précédent ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens Comment tout peut s’effondrer, j’étais moi-même devenu père. Et les trois auteurs de Une autre fin du monde est possible précisent aussi être malgré tout devenus pères. L’âge des enfants n’est pas précisé mais je suppose que nous parlons à chaque fois d’enfants de moins de dix ans, soit un âge où, dans l’espèce humaine, les enfants sont particulièrement vulnérables. Et leurs parents aussi sans doute. Cette précision « psychologique » permettra peut-être de mieux faire comprendre mon état d’esprit alors que j’écris sur cet ouvrage.

 

  • Nous sommes peut-être des oies

 

Pour le reste, selon Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, ainsi que pour d’autres (scientifiques, auteurs et militants….), l’espèce humaine, en 2019, devant l’effondrement serait à peu près équivalente à celle de ces oies qui, la veille du repas de Noël, estimeraient que tout va pour le mieux car elles sont particulièrement choyées. Ou à ces proies et ces victimes qui, alors qu’elles se rendent à un événement heureux ou anodin, vivent peu après une très mauvaise expérience qui se révèlera définitive ou traumatisante.

 

  • Plusieurs types de réactions d’oies

 

Devant de telles suggestions d’avenir que nos trois auteurs ( et d’autres) justifient largement, on a le choix entre plusieurs types de réactions :

Déni, colère, dépression, renoncement, acceptation….. et Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chappelle le savent pour l’avoir vécu eux-mêmes. Dans Comment tout peut s’effondrer, ils expliquaient par exemple que leurs relations avaient pu se tendre avec plusieurs de leurs proches.

Dans Une autre fin du monde est possible, ils évoquent un moment cette conséquence relationnelle et affective, page 264 :

« Qui n’a pas déjà éprouvé des difficultés à trouver oreille attentive lorsqu’il s’agit de parler d’un possible effondrement ? Lorsqu’on découvre tout cela, surtout si c’est dans la solitude, le premier réflexe est de vouloir le partager rapidement avec des proches pour se sentir moins seul, ou parce qu’on les aime et qu’on estime que cette information est capitale pour leur sécurité. Mais attention, lorsque les autres ne sont pas prêts à entendre (et c’est souvent le cas) les réactions sont souvent désagréables tout comme le sentiment de solitude et d’incompréhension qui peut en découler. La première chose à faire est peut-être de prendre le temps d’intégrer tout cela pour soi. Ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des proches sensibles à cette thématique peuvent échanger facilement à travers les réseaux sociaux. Lire un article, un commentaire, un livre ou un documentaire sur un sujet que l’on croyait tabou, et en parler librement, redonne du baume au cœur ».

 

  • Une oie tâte du doigt deux groupes d’entraide

 

J’ai lu et voulu que ce livre soit moins « bon » que le précédent. A un moment, en allant voir deux des sites de groupes d’entraide qu’ils citent, je me suis dit qu’il y avait un côté sectaire tout de même dans leur façon de réagir. Mais cela fait aussi partie du déni de vouloir voir le mal et des sectes dès qu’il s’agit de changer de comportement et de vision sur notre vie et sur le monde.

 

  • En coloc au colloque

 

Récemment, un spécialiste des addictions qui intervenait lors d’un colloque organisé sur le thème de « Spiritualité et addictions » m’a donné cette réponse simple afin de faire la différence entre un groupe ou un lieu bienveillant et une secte ou un groupe jihadiste (ou extrémiste) qui proposeraient leur « aide » :

 

Liberté, Gratuité et Charité.

 

  • Dans l’arrondissement de la brèche

 

Il peut en effet être difficile à la fois de continuer de vivre sa vie en s’abstenant de raser les murs tout en se disant- en même temps- que ce monde que nous voyons et que nous avons toujours connu- et construit mentalement- malgré ses apparences de perpétuité toute puissante, a en son foyer une brèche d’éphémère et d’illusoire et que celle-ci grandit de jour en jour que l’on s’en aperçoive ou non. Pour moi, le suicide de Christine Renon, la directrice d’école maternelle publique de Pantin dans le 93 récemment, la dégradation des conditions de travail dans l’école publique,  la dégradation continue des conditions de travail dans l’hôpital public depuis plus d’une vingtaine d’années, la dégradation des conditions de travail dans la police font partie de l’effondrement. 

Servigne et Stevens l’avaient déjà bien expliqué dans Comment tout peut s’effondrer :

L’effondrement a déjà commencé. Que l’on parle du réchauffement climatique ou de la détérioration de notre monde dans les domaines sociologiques, culturels, politiques, économiques et militaires. Avant la grande catastrophe que tout le monde pourra « voir » à l’œil nu ou subir éventuellement, l’effondrement est avant tout une succession de disparitions, de dégradations et de tragédies dont on s’est accommodé ou dont on s’accommode jour après jour.

 

  • Les vers puissants

 

Les hommes politiques ( et j’écris « hommes » parce qu’à ce jour, hormis quelques exceptions, les principaux dirigeants politiques de notre monde sont et ont été des hommes) et les « Puissants » resteront sur la lancée de leur vision archaïque du monde comme ils le font depuis des siècles. Au mieux, ils réagiront dans l’urgence.

Servigne, Stevens et Chapelle nous expliquent ( après d’autres sans doute) que «Les trente glorieuses » qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale et qui nous ont toujours été décrites comme une période de grande croissance économique seront peut-être surnommées plus tard « Les trente affreuses » d’un point de vue écologique. Or, nous sommes toujours calés sur ce modèle de développement économique et industriel qui consiste à asservir et exploiter la terre, les êtres (humains et non humains), leur vitalité et leur richesse comme si celles-ci étaient illimitées et négligeables et qu’elles pourraient être remplacées par des innovations technologiques ou éventuellement être retrouvées en abondance sur une autre planète.

 

  • Compost de pommes et solutions

 

Dans Une autre fin du monde, vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre) Servigne, Stevens et Chapelle s’attachent à proposer des solutions.

 

Parmi elles, l’entraide, la solidarité, être dans l’art et dans la culture, le retour à une certaine spiritualité mais aussi réapprendre à vivre avec la nature et selon la nature.

Les trois auteurs nous rappellent comme nous sommes devenus des citadins forcenés de plus en plus connectés et, pourtant, nous sommes de plus en plus coupés de nous-mêmes et des autres humains et non-humains.

On peut les trouver paradoxaux- peut-être afin de nous rassurer- comme ils peuvent à la fois envisager le pire et dire qu’il y aura beaucoup de morts et de souffrance, évoquer la possible émergence de bandes armées, et, en même temps, donner l’impression , à les lire, qu’en cas de catastrophe, il nous « suffira » de rester des personnes civilisées et de faire un travail sur nous-mêmes pour nous en sortir. Alors que ce sera vraisemblablement, un « peu » la panique et la barbarie à certains endroits :

 

  • Nomade’s land 

« L’avenir risque d’être en grande partie nomade » écrivent-ils par exemple (page 264, encore apparemment).

 

  • Superbe parano orientée sud-ouest avec vue dégagée sur la mer, proche de toutes commodités

 

Résumé comme je viens de le faire, ce livre continuera peut-être de passer pour l’ouvrage résultant d’un « complot » de survivalistes bobos permettant, il est vrai, l’essor lucratif d’une économie de la survie au même titre que le Bio, désormais, est devenu une très bonne niche économique- et un très bon investissement comme la fonte de la banquise- pour certains entrepreneurs, certains politiques, certains financiers et certains meneurs religieux ou sectaires. 

 

  • Les premières impressions…

 

On peut aussi rester sur l’impression première qui consiste à voir dans ces «histoires » d’effondrement l’expression d’une certaine parano affirmée qui ferait son coming out. La parano, on le sait, étant cette logique, qui, à partir de certains faits réels, se confectionne et affectionne une seule vérité, la sienne, et repousse voire assujettit ou détruit sans pitié les autres vérités.

Franck Unimon, ce vendredi 18 octobre 2019.

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La Peur a changé de camp 2ème partie

»Posted by on Août 22, 2019 in Puissants Fonds | 0 comments

La  Peur a changé de camp 2ème partie

 

 

 

La peur a changé de camp, un livre de Frédéric Ploquin paru en 2018.

 

« Ceux qui disent qu’ils n’ont pas peur sont des menteurs » a affirmé l’ancien boxeur français, Fabrice Bénichou, ancien champion du monde. Ces propos sont dans le documentaire Noble Art réalisé en 2004 par Pascal Deux.

La vie de Fabrice Bénichou a aussi été faite de faillites personnelles et économiques tranchées par des dépressions, des tentatives de suicides, des hospitalisations, des addictions et par une interpellation par les forces de police.

Le film coréen Le Gangster, le flic et l’assassin du réalisateur Kim Jee-Woon, en salles depuis ce 14 aout, nous montre trois mâles dominants, un Mafieux, un flic intrépide et un tueur en série dont la sécrétion toute personnelle de testostérone et d’adrénaline transforme diabète, coma, blessures à l’arme blanche, fractures, hémorragies, fatigue, stress, empathie et peur en eau minérale facile à avaler et à éliminer ensuite par les voies naturelles.

Dans Le Canard Enchaîné de ce mercredi 21 aout 2019, en première page, on peut lire l’article Des chirurgiens dissèquent le LBD, qui relate la gravité des blessures causées par l’usage des balles de défense (LBD) par les policiers :

« Fractures graves » ; « Les mêmes blessures que l’on retrouve chez des individus qui se font frapper à coups de batte de base-ball » ; « L’impact est si fort qu’il est comparable au coup de poing d’un boxeur professionnel ».

Des manifestants participant au mouvement des gilets jaunes ont été blessés par ces balles de défense.

L’auteur de l’article, S. Chalandon, grand reporter, écrivain, a entre-autres réalisé des reportages dans des zones de « conflit » en Irlande du Nord ainsi qu’au Liban. Il est cité dans le livre Sans Blessures apparentes ( Sans Blessures Apparentes ) ainsi que dans le documentaire du même nom du grand reporter Jean-Paul Mari où celui-ci parle du stress post-traumatique longtemps caché parmi les grands reporters. Parce-que parler de sa douleur morale et de ses cauchemars en revenant d’un reportage où l’on avait été le témoin de scènes de guerre, ça faisait « chochotte » :

On passait pour une faible ou un faible.

Dans son livre hautement détaillé La peur a changé de camp, Frédéric Ploquin, également grand reporter, parle de la peur qui, désormais, et de plus en plus, menotte les femmes et les hommes policiers à leur fonction. En particulier dans les zones fortement urbanisées.

En lisant La peur a changé de camp, j’ai très vite perçu le très grand professionnalisme de Frédéric Ploquin. Professionnalisme que j’avais déja un peu découvert à la faveur d’articles lus à propos de certains de ses documentaires sur le grand banditisme. Le but de mon article est d’essayer- en assez peu de pages- de me montrer à peu près aussi nuancé et complet qu’a pu l’être son ouvrage. Tout en le rendant un peu personnel. Ce qui m’a amené à parler de l’ancien champion de boxe Fabrice Bénichou, du film coréen Le Gangster, le flic et l’assassin, de l’article de Le Canard Enchaîné sur lequel je suis tombé et, où, cette fois-ci, S. Chalandon parle du sujet préoccupant de l’usage des balles de défense.

L’article de S.Ch, cette fois-ci, confirme ce que nous savons et ce que Frédéric Ploquin aborde également dans son livre :

La police a mauvaise presse. Et les médias dénoncent régulièrement des exemples de bavures policières ou des manquements de la police aux droits élémentaires des citoyens : le respect, l’attention à autrui….

S. Chalandon est aussi un très grand professionnel. J’aime la plupart de ses articles dans Le Canard Enchainé. Mon but n’est donc ni de nier la gravité du contenu de son article et encore moins d’organiser dans ma tête ou ailleurs un combat de boxe foireux entre son article de quelques lignes et les plus de trois cents pages représentatives de plusieurs mois d’enquête de l’ouvrage de Frédéric Ploquin.

L’article de S. Chalandon résume où nous en sommes de plus en plus en France, en tant que citoyens , avec la police, chaque fois que nous manifestons ou exprimons notre mécontentement envers un gouvernement ou  une hiérarchie dans la rue et en nombre.

Le livre de Ploquin plonge , lui,  directement dans la société française et dans son évolution ainsi que dans celle du monde politique depuis environ ces trente dernières années.

Si l’on détourne la phrase de l’ancien boxeur Fabrice Bénichou, on peut affirmer que la peur n’a pas de camp. Tout le monde a peur à un moment ou à un autre dans sa vie personnelle ou professionnelle. Et les personnes qui vont affirmer le contraire mentent ou se mentent à elles-mêmes. Même si cela dure quelques secondes. Dire que l’on n’a jamais peur, c’est comme dire que l’on est immortel. Tout le monde va mourir un jour. Ce qui nous différencie les uns des autres, c’est ce moment où la peur va nous saisir. Et notre façon de réagir à son influence voire à son « charisme ». Nous pouvons être paralysés et subir. Ou, au contraire, être « catapultés » par notre adrénaline, nos réflexes, notre instinct de survie ou notre sens du devoir. Osciller entre le statut de victime, de survivant, de héros…ou d’agresseur.

La police est enfermée dans l’image et le tiroir de l’agresseur. Ploquin fait remonter des faits qui accréditent cette vision de la police.

Et ça commence déja entre policiers. Si aujourd’hui, environ un quart des effectifs policiers est de sexe féminin, la misogynie et la suspicion, au sein de la police, quant aux compétences réelles, sur le terrain, des femmes policiers sont encore actives. Mais dans un métier où la force physique et frontale revient comme un élément indispensable, cela peut aussi , dans certaines situations, se comprendre.

D’autres fois, la femme flic peut être perçue par ses collègues masculins comme un expédient sexuel. Il lui faut donc aussi savoir se faire respecter de ses collègues « Ne perds pas ton temps ! » comme en témoigne une des femmes flics.

Etre Arabe et musulman peut être un atout quand on est flic et que l’on veut se faire passer pour un consommateur et infiltrer un trafic de drogue car les clichés persistent aussi du côté des délinquants :

Car Etre Arabe et flic, « ça ne matche pas » ( ça ne colle pas). Encore faut-il que les collègues flics (blancs) avec lesquels on travaille pour la même maison ( la police) et pour les mêmes raisons ( la Loi, la Justice)  sachent s’y retrouver entre les délinquants noirs et arabes, une minorité. Et tous les autres noirs et arabes, citoyens honnêtes et paisibles, la majorité.

« Encore des Arabes ! » a conclu un des policiers blancs en s’adressant à une de ses collègues policières, d’origine arabe, après les attentats de Mohammed Merah. Comme si celui-ci était son frère ou son cousin.

« Qu’est-ce qu’il y’a comme Bougnoules ! » dit un autre policier dans la voiture de fonction alors que lui et ses collègues flics circulent, à l’affût. Sauf que l’équipe dans le véhicule est constituée de deux flics blancs, d’un flic antillais et d’un flic arabe. Lequel flic antillais, quelques minutes plus tôt, a aussi eu droit à une nouvelle ration de pop-corn raciste le concernant en observant la faune alentour. Ces réactions racistes de certains flics, devenues instinctives, sont tellement caricaturales qu’en les lisant j’ai eu envie de rire. Comme j’avais pu d’abord rire devant le film Dupont Lajoie (1974) d’Yves Boisset en découvrant ce que pouvait être une parole raciste décomplexée (« Ce sont des Arabes, ils nous envahissent ! »). Le meurtre qui arrive rend ensuite le film beaucoup moins drôle. Et, si j’étais flic,  j’aurais sûrement peu rigolé si, jour après jour, patrouille après patrouille, j’avais entendu tel collègue policier         ( peu importe sa couleur de peau, son sexe, ses croyances religieuses ou ses origines sociales et culturelles ou son grade ) vider sa bile en matière d’anthropologie raciste sur les Noirs, les Antillais et les Africains et m’infliger quasi-quotidiennement ce qu’il faut bien voir comme du harcèlement.

