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Gémissements

»Posted by on Août 5, 2020 in Cinéma, Corona Circus, Ecologie, Micro Actif, Puissants Fonds, self-défense | 0 comments

Gémissements

 Gémissements.

C’est notre souffle qui nous tient. C’est à dire : trois fois rien. Dans nos pensées et nos souvenirs se trouvent tant de trajectoires. De ce fait, on ne s’étonnera pas si je fais quelques excursions en des temps et des événements différents et si je me retrouve ensuite à nouveau dans le présent.

 

Aujourd’hui, ce mercredi 5 aout 2020 où il a fait entre 29 et 30 degrés à Paris, je devrais être au cinéma. J’ai l’impression de le trahir. Il y a tant de films à voir même si le nombre de films a été restreint. Les salles de cinéma, pour celles qui ont pu rouvrir depuis le 22 juin,  peinent à s’en sortir économiquement.

 

Enrôlées dans la bobine du cycle Covid-19, les salles de cinéma ont peu de spectateurs. Je m’en suis aperçu directement le 14 juillet en allant voir Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi. Le film m’a beaucoup plu. J’en parle dans un article qui porte le nom du film sur mon blog: Tout simplement Noir.

 

Mais nous étions à peine dix spectateurs dans la grande salle de ce multiplexe parisien que je connais depuis plus de vingt ans. C’est vrai que j’y suis allé à la première séance, celle de 9h et quelques, mais je ne crois pas que l’heure matinale ait joué tant que ça sur le nombre que nous étions dans la salle :

 

 Le confinement de plusieurs semaines dû à la pandémie du Covid-19 et l’arrivée de l’été au moins ont eu un effet sécateur sur le nombre des entrées. En plus, cela fait plusieurs mois qu’il fait beau. Je crois que les gens ont besoin de se rattraper. Ils ont aussi peut-être peur que le couteau d’un autre confinement ne se déploie à nouveau sous leur  gorge.  

 

 

Mais on va un petit peu oublier le Devoir ce matin. Ou on va le défendre autrement.  On va se faire notre cinéma à domicile.

 

 

Les photos qui défilent dans le diaporama sont un assemblage à la fois de quelques photos de vacances, d’ouvrages que je lis, ai essayé de lire ou voudrais lire, du Cd dont la musique m’a inspiré….

 

Et je vais essayer de vous parler d’à peu près tout ça à ma façon.

 

 

On va vers l’autre pour essayer de combler ou de soulager un vide. Mais nous ne partons pas du même vide. Nous ne portons pas le même vide. Et nous ne parlons peut-être même pas du même vide. Beaucoup de conditions sont donc assez souvent réunies pour que, dans la vie, nous fassions….un bide. Et, pourtant, nous connaissons des réussites et des possibilités de réussite. Mais encore faut-il savoir s’en souvenir et s’en apercevoir.

 

 

Je ne connaissais pas du tout Magali Berdah dont j’ai commencé à lire la biographie, Ma Vie en Réalité. J’en suis à la moitié. Et j’ai très vite décidé de lire son livre plutôt que celui de Julia De Funès intitulé Développement ( Im) Personnel.  Qu’est-ce que je reproche au livre de Julia De Funès dont j’ai commencé à lire l’ouvrage ?

 

Le fait, d’abord, que l’on sente la « bonne élève » qui a eu des très bonnes notes lors de ses études supérieures et qui a, donc, une très haute opinion d’elle-même. Je suis bien-sûr pour avoir des bonnes notes et pour faire des études supérieures autant que possible. Je suis aussi  favorable  au fait d’avoir de l’estime de soi.  Parce qu’il peut être très handicapant pour soi-même comme pour notre entourage de passer notre vie à avoir peur de tout comme à toujours décider que l’on ne sait jamais rien et que l’on ne sait absolument rien faire en toute circonstance.

 

 Mais je ne crois pas à la certitude absolue. Y compris la certitude scolaire.

 

Julia De Funès veut « philosophiquement » « déconstruire » les arnaques des « coaches » et des vendeurs de « recettes du bonheur » qui font florès. C’est très bien. Et j’espère bien profiter de ce qu’elle a compris de ces arnaques. Mais elle abat ses certitudes en se servant de sa carte routière de la philosophie dont elle connaît des itinéraires et des soubresauts par cœur.  

 

Elle, elle Sait. Et elle va nous démontrer comme elle Sait  quitte à ce que, pour cela, en la lisant, on ait mal à la tête en essayant de suivre sa propre pensée inspirée de celles de très grands philosophes qu’elle a déchiffrés et qui ont résolu depuis l’antiquité le mal dont on essaie de se guérir aujourd’hui en tombant dans les bras et sur les ouvrages des  commerçants du développement personnel qu’elle veut confondre.

 

Résultat immédiat : pour accéder à sa connaissance et profiter de ses lumières, on comprend dès les premières pages de son livre qu’il faut avoir la philo dans la peau. On lit son livre comme on pourrait lire un livre de Droit. J’aime la philo. Et j’aime prendre le temps de réfléchir.

 

 J’aime moins avoir l’impression, lorsque je lis un livre,  de devoir apprendre des lois. En plus, et c’est sûrement un de mes torts, dès les premières pages, Julia de Funès cite Luc Ferry comme une de ses références.  D’abord, je n’ai pas compris tout de suite. J’ai confondu Luc Ferry avec le Jules Ferry de l’école publique. Oui, j’ai fait ça. Ce genre de confusion. Et puis, comme Julia de Funès cite plusieurs fois Luc Ferry en moins de dix pages, j’ai  fini par comprendre.

 

J’ai sûrement de très très gros préjugés envers Luc Ferry, ancien Ministre de l’Education. Mais, de lui, j’ai surtout retenu qu’il avait une très belle femme et qu’il savait se faire payer très cher pour des conférences sur la philo. Et quand je pense à lui, je « vois » surtout quelqu’un de très suffisant. Je n’ai pas beaucoup aimé ce qu’il a pu dire, dans le journal Les Echos,  ou peut-être plus dans Le Figaro. A savoir, que, selon lui, après le confinement, le business reprendrait «  as usual » et que, en quelque sorte, les Nicolas Hulot et toutes celles et tous ceux qui pensent comme lui, peuvent aller se rhabiller avec leurs histoires de « Il faut changer le monde et essayer de tirer des enseignements de ce que la pandémie du Covid a pu nous obliger à comprendre du monde et de la vie ».

 

On a le droit de critiquer Nicolas Hulot et celles et ceux qui lui ressemblent. On peut critiquer plein de choses sur la manière dont la pandémie a été gérée et dont elle continue d’être gérée. Mais dire que ce sera « business as usual » revient à dire que notre monde marche bien tel qu’il est économiquement, politiquement, industriellement et socialement ; qu’il est réglé comme une horloge suisse et que rien ne peut ou ne doit modifier cet ordre et cet état du monde dans lequel un Luc Ferry, « philosophe » de formation a ses entrées et ses privilèges. Même si Luc Ferry a sans aucun doute des connaissances et des raisonnements plus qu’honorables, il est vrai que, pour moi, pour l’instant, l’homme qu’il incarne est pour moi un repoussoir. Et voir que, dès le début de son livre que j’ai eu pour l’instant un plaisir limité à lire, Julia de Funès le place sur un piédestal, m’a poussé à fermer son livre et à passer à la biographie de Magali Berdah.

 

Oui, Magali Berdah.

 

Car, la biographie de Magali Berdah, c’est le contraire. Je ne connaissais pas Magali Berdah auparavant. Et en tombant sur son livre à la médiathèque, il y a quelques jours, je me suis dit que je pourrais apprendre quelque chose. De mon époque. Pour moi. Pour mon blog. Afin de  mieux le promouvoir mais aussi, peut-être, l’orienter différemment. Sans pour autant aller dans la téléréalité ou biberonner du Cyril Hanouna que Magali Berdah cite comme un de ses premiers soutiens avant de devenir «  la manageuse » des influenceurs et des influenceuses. Avec Julia de Funès, finalement, on est dans une pensée très puritaine. Pensée que je partage aussi. Car je ne me fais pas tant que ça une si haute opinion de moi-même :

 

Je peux, aussi, être très très puritain à ma manière. Si ! Si !

 

Sauf que avoir un certain sens et une certaine idée de la moralité ne suffit pas pour être heureux et pour ce que l’on appelle « réussir sa vie ». Car notre vie se résume quand même souvent à ces deux questions :

 

Sommes-nous heureux ? Et faisons vraiment nous tout ce que nous pouvons, dans la mesure de nos moyens, pour être heureux ?