Ce même « harcèlement » sans doute mais sous une autre forme dont, sur la voie publique, ensuite, certaines personnes -délinquantes ou innocentes- s’estiment victimes.

Et je n’ai pas du tout rigolé en voyant le film Un Français (2014) réalisé par Diastème.

Quarante ans séparent ces deux très bons films. Et chacun parle du racisme en France d’une façon différente. Dans le film de Boisset, on est plutôt dans le racisme beauf de l’après guerre d’Indochine et d’Algérie. Dans le souvenir transi et palpitant de la « Grandeur » (splendeur ?) coloniale de la France. Dans le film de Diasteme, le racisme, sûrement pour partie l’héritier du précédent, s’est structuré sous la forme d’une milice qui peut être autonome et vaporiser la peur et le ressentiment dans les quartiers immigrés apparus depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Dans le film de Diasteme, le racisme se politise, devient agile, et peut agir en toute légalité donc en toute impunité. Ploquin ne va pas jusqu’à aborder ces sujets de cette manière tant son enquête est vaste et a nécessité- déjà- beaucoup de rencontres et de travail sur le terrain. Aussi, ce matin, en relisant mon article, c’est moi qui complète avec cette petite touche cinématographique. Un film comme Les Misérables de Ladjy Ly , primé à Cannes cette année et bientôt en salles, apportera sans aucun doute, après et avant d’autres films,  un autre regard complémentaire et documenté  sur un certain type de rapports entre la police et certains quartiers de banlieue. Et à travers eux, sur certains aspects de la société française d’aujourd’hui. Ou l’inverse.

 

Concernant l’électorat d’extrême droite dans la police, dans La Peur a changé de camp, il y’a plusieurs versions. Des flics sont pro-extrême droite. Ce qu’ils voient et vivent de manière répétée dans certains quartiers où les rapports de force sont devenus la norme les acculturent à leurs idées racistes de départ ou d’arrivée. Et pour eux, le « vivre ensemble » est une supercherie compte-tenu de leurs expériences dans les quartiers sensibles où ils interviennent. D’autant qu’en dehors des heures de travail, on reste plutôt entre flics. Ou en famille plutôt tranquillement chez soi. A essayer de se remettre de la violence du métier. Car malgré la carapace que l’on se crée, peu à peu, certaines expériences traumatiques et impossibles à raconter à son supérieur, au “quidam” voire à sa famille ou à son conjoint ou à sa conjointe, s’incrustent dans les pensées et les rêves ( des cauchemars).  Voir ou revoir Mel Gibson ou Sylvester Stallone en traumatisés de guerre dans les films L’Arme Fatale ou Rambo ou des films ou des séries policières récentes telles True Détective, ça peut encore être très télégénique et donner du plaisir au spectateur. A vivre,  d’un point de vue fantasmatique et physique, c’est une toute autre expérience. Et elle peut être très désagréable jusqu’à l’insupportable.

Selon La Peur a changé de camp, d’autres policiers ont voté pour l’Extrême-Droite par dépit et colère.

Ps :  j’ai été étonné d’apprendre que de plus en plus d’infirmières et d’infirmiers votaient pour l’Extrême droite. Si j’accepte l’idée que l’on peut, malheureusement, être infirmière ou infirmier et être raciste ( l’Allemagne nazie nous a bien tristement “enseigné” que l’on pouvait être médecin et nazi ), je crois aussi à la possibilité d’un vote de colère, de déception et de mécontentement qui peut s’exprimer en votant pour l’Extrême Droite.

Et, l’Extrême droite serait le seul parti politique qui soutient officiellement la police et saurait véritablement en quoi consiste, aujourd’hui, le travail d’un flic en France. Les discours de Marine Le Pen concernant la police seraient écrits par un flic au vu de la bonne connaissance du sujet et des problèmes bien des fois rencontrés sur le terrain par les femmes et les hommes policiers.

Il est néanmoins un certain nombre de flics antifascistes. Mais qui obéissent aux ordres. Pourtant dans la police, il y’a pire qu’être Arabe, Noir, femme et musulman :

Etre flic et homo. Ça a du mal à passer. Donc, si la police, dans la diversité de ses rangs, se fait aussi le reflet de la société française, l’intégration et les promotions s’obtiennent beaucoup plus difficilement pour certaines et certains. Et il faut aussi se taire sur son homosexualité et savoir la cacher quand on est flic.

 

 

Parmi les autres causes de désagréments internes à la profession policière, Il y’a aussi… les vols entre collègues dans le vestiaire des flics. Argent, VTT, parfum….

Il est aussi quelques flics ripoux : on informe ses copains cambrioleurs que certaines maisons seront vides de leurs propriétaires durant les vacances. On vole les codes d’accès à certains fichiers sensibles concernant un trafic de drogue.

Il y’a des flics rugueux. Et à une époque, il pouvait être courant de donner une baffe « thérapeutique » à quelqu’un qui se rebiffait et parlait mal alors qu’on l’interpelait. Ou parce qu’il s’était abstenu de signaler qu’il portait sur lui une lame ou des stupéfiants lors d’un contrôle.

Il y’a des bavures policières.

 

Au total, « Sur les vingt trois mille policiers que comptent Paris et la petite couronne, une centaine passe ainsi chaque année au conseil de discipline, dont un tiers pour des faits de corruption ou de consommation de stupéfiants (pour détecter la « mauvaise graine », l’administration a développé ces dernières années des tests inopinés dans les écoles) les autres pour conduite en état d’ivresse ou violences conjugales. Les vrais bandits restent heureusement assez rares dans la police mais ces cas isolés font d’autant plus mal que les médias , fans de ripoux, ces personnages souvent rocambolesques qui fascinent tant ils osent tout, leur font une publicité inversement proportionnelle à celle qui entoure les petits vols au quotidien ».

 

Il est aussi des fois où des policiers interviennent suite à un appel et tombent dans un guet-apens préparé. Il est d’autres fois où ils se retrouvent en infériorité numérique en terrain hostile alors qu’ils font leur travail : Poursuivre jusqu’à chez lui un délinquant qui a arraché une tablette numérique à son propriétaire après l’avoir tabassé. Et se retrouver, à trois ou quatre flics dans l’appartement de l’auteur de l’agression. Alors que de l’autre côté de la porte, un « gros noir » se présente et dit :

« Ouvre-moi la porte, j’habite ici ! » Derrière cet habitant qui veut “simplement” s’en retourner dans son logis, dans l’immeuble, « trente lutins, torse nu » attendent.

 

Au sein de la police, s’il y’a un problème, il vaut mieux fermer sa gueule afin d’être bien vu. Et, si possible, régler ça proprement et discrètement. Ou digérer le tout. Le fait de devoir justifier pratiquement chaque action. Le temps allongé pour s’acquitter de la paperasse. Les contrariétés variées, personnelles et professionnelles, ainsi que les contradictions :

Si la gendarmerie, la rivale, a un type de commandement unifié, la police, elle, compte plusieurs directions et plusieurs services et presque autant de motifs de défiance et de concurrence.

Pourtant, il faut bien qu’à un moment ou à un autre, les flics parlent et se parlent entre eux. Ils ont très peu la possibilité de s’épancher devant des psychologues ou des oreilles discrètes, disponibles et bienveillantes :

« Notre quotidien, ce n’est pas de s’amuser à frapper les gens, c’est de ramasser la cervelle d’un jeune percuté par une voiture et d’embarquer du pochtron » rappelle utilement une gardienne de la paix. Qui peut mieux comprendre ce que tu vis qu’un autre flic ? ».

« Alors que les militaires disposent de 15 800 personnels de santé pour 140 000 personnes, les 150 000 policiers n’ont à leur disposition que 284 médecins et infirmiers ».

Les commissaires à « l’ancienne » qui allaient boire un coup avec leur équipe et prenaient le temps de s’enquérir de la vie personnelle de leurs troupes sont de plus en plus rares. L’obsession du chiffre et de la promotion qui y est associée les a soit poussés vers la retraite, envoyés sur une autre planète où l’administration/l’administratif et le monde politique sont oppressants.

Si les flics sont souvent des femmes et des hommes qui s’engagent par idéal de Justice, ils sont régulièrement déçus par le manque de considération de leur hiérarchie. Les flics qui sont intervenus lors des attentats terroristes « du » Bataclan ont reçu une médaille « deux ans et deux mois plus tard ». Des promotions sont accordées à la tête du client. La direction s’adresse aux flics principalement pour les recadrer et les engueuler. Très rarement pour les féliciter. La Justice rendue par les juges est perçue comme laxiste et méprisante à leur encontre. Une certaine solidarité et un sens du devoir demeurent entre flics mais l’esprit du collectif serait moins fort qu’ « avant ».

 

Les hommes politiques se servent de la police comme d’une bonne à tout faire. Comme tout faire pour donner une bonne image de leurs décisions ministérielles et gouvernementales. Nicolas Sarkozy, Maitre Karcher, les a par exemple karchérisés et les a entubés :

Il a pris leur vote électoral pour devenir Président de la République. Il a réduit leurs effectifs. Désormais, il faudrait faire aussi bien voire mieux mais avec moins de personnel. Sarkozy a accentué le règne du chiffre et du rendement- qui lui préexistait- au sein de la police en réservant une prime aux « meilleurs» flics :

Celles et ceux qui ramèneront le plus de « baballes » de chiffres.

Un des Maitres à penser de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, lui, s’est servi dans les caisses de la police.

François Hollande, une fois élu Président de la République,  les a désavoués en prenant par exemple médiatiquement position pour le jeune « Théo » sans prendre le temps de tout comprendre et de tout savoir du déroulement de l’interpellation.  Il aurait suffi de regarder et d’interpréter certaines images vidéos de l’intervention au préalable.

Après les attentats terroristes, il a fallu combler un manque de personnel de toute urgence. Le président de la République, précédent, Nicolas Sarkozy, ayant décidé de diminuer les effectifs policiers. La formation d’un policier, ordinairement d’un an, est alors passée ( exceptionnellement ?) à six mois. Si au cours de sa formation, un flic s’entraîne au tir en moyenne une fois par semaine, dès lors qu’il est diplômé et en activité, ce chiffre tombe à environ trois entraînements de tir par an en raison de son emploi du temps chargé. Il est difficile dans ces conditions- selon un moniteur de tir de la police- d’être serein et maitre de soi lorsque l’on est flic, que l’on porte une arme et que l’on doit s’en servir alors que l’on est devenu la cible de jeunes délinquants (cocktail molotov, aquarium avec poisson, réfrigérateur, pavés….) et des terroristes capables de venir vous agresser jusqu’à votre domicile.

Ce qui, « avant » ne se produisait pas.

 

« Avant », c’était aussi lorsque les anciens prenaient le temps de former les nouveaux flics, qui, au sortir de l’école, ne savent pas grand chose du métier. En pratique. Comme dans bien d’autres métiers. Cette passation entre anciens et nouveaux flics se fait de moins en moins.

Même le casting d’origine des flics a changé : « Avant », une bonne majorité des flics de la région parisienne était d’origine ouvrière. Aujourd’hui, il y’a de plus en plus de jeunes provinciaux d’un milieu social assez confortable dont certains sont accompagnés à leur entrée à l’école de police par leurs parents.

Les jeunes flics de « maintenant » supporteraient moins bien les contraintes du métier (horaires, conditions de travail) que leurs prédécesseurs. Ils sont aussi plus à l’aise avec les réseaux sociaux et ont sûrement contribué à cette manifestation de flics- qui ont dû dissimuler leur visage pour éviter d’être reconnus par leur hiérarchie ainsi que par de potentiels agresseurs- autour de l’Arc de Triomphe à l’automne 2016 pour exprimer le mécontentement de la profession malgré leur devoir de réserve.

 

En face, aussi, ça a changé : les délinquants vont délibérément au contact des flics. Ils sont plus durs et plus agressifs que leurs anciens.

Les hommes politiques, eux aussi, ont changé. Le dernier Ministre de l’Intérieur qui a eu une bonne cote auprès de la police s’appelle Pierre Joxe et il était socialiste. Apparemment, Charles Pasqua ensuite avait été assez bien vécu. Et, récemment, Bernard Cazeneuve était , contrairement aux apparences, plutôt bon avec la police. Autrement, les hommes politiques s’y connaissent principalement en médias et en plan de carrière. Ils sont aussi en poste pour une durée courte. Par contre, ils ne connaissent rien au travail sur le terrain. Ils n’y connaissent rien au travail qui se fait dans la police au même titre qu’ils n’y connaissent rien en ce qui concerne le bon fonctionnement d’une centrale nucléaire. Par contre, ils savent parler, se faire filmer avec le beau costume, la belle lumière. Et, ils savent écouter les directeurs généraux et les conseillers qui leur assurent que tout va bien sur le terrain. Pour le prouver, ils ont des chiffres. On leur fournit des chiffres. Sachant que, désormais, on privilégie le nombre d’intervention pour faire du chiffre.

Plus on fait d’interventions, plus on fait du chiffre et plus on « démontre » que l’on est efficace. Et plus on augmente ses chances d’être bien vu de sa hiérarchie, donc d’être promu. Mais aussi de toucher une prime :

195 euros par trimestre lorsque l’on est « en bas de l’échelle ». « Entre 15 000 et 20 000 euros par an pour un patron d’arrondissement parisien ».

Dans le livre de Ploquin, j’ai aussi lu que certains commissaires avaient demandé – et obtenu- d’être payés davantage en étant moins nombreux. ça me fait penser à ces collègues infirmières et infirmiers qui acceptent d’être mieux payés en clinique en étant moins nombreux et en faisant des journées de travail plus longues. Et aussi plus nombreuses. Dans une clinique, on pourrait travailler un certain nombre de jours d’affilée sans prendre de jour de congé. Dans un hôpital public, la législation du travail nous impose, pour notre santé, de prendre un jour de congé à partir d’un certain nombre de jours et de nuits travaillées. A ce jour, et pour l’instant, j’estime que le travail qui se pratique dans une clinique psychiatrique (où l’on est très bon pour faire du chiffre et de l’abattage) est par exemple de moins bonne qualité relationnelle avec le patient qu’à l’hôpital public. Lequel hôpital public est de plus en plus sommé de s’aligner sur le modèle de l’entreprise et de la clinique privée.

Dans la police, on fait plus de chiffre en interpellant des personnes en situation irrégulière pour leurs papiers ou en interceptant un fumeur de joint qu’en dirigeant une enquête qui prend deux à trois mois avant d’obtenir un éventuel résultat. J’imagine que le flic qui m’a intercepté après mon passage de la porte de validation qui m’avait tant contrarié (voir mon article C’est Comportemental !) était soit puni par sa hiérarchie ou faisait du chiffre.

 

Le chiffre devance la compétence. C’est vrai pour les résultats à la fin des formations dans la police : si l’on a une très bonne note, on peut choisir l’affection que l’on souhaite. Et fuir les commissariats qui craignent sur des secteurs où les délinquants multirécidivistes se sentent chez eux car peu sanctionnés par la Justice quels que soient leurs états de fait : vols, menaces, agressions physiques sur agent, injures, dégradations….

 

Pour les politiciens, tout va bien puisque c’est « qu’on » leur dit et c’est aussi ce qu’ils brûlent d’entendre. Pour les politiciens, les syndicats policiers exagèrent les faits. Et les flics sont des trouillards. Ou des canidés qu’il faut bien tenir en laisse afin d’éviter de nouvelles émeutes dans les quartiers, ce qui serait mauvais pour l’image de la police et désastreux pour n’importe quel candidat à l’approche des élections.

 

A mesure de cet article, d’agresseur, le flic est devenu victime. Entre les deux, il est aussi héros mais cela est peu exposé dans les médias. Par choix de certains médias. Par intermittence aussi : Ploquin rappelle qu’après les attentats terroristes, pendant un temps, les flics et les CRS étaient vus comme des héros par les Français. Puis, cette « histoire d’amour » pour les forces de l’ordre s’est à nouveau ternie.

Il est une autre raison pour laquelle les faits héroïques policiers disparaissent de la circulation : la jalousie entre collègues. La jalousie entre services d’intervention. Tel collègue qui brille dans les médias est susceptible de susciter la jalousie d’un ou plusieurs collègues gradés. Ou d’une autre institution qui a mal digéré une affaire passée et qui peut profiter d’une «opportunité » pour salir la réputation d’un professionnel jusque là approuvé officiellement.

 

En conclusion, les agents de police souffrent souvent de manque de respect et d’attention de la part de leur hiérarchie (du commissaire au Ministre), de leurs collègues et des citoyens. De leur côté, bien des citoyens, gratuitement ou à raison, leur reprochent les mêmes exactions.

« Aux yeux de l’administration, le flic doit être bon à tout faire ou alors il n’est bon à rien ».

Je crois que beaucoup de citoyens, s’ils remplacent le mot « flic » par la fonction professionnelle qu’ils occupent peuvent aussi se retrouver dans cette phrase. Sauf que le flic, lui, est entre deux. Autant je plains évidemment les victimes de bavures policières, autant j’ai aussi l’impression qu’il est bien des fois où la femme et l’homme flic, même bien disposé à l’égard de l’humanité et du citoyen, est à la place du con dès lors qu’au dessus de lui un supérieur pond un ordre ou une directive sans queue ni tête.

Dans le film coréen Le gangster, le flic et l’assassin, le flic intrépide (et aussi très tête à claques) réussit facilement à se soustraire aux ordres de son patron incompétent et corrompu et conserve sa liberté d’action et de commandement. Mais il s’agit d’une fiction où la société coréenne apparaît néanmoins si réglée et si cadenassée, que dans les faits, en Corée comme en France, je crois qu’un tel flic aurait été démis de ses fonctions, ou muté avant que l’assassin soit identifié.

Mais concernant l’enquête de Ploquin, il est étonnant de voir comme ces femmes et ces hommes flics qui- malgré eux- voient l’envers du décor d’une société et ses travers sont aussi vus à l’envers -et de travers- par celles et ceux qu’ils se sont aussi voués à défendre et à protéger :

« Une grappe de jeunes filles légèrement alcoolisées trinquent et multiplient les selfies à la terrasse d’une brasserie de la place de Clichy, à Paris. L’humeur est gaie et légère, la vie presque belle, mais dans leur voiture, à quelques encablures, trois policiers de la BAC de nuit ne voient pas le monde en rose : voilà des victimes idéales pour ces arracheurs de portables qui frôlent en coup de vent les terrasses et disparaissent avec leur butin. A l’affût, les « Baceux » guettent le premier mouvement suspect, une posture, un regard, un type qui ferait tache dans le décor, capuche sur la tête, pas vraiment là pour boire un coup ».

« Au petit jour, l’équipage devra encore sécuriser les clients des boîtes homos du Marais, proies sur mesure pour toutes sortes de prédateurs ».

« Entre les mauvais regards qui débouchent sur un œil en moins, les coups de couteau pour une cigarette, les vols avec violence, ceux qui finissent dans les eaux d’un fleuve pour n’en pas remonter, la vie nocturne donne au flic une image assez radicale de l’âme humaine. Tout au moins une idée assez précise de ce que le peuple urbain compte de déjantés et d’agresseurs. Il y’a la face visible de l’iceberg et le reste, poursuit ce brigadier que ses amis surnomment « Le Hibou », nuiteux depuis plus de dix ans. En surface, tout le monde il est beau et gentil ».

 

Ces extraits de La Peur a changé de camp impose l’idée qu’à faire ce métier de flic, on « devient » plus ou moins ce milieu inversé, tordu et bizarre dans lequel on évolue. Puisqu’il faut s’y adapter en permanence avant d’en revenir. Ce milieu que le citoyen lambda peut se permettre d’ignorer,  dont il perçoit parfois une infime surface, et qu’il peut être tenté d’expérimenter au risque de se faire briser.

Regardés comme celles et ceux qui se risquent dans ce milieu de vie et de mort, et même s’ils sont volontaires, les femmes et les hommes flics sont aussi des êtres sacrifiés. Bien plus que ce qu’eux mêmes ou leurs proches avaient pu prévoir en entrant dans la police. Car comme le dit un des témoins lors de cette enquête, le point fort de la police, c’est sa réactivité. Pas sa capacité d’anticipation. Et celles et ceux qui devraient faire montre d’anticipation, les décideurs, sont sur d’autres plans.

« La culture de la maison, c’est la réactivité. Elle est tellement ancrée que l’on frise l’aberration. J’ai toujours martelé l’idée qu’il fallait faire preuve d’anticipation mais la police ne sait pas faire ». (un ancien policier, fils de policier).

 

Je regarde évidemment la police d’un autre œil depuis la lecture La Peur a changé de camp. Mais il n’est pas certain que tous les agents de police le sachent.

Il y’a quelques jours, lorsque j’ai traversé la route avec ma fille près de notre immeuble, une voiture de police était arrêtée au feu rouge. Assez régulièrement dans ma ville, Argenteuil, je vois ou entends une voiture de police. Au cours de ma lecture de La Peur a changé de camp, j’ai repensé à un ancien copain, d’origine indienne, qui vivait  à Sarcelles il y’a plus de dix ans. Goguenard, il m’avait dit une de ces  fois où j’étais allé chez lui,  entendre “tous les jours” la sirène d’une voiture de police. Son rêve était alors d’aller vivre en Polynésie et de se rendre régulièrement à la mer afin de pratiquer palmes, masque et tuba. Il est finalement parti s’installer et se marier à Pondichéry.

Le livre de Ploquin m’a permis de relativiser encore davantage le climat de vie à Argenteuil. Même si celle-ci, malgré ses divers atouts, conserve généralement une mauvaise image dans la presse par exemple en raison, sûrement, du nombre d’incivilités qui s’y pratiquent et auxquels j’assiste quelques fois malgré moi et de certains trafics qui y sont à l’oeuvre. Mais la réputation d’une ville, d’une personne, comme de la carrière d’un flic, quels que soient ses mérites, peut être sévèrement et durablement entachée par certains événements et quelques éléments.

 

Nous nous sommes avancés sur le passage piétons, ma fille et moi. Nous étions tous les deux porteurs de notre casque à vélo et d’une paire de lunettes noires. Je tenais le siège enfant que j’allais ensuite installer à l’arrière de mon vélo. Ma fille, quant à elle, portait la pompe à vélo. La femme flic au volant de la voiture a un moment regardé dans notre direction. Elle aussi portait des lunettes noires. Je me suis demandé si elle avait pu, un moment, nous suspecter d’un délit quelconque. Même si cette femme flic ainsi que ses collègues ne m’inspiraient pas de peur particulière, j’ai été étonné par l’absence de sourire sur son visage. Mais elle a peut-être aussi été étonnée de me voir la regarder sans un sourire. Ou se demander la raison pour laquelle je la regardais tout en traversant la route.

Franck Unimon, jeudi 22 aout 2019.

Pour compléter, on peut aussi lire dans l’ordre que l’on souhaite les articles Tenir le rythmeLa Peur a changé de campMes rêves avaient un goût de sel.

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La Peur a changé de camp

»Posted by on Août 17, 2019 in Puissants Fonds | 0 comments

La Peur a changé de camp

 

 

 

 

La peur a changé de camp, un livre de Frédéric Ploquin paru en 2018.

 

 

C’est en commençant à travailler dans un service de pédopsychiatrie que j’ai- frontalement et dès le début- découvert la « conviction » de territoire :

 

Cette attitude ferme et de défi qui consiste à vous faire comprendre que vous êtes le nouveau venu. Que vous êtes incompétent pour représenter la Loi, l’autorité et la connaissance, ici. Que vous devez en quelque sorte la fermer et vous soumettre, ici. Car vous n’êtes pas sur votre territoire. Vous êtes un étranger. Un outsider. A moins que vous ne parveniez à faire vos preuves.

 

C’est une jeune de 15 ou 16 ans qui m’avait fait ressentir ça. Elle pouvait être insolente mais pas forcément si méchante que cela. Plusieurs années plus tard ( c’était fin 2000) je crois pouvoir encore me rappeler de son prénom.

Cependant, ce n’est pas avec elle que par la suite, mes collègues et moi avions eu le plus de difficultés relationnelles. Cette jeune était ensuite  définitivement “sortie” du service quelques jours plus tard et nous ne l’avions plus revue.

Fin 2000, j’avais pourtant la trentaine. Soit le double de l’ âge de cette jeune. Mais ça n’était pas un problème :

Avec son assurance- et l’Intelligence– de celle qui était déja sur les lieux avant mon arrivée, et le fait que je prenais mes marques dans le service, elle avait réussi en une remarque à prendre un certain ascendant sur moi.

Je venais d’arriver par mutation en tant que titulaire dans ce service. Auparavant, néanmoins, j’avais fait des études d’infirmier dès ma sortie du lycée. Cela m’avait donc quelque peu déniaisé. J’avais aussi déjà un peu voyagé à l’étranger, fait quelques études dans d’autres domaines. J’avais aussi au préalable exercé dans divers établissements de soins en tant qu’infirmier intérimaire, vacataire. Mais aussi en tant qu’infirmier titulaire : dans un service fermé d’hospitalisation en psychiatrie adulte et, cela, dès mon service militaire alors obligatoire.

Dans mes 20 ans, j’avais découvert le travail de nuit en tant que soignant vacataire dans le service d’une clinique privée. Les patients avaient en moyenne l’âge de mes grands-parents soit le triple de mon âge. Lors de mes nuits de douze heures, j’étais responsable d’eux, seul soignant sur deux étages. En cas de problème, je pouvais solliciter mes collègues du dessus, également seuls dans leur service. Cela était une règle assez implicite : car je ne me souviens pas que la direction qui m’avait employé pour ces vacations ait beaucoup insisté pour me le faire savoir. Le médecin d’astreinte, lui, arriverait de chez lui au bout d’une heure ou deux si on l’appelait. J’en ai fait l’expérience. Je me rappelle encore de lui débouchant tranquillement dans le service en espadrilles, avec sa cigarette maïs allumée dans la bouche, alors que je m’inquiétais pour une grand-mère tombée sur la tête depuis son lit. Elle avait une belle bosse.

Trente ans plus tard, cette clinique existe toujours. Elle fait aujourd’hui partie d’un groupe privé florissant qui possède plusieurs cliniques : Orpéa ou Korian. Pour certaines entreprises privées, ou laboratoires, le secteur de la santé est un marché juteux en termes de bénéfices.  Aujourd’hui, plus qu’hier et moins que demain, les hôpitaux publics ont pris pour modèle ces entreprises privées. Les hôpitaux publics se sont donc mis sur les rails afin de se rapprocher le plus possible de ces modèles de réussite et de profit économique.

Je me sens tenu de rappeler que l’on décide rarement de devenir infirmier dans le but de devenir millionnaire ou afin de se faire de l’argent sur le dos, la souffrance et le désespoir des autres, soignants inclus.  Ou alors, il s’agit très certainement d’infirmiers que j’ai peu côtoyés, qui représentent à mon avis une minorité ou qui se sont en quelque sorte reconvertis ou quelque peu éloignés de cette temporalité particulière où nous “sommes” vraiment avec les patients et les autres. Et non le temps de quelques secondes et de quelques formules interchangeables faites d’ éléments de langage impersonnels.

 

 

Enfin, à titre personnel, un an avant d’arriver dans ce nouveau service de pédopsychiatrie, pour permettre à ma sœur (de neuf ans ma cadette) et à notre frère (de 14 ans mon benjamin) d’avoir un toit et de poursuivre leurs études et de s’installer dans leur vie d’adulte, j’avais rendu mon appartement de célibataire et obtenu de la mairie de notre ville un appartement non loin de notre ancienne maison familiale, vendue pour cause de mutation de notre père dans notre pays d’origine : la Guadeloupe.

 

Plusieurs de mes ex-collègues de psychiatrie adulte, pourtant des professionnels plus expérimentés que moi pour certaines et certains, de l’infirmier au médecin chef, m’avaient regardé partir pour l’aventure de la pédopsychiatrie ( dans un service fermé de soins et d’accueil urgents) avec une certaine réserve polie voire avec une admiration qui m’avait étonné :

j’étais un novice en tant qu’infirmier en pédopsychiatrie. On aurait presque dit que c’était comme si j’avais annoncé à mes anciens collègues de psychiatrie adulte que j’allais descendre en rappel au fond d’un gouffre dont j’ignorais tout. Et, il est vrai qu’à mes débuts dans ce service, j’ai dû apprendre beaucoup. Et aussi, rapidement, apprendre à affirmer mon autorité. Cette jeune de 15 ou 16 ans, et d’autres jeunes, me l’avaient très vite fait comprendre d’une façon ou d’une autre. Peu importait ce à quoi on ressemblait et ce que l’on avait pu vivre et connaître auparavant ni ce que l’on était dans notre vie personnelle par ailleurs. Il importait, dans ce service, de savoir s’affirmer en tant qu’adulte et en tant que représentant de l’Autorité. Que l’on soit une femme ou un homme. Que l’on mesure 1m60 ou 1m80. Que l’on porte des lunettes ou non. Que l’on soit blanc, arabe ou noir. Que l’on soit musulman pratiquant, catholique ou athée. Que l’on soit homo ou hétéro. Que l’on ait 20 ou 35 ans. Pigé ? Et, cela était une règle implicite, instinctive. Immuable. Incontournable.

Ce que je raconte là semble très bien s’appliquer à l’univers de la police dont parle Frédéric Ploquin dans son livre. Même si, évidemment, il est d’autres univers professionnels avec lesquels on pourra trouver des points communs.

 

 

 

Aujourd’hui alors que j’ai quitté ce service de pédopsychiatrie (après quatre années de pratique), je garde de cette expérience intense un souvenir fait de considération et d’attachement. Pour cette époque. Pour mes anciens collègues. Pour les jeunes rencontrés et un certain nombre de situations faciles et difficiles. Mais je me souviens, aussi, que c’est dans ce service où j’avais fait l’expérience, comme la plupart de mes collègues d’alors, de ces tests et rapports de force répétés, usants et blessants entre certains jeunes difficiles- que nous essayions pourtant « d’aider »- et nous :

Insultes, menaces de mort, agressions physiques, intimidations, crachats et destruction des lieux avaient été le moyeu de certaines de nos relations avec quelques jeunes qui étaient heureusement une minorité. A ce jour, je n’ai pas connu d’équivalent devant cette forme “d’avalanches” d’insultes, de menaces de mort, d’agressions physiques, d’intimidations, de crachats et de destruction des lieux vécues dans ce service. Ainsi qu’à propos de cette nécessité de savoir rappeler constamment un certain cadre et certaines limites. Même lorsque tout se passait “bien”.

Il est vrai qu’en quittant ce service, je me suis dispensé de rechercher un poste  présentant les mêmes caractéristiques ou d’y rester aussi “longtemps” : quatre années dans un tel service étant une durée plus longue que dans d’autres. Même si ces troubles du comportement étaient le fait, je le rappelle, d’une minorité des jeunes hospitalisés. Et qu’il y’a eu aussi des périodes calmes et avec moins d’accrocs relationnels- ou plus supportables- avec la majorité des jeunes rencontrés.

 

Mais cette minorité difficile suffisait un certain nombre de fois à tout oblitérer ou à nous déstabiliser lorsque la violence et l’affrontement se faisaient les principaux modes de relations.

Car nous étions soignants et pas matons, CRS, vigiles, gardes du corps et encore moins là pour pratiquer la boxe, du MMA ou du Ju-jitsu brésilien ou du judo.