Parce-que pour moi, réussir sa vie, c’est ça : être heureux autant que possible, le plus longtemps possible et savoir le redevenir si on est malheureux, triste ou déprimé.

 

Et si je veux bien croire que Julia de Funès peut m’aider, aussi, à répondre à ces deux questions au moins dans son livre, je crois que Magali Berdah peut également y contribuer. Car je ne vois pas pourquoi citer Luc Ferry pourrait suffire à me rendre heureux. 

 

Alors que la biographie de Magali Berdah, elle, est concrète. On peut trouver qu’elle nous raconte sa vie de façon à passer pour une Cosette. On lui reprochera peut-être de trop étaler sa vie privée, de se donner le beau rôle (celui de la victime, de la personne  moralement intègre ou protectrice) et de s’en servir pour son sens de la Communication et des affaires. Elle est peut-être ou sans doute moins « jolie » moralement que ce qu’elle nous donne à entrevoir dans son livre mais elle nous parle aussi d’un monde que l’on connaît :

 

Celui où des personnes vulnérables (mineures comme adultes), ignorantes, bosseuses et de bonne volonté, peuvent se faire….arnaquer, kidnapper, trahir etc…..

 

Et Magali Berdah nous raconte aussi comment elle s’en « sort ». Concrètement. Ainsi que certains de ses fiascos et de ses coups durs. Par des exemples répétés. Ce qui parle souvent beaucoup mieux qu’en citant des philosophes ou des Anciens Ministres, fussent-ils très cultivés et dans le « Vrai » lorsqu’ils ( nous) parlent. A moins que ces Anciens Ministres et philosophes ne se parlent, d’abord, à eux-mêmes.

 

Oui, Magali Berdah est beaucoup dans l’affectif. Elle le dit et le fait comprendre avec sa « garde rapprochée » parmi ses collaborateurs. Et elle est à l’aise avec l’argent et le fait d’en gagner beaucoup. Il n’est pas donné à tout le monde, comme elle, de s’épancher facilement auprès d’autrui. Moi, par exemple, dans la vraie vie, je me confie oralement assez peu. C’est une histoire de pudeur et de méfiance. Quant à l’argent, en gagner beaucoup n’a pas été ma priorité lorsque j’ai commencé à travailler. Je ferais plutôt partie des personnes qui auraient du mal à mieux mettre en valeur mes articles par exemple.

 

 

 Vis à vis de la « célébrité », je suis ambivalent :

 

J’aime me mettre en scène et faire le spectacle. Vraiment. Mais j’aime aussi pouvoir être tranquille, pouvoir me retirer et me faire oublier. Soit deux attitudes très difficilement conciliables qui expliquent par exemple au moins, en partie, la raison pour laquelle mon blog a sûrement (beaucoup) moins de vues qu’il ne pourrait en avoir. Mais aussi la raison pour laquelle, à ce jour, mon activité de comédien est plutôt une activité sous-marine (c’est peut-être aussi pour cela que je pratique l’apnée) ou sous-cutanée voire intramusculaire.

 

C’est sûrement aussi pour cela que, certaines fois, je me retrouve à nouveau au moins témoin de certaines situations qui, dans mon métier d’infirmier, restent la norme.

 

Parce-que lorsque l’on est infirmier, on aime assez peu se mettre en scène et prendre toute la lumière. On est plus dans le don de soi que dans la revendication pour soi. Et ça amène ce résultat et cette vérité automatiquement renouvelée :

 

D’autres profitent de cette lumière et de cet argent.

 

Dans son livre, Magali Berdah explique qu’elle découvre l’univers de la téléréalité et des réseaux sociaux en rencontrant Jazz, une ancienne candidate de téléréalité,  amie d’une de ses anciennes salariées, Martine, à qui elle rend un service.

 

A cette époque, Magali Berdah, mariée, trois enfants, est surendettée, et a surtout une expérience consistante en tant que commerciale et auto-entrepreneuse dans les assurances et les mutuelles. A première vue, grossièrement, on dira que cela n’a rien à voir. Sauf que Magali Berdah, est fonceuse, bosseuse, curieuse. Elle a sans doute aussi envie de garantir à ces jeunes vedettes cette protection et cette sécurité dont elle a manqué enfant.  

 

Magali Berdah offre donc à ces jeunes vedettes son sens des affaires et du commerce ; une certaine indépendance. Ainsi qu’une présence affective permanente qui contraste avec ce monde des marques, des reflets et des images qu’incarnent et vendent ces jeunes vedettes qu’elle protège.

 

Quelques temps plus tôt, alors qu’elle était déprimée du fait de ses problèmes professionnels, financiers et personnels répétitifs, elle s’était confiée à une amie. Laquelle lui avait conseillé de consulter un Rav (l’équivalent d’un rabbin) de sa connaissance. Magali Berdah, juive non pratiquante, avait accepté de le rencontrer. Après s’être racontée,  ce Rav, le Rav Eli, lui avait affirmé qu’un de ses ancêtres, du côté de son grand-père maternel, était lui-même un Rabbin très « réputé » considéré comme un Tsadik.

 

Dans le vocabulaire hassidique, le Tsadik est un « homme juste ». Un Maitre spirituel. L’équivalent d’un Saint. Mais ce Saint n’est pas protégé par Dieu de son vivant. Par contre, ce Tsadik protègera un « descendant » et lui « offrira une vie extraordinaire : qui sort de l’ordinaire ».

Et le Rav Eli d’apprendre à Magali qu’elle était cette personne protégée par le Tsadik.

 

Ces propos du Rav étaient-ils sincères ? Relèvent-ils de la gonflette morale ou du placebo ? Sont-ils l’équivalent de ces « trucs » vendus et proposés par les coaches « bien-être » que Julia De Funès veut «déconstruire » ?

 

Je précise d’abord que je ne suis pas juif. Où alors je l’ignore. Mais j’aime beaucoup l’histoire de cette rencontre dans laquelle je vois du conte et de l’universel. Un conte pour adultes. Un conte qu’on aurait pu évidemment transposer autrement en parlant d’une rencontre avec un marabout, un psychologue, un Imam ou toute autre rencontre étonnante ou mystérieuse pourvu que ce soit une rencontre hors-norme, hors de nos habitudes et inattendue dans une période de notre vie où l’on a besoin de changement mais où on ne sait pas comment s’y prendre pour donner une autre direction à notre vie.

 

 

Dans cette histoire du Tsadik qui est l’équivalent du Saint, je pense bien-sûr à la vallée des Saints qu’un ami m’a conseillé d’aller découvrir lors de notre séjour récent en Bretagne. On trouvera facilement mon diaporama de la vallée des Saints sur mon blog. La Vallée des Saints

 

Pour l’instant, je ne vois pas quelles retombées concrètes sur ma vie a pu avoir le fait d’avoir pris la décision de me rendre avec ma compagne et ma fille à la vallée des Saints. Et ma remarque fera sans doute sourire ou ne manquera pas de me faire envisager comme un candidat idéal pour le programme subliminal de n’importe quel gourou foireux et vénal.

 

Alors, il reste le Tsadik, équivalent du Saint, qui, je crois, lui, sera plus difficile à contredire et à déloger, que l’on se moque de moi ou pas :

 

Religion juive ou pas, le soignant, infirmier ou autre, est souvent assimilé au Saint ou à la bonne sœur. Lorsque l’on regarde les conditions de travail et les conditions salariales d’un infirmier et qu’on les compare à ce que celui-ci donne de sa personne au cours d’une carrière, on « sait » que le compte n’y est pas du tout. Et que les infirmiers, comme d’autres corps soignants, sont sous-payés et sous estimés comparativement à ce qu’ils donnent. Mais aussi comparativement à ce qu’ils endurent. J’ai déjà entendu dire que, souvent, dans les ancêtres des soignants, il y a eu un malade, une grande souffrance. Mais on peut aussi penser, à travers l’exemple du Tsadik, qu’un soignant (infirmier ou autre) est un Tsadik et que, lui aussi, donnera sa protection à un de ses descendants un jour ou l’autre.

 

Cette histoire-là me plait beaucoup et elle m’est inspirée en lisant la biographie de Magali Berdah. Pas en lisant l’ouvrage de Julia de Funès. J’ai presque envie d’ajouter :

 

« Alors que cela aurait dû être le contraire. A quoi sert-t’il d’avoir autant de connaissances- comme Julia de Funès- si c’est pour plomber l’atmosphère et le moral des gens alors que ceux-ci essaient de trouver des astuces pour s’alléger, respirer un petit peu mieux et s’octroyer un peu de répit avant de devoir reprendre leur labeur ? ».