Car nous étions dans un hôpital et pas dans la rue ou dans une famille dysfonctionnelle.

Pendant ce temps-là, d’autres patients, plus « calmes » et plus faciles, devaient certaines fois être un peu délaissés afin que nous puissions nous concentrer sur cette patiente ou ce patient difficile. La répétition de ces actes ou de ces propos volontaires et violents étaient d’autant plus déconcertants qu’ils émanaient, pour la plupart, de mômes âgés en moyenne de 10 à 13 ou 14 ans, parfois plus. Un âge que nous avions eus et où, jamais, nous ne nous serions permis d’avoir le même genre d’attitudes envers nos pairs, envers des adultes et des lieux, quelles que puissent être nos difficultés et nos impasses émotionnelles et personnelles. Et je parle ici « uniquement » des actes de violence que ces jeunes ont pu porter contre autrui (patients ou soignants) ou contre les locaux. Il y’avait aussi les actes violents que certains de ces jeunes réalisaient contre eux-mêmes et que nous nous efforcions de canaliser ou de prévoir. Il y’avait aussi ces comportements à risque tels que la fugue que d’autres pouvaient avoir en raison de leurs troubles du discernement.

 

Certaines situations frontales vécues avec plusieurs de ces  jeunes ” violents” ont donc été des chocs. Culturels, moraux, intellectuels, psychologiques. Et physiques. Plusieurs collègues ont ainsi été en arrêt de travail suite à une agression. Ces situations ont aussi été l’occasion d’apprentissages de part et d’autres. Elles ont aussi sans aucun doute amené le fondement d’une solidarité particulière entre collègues. Ce qui explique sûrement le fait qu’à ce jour, même si pour la plupart nous travaillons désormais dans d’autres services voire dans d’autres régions, il nous reste un quelque chose de cette unité ou de cette amitié. Et nos retrouvailles le temps d’un pique-nique l’an passé par exemple, pour celles et ceux qui y étaient, une dizaine d’années après avoir quitté ce service, en atteste.

Ce matin, c’est ce que m’inspire à l’écriture le livre La Peur a changé de camp de Frédéric Ploquin. Ce livre, que je n’ai pas fini de lire, parle…de la dégradation générale et progressive des conditions de travail des flics. On me dira sans doute- y compris parmi mes pairs infirmières et infirmiers- qu’il n’y’a aucun rapport entre le travail d’un flic et celui d’une infirmière ou d’un infirmier en soins psychiatriques ou pédopsychiatriques. Et que mon goût pour le cinéma m’aura fait perdre pied ainsi que le contact avec la bobine du réel.

Alors, je commencerai par rappeler qu’il arrive que soit reproché à la psychiatrie d’une manière générale d’être abusive et coercitive au détriment de la liberté et de la santé de personnes vulnérables :

Et, j’invite chacune et chacun à se remémorer certains documentaires, reportages, expériences personnelles ou faits divers montrant la psychiatrie sous un visage tragique, choquant et défavorable. Ou sensationnel.

Je rappellerai aussi que certains modes d’hospitalisation en psychiatrie sous contrainte mettent le soignant, qu’il le veuille ou non, dans la position de celle ou celui qui doit faire respecter la Loi et qui a, aussi, un certain Pouvoir :

Parce-que le patient (et/ ou son entourage et sa famille) est un danger pour autrui et/ou pour lui. Mais aussi parce-que le patient (et/ ou son entourage et sa famille), d’après la situation rencontrée et son comportement, a démontré un manque de discernement qui l’empêche de reconnaître la gravité de ses troubles du comportement et/ou de jugement. Et de donner son consentement pour recevoir certains soins.

 

Il me semble qu’après ces deux rappels, on commence déjà à mieux comprendre en quoi, par moments, le travail d’une infirmière ou d’un infirmier en soins psychiatriques, peut ressembler ou donner l’impression de ressembler à un travail de « flic ». Surtout si l’on exerce dans un service de soins fermé et que certaines restrictions sont imposées – même si elles sont généralement expliquées au préalable- aux patients :

Pas de téléphone ou alors des appels téléphoniques limités et parfois en présence des soignants ; pas de sortie du service pendant quelques temps ou sous condition et accompagné d’un ou de plusieurs soignants lorsque cela est possible ; le droit de fumer à certaines heures et en certains lieux ; relations sexuelles interdites dans le service etc…..

Cette analogie apparente entre le métier de flic, voire de maton,  et celui d’infirmier voire d’éducateur en soins psychiatriques et pédopsychiatriques peut expliquer certains « affrontements » avec le patient et/ou son entourage :

Fort heureusement, ces « affrontements » entre patient et soignants peuvent être provisoires et minoritaires. Le temps de faire connaissance et d’apprendre à connaître les soignants qui sont des individus inconnus dont on ignore au début, quel que puisse être leur discours de présentation, les réelles intentions. Le temps de décider si l’on va faire alliance ou non avec les soignants ou si l’on va rester « fidèle » ou « loyal » aux codes de conduite que l’on a toujours suivi jusque là et qui nous ont permis jusqu’alors d’exister, d’être accepté, de nous affirmer et de survivre dehors. Le temps de certaines crises qui permettent au patient d’exprimer un mal-être, une impuissance ou un désespoir, plus ou moins longtemps contenus, et dont le corps soignant présent devient alors…le récepteur.

Et ce qui différencie un soignant d’un flic ou d’un individu lambda non-préparé ou non-formé, c’est le type de relation.  Le type d’action et de rôle face à la violence exprimée.  C’est le fait que le soignant va essayer de comprendre cette violence. Il va essayer de la retraduire et d’amener le patient à saisir que cette violence qui lui échappe, alors qu’il croit sans doute la contrôler, le handicape plus qu’elle ne lui sert. Il va essayer – quand c’est possible- de la « divertir », de la détourner voire de la  canaliser.

Il va aussi essayer d’encourager le patient à employer son énergie vers d’autres projets que ceux menant à la destruction.

Cela est évidemment bien plus facile à théoriser qu’à réaliser : puisqu’il arrive que ces patients que l’on veut « aider » agressent les soignants fautifs d’être ces interlocuteurs imparfaits et constants. Fautifs de rappeler certaines règles et certaines limites. Fautifs de rappeler certains faits. Fautifs d’être celles et ceux qui détiennent la clé qui ouvrent et ferment les portes.

Il est aussi des personnes de la société civile, ni infirmiers, ni éducateurs, ni psychologues, ni médecins, qui excellent à aider et soutenir bien des personnes en difficulté morale et sociale. Mais cela se passe alors en dehors de l’enceinte de l’hôpital et dans  un certain angle mort de la connaissance et de l’expérience hospitalière. Pour le pire ( sectes, groupuscules extrémistes,  et autres) ou pour le meilleur.

 

Fort malheureusement, aussi, à l’hôpital, certains de ces « affrontements » avec certains patients et/ou leur entourage et famille, peuvent plus ou moins durer, plus ou moins « planer » dans l’atmosphère d’un service et peser en restant à la limite du supportable.

Un des autres points communs du travail de flic avec le métier de soignant en psychiatrie mais aussi dans d’autres disciplines de soins (somatiques comme mentales) est de voir l’envers du décor d’une société. Dans cet envers du décor, il n’y’a nul maquillage, campagne de communication ou de place pour la mise en scène. On s’y révèle avec nos viscères, nos faiblesses, nos limites, nos mauvais profils comme avec nos forces morales et autres. Pratiquement sans faux semblant. On pourra dire de même avec les métiers de pompiers ou d’assistante sociale pour citer quelques unes de ces professions où l’on est au contact, à visage découvert, avec la vie et l’intimité des gens. Et c’est, ici, le but principal de cet article :

 

Lire, en plein mois d’août, La peur a changé de camp , de Frédéric Ploquin, grand reporter, spécialiste du grand banditisme, de sujets ayant trait à la police et au renseignement, mais aussi réalisateur de reportages ?!

Il est  des lectures plus relaxantes et plus ensoleillées. Et, j’ai hésité à en commencer la lecture (il me reste deux cents pages à lire) avant ce samedi où il pleut. D’autant qu’avec le mouvement des gilets jaunes mais aussi du fait de certaines bavures policières, les flics, comme souvent, voire comme toujours, ont une très mauvaise image. Surtout si l’on ajoute, une ou deux (voire beaucoup plus) expériences personnelles désagréables que l’on a pu vivre soi- même ( je relate une de mes expériences personnelles assez récente dans l’article Tenant du titre et, surtout, dans l’article C’est Comportemental ! ) ou dont on a été le témoin ou dont on a entendu parler.

 

Le livre de Frédéric Ploquin explique aussi les raisons de certaines erreurs et dérives policières. Lesquelles raisons sont bien-sûr multiples et aussi personnelles :

De même qu’il y’a de très bons flics, il y’a aussi des très mauvais flics.

Mais celles et ceux qui décident, au dessus de leurs têtes, ont aussi leur part de responsabilité. Sauf que ces décideurs et décideuses, même lorsqu’ils font des erreurs ou font certains choix politiques délétères, peuvent tranquillement poursuivre leur carrière en restant à l’abri contrairement aux policiers qui restent sur le terrain et doivent en rendre compte.

Je me doute bien que pour certaines et certains, les flics resteront des ennemis et « doivent » rester ces femmes et ces hommes responsables de tous les travers ou ces “fourmis” qu’il faudrait écraser et démembrer une à une. Je me doute aussi que pour certaines et certains, nuancer l’image de la police, c’est trahir et passer pour un gogo sans honneur et amnésique tout prêt de se faire enrôler comme boy ou serviteur bénévole au service du Rassemblement National ( ex-Front National) ou autre nostalgique nazi et esclavagiste.

Pourtant, à mesure que je lis ce livre où Frédéric Ploquin parle pourtant de la police, et rien que de la police, je m’aperçois que les conditions de travail dégradées de la police dont il parle, ressemblent à ces mêmes conditions de travail dégradées que connaissent depuis plusieurs années les services publics de l’école et des hôpitaux dans une société de plus en plus inégalitaire. Pour ne parler que de la dégradation des conditions de travail dans les écoles publiques et dans les hôpitaux publics.

D’autres services publics sont sans doute touchés par les mêmes dégradations des conditions de travail : qu’il s’agisse des transports ou de certaines entreprises publiques aujourd’hui privatisées….

Comment continuer de s’abstenir de faire le rapprochement en lisant La Peur a changé de camp ?

Nous sommes au mois d’août. C’est encore les vacances. Le livre de Frédéric Ploquin détaille et explique les raisons pour lesquelles, la rentrée et le retour de vacances seront suivis, comme souvent depuis plusieurs années, malheureusement, de certaines crises sociales et autres.

Parce que certaines de nos élites continuent de mépriser et de méconnaître l’avenir. Ainsi que toute ou partie de nos histoires, de nos valeurs et de nos espoirs. Ce qui explique l’ascension sans filtre et apparemment sans frein de certains extrémismes et de certaines peurs. Pendant le mois d’août mais aussi lors des autres mois de l’année.

En attendant d’autres articles sur des thèmes différents, et je l’espère plus légers,  on pourra trouver à celui-ci une continuité avec mon article sur le livre Mes rêves avaient un goût de sel.

Franck Unimon, ce samedi 17 aout 2019.

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Mes rêves avaient un goût de sel

»Posted by on Août 9, 2019 in Puissants Fonds | 0 comments

Mes rêves avaient un goût de sel

 

 

 

 

 

Tandis que ma fille faisait sa sieste hier après-midi, j’ai terminé le livre Mes rêves avaient un goût de sel , publié en 2013, de J-Pierre Roybon, ancien nageur de combat. Il me restait à peine vingt ou trente pages à lire.

 

Dans les débuts de son livre, J-P Roybon, 65 ans en 2013 lorsque son livre a été publié, se sent obligé de prévenir, page 9 :

« Je ne suis ni écrivain, ni bardé de diplômes universitaires mais seulement détenteur d’un certificat d’études primaires ». Sans doute des restes du « mauvais » élève qu’il était, dans une autre vie, dans cette école obligatoire qu’il n’avait pas choisie et qui ne lui correspondait pas comme à tant d’autres hier, aujourd’hui et demain.

Je soussigné, moi, Franck Unimon, l’apprenti-écrivain anonyme connu seulement de lui-même, le plus ou moins universitaire avorté, le littéraire, et sans doute aussi l’artiste raté, je déclare avoir eu plaisir à lire son Mes rêves avaient un goût de sel comme je peux avoir plaisir à écouter certaines personnes qui ne sont pas de mon monde extérieur et immédiat. A première vue.

 

Je me suis retrouvé dans certaines de ces valeurs qui tiennent J-Pierre Roybon en tant qu’homme et militaire :

J’ai déjà pensé que mon père aurait pu être militaire compte-tenu de sa rigidité et de sa « rusticité ». Dans son récit, J-Pierre Roybon , alias Royco, insiste à plusieurs reprises sur le point qu’un bon nageur de combat se doit d’être « rustique ». En plus de démontrer de sérieuses aptitudes physiques, mentales, morales, techniques ainsi qu’ à la pratique de la solidarité et…obéissance aux ordres.

 

Dans les faits, mon père (de la même génération que J-Pierre Roybon et de quatre ans son aîné) avait été exempté de son service militaire car il était devenu « fou » au moment de le faire ou après avoir échoué au bac. J’ai un peu oublié la chronologie aujourd’hui. Par contre, j’ai fait mon service militaire même si j’ai passé la plus grande partie de mon service militaire à exercer en tant qu’infirmier diplômé d’Etat…en psychiatrie : pas mal pour quelqu’un dont le père était devenu « fou » une génération plus tôt au moment de faire son service militaire ou après avoir échoué au bac !

Pendant mon service militaire- encore obligatoire alors- je me suis un moment demandé si j’allais m’engager. En tant qu’infirmier. Non pour des raisons patriotiques ou guerrières. Je n’ai jamais été séduit par les attraits du clairon nous commandant de servir de chair à canon pour quelques décideurs protégés et dont les motivations profondes m’étaient étrangères. Peut-être aussi que ma filiation antillaise ainsi qu’avec l’histoire de l’esclavage m’a fait grandir dans une certaine méfiance envers la Nation française et blanche. Et je reste sceptique devant le sacrifice (« oscarisé » pour Denzel Washington) lors de la guerre de sécession de certains esclaves noirs américains dans le film Glory réalisé en 1989 par Edward Zwick.

 

A Lourdes, pendant mon service militaire en 1993, on nous avait ainsi servi des défilés militaires de différents pays et des images montées afin de nous sensibiliser à l’horreur- réelle- de la guerre au Kosovo. Si d’autres appelés venus comme moi à Lourdes avaient alors manifesté leur bruyant et enthousiaste patriotisme ainsi que leur émotion, j’étais resté discrètement perplexe devant la mise en scène de ces défilés militaires comme devant les images- et la musique- que l’on nous avait présentées.

Néanmoins, en lisant le livre de J-P Roybon, il m’est apparu que j’étais aussi attaché à ce qu’il décrit en matière d’abnégation de soi, d’efforts, d’entrainement physique et mental intense, d’éducation personnelle, de rite initiatique et d’apprentissage de la vie d’adulte et de la rencontre d’amis véritables et durables. Comme on peut le dire quelques fois crument :

Lorsque l’on en chie avec quelqu’un, on apprend à se connaître et il est impossible de se mentir à soi-même comme aux autres. Et J-P Roybon, lors de ses diverses formations, en a « chié » avec d’autres.

Dans son récit, on retrouve donc de manière amplifiée ces valeurs- et d’autres- que l’on peut admirer et courtiser lorsque l’on regarde la figure des samouraï ou de toutes ces femmes et ces hommes combattants qui sont au rendez-vous de certains codes d’honneur et actes héroïques. Quelle que soit leur place vis-à-vis de la « Loi » :

Qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme résistant lors de la Seconde guerre Mondiale ou lors de la guerre d’Algérie, côté algérien. Qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme esclave qui marronne. D’une personne déportée qui s’échappe d’un camp de concentration. D’une victime qui se soustrait à son agresseur. Qu’il s’agisse d’un soldat ou d’un Samouraï.

Bien-sûr, au cinéma, on peut penser aux yakuzas tels que nous les a montrés un réalisateur comme Takeshi Kitano dans ses films Sonatine, Hana-Bi , Aniki, mon frère ou autres. Mais on peut aussi penser au personnage interprété par De Niro dans Heat de Michael Mann. Au personnage de garde du corps puis de tueur tenu par Denzel Washington dans Man on Fire de Tony Scott. Ou au rôle tenu par l’acteur Mads Mikkelsen dans le film Michael Kholhaas réalisé en 2013 par Arnaud des Pallières. On peut aussi penser à la première heure du film Jeanne d’Arc de Luc Besson. On peut également penser à certains intellectuels qui, à certains moments de l’Histoire, ont fait entendre leur voix, leur conscience et leur identité : Les Aimé Césaire, Gilbert Gratiant, Dany Laferrière et d’autres dont les musiciens et chanteurs Arthur H et Nicolas Repac ont mis en musique certains des textes et poèmes dans le très bel album L’Or noir sorti en 2012.

 

 

 

On peut bien-sûr penser à beaucoup d’autres figures féminines, masculines, historiques, contemporaines ou « fictives » qu’elles soient connues, oubliées ou inconnues, consensuelles, contrastées ou transgenres, chacun et chacune choisissant ses modèles selon ses propres critères, besoins et urgences personnelles et morales. Certaines personnes penseront à l’exemple de Simone Veil, d’autres à la navigatrice Ellen Mac Arthur, à la militante Angela Davis, à l’artiste Nina Simone, ou à PJ Harvey, Lady Gaga, Madonna, Beyoncé….

 

 

Ma vie personnelle et ma personnalité ont connu, connaissent et accomplissent un engagement moins extrême que ces exemples réels ou fictifs. J’ai pourtant connu des moments de ma vie où je me dirigeais vers ce genre d’engagement ou de rapport à la vie. Et où j’étais plus « rustique ». Plus engagé. Plus dur au mal. Je pense par exemple à ces deux ou trois années de ma vie, ou, adolescent, je m’entraînais avec assiduité à l’athlétisme avec certains copains. Et où j’aurais été capable- sans dopage- de donner encore plus de ma personne si mes résultats m’y avaient encouragé et que ma forme physique et morale me l’avaient permis.

Je pense aussi évidemment au moins à mes études d’infirmier d’Etat qui, dès la sortie du lycée, avant mes 18 ans, m’ont fait rentrer dans la tête une vision et une expérience du Monde et de la vie bien différente de celle que l’on peut s’en faire en allant au lycée, à l’université ou en effectuant des études où sang, viscères, éliminations de l’organisme et diverses maladies et états de santé restent, sauf drame familial et personnel, une expérience limitée dans l’espace et le temps ou circonscrite à la lecture d’un livre, la vision d’un film, d’un reportage ou à la découverte d’un fait divers dans les média et les réseaux sociaux.

Pour avoir passé trois ans à la Fac après l’obtention de mon diplôme d’Etat d’infirmier, je peux témoigner que mon regard sur le monde et sur la vie était assez différent de celui d’un certain nombre de mes sympathiques camarades de DEUG d’Anglais. J’avais pourtant à peine deux ou trois ans de plus que la majorité d’entre eux. Et si j’étais sorti du lycée comme eux en arrivant à la fac, j’aurais sans aucun doute été dans le même état d’esprit que la plupart d’entre eux. Même si j’avais pu y côtoyer un camarade se rendant avec ses parents au Kénya pour y faire un safari durant les vacances de Noël, une autre dont le rêve était que ses parents lui achètent un cheval avec le box qui va avec. Même si j’avais pu voir une étudiante engueuler – telles de vulgaires gouvernantes- deux secrétaires de l’âge de sa mère au motif que lors des dates de partiels de rattrapage elle serait…en vacances !

 

Je crois que mon « décalage » mental avec mes camarades de l’université, sans doute déjà à l’œuvre en sourdine bien avant, m’a en fait poursuivi, rattrapé et s’est accentué à mesure de mes années d’exercice infirmier et de ma vie d’adulte. Dans mes relations personnelles mais aussi professionnelles :

Signe que je suis encore un naïf et un « gentil », je reste étonné devant la vanité de certaines relations et rencontres dont je parle un peu dans mon article Paranoïa Sociale.

 

Il est aussi vrai qu’à mon niveau, je me suis « embourgeoisé ». Je me suis détendu avec les années et « laissé aller ». Je le vois à des indices très simples qui pourraient faire sourire mais qui, moi, me gênent un peu :

J’estime avoir entre trois et cinq kilos en trop et avoir un peu de ventre. Et j’ai beaucoup de mal à les perdre. La solution, pourtant simple, qui consiste à se dépenser physiquement, intensivement, de manière régulière, me résiste. Pourtant, j’aime faire du sport. Et je suis capable d’en faire seul, peu importe la température extérieure. Avec une préférence, quand même, pour les températures basses lorsqu’il s’agit de courir à l’extérieur.

J’ai aussi un découvert bancaire chronique. Avec les années, j’ai accumulé des objets dont je ne me sers pas ou très peu. Si je m’étais dispensé de la moitié voire du quart d’entre eux, mon solde bancaire serait sans doute créditeur et cela jusqu’à ma mort voire au-delà.

Je continue pourtant assez régulièrement de me trousser de jolies petites histoires où il est question de nouveaux objets à acquérir.

Nous avons dû obtenir un crédit immobilier pour l’achat de notre appartement.

 

« Avant », j’aurais sans doute déjà perdu ces kilos et ce ventre. « Avant », je me serais habillé comme un chien. J’aurais mangé du pain industriel et acheté les paquets de gâteaux ou de biscuits les moins chers au kilo.

« Avant », je serais demeuré locataire de mon appartement. Je n’aurais pas fait d’enfant. Je ne me serais pas marié.

 

Mais j’aurais quand même été incapable de supporter les entraînements et les risques que J-P Roybon nous décrit lors de sa formation de nageur de combat. Comme j’aurais été incapable d’obtenir la multitude de qualifications qu’il a obtenues. Et je n’aurais pas pu, je crois, désirer comme lui mettre en pratique ce qu’il a appris pour son « métier des armes ». Car contrairement à lui, à la destruction, j’ai dès le début préféré…la reconstruction, la guérison. L’apaisement. La compréhension. L’intellectualisation du Monde qui m’entoure. Ou à peu près tout ce qui pouvait me permettre de m’en rapprocher. C’est peut-être seulement une question de tempérament. Ou de paquetage émotionnel personnel.

Même si dans son récit, il ne dit rien concernant un éventuel besoin de revanche familial qu’il aurait eu à satisfaire suite à un conflit armé passé ou à un drame intime ( viol, agression, meurtre d’un des membres de la famille). Même s’il parle quand même de quelqu’un de sa famille ou de son entourage qui a eu un parcours militaire, il parle de son « destin » militaire comme d’un rêve qu’il faisait depuis son enfance. Les posters dans sa chambre et autres trophées de la mer en attestaient.

C’est un fait : là où certains rêvent de guerres, d’autres rêvent de paix. Enfant, je sais que je rêvais beaucoup. Mais je ne rêvais pas de guerres et pas de la mer non plus.

De mon côté, question violence familiale et intrafamiliale, sociale, et personnelle, j’estime avoir été suffisamment « nourri » dès ma naissance : esclavage, milieu social modeste voire pauvre et rural, rejet de ma mère par sa famille avant ses 18 ans car enceinte( fausse couche), immigration de mes parents noirs de peau- et « Français » en métropole (la France, ex-pays colonisateur) depuis leur Guadeloupe natale depuis des générations, immeuble HLM en banlieue parisienne, etc….

 

Et afin de prévenir- ou d’éclaircir- à nouveau ce malentendu courant :

Je ne vois aucune vocation dans ma décision, avant mes 18 ans, de faire des études d’infirmier d’Etat. C’est simplement qu’en raison de mon milieu social moyen et de la vision du Monde, du marché du travail et de la vie, disons, un peu anxiogène, que m’ont transmis mes parents ( mes oncles et tantes, des cousines et des cousins, et avant eux, mes grands-parents et sans doute mes ancêtres)  j’ai opté pour un repli stratégique et plus « sûr » dans le fonctionnariat et des études d’infirmier d’Etat. Lesquelles études, je le rappelle, sont au départ principalement orientées vers la médecine et la chirurgie et non sur le travail psychique et psychiatrique qui était et reste, lui, plutôt perçu de manière péjorative.

Je suis un infirmier diplômé d’Etat qui, à un moment donné, a choisi de travailler en psychiatrie. Dans les années 90. A une époque où j’étais plus « rustique » que maintenant.

Le caractère ou le tempérament plus ou moins « rustique » de mes parents les a à la fois pourvus- comme pour tant d’autres parents et individus- de cette robustesse qui leur a évité alcoolisme, dépression, délinquance, chômage, cancer et autres défaillances humaines. Et on retrouve sans aucun doute cette robustesse et cette “rusticité” chez les pionniers, les explorateurs, les aventuriers, les guerriers, les survivants mais aussi chez bien des héroïnes, héros et sauveteurs. Ainsi que chez beaucoup d’autres personnes « normales » que nous connaissons et rencontrons ou auxquelles nous devons beaucoup. Raison pour laquelle il faut essayer de se garder de juger de manière expéditive celles et ceux que l’on a spontanément envie de qualifier de personnes « bourrines » ou peu éduquées parce qu’elles manqueraient de délicatesse, de discussion, de charme ou de sex-appeal.

Je repense au navigateur Eric Tabarly qui répondait de manière laconique aux interviews. Je repense à Vélo, un cousin éloigné du côté de ma mère, que je n’ai jamais rencontré, mort pauvre, sans doute alcoolique et SDF. Vélo, Maitre Ka, est aujourd’hui une référence dans la musique antillaise. Et moi, plus lettré que lui, si on met un tambour devant moi, je ne sais même pas où poser mes doigts et c’est alors moi, « l’île-lettrée ». Bien-sûr, c’est déjà bien que je connaisse son nom ainsi que celui d’Alain Péters dont la trajectoire a finalement été assez jumelle. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs, que l’histoire personnelle de ce dernier me parle autant. Alain Péters et Vélo font peut-être partie de mes Twin Towers intérieures que le Monde a vu s’effondrer le 11 septembre 2001.

 

Mes parents, eux, ont sûrement fléchi plus d’une fois. Mais ils sont restés droits. Ils ne sont pas tombés comme ces tours immenses, arrogantes et voyantes. Et lorsque j’écris que les Twin Towers étaient « arrogantes et voyantes », j’écris ici ce que j’imagine de ce qu’elles devaient inspirer aux intégristes qui les ont détruites et qui voudraient aussi détruire les femmes sans voile : si cela avait tenu à moi, les Twin Towers seraient toujours présentes. Comme mes parents, mes premières Twin Towers, sont aujourd’hui toujours présents.

 

Néanmoins le caractère ou le tempérament plus ou moins « rustique » de mes parents fait aussi qu’ils ont fait et font partie de ces nombreuses personnes qui n’ont jamais consulté et ne consulteront jamais un psychologue ou un professionnel lui ressemblant en cas de détresse ou de souffrance morale. Et qu’ils n’ont donc jamais considéré que cela pourrait éventuellement servir à un de leurs enfants.

 

Aujourd’hui et demain, il subsiste et subsistera des parents hermétiques à la psyché telle qu’on l’appréhende en occident. Pour ces quelques raisons, je crois être suffisamment équipé pour comprendre l’esprit qui a pu animer J-Pierre Roybon lors de son apprentissage militaire et tel qu’il nous le décrit dans son livre que j’ai bien aimé. Même si, contrairement à lui, je ne suis pas un guerrier. Du moins, est-ce ce que je crois ou ai besoin de croire et de me trousser comme histoire.

 

Dans une des conclusions de son livre, il écrit, page 443 :

« Certes, ma vie personnelle n’a pas été à la hauteur de mes réussites militaires mais les joies que m’avaient procurées ces années sous les drapeaux ont su combler certaines désillusions ».

Un peu plus loin, il confie son regret, devant la fin de la guerre du Vietnam, d’avoir été en quelque sorte « privé » de guerre sur le terrain et de la possibilité de mettre en pratique ce qu’il avait appris. S’il est né en 1948, J-P Roybon mentionne très indirectement et de très loin Mai 1968 et les mouvements pacifistes et hippies des années 60 par ce biais :

Seulement pour dire comme cette transformation du Monde, de la Société et de la Politique l’ont privé, lui et d’autres, de certaines sagas militaires. Et aussi que certaines valeurs d’honnêteté, d’engagement, de courage, de respect du drapeau et de la Marseillaise, se sont perdues. A ce stade, et même avant, on peut craindre que son témoignage soit porté par un courant profondément frontiste, raciste, passéiste, colonial et paramilitaire.

Sauf qu’il refuse l’aventure de l’Afrique, substitut aux militaires engagés en manque d’action pour cause de fin de guerre du Vietnam comme il nous l’explique en quelques lignes, page 444 :

« En 1973, la signature des accords de Paris mettait fin au conflit en prévoyant le retrait des forces US dans un délai de 60 jours. Tout était plié, terminé. Les combattants super-entraînés que nous étions devenus n’auraient donc pas la possibilité de mettre en pratique ce à quoi ils étaient destinés ; en fait nous étions des pur-sang interdits de courses. Alors plutôt que d’aller brouter l’herbe des hippodromes ou terminer dans un haras uniquement pour la reproduction équine, autant reprendre la vie sauvage vers des horizons nouveaux. L’Afrique en ce temps-là offrait ces perspectives, pour des hommes aux « aptitudes particulières », mais la formation qui avait été la mienne m’interdisait moralement de me battre en échange d’un chèque, fut-il très conséquent… Comme d’autres camarades, sans attendre l’âge de la retraite, je me suis remis en question et j’ai alors quitté la Marine pour la vie civile. L’appel de la mer était toujours très fort pour moi et en fonction de mes qualifications, je n’avais que l’embarras du choix pour trouver un travail dans le milieu sous-marin ».

 

Dans ce choix que J-P Roybon fait de refuser, comme plusieurs de ses camarades, de devenir mercenaire, j’ai immédiatement pensé à la personnalité d’un Bob Denard dont les agissements avaient pu être médiatisés dans les années 80-90. Sur un autre terrain et dans un autre cadre, cela peut aussi expliquer que Ange Mancini , ex-patron du Raid, ex-préfet de la Martinique, à la retraite depuis 2013, soit depuis associé au groupe Bolloré en Afrique pour la construction d’un chemin de fer de « 3000 kms en Afrique de l’Ouest ».

Ange Mancini est l’aîné de quatre ans de J-P Roybon. Mais les deux hommes, de la même génération, ont sûrement bien des points communs dans leur parcours personnel et professionnel. Bolloré, quant à lui, pour des générations plus « jeunes », nées dans les années 60 et après, c’est le fossoyeur d’un certain esprit Canal+, d’une certaine insolence et fantaisie. La fin d’un Monde ou du Monde. D’une certaine façon, on peut dire que Bolloré a officialisé le retour d’une certaine rusticité -mais dans le mauvais sens du terme- dans le milieu de la politique, de la télé, de l’économie, de l’art de s’exprimer et du divertissement. Du fric. Lorsque le groupe Chic chante ” Le Freak, c’est chic”, quarante ans plus tard, ça peut toujours entraîner et faire danser malgré le jeu de mot Monstre/ fric. Mais lorsque Bolloré a commencé à agir sur Canal+, danser signifiait être éjecté de la piste de la chaine cryptée. Etre déclassé et dégradé. Partir à la casse.