 

Récemment, dimanche après-midi, j’ai effectué un remplacement dans un service. La collègue infirmière du matin, ai-je appris plus tard, se lève à 3 heures du matin lorsqu’elle commence sa journée de travail à 6h45.

 

C’est sans doute rare qu’une infirmière se lève aussi tôt lorsqu’elle commence à 6h45 pour être à l’heure au travail. Mais je l’aurais vu au moins une fois dans ma vie.

 

Ce qui est moins rare, c’est d’avoir appris que cette infirmière avait pu se faire « défoncer » en plein staff un matin parce-que le travail n’avait pas été fait en temps et en heure. Pour quelle raison ?

Peut-être parce qu’elle était nouvelle dans le service. Et encore en CDD. Mais, aussi, parce-que le service manque de personnel infirmier. Quatre infirmiers en poste dans le service alors qu’il en manque sept autres. Il y a sept postes d’infirmier vacants dans ce service. Le service tourne donc régulièrement avec des remplaçants.

 

Ce qui est aussi moins rare, c’est qu’en se faisant « défoncer » en plein staff, cette infirmière ait subi sans broncher. C’est une étudiante infirmière présente lors des faits qui, ensuite, en a parlé au collègue infirmier qui m’a raconté ça le dimanche après-midi.

 

Ce qui est également moins rare c’est d’avoir demandé ce dimanche (j’étais alors présent) à cette même infirmière de revenir travailler le lendemain matin sur son jour de repos. Parce qu’il manquait du personnel infirmier le lundi matin.  

 

 Pourquoi je parle de ça ? Le Covid a fait des soignants, officiellement, «  des héros ». Mais des personnes se font « défoncer » cette fois-ci physiquement, sur la place publique lorsqu’ils rappellent à d’autres citoyens de porter- correctement- le masque de prévention anti-covid. Ou simplement d’un porter un.

 

Pendant ce temps, dans leur service, des soignants continuent de se faire « défoncer » en plein staff comme cette collègue infirmière. On peut donc défoncer en plein staff une héroïne. Et c’est normal.

 

Alors, qu’est-ce qu’il reste aux soignants héroïques alors qu’ils continuent de se faire défoncer par leur hiérarchie ? Il leur reste la dépression ou le burn-out. Il leur reste les accidents de travail. Il leur reste les congés longue maladie. Il leur reste la démission. Il leur reste la colère ou la contestation. Il leur reste le Tsadik ou son équivalent. Et c’est en lisant la biographie de Magali Berdah, que je n’ai pas terminée, que je le comprends. Pas en lisant le livre sûrement très cultivé de Julia de Funès.

 

Ce matin, ça a fait marrer une de mes jeunes collègues infirmières lorsque je leur ai parlé de Magali Berdah. Elle était sans doute gentiment amusée par une de mes nouvelles bizarreries. Pourtant, je ne fais que prolonger à ma façon ce en quoi je crois depuis des années.

 

Miles Davis disait « My mind is not shut » : Mon esprit n’est pas fermé. Dans la revue Yashima dont j’ai beaucoup aimé les articles cette fois-ci, il y a entre autres une interview de Kacem Zoughari.

 

Kacem Zoughari est «  docteur en Histoire et Culture du Japon et adepte de Ninjutsu du plus haut niveau ». J’ai découvert l’existence de Kacem Zoughari il y a à peine dix jours par ce magazine Yashima acheté durant mes vacances.

 

Quel rapport entre la téléréalité, le monde du fric et du commerce de Magali Berdah et l’ascèse martiale à laquelle se tient Kacem Zoughari que je devrais appeler au moins Sensei ou Maitre au vu de ses titres ?  A priori, à la télé, ce n’est pas la même chaine. Il n’y a aucun rapport si on oppose ces deux personnes et ces deux expériences selon leur image et leur parcours. Et puis, dans l’interview, Kacem Zoughari dit par exemple :

 

« Quand j’arrive là-bas (au Japon), je pense être bon. J’ai représenté la discipline à Bercy et à la télé et je suis ceinture noire. Mais au premier cours chez Ishizuka sensei, on me reprend. On me reprend gentiment, mais j’ai l’impression d’être giflé ! ».

 

On peut donc être « très bon », bosseur et expérimenté comme le pense alors Kacem Zoughari et, comme Magali Berdah, dans son domaine professionnel…échouer.

 

Or, que l’on évolue dans le commerce ou dans le domaine des arts martiaux ou ailleurs, ce qui va importer, c’est notre réaction par rapport à « l’échec ». Ce que l’on va être capable d’apprendre et d’accepter de cet échec.

 

Plus tard, Kacem Zoughari dit :

 

«  (….) Hatsumi sensei dit parfois : « Tu veux être bon, shuraba ni ike ». Va où a lieu le carnage ».

 

On peut penser au « carnage » de la guerre. Mais on peut aussi penser au « carnage » de la souffrance et de la violence auquel le soignant où le travailleur social est régulièrement exposé. Et Magali Berdah parle aussi de certaines périodes de «  sa vie chaotique ».

 

Et j’ai particulièrement aimé lorsque Kacem Zoughari dit :

 

« Certains élèves copient le maitre jusque dans ses déformations de dos, de genou, etc. Au-delà de l’aspect caricatural, c’est même délétère pour leur santé ! Ce type de pratiquants intégristes refuse souvent aussi de voir ce qui se fait ailleurs pour ne pas corrompre l’image qu’ils ont de leur maître. C’est une grave erreur ».

 

Bien entendu, je n’attends pas que Kacem Zoughari verse dans l’univers de la téléréalité et dans le monde de Cyril Hanouna. Mais on a compris que selon mes aptitudes et mon état d’esprit, je peux trouver des parties de mes besoins et de mes réponses tant dans ce qu’enseigne Kacem Zoughari que dans ce que raconte Magali Berdah.

D’autant que Kacem Zoughari confirme aussi :

 

« (…..) car beaucoup d’obstacles se dressent sur la voie d’un adepte. Il y a d’abord les désillusions. Le monde martial, comme tout microcosme, comporte de nombreuses personnes à la moralité douteuse. Il faut alors avoir foi dans les bénéfices de la pratique pour trouver le recul de se dire que les actes d’un individu ne définissent pas la valeur d’une discipline ».

 

 

Il y aurait bien-sûr davantage à dire de l’interview de Kacem Zoughari et je le ferai peut-être un autre jour.

 

Mais l’article va bientôt se terminer et je veux d’abord répondre à des questions que je crois possibles devant certaines des photos :

 

La voix du Raid écrit par Tatiana Brillant (avec la collaboration de Christine Desmoulins), ancienne négociatrice du RAID, parce-que je crois que son expérience peut aussi m’apprendre quelque chose dans mon métier comme dans ma vie. Tatiana Brillant, dont, d’ailleurs, le père est pompier. Et la mère….infirmière. Tatiana Brillant qui dit, page 24 :

 

«  (….) Ayant cette fois accès à mon dossier, j’ai appris que lors des précédents tests j’avais été reçue première avec l’observation suivante :

 

 «  Première candidate. Impressionnante malgré son jeune âge. Bonnes réactions, empathie naturelle ».

C’est ainsi que je suis entrée au RAID le 1er mars 2004. A Bièvres, dans l’Essonne, mon rêve se réalisait ! Tout cela validait à jamais le mantra qui rythme ma vie :

 

« Il ne faut rien s’interdire ».

 

« L’empathie » est une aptitude qui peut être dévaluée dans un monde où l’image, le statut social, la célébrité, la rapidité, la rentabilité et le fric remportent souvent le gros lot.

 

Le personnel infirmier sait ce qu’est l’empathie même s’il se fait régulièrement enfler. Parce qu’il est plus dans le sacrifice et le don de soi que dans l’empathie me dira-t’on. Peut-être. Mais on voit à travers Tatiana brillant, Magali Berdah mais aussi Kacem Zoughari, qui l’évoque d’une certaine façon dans un passage de son interview, que « l’empathie » est compatible avec la réussite professionnelle et personnelle.

 

 

Tout bouge autour de moi de Dany Laferriere, membre de l’Académie française. Pour le titre. Pour la littérature. Parce-que je n’ai encore rien lu de lui. Parce qu’il parle d’Haïti, où il se trouvait, lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010 :

 

  «  Des choses vues » qui disent l’horreur, mais aussi le sang-froid des Haïtiens. Que reste-il quand tout tombe ? La culture. Et l’énergie d’une forêt de gens remarquables ».