 

Un peu plus loin, J-P Roybon écrit, page 445 : « (….) Dans cette ambiance très particulière qui se trouvait en total décalage avec mes plongées civiles ou militaires, j’appris à construire ou reconstruire des ouvrages portuaires que j’avais été précédemment formé à démolir, activité dans laquelle je m’étais montré assez compétent(…) ». « (….) Mon nouveau statut m’emmena dans l’océan pacifique, sur les sites nucléaires ainsi que les îles ou atolls sur lesquels mes services étaient demandés, puisque j’étais responsable des plongeurs polynésiens de l’AMM ( Arrondissement Mixte de Mururoa). Je rencontrai alors les peuples de la mer et je dois avouer qu’ils m’ont beaucoup appris, dans un domaine où je pensais tout connaître ».

 

« (…) Bien des années plus tard, je quittai le monde professionnel et de nouvelles aventures beaucoup plus paisibles s’ouvraient à moi car comme tout plongeur ayant eu le privilège de voir et connaître ce qu’il y’a de mieux sous la surface des mers, au fil du temps je suis devenu un contemplatif « subaquatique ».

 

Elle est peut-être là, la principale différence entre un guerrier, une personne qui s’agite et consomme, un terroriste et un pacifiste :

les trois premiers ont besoin d’action pour espérer s’accomplir et s’apaiser quitte à tout raser autour d’eux s’il le faut. Le dernier, lui, cherche davantage à maintenir le calme en lui et autour de lui et à accéder à la contemplation.

Finalement, le récit de J-P Roybon est une autre version de la quête du Ying et du Yang. Et il semble qu’après bien des épreuves, il s’en soit rapproché.

Franck Unimon, ce vendredi 9 aout 2019. 13h08.

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Noire N’Est Pas Mon Métier

»Posted by on Mar 9, 2019 in Puissants Fonds | 0 comments

Noire N’Est Pas Mon Métier

 

Noire n’est pas mon métier

 

16 actrices noires témoignent d’après une idée d’Aïssa Maïga

 

« Le noir, ça va avec tout ». On a déjà entendu ça quelque part. Dès qu’il s’agit de se mettre à son avantage, de se donner du volume et une bonne image de soi. Vêtement, maillot de bain, paire de chaussures, cosmétique, voiture, vernis à ongle, lunettes de soleil. Même le pétrole, qui permet à l’industrie automobile et à d’autres industries de faire de gros chiffres d’affaires, est noir.

Il est plein de circonstances où la couleur noire, sûrement l’une des plus employées de par le monde, est pratique. Fréquentable. Estimable. On veut être pris au sérieux dans ses fonctions, susciter un air de dignité ? On optera pour un peu de noir voire pour une intégralité de noir. Un peu de trouble et de mystère ? Optons pour du mascara.

Ce serait une erreur de considérer le noir comme la couleur attitrée du deuil et du malheur. D’abord, dans certaines cultures, ce serait plutôt le blanc qui remplira cet office. Ensuite, il faudrait dire à tous les rockeurs et Hard Rockeurs- vivants et enterrés- d’aller se rhabiller et de remplacer le noir de leurs vêtements et de leur musique par du blanc ou du vert par exemple. Il est alors probable qu’ils nous regarderaient de travers et ne comprendraient pas ce qu’on leur baragouine.

Récemment, Karl Lagerfeld est mort. On sait nous parler de sa disparation et de ce qu’il a apporté au monde de la culture et de l’art. Je suis bien moins expert que beaucoup d’autres pour en parler. Je le deviendrais peut-être un jour. Cependant, en tant que grand couturier, Karl Lagerfeld, et celles et ceux qui l’ont précédé, regardé, ainsi que celles et ceux qui lui ont survécu ou se réclameront de lui, en a conçu des vêtements classieux tout en noir. Et, lui-même, comment s’habillait-il ? Les photos les plus connues de lui le montrent souvent portant du noir. Et c’est beau. C’est racé. C’est élégant. Racé ? Oui, racé. Quelle classe ! Personne ne compare Karl Lagerfeld à une guenon ou à Cheetah, l’amie de Tarzan que celui-ci a rencontré un jour sur les réseaux sociaux de la jungle.

Etonnamment, dès que la couleur noire s’anime et devient la particularité d’une personne faite de tissus cutanés, le temps se gâte. Un abîme s’avance. Et, dans certains milieux autorisés, on commence à converger, inexorablement, vers un traquenard fait de miroirs déformants, d’extrapolations, de rumeurs et de superstitions. Un certain racisme se déchaine. Le racisme ressemble à un organe. Il est possible qu’après avoir été longtemps couvé, qu’il devienne autonome, échappe à son créateur, et soit capable de se dupliquer sans fin en se diversifiant, lui qui refuse à d’autres d’être différent de lui.

Le racisme, c’est peut-être l’histoire de Blanche Neige jalousée par sa belle-mère. Entre les deux, un miroir sert de frontière et les départage. D’un côté, une belle mère droguée à sa propre image qui se rêve parfaite. D’un autre côté, la jeunesse insouciante qui ignore que son rayonnement est l’annonce du flétrissement, inévitable de toute façon, de la belle-mère. Il est des personnes, dès qu’elles avancent en âge, qui prennent le parti de l’accepter, de s’allier à la jeunesse, d’apprendre d’elle, de lui transmettre le meilleur et de s’effacer. Il en est d’autres qui veulent continuer à régner et sont prêtes à tout emporter avec elles dans le gouffre plutôt que de concevoir que le monde puisse leur survivre.

Tant que la couleur noire qualifie un objet, ça va. L’organe raciste se met en veille. Dès que la couleur noire prend forme humaine avec une personnalité propre, l’organe raciste se réveille et se met en alerte car le « danger » approche. Et ça peut déraper à n’importe quel moment :

« Pour une Noire, vous êtes vraiment intelligente, vous auriez mérité d’être blanche ! ».

Dans le milieu du cinéma, l’actrice Nadège Beausson-Diagne a eu la primeur de cette photosensible réflexion qui l’a mise sur le côté. Elle et quinze autres actrices françaises témoignent dans le livre Noire n’est pas mon métier de ce que le racisme a pu leur faire au cours de leur carrière. Car leur particularité la plus flagrante est d’être noires.

« Oh, la chance d’avoir des fesses comme ça, vous devez être chaude au lit, non ?».

L’actrice Nadège Beausson-Diagne, encore elle, a reçu ce « compliment ». Elle ne nous dit pas- « la coquine ! »- si c’était le 14 février, jour de la St Valentin.

Mata Gabin, Maïmouna Gueye, Eye Haïdara, Rachel Khan, Aïssa Maïga, Sara Martins, Marie-Philomène NGA, Sabine Pakora, Firmine Richard, Sonia Rolland, Magaajyia Silberfeld, Shirley Souagnon, Assa Sylla, Karidja Touré et France Zobda sont avec Nadège Beausson-Diagne les 16 actrices noires françaises qui témoignent dans ce livre. Et vu que nous sommes encore aujourd’hui le 8 Mars 2019, soit le jour « officiel » de la Femme, les nommer ce jour-là permet doublement de les honorer, elles et celles et ceux qui leur ressemblent qu’ils soient noirs ou pas d’ailleurs. Mais ici, le thème du livre est d’abord la peau de couleur noire.

« Parce-que, pendant des siècles, cette couleur de peau était aussi celle des esclaves, des colonisés, parce qu’elle reste un fantasme exotique ou qu’elle renvoie à une classe sociale pauvre, il faudrait qu’elle raconte encore et toujours cela au cinéma » ( l’actrice Rachel Kahn).

L’héritage du passé colonial de la France est pour quelque chose dans ce regard sur les Noires et Noirs de France. En étant un tout petit peu excessif, il doit bien se trouver aujourd’hui en France quelques personnes qui estiment – en toute bonne foi- que c’est déjà très bien que les femmes et les hommes noirs soient acceptés dans les transports en commun, dans les écoles et dans les lieux de soins. Deux cents ans plus tôt, il en aurait été tout autrement :

C’est donc bien la « preuve » que la France est un pays évolué et très tolérant. Et « notre » cher et charismatique Général de Gaulle parfois surnommé « Papa de Gaulle », lors du défilé de la Victoire sur les Champs Elysées à la fin de la Seconde Guerre Mondiale en 1945 a aussi envoyé un message très fort en expurgeant des troupes victorieuses les Arabes et les Noirs- pourtant français- qui avaient aussi contribué à libérer la France.

La France républicaine, démocratique et exemplaire, a attendu 2007 pour qu’un Président de Droite nomme une Française d’origine arabe au poste prestigieux de Ministre de la Justice. Et il a fallu attendre 2012 pour qu’un Président socialiste- le parti socialiste étant censé être plus progressiste qu’un parti de Droite- nomme une Française d’origine guyanaise – donc, noire- au même poste prestigieux de Ministre de la Justice. Peu importe que, pour des raisons différentes, Rachida Dati, pour la première, et Christiane Taubira, pour la seconde, aient quitté leurs fonctions avant la fin du quinquennat présidentiel. Le symbole est là : la France politique a dû attendre le 21ème siècle pour s’ouvrir à un début de réelle diversité en nommant des Français « d’origine » à des fonctions prestigieuses. Avant cela, bien-sûr, il y’avait eu quelqu’un comme Roger Bambuck- Un Noir qui courait vite lorsqu’il était athlète de haut niveau-  au poste de Secrétaire de la Jeunesse et des Sports.

Mon père, encouragé par l’Etat Français, comme d’autres milliers d’Antillais à venir travailler dans l’Hexagone- au détriment du développement économique de sa Guadeloupe natale- dans les années 60 affirmait il y’a plus de vingt ans : « Je vois plus facilement un Noir être élu Président aux Etats-Unis qu’en France ! ». Pour mon père, la France est un pays de Blancs. Racistes. Pour lui, je n’ai rien à faire en France depuis que je suis diplômé. Je devrais vivre en Guadeloupe ou même à l’Etranger. Mais pas en France. En 1999, en acceptant une mutation professionnelle, mon père est retourné vivre dans sa Guadeloupe natale quelques années avant de prendre sa retraite. Il avait 22 ans lorsqu’il était arrivé en France en 1966. Ma mère en avait 19 en 1967 lorsqu’elle avait quitté sa Guadeloupe natale comme mon père afin d’y trouver du travail.

Barack Obama a donné en partie raison à mon père en devenant le Premier Noir Président des Etats-Unis de 2009 à 2017. Il faudra un jour que je prenne le temps d’en discuter avec Barack. D’autant que son élection n’a pas fait de lui ou des Etats-Unis un Président et une Nation irréprochables. Barack Obama, c’est aussi celui qui, lors de son premier discours d’investiture a pu dire : « Nous n’allons pas nous excuser pour notre mode de vie ! ». Ce qui signifiait qu’il entendait poursuivre avec le même panache et le même aplomb bien des actions de la politique américaine en matière d’ingérence militaire comme en termes de non respect de l’écologie par exemple. En outre, après lui, l’élection de Donald Trump en 2017 fait penser à la revanche d’une certaine Amérique raciste. Et aussi encore plus libérale et individualiste. Donc, nous pondérerons notre enthousiasme envers Obama et certains exemples qui nous viennent des Etats-Unis. Si je cite Obama ici, c’est pour le symbole. Et pour cette forme d’ Espoir qu’il a pu un moment et certaines fois représenter en faveur d’un Monde plus ouvert et moins raciste. Parler des Etats-Unis, c’est aussi parler de cinéma d’une certaine façon. Il existe là-bas un certain « Savoir-faire » dans le domaine.

Noire n’est pas mon métier est paru en France 2018. Ces 16 actrices françaises qui témoignent tournent sur les planches ou au cinéma depuis le début des années 80 pour les plus expérimentées. J’ai beau être assez cinéphile et sensible au sujet de la présence des Noirs dans le cinéma français, je connaissais de visage et de nom seulement cinq de ces seize actrices : Aïssa Maïga, Firmine Richard, Sara Martins, Sonia Rolland et Shirley Souagnon. Le hasard veut que Shirley Souagnon soit actuellement sans doute la plus connue de toutes. Or, Shirley Souagnon fait partie des trois absentes sur les deux photos du livre avec Eye Haïdara et Magaajyia Silberfeld. Même si elle est actrice, Shirley Souagnon est aussi-principalement- l’humoriste du groupe, une humoriste engagée et consciente. Par choix. Pour avoir regardé certains des sketches de Shirley Souagnon, je sais qu’elle ne ménage pas son public : elle est loin d’être la petite rigolote noire que l’on a envie d’inviter à son anniversaire pour qu’elle nous fasse passer un bon moment. Je lui trouve une certaine agressivité et elle ne me fait pas rire pour l’instant. Mais elle n’a sans doute pas d’autre choix : d’une part parce qu’elle est homo dans un monde hétéro activement homophobe y compris parmi les Noirs. D’autre part parce qu’elle sait que le fait d’être Noir (e) et comique expose à être considéré comme une gentille irresponsable. D’une manière générale, à moins d’user de l’ironie ou de l’humour noir, le comique (peu importe sa couleur de peau, son genre ou sa préférence sexuelle) reste d’abord souvent considéré comme une espèce de farfelu pour qui la légèreté et la sérénité sont des évidences. Et, pour beaucoup, c’est une surprise régulièrement renouvelée de constater au travers d’un rôle dramatique ou d’une confession touchante que le comique peut être plus endolori et plus grave qu’il ne le montre. Pour le moment, je préfère largement Shirley Souagnon dans le rôle qu’elle a tenu dans la série Engrenages à ce que j’ai vu- et entendu d’elle- en tant qu’humoriste.

Je connaissais France Zobda de nom mais j’aurais été incapable de citer un film lui correspondant en tant qu’actrice. Même si j’avais déjà entendu parler du film Adieu Foulards réalisé en 1983 par Christian Lara et vu, en décalé, le Black Mic-Mac réalisé en 1985 par Thomas Gilou. Je n’ai toujours pas vu Les Caprices d’un fleuve réalisé en 1996 par Bernard Giraudeau et joué également par lui-même et d’autres acteurs français plutôt confirmés.

« Dans ma ville, Paris, les Noirs sont partout. Dans les films, nulle part ». (L’actrice Aïssa Maïga).

Les noms et les visages d’Assa Sylla et de Karidja Touré auraient pu peut-être me dire quelque chose. Mais je n’ai pas vu le film de Céline Sciamma qui les a fait connaître : Bandes de filles, réalisé en 2014. Même si je me rappelle de ce film et de sa campagne d’affichage.

Karidja Touré s’interroge : « Pourquoi est-ce qu’on n’a pas fait la couverture d’un grand magazine comme Elle ? Avec nos visages d’actrices noires en Une ? ».

J’ai envie de répondre à Karidja Touré :

Parce-que je doute que le magazine Elle mette en couverture des personnalités comme Béatrice Dalle ou Brigitte Fontaine qui sont des femmes blanches. Alors, mettre en couverture de Elle quatre jeunes actrices noires qui veulent conquérir le cinéma français, c’est lui demander l’impossible.

Photo ci-dessous prise ce jeudi 11 avril 2019 au matin et ajoutée ce jour-même. Karidja Touré est la deuxième en partant de la droite, Assa Sylla, la première)

 

D’autant qu’un peu plus tôt, Karidja Touré avait aussi fait ce constat :

« Ce n’est qu’après que j’ai compris qu’il n’y’avait pas de Noires dans les écoles de théâtres ou très peu. On n’existe pas, on y est introuvables ».