 

 

Parce qu’Haïti est une île où j’aurais aimé être allé depuis des années. Mais son régime politique et sa pauvreté m’ont jusque là trop inquiété. Je suis « entré » un peu à Haïti d’abord par le cinéma de Raoul Peck dans les années 90 par son film, L’Homme sur les quais. J’ai vu d’autres films de lui. Et même des séries. Je l’ai aussi rencontré et interviewé deux fois. Une fois lors du festival de Cannes au début des années 2010. Une autre fois, à Paris.

 

Il y a quelques photos de nos vacances en Bretagne. A la vallée des Saints ( avec les statues en granit) et aussi à Quiberon, du côté du port-Haliguen, où nous sommes passés avant que le port du masque ne devienne obligatoire dans la rue.

 

Le titre que j’ai choisi sur l’album Nordub  réalisé par Sly & Robbie et Nils Petter Molvaer feat Eivind Aarset and Vladislav Delay s’appelle :

 

European Express.

 

C’est le septième titre de l’album. Après avoir lu des critiques dithyrambiques sur cet album, je me suis décidé à l’acheter. J’avais déjà écouté deux anciens albums de Nils Petter Molvaer. J’appréhendais qu’il soit trop présent avec ses traversées électroniques et sa trompette qui louche vers Miles mais sans l’attrait de Miles sur moi.

 

Sly and Robbie, depuis leur trajectoire Reggae avec Black Uhuru, Gainsbourg et beaucoup d’autres dans les années 70 et 80 ont depuis longtemps débouché dans d’autres atmosphères musicales. J’attendais beaucoup de cet album. J’attendais du Dub. J’ai d’abord été déconfit. Puis, en le reprenant en revenant de vacances, il s’est à nouveau vérifié que certains albums nous demandent du temps pour entrer dedans.

 

European Express,  de par sa dynamique, est le titre qui m’a semblé le plus approprié pour cet article.

 

 

Cet article est sans doute plus long qu’il n’aurait dû, une fois de plus. Alors, j’espère qu’il ne sera pas trop fastidieux à lire et que les photos qui l’accompagnent vous iront aussi.

Ici, si on le souhaite, on pourra écouter cet article dans sa version audio :

 

 

Après un concert, il arrivait que Miles engueule certains de ses musiciens après qu’ils aient, selon lui, mal joué. Sans doute estimait-il qu’ils n’avaient pas pris assez de risques. Il leur disait :

 

 «  Jouez ce que vous savez jouer ! ».

 

J’ai écrit ce que je sais écrire. C’est le souffle qui nous tient. C’est à dire : trois fois rien.

 

 

Franck Unimon, ce mercredi 5 aout 2020.

 

 

 

 

 

 

 

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Croire aux fauves

»Posted by on Jan 21, 2020 in Ecologie, Puissants Fonds | 0 comments

Croire aux fauves

 

                                                      Croire aux fauves

Terminer un livre. Il n y a pas plus illusoire. Il y a l’idée d’une victoire. Alors que chaque livre devrait nous éjecter de ce genre de croyance. Etre une frontière, une trajectoire. Et nous rapprocher du rêve.

 

Mais nous ne rêvons plus, nous dit Nastassja Martin dans son livre, Croire aux fauves. Nous laissons les atomes et les pixels de nos vies modernes rêver des traces à notre place.

 

A la fin de ma lecture de Croire aux fauves, il y a quelques jours, j’étais hébété :

 

J’étais incapable de me sortir -d’en parler- de ce livre de 151 pages de taille moyenne.

 

Depuis, j’ai cherché un autre médicament, commencé à tourner d’autres pages sans réussir à me décider vraiment :

 

Les Chamans ( Hier et Aujourd’hui) de Jean-Patrick Costa.

 

L’Apothéose des vaincus ( Philosophie et champ jazzistique) de Christian Béthune.

 

Catherine Ringer Et les Rita Mitsouko de Stan Cuesta (avec une préface d’Alfredo Arias)

 

Ecrit sur la bouche de Claude Olievenstein

 

Deep de James Nestor

 

L’An V de la Révolution algérienne de Frantz Fanon dont Abdel Raouf Dafri m’a parlé lors de son interview pour son film Qu’un sang impur… qui sort demain ( Interview en apnée avec Abdel Raouf Dafri ). 

 

Mon père, ce tueur de Thierry Crouzet

 

 

Alors, je passe un peu d’un livre à un autre, comme un alpiniste passerait d’une montagne à une autre. Dans le Ecrit sur la bouche d’Olivenstein, publié en 1995, il y a cette phrase, page 15 : « La bouche garde le souvenir de notre passé (…) ».

Cela peut correspondre avec ce qu’écrit Nastassja Martin en 2019 dans son livre Croire aux fauves, page 113 :

 

«  Le fauve mord la mâchoire pour rendre la parole ».

 

 

Dans Deep, je suis tombé sur ce passage qui raconte que le Capitaine Cook avait embarqué pour un de ses voyages, le chef d’une tribu «  primitive ». Non seulement, celui-ci lui avait fait découvrir un certain nombre de « mondes » (d’autres contrées)  en les lui montrant sur la carte. Mais, quel que soit l’endroit où ils se trouvaient sur la mer, ce « chef » restait capable de situer exactement sur la carte l’endroit où se trouvait son « pays ».

Toujours dans le même livre, James Nestor nous parle d’une autre tribu (aborigène ?) qui, dans son langage quotidien, intégrait en permanence les points cardinaux : nord, sud, ouest, est.

 

Si je me fie à ma pensée cartésienne d’occidental parisien éduqué, « normal », borné et « responsable » de 2020, je dirais que ces sujets et ces livres font partie de mes envies d’exotisme du moment en pleine période des soldes d’hiver. Et que Nastassja Martin, anthropologue, brillante étudiante, élève de Philippe Descola, formée à la psychanalyse, sûrement une très belle femme à «  l’origine », très bonne alpiniste, russophone et sans doute capable de parler d’autres langues en plus du Français,  d’un ( très) bon milieu social, guidée par son arrogance et son sentiment de supériorité, s’est à nouveau  aventurée sur un territoire encore sauvage, dans les montagnes du Kamtchatka ; a fait le voyage de trop en aout 2015 et est tombée sur un ours qui l’a défigurée. Elle lui a résisté et, les yeux fermés, avec son piolet, a réussi à le blesser. Autrement, il l’aurait sans doute tuée. L’ours s’est échappé. Nastassja Martin est une combattante et une survivante. Elle raconte ce que cette rencontre lui a donné dans la peur et dans la douleur. Sans voyeurisme et sans exhibitionnisme.

 

Si je laisse tomber cette corde de pensée, je dirais que je suis en ce moment incapable de regarder un film et de me fixer sur un livre parce-que la poussée animiste du livre de Nastassja Martin m’épouse et me rappelle une histoire perdue qui vient de loin. Mais je ne l’ai pas encore écrite :

Nous sommes surtout doués, désormais, pour savoir nous repérer et nous répéter dans des administrations et des magasins. Pour nous cantonner à certaines de nos fonctions et  à certaines actions à des horaires et des périodes paramétrés. Alors que pour vivre nous devrions plus nous inspirer de nos rêves que des murs qui nous regardent.

 

 

Nastassja Martin, encore, dans son Croire aux fauves, page 121 :

 

 

«  (….) personne n’a écouté Antonin Artaud qui, pourtant, avait raison. Il faut sortir de l’aliénation que produit notre civilisation. Mais la drogue, l’alcool, la mélancolie et in fine la folie et/ou la mort ne sont pas une solution, il faut trouver autre chose. C’est ce que j’ai cherché dans les forêts du nord, ce que je n’ai que partiellement trouvé, ce que je continue de traquer ».

 

 

 

Franck Unimon, ce mardi 21 janvier 2020.