Je peux peut-être le confirmer. C’est uniquement en reprenant des cours de théâtre-plus poussés- au conservatoire d’Argenteuil que j’ai rencontré deux autres Noires parmi mes partenaires. J’avais 45 ans. Et je me rappelle aussi de deux autres jeunes noires , qui se connaissaient, et qui devaient être lycéennes. Elles avaient participé à deux ou trois cours. Elles me paraissaient capables. Elles ont pourtant très vite arrêté de venir. Sur mes deux autres partenaires noires, l’une, lycéenne, après le Bac, s’est dirigée vers Sciences Po. Elle me paraissait très capable. Je situerais mon autre partenaire, un peu plus âgée mais bien plus jeune que moi, également très capable, dans un entre-deux. Elle a dans un premier temps pris un poste à responsabilités dans un milieu professionnel extérieur au théâtre et au cinéma. Depuis, je ne sais pas ce qu’elle devient. Quant à moi, je suis très ambivalent. Et j’ai compris depuis peu, depuis la tenue de ce blog, qu’il me faudrait une sorte de « cause » à servir pour me décider à véritablement m’impliquer professionnellement dans le cinéma et dans le théâtre en tant que comédien :

Bien des personnes choisissent de devenir comédien et de vivre de ce métier par plaisir. J’en ai déjà croisé un certain nombre. La majorité. Il me semble que je n’ai pas ce droit-là. Ou que je ne l’ai jamais eu. Cela m’est très difficile de raisonner de cette façon. Je crois que je n’ai pas les moyens de m’offrir cette insouciance. Ne serait-ce que d’un point de vue économique et cela depuis le début. Bien-sûr, ce verrou économique dépend de certaines priorités qui nous viennent de notre éducation, de cette conscience acérée que nous avons de nous-mêmes, de nos chances de réussite, et de notre place dans le monde. Ça me rappelle cette anecdote du DJ français Laurent Garnier dans son livre Electrochoc qu’il avait écrit en 2003 ( depuis, une deuxième version augmentée d’Electrochoc est parue mais je ne l’ai pas lue) avec David Brun-Lambert et que j’avais lu avec plaisir :

Il racontait avoir rencontré au cours de sa carrière un certain nombre de DJs qui faisaient référence et dont il avait pu être un admirateur avant de devenir lui-même DJ professionnel tout comme eux. Parmi eux, un DJ noir américain dont j’ai oublié le nom et qui devait être de Detroit. Naïvement, Laurent Garnier, lors d’une discussion avec ce DJ noir, avait dit faire de la musique « Pour le Fun…. ». ( « Pour s’amuser, pour le plaisir »). Le DJ noir lui avait alors répondu : « Pour le Fun ?! On ne fait pas de la musique pour le Fun ! ». J’ai dû lire ce livre et cette anecdote il y’a plus de quinze ans. C’est seulement en lisant Noire n’est pas mon métier cette semaine que je peux faire un peu plus le parallèle avec moi et mes rapports ambivalents envers le métier de comédien.

Pour certains média français, parler des Noirs, c’est sans doute vendeur lorsqu’il s’agit de montrer des émeutes dans les banlieues. Le sous-texte étant :

« Pourvu que tous ces Noirs restent dans les cages de leurs immeubles de banlieue et tout ira pour le mieux ».

Mais c’est aussi peut-être vendeur lorsqu’il s’agit de montrer deux Rappeurs – et leurs partisans- qui se bagarrent dans un aéroport. Le sous-texte étant peut-être alors :

« Espérons que ces noirs, après s’être battus, vont prendre l’avion pour rentrer définitivement « chez » eux » dans leur pays de macaques ».

Pour certains esprits qu’un ouvrage comme Noire N’est pas Mon Métier dérange, tout irait bien aussi si les actrices qui y témoignent  acceptaient de rester des corps aussi dociles qu’imbéciles. Ce livre de témoignages pourrait ainsi être le tombeau en même temps que le sacrement définitif du scénario fictif de leur intelligence. Mais ces seize actrices sont perspicaces. Elles sont loin de raisonner comme des manches à balai :

« Je commence à être spécialiste de la pute maintenant… » (l’actrice Rachel Khan).

« Les rares fois où on recherche une femme noire, c’est pour raconter une migration tragique, la précarité ou la banlieue délinquante. Les films d’époque aussi nous sont interdits, parce-que encore une fois, l’Inconscient collectif ne peut se représenter une présence noire sur le territoire français avant les années 1980. A moins que ce ne soit une prostituée. C’est le seul genre de rôle où être noire est recommandé ! » (l’actrice Sara Martins).

« Je joue toutes les déclinaisons possibles de la mama et de la putain africaines ; des personnages hauts en couleur sans capital intellectuel ou économique. Si je n’acceptais pas ces personnages, concrètement, je ne travaillerais pas en tant que comédienne » (l’actrice Sabine Pakora).

Et lorsque l’on lit le CV de plusieurs d’entre elles, tant intellectuel qu’artistique, ainsi que leur témoignage, on comprend très vite qu’elles sont surqualifiées pour ce qu’on leur demande de jouer. A titre personnel, je me souviens avoir été contacté en 2014 ou en 2015 pour « jouer » une silhouette d’homme de ménage. J’avais alors repris mes cours de théâtre au conservatoire et comptais déjà plusieurs années d’expériences théâtrales auparavant. La personne qui m’avait contacté ne pensait visiblement pas à mal et j’avais perçu son embarras lorsque je lui avais fait comprendre que je refusais ce genre de proposition. Je n’ai plus été rappelé.

 

Si le racisme anti-noir oblitère les carrières en France (et Aïssa Maïga en donne un témoignage marquant) je crois aussi que certaines personnes décisionnaires sont nommées à leur poste de décision parce-que l’on « sait » qu’elles se conformeront aux directives qui leur seront données sans chercher à innover. Cela existe dans toutes les entreprises. Cela devrait être moins le cas dans une entreprise cinématographique car on est supposé être ici dans un univers créatif et artistique donc plutôt ouvert sur le monde et son évolution. Mais même l’univers créatif et artistique a ses dirigeants conservateurs et nostalgiques. Le cinéma permet de recréer artificiellement des souvenirs et de les façonner de manière à les faire se rapprocher du mythe. Mythe « recréé » devant lequel il sera possible ensuite de se prosterner et d’amener d’autres à le faire avec nous. Si le fantasme absolu d’un producteur est de voir des actrices qui lui rappellent Ava Gardner ou Marilyn Monroe parce que celles-ci l’ont tant fait rêver plus jeune, il aura beaucoup de mal à accepter qu’Aïssa Maïga ou une autre vienne remplacer Ava Gardner ou Marilyn Monroe dans un film qu’il produit. Comment, en regardant par exemple une Scarlett Johansson aujourd’hui, ne pas voir, d’une façon ou d’une autre, un zeste de Marilyn Monroe ? Comment ne pas trouver un air de Demi Moore à la Jennifer Connelly que l’on voit dans le Alita : Battle Angel de Robert Rodriguez sorti dernièrement au cinéma ? Comment ne pas trouver chez Laetitia Casta un quelque chose de Brigitte Bardot ?

Par ailleurs, on peut être très cultivé et raciste. On peut même être une femme ou un homme politique -ou médecin- occuper un poste à haute responsabilité et être raciste.

Mes remarques, ici, peuvent sembler fatalistes. Je suis pourtant de l’avis d’Aïssa Maïga lorsqu’elle dit :

« Mon territoire n’est pas limité à la couleur de ma peau(….) ».

Je suis aussi d’accord avec elle lorsqu’elle dit :

« Ce public au nom duquel on efface de l’histoire les acteurs à la peau sombre est celui que je croise dans le métro, dans la rue, dans les cafés. Si les gens ne s’enfuient pas en courant en me voyant, alors pourquoi le feraient-ils en m’apercevant sur une affiche de cinéma ? Je ne comprends toujours pas pourquoi le « public », prêt à se déplacer au cinéma pour Will Smith ou Denzel Washington, ne pourrait souffrir de voir Mata, Nadège, Eriq ( Ebouaney), Alex ( Descas), Aïssa, Edouard ( Montoute), Firmine, Sonia (….) tous noirs ou métisses….mais Français ? De quelle nature est la différence entre un Noir des Etats-Unis et un Noir venu d’Afrique, d’Outremer ou encore né ici ? Sommes-nous finalement trop Français pour des Noirs ? ».

 

Je crois ici que les Etats-Unis, en tant que Première Puissance Mondiale, continuent d’exercer en France et ailleurs une forte et une folle fascination : beaucoup de gens ont encore envie de s’identifier aux Américains. Le fait que le Basket soit devenu en France un sport aussi prisé est pour moi une preuve supplémentaire de cette fascination pour les Etats-Unis. Pareil pour le Rap. Imaginons le Tony Parker d’aujourd’hui en  1984. A à l’époque où Platini, Giresse, Tigana, Luis Fernandez et les autres étaient devenus champions d’Europe de Football. En 1984, Tony Parker aurait eu beaucoup moins de couverture médiatique qu’aujourd’hui. A cette « époque », le Basket en particulier américain, était moins populaire en France.

Un Noir Américain, c’est tellement plus « stylé ». Plus « affirmé ». C’est plus « cool ». C’est aussi plus « exotique ». En plus, en sport, les noirs américains restent devant. C’est aussi cela, la persistance du Rêve américain pour beaucoup de Français. En outre, culturellement, il y’a un Savoir-faire américain et un sens du spectacle rôdé, puissant, qui est séduisant. Si l’on prend par exemple un animateur télé comme Jimmy Fallon, il a tout de même plus d’envergure qu’un Thierry Ardisson, un Cyril Hanouna ou un Nagui. Et on remarquera que Jimmy Fallon est un homme blanc. Mais tout autant Américain.

Si l’on devait comparer une des prestations de Billy Cristal lorsqu’il avait animé la cérémonie des Oscars et celle de Kad Merad lors des derniers Césars, je suis d’avis que ce serait l’Américain Billy Cristal qui l’emporterait.

Pareil pour certains humoristes qui sont les références de plusieurs de nos humoristes français adeptes du Stand-Up : qui sont ces modèles ? Des Américains.

Je suis peu connaisseur de Beyoncé, Lady Gaga et de celles qui les concurrencent ou les dépasseront. Mais leur succès mondial fait d’elles des modèles. Et, elles sont aussi américaines. Et lorsque certaines vedettes ne sont pas américaines, elles font en sorte de s’y rendre ou de s’y établir. Car c’est là-bas que “ça se passe”.

Et puis, il faut rappeler que pour beaucoup de Français, le cinéma français est synonyme de mauvais cinéma. C’est un préjugé assez tenace. Je l’ai déjà constaté plusieurs fois en proposant d’aller voir un film français. Pour un certain nombre de personnes en France, cinéma français rime encore avec téléfilm, mauvaise série télévisée, film intello pour névrosés ou film d’humour gras. Je ne suis pas sûr que le cinéma d’auteur français d’une manière générale soit autant apprécié à sa juste valeur qu’il le devrait en France. Je crois qu’il existe en France un public «Pop-Corn », jeune et familial assez peu curieux du cinéma.

Lorsque je repense au remake américain True Lies du film français La Totale– qui est une comédie réalisée en 1991 par Claude Zidi- autant l’aspect comédie était raté dans la version américaine réalisée par James Cameron, autant, dans la partie action, la version originale française était ridiculisée. Il y’a une efficacité- ainsi qu’une rentabilité économique- dans le cinéma américain qui captive encore beaucoup de spectateurs et plus encore un certain nombre de producteurs français, qui leur donnent la sensation d’assister de nouveau au débarquement du D-Day sauf que cela se passe sur grand écran. Et Will Smith comme Denzel Washington, même s’ils sont noirs, font partie des GI’S qui débarquent sur les écrans français.

C’est sûrement parce qu’un réalisateur-producteur-scénariste comme Luc Besson ( Un Français, donc) a emprunté les mêmes recettes que ses films d’action marchent auprès d’un certain public, plutôt nombreux en France. Voire aux Etats-Unis. Ou dans le monde.

Il n’y’a pas de héros noir dans la série GOT (Game of Thrones), une série américaine à succès de plus que j’aime beaucoup. S’il s’était trouvé un héros noir dans GOT, au vu du succès de la série, dont la 8ème et dernière saison commence à être annoncée pour être véritablement lancée à partir du 14 avril prochain sur la chaine HBO, l’acteur qui l’aurait interprété aurait aujourd’hui une côte autrement supérieure à nos actrices et acteurs noirs français. Surtout lorsque l’on voit comme le fait de participer à cette série a particulièrement « boosté » la carrière de plusieurs des actrices et acteurs engagés. A un point qui est peut-être exagéré compte tenu du fait que certaines et certains des comédiens ont plus de jeu que d’autres. Mais le cinéma, ce puissant déterminant social, est plus un vecteur d’exagération que de modération.

Néanmoins, plus près de nous, il y’a encore quelques années, un Bilal Hassani, « Arabe et Queer » n’aurait pas pu représenter la France à l’Eurovision ce 26 avril prochain. Et, il est vraisemblable que la dirigeante du RN ( ex-Front National), d’autres dirigeants d’autres partis politiques ainsi que certaines personnalités ou intellectuels français soient particulièrement irrités de savoir que Bilal Hassani représentera la France à l’Eurovision. Parler de « l’effet » Bilal Hassani après avoir évoqué « l’effet » GOT a sans doute un côté comique. Mais c’est pour souligner qu’il y’a quelques ouvertures malgré tout en France. Et que pour avoir regardé la phase finale de la sélection française avec quelques ados dans mon service, j’ai pu percevoir comme Bilal Hassani était un modèle pour ces jeunes car il a eu la force et le courage de prendre le risque de s’affirmer tel qu’il est.

Mais cela prendra encore du temps avant que cela évolue véritablement en France quant à la visibilité des Noirs dans le cinéma. Noire n’est pas mon métier aurait pu s’appeler Noire n’est pas mon pays mais aussi Noire est mon métier à tisser. Pour que le changement soit incontestable, cela nécessitera d’avoir la persévérance et la patience – symbolique et concrète- de plusieurs Pénélope.

Pour l’actrice Marie-Philomène Nga, la solution passe aussi par des projets dont elle est l’initiatrice et qu’elle dirige en France et à l’étranger :

« C’est ainsi que, vivant à Paris dorénavant, je me retrouve conceptrice, organisatrice de projets entre l’Afrique, la France et l’Inde ».

L’actrice Magaajyia Silberfeld et France Zobda sont aussi dans le même état d’esprit.

« (….) Quelques jours après, je suis repartie à Los Angeles, à l’occasion de la première de mon court-métrage Vagabonds et pour être là au moment des Oscar. Là-bas, si on travaille, on peut y arriver. Là-bas, on rencontre quelqu’un qui vous fait rencontrer quelqu’un d’autre, etc. Tout est possible…On pourra me repérer, qui sait ! ». (l’actrice Magaajvia Silberfeld).

Grande aptitude à la « résilience », « entourage de qualité supérieure » et autodérision font partie des « armes » de ces Mesdames. (voir la première partie mon article L’école Robespierre concernant le titre de « Madame » et « Monsieur »).