 

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Bravo Two Zero

»Posted by on Jan 7, 2020 in Puissants Fonds | 0 comments

Bravo Two Zero

Andy McNab ne devrait pas être un héros. Mais il l’est. Et c’est ce qui me donne mauvaise conscience. C’est la raison pour laquelle je parle de son livre Bravo Two Zero maintenant alors que j’en avais terminé la lecture une bonne semaine avant de commencer à lire New York Vertigo  écrit par Patrick Declerck, ouvrage dont j’ai déjà parlé hier à ma manière.( Rentrée des classes )

 

Les deux livres se recoupent sûrement dans l’Histoire. Mais les deux hommes,  leurs intentions et leurs actions, diffèrent. On pourrait parler de Devoir pour le premier et de choix pour le second. Mais Andy McNab, comme tout héros, a  la franchise pour lui. Patrick Declerck, aussi, est fait de franchise. Alors, on dira que l’on prendra pour modèle le héros de sa préférence si les conditions sont réunies :

 

D’un côté, Andy McNab, Militaire au sein du SAS lors de “la guerre du Golfe” (débutée en Aout 1990) contre Saddam Hussein. Officiellement, selon Georges Bush, le Président américain de l’époque, pour ” défendre la démocratie” ( le prétexte de rechercher et d’éliminer ” des armes de destruction massive” en Irak sera employé en 2002)  alors que bien des occidentaux moyens avaient compris que le but était au moins d’assurer aux pays occidentaux l’approvisionnement en pétrole nécessaire à leur suffisance et à leur croissance.

De l’autre côté, Patrick Declerck, anthropologue et psychanalyste, longtemps connu pour son travail sur les SDF, et qui considère que l’espèce humaine ” est pourrie”. 

 

Dans son livre, je ne me rappelle pas qu’Andy McNab nous dise en préambule qu’il considère l’espèce humaine comme ” pourrie”. Nous apprenons qu’il a été un enfant adopté et aussi que lorsque débute son récit, il a une trentaine d’années et a divorcé trois fois. Jill est sa nouvelle compagne et ils ont une fille.

 

Vu que j’ai « dû » me rabattre sur un livre d’occasion dans sa version originale, en Anglais, parue en 1993, j’aurais été incapable de donner une explication précise du SAS. Même si dès le début de son livre -très bien écrit- où Andy McNab nous raconte les préparatifs avant son départ en mission en Irak, il est évident que lui et « ses » 7 hommes sont beaucoup plus que des simples appelés que l’on envoie au front afin d’y effectuer leurs classes.

En 1990, en France, le service militaire était encore obligatoire. Et, deux ans plus tard, lors de mes classes à Beynes, dans un camp militaire semi-disciplinaire, tout appelé avait la possibilité de s’engager afin d’aller prendre part à la guerre en ex-Yougoslavie. La solde passait à 2000 francs par mois contre un peu plus de 500 francs pour l’appelé ordinaire que j’étais. Personne, parmi les appelés qui effectuaient leur service militaire comme moi, ne s’était porté volontaire. Nous ignorions tous l’affiche qui nous informait de cette possibilité quelque part près des douches collectives et froides en ce mois  de décembre 1992. Cela avait fait ricaner un caporal : 

 

«  Personne ne veut partir en Bosnie ?! ».

 

 

SAS ou Special Air Service signifie Forces spéciales des forces armées britanniques (source Wikipédia). Je m’y connais mal dans les différentes catégories d’armées mais pour avoir lu Bravo Two Zero et vu quelques films, je dirais qu’Andy McNab et « ses » 7 hommes sont bien chacun des équivalents de James Bond ou de Jason Bourne. Et davantage des Jason Bourne pour le côté réaliste comme pour, autant que possible, le fait de s’appliquer au maximum, à se fondre dans le décor et à ne pas laisser trop de traces de son passage. 

Si le personnage de Jason Bourne a des problèmes de mémoire et est poursuivi par son passé et son identité qu’il reconstitue avec le feu des affrontements, la mémoire fait dès le départ partie des armes et des stratégies de combat d’Andy McNab et de ses hommes pour cette mission en Irak qu’ils préparent avec autant de minutie que l’on manipule un explosif. D’autant que le but de leur mission est d’aller détruire des rampes de lancement de missiles SCUD irakiens dirigés vers des cibles stratégiques israéliennes.

 

Je parle des personnages de James Bond et de Jason Bourne pour que la lectrice ou le lecteur qui lira cet article puisse facilement situer le niveau poussé de formation militaire- l’élite- d’Andy McNab et de ses hommes. Mais il est possible que je sois encore  loin de la vérité en matière de réalisme :

 

Dans Bravo Two Zero, à plusieurs reprises, Andy McNab nous explique avec pédagogie que, souvent, au cinéma, on voit telle action de combat se dérouler d’une certaine façon, tout en « finesse » en quelque sorte. Alors que dans les faits, cela se passe très différemment. Et il nous explique très bien les faits. Tant d’un point de vue des préparatifs, de l’adaptation au terrain de la mission, de la fuite, puis lors de la période de captivité et de tortures par l’armée irakienne jusqu’à la fin de cette période de captivité. Après cette mission racontée dans Bravo Two Zero, Andy McNab a réalisé d’autres missions militaires. Depuis, il a raccroché et est devenu, à ce que j’ai pu lire, un auteur reconnu. Et je le crois facilement après avoir lu ce premier ouvrage de lui qui combine connaissance pratique et tactique du terrain, maitrise de la psychologie de combat, très bonne connaissance des armes, mais aussi de la physiologie du corps humain. Humour et qualité d’écriture sont aussi de la partie. Il y a donc plein d’atouts dans son récit.

 

Ma mauvaise conscience concernant le contenu de Bravo Two Zero  vient du fait qu’avec Andy McNab nous sommes, à nouveau, du côté des occidentaux et des vainqueurs dans cette guerre du Golfe. Bien-sûr, Saddam Hussein était un dictateur. Et, oui, il faut bien des hommes comme Andy McNab pour faire la guerre et la « gagner ». Et, oui, devant ce que nous raconte Andy McNab des séances de torture répétées qu’il a subis et du comportement de plusieurs de ses tortionnaires, notre empathie lui est très vite acquise. Et, à la façon d’un Patrick Declerck qui, dans New York Vertigo, se demande, lui qui s’estime si lâche et si mou, ce qu’il aurait fait le 22 décembre 2001 lors du vol Paris-Miami face au terroriste Richard Reid, je me pose évidemment la même question tant face au terroriste Richard Reid ( finalement, une hôtesse qui l’avait repéré prend l’initiative de lui sauter dessus puis d’autres personnes se joignent à elle pour le maitriser) qu’à la place d’Andy McNab et de ses hommes.

 

«  Mais en de semblables circonstances, qu’aurais-je fait moi ? Voilà ce à quoi je pense, assis dans mon fauteuil pour schtroumpfs ? » se demande Patrick Declerck, anthropologue, psychanalyste et écrivain, en 2012 ( page 45, de New York Vertigo).

 

 

Ma mauvaise conscience devant Bravo Two Zero provient du fait, qu’évidemment, j’aurais été incapable de partir volontairement en mission comme Andy McNab. Si j’en avais été capable ou si je l’avais souhaité, je me serais engagé pour partir « faire la guerre » en Bosnie fin 1992.

Malgré mon attachement à l’effort sportif, contrairement à un Patrick Declerck me semble-t’il, je m’entraîne à me résigner ce constat : les groupes et les troupes d’élite, que ce soit dans les armées, dans le civil, dans les forces de police du monde entier ou dans le privé, sont généralement constitués par des individus ( femmes, hommes comme animaux) aux capacités physiques et mentales hors-normes donc durement sélectionnés. Et durement formés. Même des personnes volontaires pour ce genre de vie et d’action échouent en cours de formation ou  parfois y décèdent. J-Pierre Roybon en parle un peu dans son livre Mes rêves avaient un goût de sel. ( Mes rêves avaient un goût de sel ).

 

 

Pour ces quelques raisons, critiquer depuis mon salon l’engagement militaire et personnel d’un Andy McNab, de ses hommes et de toutes celles et ceux qui leur ressemblent de par le monde me donne mauvaise conscience :

 

Je devrais soit me contenter de les remercier. Soit me taire. Ou les deux en même temps si c’est possible. Parce que ces hommes – et ces femmes- militaires, des forces de police, prennent des risques et meurent afin que je puisse tranquillement continuer ma petite vie civile et seulement me préoccuper de l’heure à laquelle mon bus ou mon train va arriver et si je vais pouvoir y trouver une place assise. Tandis que dans d’autres pays, c’est souvent la guerre, et les civils rasent les murs et les frontières, afin d’essayer de trouver une vie meilleure et plus calme, comme en France, dans d’autres pays occidentaux ou ailleurs.  