Certaines personnes souhaiteraient que le cinéma français adopte des quotas comme aux Etats-Unis pour assurer une certaine représentation de la diversité dans le cinéma français. J’étais plutôt contre. Je trouvais ce moyen « artificiel » et assez facile à contourner : Je considérais qu’il suffirait de mettre un Arabe ou un Noir à l’arrière-plan ou dans un rôle sans intérêt pour considérer avoir rempli son quota. Je considérais que des quotas, seuls, seraient insuffisants pour inverser la tendance. Mais, finalement, si on fait une comparaison avec le code de la route, on s’aperçoit qu’il a bien fallu établir des règles de conduite et verbaliser certaines infractions pour réguler certains comportements et faire diminuer certains risques d’accidents ainsi que la mortalité sur la route. Dans le milieu du cinéma et du théâtre, c’est un peu pareil. Cela peut d’abord paraître déplacé de parler de « mortalité » pour des comédiens exclus ou écartés du fait de leur couleur de peau dans un milieu de toute façon très sélectif que l’on soit noir ou blanc. Mais un comédien privé de rôles est comme tout employé privé d’emploi rémunéré : Il est économiquement condamné. L’éventualité de sa mortalité sociale et morale se fait alors plus concrète. Il faudrait donc peut-être pénaliser certains projets théâtraux et cinématographiques qui choisissent leurs comédiens au faciès ou réservent toujours les mêmes rôles dégradants aux mêmes comédiens comme on pénalise les excès de vitesse ou l’abus d’alcool au volant. Pour cela, il faudrait d’abord une réelle volonté politique, culturelle et sociale en vue de permettre une certaine équité. Equité qui serait toujours imparfaite car l’être humain est imparfait. Ensuite, il faudrait que cette volonté politique puisse imposer ces codes ou ces lois à des producteurs et à des distributeurs. Ce qui serait déjà beaucoup plus difficile : malgré les limitations de vitesse de plus en plus strictes, les constructeurs automobiles continuent de vendre des voitures très puissantes afin de les rendre attractives. Et ces voitures trouvent acquéreurs. Ce sont les acquéreurs qui écopent des amendes, de la perte de points et du retrait de permis. Pas les constructeurs automobiles ni les concessionnaires automobiles. Les premiers continuent de “construire”. Et les seconds à vendre.

Le changement viendra sans doute du public qui plébiscitera de plus en plus un certain type de cinéma où une certaine diversité sera montrée. Parce-que cela correspondra à un besoin qu’il essaiera de satisfaire comme cela a été le cas pour le RAP qui, de musique marginale il y’a trente ans, est devenue aujourd’hui un genre musical que n’importe quel jeune, blanc ou noir, de classe sociale modeste ou bourgeoise, écoute.

Pour cela, il faut des artistes chefs de file qui proposent des œuvres qui vont remplir un vide que certains producteurs actuels, accrochés à leurs références et à leur passé, sont incapables de percevoir. Après tout, il est bien des chefs d’entreprise qui, alors qu’ils auraient pu être des pionniers, ont très mal anticipé le développement de l’économie numérique par exemple. Ou de certaines innovations technologiques telles que le smartphone.

Tout à l’heure, j’ai été un peu sarcastique envers Kad Merad en tant que Maitre de cérémonie des Césars cette année. Mais cette année, Kad Merad est peut-être pour quelque chose dans le fait que l’artiste Eddy de Pretto soit venu interpréter un titre de Charles Aznavour :

J’me voyais déjà. Même si l’interprétation d’Eddy de Pretto ne m’a pas convaincu et que j’ai du mal pour l’instant à être emballé par sa présence scénique, je vois dans sa participation aux derniers Césars le signe d’un changement. Il y’a dix ou quinze ans, un artiste comme Eddy De Pretto (Artiste hybride entre le chant et le RAP et homo affirmé) n’aurait pas été convié à la cérémonie des Césars en France.

« Dans cette clarté éblouissante où règnent nos absences, je regarde ma fille qui danse dans la cuisine » (l’actrice Rachel Kahn).

Ma fille, pour l’instant, se croit blanche. Comme beaucoup d’enfants, elle a entonné les paroles de La Reine Des Neiges : « Délivréeéééééééééé ! Je ne serai plus jamais la mêêêêêêêê-me ! ». Comme beaucoup d’autres enfants avant et après elle, ma fille aime porter une robe de Blanche Neige. Dans son école, les enfants viennent de partout. Juifs, musulmans, Arabes, Blancs, Noirs sont ensemble. Malgré quelques mères en tenue musulmane traditionnelle. Malgré, déjà, cette course vers l’école privée. Ma fille, comme la plupart des enfants de son âge, est encore loin de savoir le métier qu’elle souhaitera faire plus tard. Ou elle n’en parle pas pour l’instant. Avec sa mère, je parle de ce monde en noir et blanc et je veille à ce que, à la maison, elle entende toutes sortes de musiques. Et regarde d’autres dessins animés que ceux ou, invariablement, les protagonistes sont uniformément blancs. En sa présence, je discute avec des personnes de différentes origines et différentes cultures. Je ne vois pas pourquoi je devrais déja lui farcir la tête avec l’esclavage et le racisme. Je ne peux pas prévoir ses rencontres et ce qu’elles ( lui) donneront. De temps à autre, je lui parle de la Réunion et de la Guadeloupe.

Je sais que l’on peut être noir et raciste. Je sais que le racisme est multiforme. Et qu’il s’exerce aussi contre d’autres sur d’autres critères que la couleur de peau. Je sais que j’ai des préjugés. Mais, moi, je n’empêche personne de devenir acteur parce qu’il est blanc. Et je n’ai jamais refusé de jouer sur scène ou dans un court-métrage avec une partenaire blanche ou un partenaire blanc. Même si cela pourrait être le thème d’un sketch ou d’un court métrage humoristique.

Cependant, je devrai être prêt le jour où quelqu’un voudra décider à la place de ma fille de la personne qu’elle est parce qu’elle est noire.

Franck Unimon, ce vendredi 8 mars 2019.

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L’instinct de vie

»Posted by on Fév 5, 2019 in Puissants Fonds | 4 comments

L’instinct de vie

 

                                     

« Les souvenirs deviennent-ils les démons du sujet qui les garde ? » se demande Patrick Pelloux dans son livre L’instinct de vie ?

 

Si le « diable » – ou ce qui en est pour nous l’agent permanent- avait souhaité faire de la tête de Patrick Pelloux un passage clouté de tourments, il ne s’y serait pas pris autrement :

 

Médecin urgentiste engagé et « connu » au moins depuis 2003 pour avoir alerté les médias des conséquences sanitaires de la canicule, auteur de plusieurs ouvrages relatifs au monde de la Santé, Patrick Pelloux était aussi un chroniqueur attitré de Charlie Hebdo depuis plusieurs années lorsqu’eut lieu « l’attentat de Charlie Hebdo » ce 7 janvier 2015. Puis celui de l’hyper cacher de Vincennes après l’assassinat la veille de la policière Clarissa Jean-Philippe.

Dans ce livre de 174 pages découpé en quatorze chapitres- publié en 2017 soit environ deux ans après l’attentat- Patrick Pelloux prend le parti de s’inspirer de sa démarche personnelle de reconstruction après l’attentat du 7 janvier :

Rappelons qu’il était ce jour-là en pleine réunion professionnelle non loin du journal Charlie Hebdo. Sans cette réunion, il se serait trouvé au journal parmi ses collègues et amis lorsque les terroristes sont arrivés, ont assassiné et meurtri.

Charlie Hebdo était à la fois un peu sa maison et son territoire. Son « chez nous » comme dans tout service ou toute entreprise où des employés se sentent « bien » comme en couple ou en famille. Soit une expérience encore plutôt courante dans le monde du travail où se créent pour le meilleur et pour le pire bien des histoires affectives et amicales entre collègues.

Ce 7 janvier 2015, sa très grande proximité affective avec les personnes du journal, sa grande proximité géographique et son sens de l’engagement professionnel plus que prononcé (ce qui lui vaut et lui a aussi valu certaines inimitiés professionnelles et politiques) sont sans doute ce qui l’a incité- il lui était impossible de réagir autrement- à intervenir avec d’autres professionnels urgentistes sur les lieux. Avant que les lieux soient sécurisés nous apprend t’il dans son livre :

Lorsque d’autres professionnels urgentistes et lui sont entrés dans le journal ce jour-là, ils ignoraient si les terroristes y étaient encore présents. Attitude héroïque, suicidaire ou téméraire ? Cet article a d’autres volontés que ce « débat » qui, même avec de grandes précautions, se rapprocherait du jugement moral et facile que détiennent généralement les personnes bien planquées à distance des frontières de l’horreur. Dans les faits, dans la même situation, si l’accès au journal avait été «libre», d’autres personnes très impliquées affectivement avec les victimes, même non qualifiées médicalement, auraient eu la même réaction que Patrick Pelloux et ces urgentistes professionnels. C’est là où, pour Pelloux, le « diable » a pu largement faire son trou dans sa tête :

Le soignant, pour être à même d’être aussi « opérationnel » que possible, mais aussi pour pouvoir quitter la scène clinique et retourner à la vie civile – et chez lui- à peu près indemne et fréquentable- « sans » usure de l’âme- doit pouvoir avoir une certaine distance affective avec ce qu’il voit et vit au travail. On peut d’ailleurs reprocher à certains professionnels de la Santé plutôt aguerris et/ou performants une sorte « d’anesthésie » profonde voire une certaine indifférence émotionnelle et affective apparente ou patente. Le Monde de la Santé tangue en permanence entre ces trois ou quatre modèles « parfaits » et extrêmes du soignant :

L’un capable d’empathie et l’autre à la technique administrative, diagnostique et gestuelle irréprochable mais au « cœur », au regard et au réconfort absents ou froids. Ces trois ou quatre modèles ( et d’autres) peuvent bien-sûr coexister dans la moelle épinière d’un même soignant en une alchimie respirable mais cela est loin d’être une évidence et une science exacte et définitive.

Pour Patrick Pelloux – dont au moins les écrits et les chroniques attestent aussi de réelles préoccupations humanistes- après ce 7 janvier 2015 (et pour bien d’autres que lui) il était impossible d’être émotionnellement et affectivement absent. Pourtant, s’il avait la possibilité de retourner dans le passé et de revivre cet événement et le stress post-traumatique qui en a découlé depuis, on devine qu’il s’immergerait à nouveau dans le Charlie Hebdo de ce 7 janvier 2015.

Ce début d’article pourrait peut-être donner l’impression que L’Instinct de vie relate l’attentat de Charlie Hebdo de bout en bout ce jour-là. Ce serait un malentendu:

L’instinct de vie est un kit destiné à aider à la reconstruction morale, sociale, affective, psychologique et émotionnelle. Il a été conçuavec des mots très simples– au moins pour aider celles et ceux qui ont été victimes d’attentats ou d’événements traumatiques ainsi que leurs proches ou celles et ceux qui essaient d’apporter une aide en des circonstances similaires.

Pelloux le précise : ce qui a été très difficile y compris pour des professionnels de la Santé intervenant par exemple lors de l’attentat du Bataclan du 13 novembre 2015 ( ce jour-là ont aussi eu lieu des attentats au Stade de France ainsi que dans des rues du 1Oème et du 11 ème arrondissement de Paris : 130 personnes – dont 7 des terroristes- ont été tuées et plus de trois cents blessés ont été hospitalisés ), c’est de devoir faire face- dans le monde civil- à des scènes cliniques et des situations habituellement « réservées » à des zones de guerre. Le personnel de santé civil dépêché sur les lieux n’était pas préparé à faire face à des blessures de guerre et à une telle échelle. Et, les victimes ainsi que leur entourage ont dû découvrir également à une plus grande échelle le quotidien des personnes développant un stress post-traumatique voire une névrose traumatique.

Le livre de Pelloux « bénéficie » de son expérience de professionnel de la Santé. Et de victime. Il donne donc un certain nombre de conseils. Ainsi que des repères permettant à d’éventuelles victimes, professionnels de la Santé, proches et entourages de mieux comprendre ce qui peut se passer pour une victime. Quelques extraits en vrac :

« Les mots étaient doux avant. Soudain, tous les mots du monde ont été assassinés ».

« Tout a explosé. Durant les premiers temps, on reste dans la sidération. Impensable. L’entourage ne peut pas comprendre ou pas forcément. (…). Ce n’est même pas de la peur, c’est au delà. Un besoin de sécurité extrême ».

« J’ai vu des choses que je n’aurais pas dû voir. C’est cela qui fait le traumatisme. (….) Analyser qu’il faudra vivre avec un drame, savoir qu’il est impossible d’oublier et que tout son être, toute sa psyché devra apprendre à vivre avec cette souffrance ».

« Il faut vivre les trois premières heures pour arriver à respirer normalement, puis les trois premiers jours, puis les trois premiers mois. Pourquoi trois mois ? Parce que c’est sans doute la durée qu’il m’a fallu pour réussir à dormir deux heures de suite ».

« (….) Ce dont j’ai besoin, c’est de légèreté et de douceur. Or, c’est peut-être la chose la plus compliquée à offrir à quelqu’un de traumatisé ».

« (…) Ne dites jamais à une victime : « ça va passer » ; « ça va aller mieux » ; « Tu vas oublier » ; « C’est la vie » ; « Y’a plus grave ».

« Ce stress dure plus longtemps qu’il n’est écrit dans les articles scientifiques. Il dure des mois (….). Cela fait deux ans que les flashs me reviennent, par moments. Il suffit d’un petit détail. Qui les réactive. Clac ! ».

« Qu’il est difficile d’aider une victime ! Il faudrait être là et ne pas être là. A l’écoute. Sans poser de questions. Le mieux est de consulter un psychiatre ou un psychologue des cellules d’urgence médico-psychologique (CUMP) des SAMU (…) ».

« (…..) Rien ne calme cette culpabilité, ni l’alcool, ni le cannabis, ni la cocaïne, ni les amphétamines. C’est un leurre (…). Une chose est certaine : l’illusion de l’ivresse passée, tout s’aggrave, les troubles du sommeil, les cauchemars, les angoisses, les flashs, les peurs et la culpabilité ».

« Pour se reconstruire, il faut accepter de rire et de sourire ».

Livrés de cette façon, ces extraits peuvent peut-être donner l’illusion que Patrick Pelloux s’est reconstruit facilement. Si son livre est optimiste et volontariste, il indique néanmoins ça et là qu’il a pleuré tous les jours pendant trois semaines après l’attentat du 7 janvier 2015. Qu’il a penché durant quelques mois vers l’alcool. Sans trop s’étendre sur le sujet, à travers ses chats, il nous renseigne sur ce qu’une personne traumatisée peut aussi « dégager » de mortifère pour un entourage proche et intime qui absorberait tout sans aucune limite, distance ou filtre. Même s’il a depuis repris ses fonctions de médecin urgentiste, il a conscience d’être resté vulnérable. Et le 13 novembre 2015, c’est en tant que régulateur et non en tant qu’intervenant de terrain qu’il a- avec ses divers collègues- participé aux sauvetages des victimes des attentats au Bataclan et dans les rues de Paris.

On peut être en désaccord avec certains de ses avis par exemple quant à la prescription de médicaments ou non ou sur la façon d’assurer leur réévaluation. Car cela semble plus facile à dire qu’à faire. On peut par moments lui reprocher d’être un peu trop sûr de lui même s’il se défend de tout savoir.

Mais on doit avant tout voir ce livre– qui peut être une initiation à la Victimologie– comme un        ( Grand) Acte civique de très grande utilité publique pour ce qu’il apprend ou incite à apprendre que l’on soit soignant ou non, victime ou non, proche d’une victime ou non. Car comme le dit son ouvrage, celui-ci  et celui d’autres auteurs -tel le médecin-général Louis Crocq- sont au service de la vie. Les terroristes et les intégristes, eux, desservent la vie et contrairement au reste du monde se coupent de tout attachement affectif pour pouvoir mieux justifier et réaliser leurs assassinats physiques et symboliques. Pour les “sceptiques”, il est encore assez facile de retrouver sur le net des photos de certaines victimes des attentats du 13 novembre 2015 pour voir à nouveau qu’elles étaient de tous horizons.

Cet article se veut un complément, pour le meilleur espérons-le, de celui (assez mal écrit) sur le livre Sans blessures apparentes de Jean-Paul Mari. Et de l’article sur le film Utoya. Il a été écrit en bénéficiant du déferlement proche et protecteur de musiques Reggae et Dub à un volume moyennement élevé. Celui en particulier des artistes et groupes Manutension, Steel Pulse et Rod Anton.

 

Peinture : Patrick Marquès.

 

 

 

Franck, ce mardi 5 février 2019.

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