 

Sauf que des Irakiens civils comme militaires auxquels les occidentaux ont décidé de faire la guerre en 1990 rappellent eux aussi dans le livre d’Andy McNab qu’ils en ont assez que les occidentaux viennent leur voler leurs matières premières telles que le pétrole. Qu’ils en ont assez que les occidentaux tuent leurs femmes et leurs enfants lorsqu’ils refusent cette relation post coloniale qui leur est imposée. Et que Saddam Hussein, leur grand leader ou leur grand guide, va les sauver et redonner de la Grandeur à leur vie et à leur pays. En France, on a un parti politique et une pensée intellectuelle, tendance extrême droite, qui a grosso modo les mêmes propos depuis une bonne dizaine d’années ou davantage. Et les représentants de l’un comme l’autre passent facilement à la télé comme à la radio et sont bien rémunérés. Leurs livres, lorsqu’ils paraissent, se vendent plutôt bien et bénéficient d’une promotion plutôt favorable. Leurs armes de destruction massive sont leur présence permanente qui “veille” sur nos consciences ou rôde autour d’elles:

Par les patrouilles de leurs paroles, de leurs slogans, de leur image, de leur pouvoir intellectuel, politique et économique avec lesquels s’arrangent certains média, les autres classes politiques, d’autres personnes de pouvoir. Et ça passe. On vit et mange avec ça. On grandit avec ça. On élève nos enfants avec ça. Nous nous faisons coloniser mentalement par ces façons de penser. Lentement et sûrement.

Et on continue de pointer exclusivement du doigt les gens d’ailleurs, et celles et ceux qui, à nos yeux,  leur « ressemblent » car tout est de leur faute. Ils seraient apparus sur Terre tout seuls un beau jour :  Saddam Hussein, Khadafi, Ben Laden, leurs semblables,  l’intégrisme islamiste, les terroristes islamistes qu’il faut tous éliminer.

 

 «  Those pieces of shit ! » comme le dit Patrick Declerck dans New York Vertigo à une femme flic à la « poitrine ballon » qui aurait fait rêver le réalisateur Russ Meyer ( réalisateur pour lequel, j’ai aussi une grande sympathie lorsque je pense à ses films tels que Vixen ou Super Vixen par exemple).

Et la femme flic à la poitrine-ballon, le jour de la commémoration du 11 septembre 2001, en septembre 2012,  répond à Patrick Declerck : « Oh Yeah ! ».

Je comprends l’émotion de Patrick Declerck le jour de cette commémoration en 2012 surtout en présence de cette femme flic à la « poitrine ballon ». Un an plus tôt, mais en octobre, je m’étais par hasard retrouvé au même endroit. Et, subitement, toutes ces images que j’avais vues en boucle à la télé le 11 septembre 2001- j’étais au travail dans le service de pédopsychiatrie où je travaillais alors dans les Yvelines- m’ont « parlé ».

J’ai « entendu » les cris de certaines de ces personnes qui s’étaient jetées dans le vide et dont Patrick Declerck sait très bien parler dans son New York Vertigo. C’étaient évidemment des cris fantômes.

Durant mon enfance et mon adolescence, moi, le jeune antillais occidentalisé et influencé par la culture américaine dès sa naissance, j’avais idéalisé la ville de New-York puis m’en étais éloigné. Et lorsque je la découvrais véritablement en 2011, à 43 ans, avec celle qui, originaire de l’île de la Réunion, allait devenir ma femme, c’était plusieurs années après le 11 septembre 2001. Après l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans. Après avoir connu, en 1990 en pleine guerre du Golfe, mon premier contrôle d’identité au faciès à la Défense, quartier où j’avais collecté des bons souvenirs depuis mon enfance jusqu’à  mon adolescence.  Si la couleur des souvenirs n’était pas contrôlée pendant la Guerre du Golfe, celle de ma peau l’a été. Peut-être aussi parce-que j’avais eu le tort vraisemblable d’être vêtu d’un survêtement.

 La femme d’environ une trentaine d’années,  blanche, vêtue d’un tailleur, chaussée de talons aiguilles, qui sortait comme moi du RER A à la Défense, et me précédait d’à peine deux mètres avait pu prendre l’escalator. Elle avait pu s’élever vers la surface sans supporter le moindre contrôle d’identité et peut-être, aussi, sans même soupçonner mon existence derrière elle. 

 

 

Peut-être que sans la Guerre du Golfe que raconte très bien Andy McNab dans son Bravo Two Zero et d’autres guerres importées par l’occident au Moyen-Orient et dans d’autres régions du monde au vingtième siècle mais aussi lors des siècles précédents, Patrick Declerck n’aurait pas écrit son New York Vertigo.  Mais il y aurait eu d’autres guerres. Pour Andy McNab et ses hommes, et tous les autres qui leur ressemblent, cela n’aurait rien changé. Ils y seraient allés. Parce qu’ils ont besoin de ces guerres :

Stan, originaire d’Afrique du Sud, un des « hommes » d’Andy McNab, était au départ étudiant en médecine. Il a mis un terme à sa carrière médicale pour s’enrôler dans le SAS.  

 

Dans Bravo Two Zero, Andy McNab peut bien rappeler que le Saddam Hussein idéalisé par plusieurs de ses tortionnaires est celui qui a fait gazer des enfants iraniens, à mon avis, il aurait de toute façon été volontaire pour sa mission en Irak même sans ça. Parce qu’il est des êtres humains « faits » pour la guerre militaire. Pour tuer. Même si McNab justifie son engagement militaire en écrivant à deux ou trois reprises qu’il est « payé pour ça ». Personne ne le paie, à la fin de Bravo Two Zero, pour nous apprendre que lui et ses 7 hommes ont abattu «  250 personnes » au cours de cette mission.

On est évidemment de son côté et du côté de ses hommes- et des autres soldats occidentaux- lorsqu’ils se font torturer (sur le sujet des tortures, Bravo Two Zero, se déroule sur une bonne centaine de pages) et humilier par des militaires irakiens. On peut aussi s’étonner du grand nombre de soldats irakiens présents lors de ces séances de torture et les voir comme des espèces de planqués très contents de leur avantage militaire sur leurs prisonniers désarmés, diminués, en infériorité numérique et blessés. Mais à part lorsqu’un soldat irakien  s’en prend  à Andy McNab, après la perte de son fils, celui-ci n’exprime aucune empathie pour les hommes, les femmes et les enfants irakiens qui ont subi cette guerre du Golfe. Donc, pour moi, autant que héros, Andy McNab, est aussi un psychopathe comme cela peut être compris grossièrement : seuls comptent son camp, sa vision, sa tribu. Sa mission. Les siens. Ses priorités. Par certains aspects, il me fait penser au personnage incarné par Sean Penn dans le film Mystic River réalisé en 2003 par Clint Eastwood ( un très bon film à propos duquel j’écrirai peut-être un jour).

Evidemment, c’est parce-qu’il est celui qu’il est qu’Andy McNab a été un très bon soldat et un héros et, encore mieux, un survivant. Evidemment, en cas de conflit, d’agression, ou dans un environnement hostile et inconnu,  il vaut mieux être avec un Andy McNab qu’avec un bisounours ou un binoclard intellectuel prétentieux comme moi qui sera tétanisé, invalide, et demandera très vite où se trouvent le coin toilettes et aussi quand le film se termine.

 

Mais il est donné à une minorité de personnes de compter parmi ses proches un Andy McNab ou de pouvoir, le moment venu, lui ressembler. C’est autant une mauvaise nouvelle qu’une bonne nouvelle. Le Ying et le Yang. Ni tout noir ni tout blanc. Avant d’y être, personne ne peut véritablement savoir de quoi il est véritablement fait et de quoi il est capable. Et combien de temps. Femme, homme. Adolescent(e) ou enfant.

 

Surtout, qu’un des autres points forts de Bravo Two Zero, malgré mes réserves, est qu’Andy McNab ne roule pas des mécaniques. Lorsqu’il a peur, il l’écrit sans réserve. Et cela arrive plus d’une fois lors de la période des tortures. «  Fear was everything ». Lorsqu’il doute, il l’écrit aussi de bout en bout. Pour cela aussi, son ton trancherait avec le récit de Chris Ryan, un de « ses » hommes lors de cette mission. Je n’ai pas encore lu le récit de Chris Ryan. Je lirai d’autres livres d’Andy McNab. Avoir lu Bravo Two Zero en Anglais, malgré mes limites linguistiques par moments, a sûrement été un plus.

 

Franck Unimon, ce mardi 7 janvier 2020. 

 

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Rentrée des classes

»Posted by on Jan 6, 2020 in Echos Statiques, Puissants Fonds | 0 comments

Rentrée des classes

 

                                                    Rentrée des classes

La rentrée des classes s’est bien passée ce matin. Il y avait du givre sur le pare-brise de certaines voitures. Il faisait plus froid que ce à quoi je m’attendais.

 

Nous sommes arrivés avec environ cinq minutes d’avance. D’autres parents, une majorité de mamans, étaient déjà présents.

 

Hébété devant l’école, et sûrement aussi par mes pensées alors que je regardais ma fille s’éloigner dans la cour, je n’ai pas tout de suite entendu lorsque la maman d’une des copines de ma fille m’a salué et souhaité «  Bonne année ! ». La petite était également là, souriante. J’ai remercié la maman et lui ai aussi adressé les mêmes vœux. J’avais oublié ce rituel social auquel je suis pourtant attaché.

 

C’est également par surprise que la maitresse de ma fille m’a en quelque sorte adressé ses meilleurs vœux. Je voulais juste lui dire bonjour et, comme elle avait eu quelques mots pour ma fille venue à sa rencontre, m’assurer que tout allait bien. Et puis, devant moi, avec son sourire et son attention amplifiées, à en être illuminée, j’ai compris que mes quelques mots de politesse étaient pour elle une extraordinaire source d’encouragement et de sympathie. C’était le premier jour de la rentrée des classes, ce lundi 6 janvier 2020, après les vacances de Noël, et, déjà, par son attitude, la maitresse de ma fille signalait qu’elle était présente au poste et prête à repartir à l’assaut de l’enseignement avec le sourire. Quelles que soient les difficultés ! Quel que soit le mal infligé et refait à l’école publique !

 

Je me suis tu. Je me suis contenté d’acquiescer en souriant. Et de partir. En rentrant, j’ai retrouvé la longue file de voitures qui attendait au feu rouge en bas de chez nous. Et j’ai vu filer sur la gauche vers le feu, en short, casque et sac à dos, sur son vélo, un homme noir qui partait sans doute au travail.

 

 

J’avais prévu d’écrire la troisième partie ( Crédibilité 2 )  de Crédibilité : A L’assaut des Pyrénées   tout en me demandant si cela aurait un intérêt particulier pour d’autres. Il a suffi de cette rentrée de classe de tout à l’heure pour que j’opte de parler d’abord du livre New York Vertigo  de Patrick Declerck que j’ai pris le temps de terminer hier soir avant de me coucher.

Ce qui venait de se passer en ramenant ma fille à l’école m’avait peut-être donné ma réponse devant son pessimisme envers l’Humanité ( «  L’espèce est pourrie ») qu’il justifiait- à nouveau- simplement et magistralement dans les 120 petites pages de son dernier ouvrage à ce jour.

 

 

 

Avant de lire New York Vertigo  paru en 2018 que j’avais acheté sans doute à sa sortie, j’avais lu quelques commentaires sur le net sur plusieurs de ses livres. Le dithyrambe côtoyait le sarcasme et la menace fantôme.

 

 

Patrick Declerck fait partie des personnalités que j’ai très vite pensé interviewer pour mon blog balistiqueduquotidien.com. Mais je me suis aussi rapidement dit qu’avant d’essayer de le faire, qu’il faudrait d’abord que mon blog ait du fond. Et, du fond, pour moi, cela peut-être autant bien étudier l’œuvre et la vie de la personne que l’on souhaite interviewer que, soi-même, poser sur la table une partie de son bagage personnel qui va donner envie à la personne interviewé(e) de nous rencontrer et de se livrer. Beaucoup trop d’interviews voire de rencontres se résument à un échange de balles de ping-pong, où, d’un côté, une personne répond à des  demandes et à des sollicitations formulées par des centaines ou des milliers d’anonymes, qui, dans les grandes lignes, malgré toute leur sincérité et leurs efforts d’originalité, restent des stéréotypes. Cet échange, plutôt qu’une rencontre, se limite donc souvent à une fonction promotionnelle. Si toute campagne de promotion compte pour la réussite de nos projets (pour être embauché quelque part ou pour aborder et séduire une personne qui nous plait, il faut bien d’abord commencer par réussir sa promotion personnelle) les véritables rencontres, pour s’établir, et durer, ont besoin de plus que des compliments, des promesses et des sourires.  Mais, bien-sûr, tout est affaire de moment, de tempérament et de priorité : certaines personnes préfèrent privilégier, en toutes circonstances, leur promotion et leur satisfaction personnelle. D’autres, peut-être par ignorance ou par faiblesse, vont chercher à bâtir des rencontres. Y compris, parfois, dans les pires conditions.

 

 

Patrick Declerck avait pu faire « parler » de lui en 2001 avec son livre Les Naufragés de la terre- avec les clochards de Paris. Psychanalyste et anthropologue, il consacrait alors une grosse partie de son temps à la question des SDF. Il a écrit d’autres livres :

Garanti sans moraline, Socrate dans la nuit, ou Crâne sur son intervention chirurgicale, alors qu’il était éveillé, pour exfiltrer une tumeur.

 

New York Vertigo est le seul livre que j’ai lu de lui. Les Naufragés de la terre et Garanti sans moraline sont pourtant dans ma bibliothèque depuis des années. Plus de dix ans en ce qui concerne son livre Les Naufragés de la terre. Depuis, sur le sujet des SDF, un médecin-psychiatre spécialisé dans le traitement des addictions m’a conseillé l’ouvrage De la précarité sociale à l’auto-exclusion : une conférence debat écrit par Jean Furtos. Je l’ai aussi acheté mais je ne l’ai pas encore lu.

 

 

«  C’est trop tard ! » avait dit Patrick Declerck. 

 

 

Ce jour-là, Patrick Declerck, grand et massif, avait mis dans le magnétoscope une cassette VHS. Sur le téléviseur, avec lui, nous avions découvert un entretien. Un SDF était interviewé par quelqu’un. Sitôt l’interview lancée, Patrick Declerck s’était installé par terre, devant le téléviseur, nous tournant pratiquement le dos. Déjà crâne rasé, Il portait un long manteau en laine épaisse de couleur sombre. Sortant un calepin, il avait commencé à prendre des notes. C’était la première fois que je voyais ça. C’était sûrement la première fois que nous voyions, tous, quel que soit notre âge un des intervenants venant nous faire cours avoir ce genre de comportement. Ordinairement, tous les autres intervenants nous faisaient cours en nous faisant face. La plupart du temps, assis sur une chaise ou debout.

 

C’était il y a trente ans. Peut-être un peu plus. Et nous étions une vingtaine d’élèves-infirmiers (âgés de 18-19 ans à 30 ans) avec lui dans la salle de cours de l’hôpital de Nanterre qui s’appelait encore la Maison de Nanterre et qui était une ancienne prison pour femmes à ce que m’avait dit ma mère. La Maison de Nanterre, où ma mère et deux de mes tantes ont travaillé comme femmes de ménage (ASH) puis comme aides-soignantes, a longtemps été sous la tutelle de la Préfecture de Paris. Je l’ai connue dès mon enfance avec ses SDF stationnés à l’arrêt du bus 304 mais aussi avec ses SDF devenus « résidents » permanents à l’hôpital. Avec son pain qui était fait sur place et auquel nous avions droit pendant des années alors que ma mère y travaillait.

 

 

«  C’est trop tard ! ».

 

 

 

C’était trop tard selon Patrick Declerck parce-que l’intervieweur avait trop attendu pour poser au SDF la bonne question.

 

Il me reste peu de souvenirs du contenu du cours de Patrick Declerck. Je crois l’avoir recroisé ensuite, ou avant,  lors de mon stage de quelques semaines au CASH dirigé alors par le Dr Patrick Henry et qui proposait des soins, une consultation sociale et un hébergement aux SDF qui le souhaitaient. Je me rappelle que la majorité des SDF rencontrés, transportés depuis Paris dans des bus de la RATP, préféraient retourner à la rue. Et aussi que l’un d’entre eux qui portait des lunettes, d’origine vietnamienne pour moitié, avait à son poignet une montre à aiguilles de grande valeur. Cet homme « présentait » plutôt bien. Il n’avait rien du pochtron ambulant. Il n’était pas- encore- marqué physiquement par l’alcool ou par la vie dans la rue. J’avais alors entre 19 et 21 ans et avant ces études d’infirmier, je venais du lycée, Bac B, option Economie.  

 

 

Maintenant, et, depuis des années, pour Patrick Declerck, «  l’espèce (humaine) est pourrie ». Il ne parle pas des SDF. Je sais qu’il a écrit «  Je les hais autant que je les aime ». Je sais aussi qu’il dit préférer leur proximité et celle de bien des marginaux à celle de tant de personnes bien propres sur elles. Son humour noir à la Cioran ou à la Pierre Desproges est une carie morale pour d’autres. Trop de pessimisme et de cynisme dépriment et découragent. La princesse Leïa le rappelle dans le dernier Star Wars épisode IX : l’Ascension de Skylwalker de J.J Abrams, film où mon passage préféré est celui sur l’étoile morte.

Bien des survivalistes affirmeront sûrement aussi que pour s’en sortir, garder le moral fait partie des conditions nécessaires. Par l’humour, par l’art, par toute activité et récréation morale, intellectuelle, spirituelle ou physique qui permet de maintenir tout élan vital et toute forme d’espoir.

Mais avec son aplomb, son expérience de professionnel de terrain underground et sa culture de phacochère, les arguments de Patrick Declerck nous encornent plusieurs fois. Et, à ce jour, je ne connais pas de matador, qui, dans l’arène ou dans la jungle, se soit présenté face à un rhinocéros.

 

 

La Religion ? «  Une illusion pleine d’avenir » selon Freud, son maitre à penser. Et dans son New York Vertigo, Patrick Declerck, à travers le 11 septembre 2001, nous reparle, précisément et techniquement, voire de façon balistique, des attentats islamistes.

De mon côté, même s’il est parfaitement autonome, je peux l’aider question religion en tant qu «  illusion pleine d’avenir ».

Ce week-end, alors que j’écrivais Crédibilité 2,  ma compagne m’a appris « l’histoire » de « Madame Desbassayns » ou Marie Anne Thérèse Ombline Desbassayns née Gonneau-Montbrun de l’île de la Réunion.

 

Riche héritière, cette demoiselle Gonneau-Montbrun, en devenant la femme de « Monsieur Desbassayns », est ensuite devenue, une fois veuve, «  une grande propriétaire foncière de l’île de la Réunion ». Grâce aussi à ses esclaves.

 

Selon le site wikipédia, on peut lire que son image est controversée à la Réunion.

Elle aurait été une féroce esclavagiste. Pourtant «  Dès le XIXème siècle, ses invités et ses proches politiques la couvrent d’éloges. Le gouverneur Milius la surnomme même «  la seconde providence ». Et, toujours sur le site wikipédia, on peut lire que «  Madame Desbassayns » était «  d’une ferveur religieuse intense ».  Mais aussi qu’elle a connu le privilège supplémentaire de décéder (à 91 ans !) deux ans avant l’abolition de l’esclavage à la Réunion ainsi qu’aux Antilles. En lisant ça, comme Patrick Declerck, je me suis aussi dit que «  la religion est une illusion pleine d’avenir » et que «  l’espèce (humaine) est pourrie ».

 

Je crois que la religion ou internet sont, j’allais dire, de très bonnes inventions. Et que la science, aussi, permet de très bonnes inventions. Mais qu’ensuite, malheureusement, ça tourne mal car ce qui fait la différence, c’est ce que l’on en fait. Ce qui fait la différence, c’est nos intentions lorsque l’on dispose de tels instruments de pouvoir et de contrôle.

 

 

«  Pouvoir et contrôle » sont les deux carburants, les deux aimants, du tueur en série m’avait en quelque sorte résumé un jour Stéphane Bourgoin, spécialiste des tueurs en série. Mais, contrairement à des chefs religieux, à des industriels ou à des hommes politiques, les tueurs en série sont généralement privés de projets pour le monde et la société. Pour ce que j’ai compris des tueurs en série, leur priorité est leur « petite » entreprise de destruction qui a déjà suffisamment de répercussions douloureuses sur leurs victimes et leurs proches.

 

Les chefs religieux, les industriels et les hommes politiques, eux, prévoient leurs projets sur une grande échelle : une échelle de masse. Et ça marche. Ça a marché et ça marchera encore, nous affirme Patrick Declerck dans son New York Vertigo. Et on est obligé de le croire. Car on « sait » qu’il a des arguments. Et les quelques uns dont il nous fait l’obole dans son livre sont intraitables et incurables.

 

Patrick Declerck, homme de connaissances autant que d’expériences de l’être humain, me fait penser à des personnalités comme les avocats Jacques Verges (qui était réunionnais) et Eric Dupont-Moretti. Des personnes qui, à un moment de leur vie, me donnent l’impression d’avoir vécu l’expérience «  de trop » qui les a déroutés de manière définitive de certaines illusions concernant l’espèce humaine. Peut-être que mes comparaisons sont mauvaises et que cela me sera reproché par les deux vivants qui restent (Declerck et Dupont-Moretti) par leurs détracteurs, par leurs proches ou  leurs admirateurs.

 

« L’espèce humaine est pourrie ». Et, pourtant, j’aimerais savoir, si un jour je rencontre Patrick Declerck et Eric Dupont-Moretti, ce qui les maintient encore en vie. Et dans le plaisir. J’imagine facilement Patrick Declerck me répondre laconiquement qu’il lui manque tout simplement le courage de se suicider. Ou qu’il cultive une sorte de léthargie et de jouissance morbide, sorte de protubérance parallèle à sa conscience, à être témoin de cette « débauche générale ».

 

Et puis, j’ai emmené ma fille à l’école tout à l’heure. Puis, je suis revenu de l’école.

 

 

 

Dans New-York Vertigo, Patrick Declerck se moque aussi, étude clinique à l’appui, du président américain actuel, Donald Trump et «  l’exhorte » à appuyer sur le bouton rouge car il y aura bientôt dix milliards d’êtres humains en 2050. Soit dix milliards de représentants de cette espèce, notre espèce, qui détruit la planète, tue, viole, massacre.

 

L’humour du désespoir.

 

Si Patrick Declerck avait écrit son livre ce mois-ci, il aurait sûrement parlé de la fuite récente, méprisable et cocasse du Japon de Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, alors qu’il était libéré sous caution en attente de son jugement là-bas. Pendant ce temps-là, en France, le gouvernement Macron-Philippe manœuvre pour détruire la résistance sociale. Oui, «  l’espèce est pourrie ».

 

 

Il y aura donc dix milliards d’êtres humains sur Terre en 2050. Et la Chine sera peut-être alors la Première Puissance mondiale incontestée. Pour l’instant, les Etats-Unis sont encore cette Première Puissance mondiale. S’il y a encore une Terre dans trente ans. S’il y a encore des êtres humains vivants sur Terre dans trente ans. Si je suis aussi obsédé par la Chine depuis quelques temps, c’est parce-que j’ai perdu ce regard fasciné et sentimental que je pouvais avoir avant sur la Chine et sa culture. Si la culture de la Chine existe bien-sûr et est aussi admirable que bien d’autres cultures, je perçois aujourd’hui davantage ce que la Chine recèle comme capitalisme et régime politique et social effrayants.

 

Pourtant, je crois ça : face à ces horreurs dont est capable l’être humain, les enfants sont les champions du moment présent. Nous, les adultes, à force d’extrapoler, de penser au passé et à ce qui pourrait arriver de pire, nous en arrivons à détruire notre propre présent. Parce- que nous nous faisons déformer et tabasser en permanence dès notre enfance. Et même avant. Parce-que c’est un combat titanesque que de sauvegarder, quotidiennement, une once d’enfance saine en soi et de lui éviter la spéculation financière et commerciale comme la benne à ordures. Et qu’une fois adultes, il arrive que nous perdions ce combat titanesque. Aucun adulte ne peut s’exclamer, comme quelques rares boxeurs, qu’il compte uniquement des victoires dans son parcours personnel.

 

Et je crois aussi que si nous continuons à vivre, à faire des enfants, à nous multiplier sur la Terre, malgré tous les signaux alarmants qui proviennent de nos propres comportements, c’est parce qu’il existe une raison- qui nous dépasse- qui fait de nous des êtres doués pour la vie quelles que soient les conditions.

 

Ce qui est très difficile à accepter pour l’être humain d’aujourd’hui, c’est le tri sélectif.

 

Malgré ou à cause de toute sa science, de toute son érudition, de toutes ses solutions, l’être humain voudrait pouvoir décider de tout et avoir le choix absolu. Or, il doit continuer d’apprendre que ses possibilités de choix et de libertés restent fugaces, volatiles, imprécises et limitées.  Qu’il suffit parfois d’une rue, d’une décimale, d’une seconde, d’une virgule, d’un regard, d’un mot, pour qu’un tri s’impose à lui  violemment.

A ses choix,  à sa vie ou à celles et ceux de ses voisins et de ses proches. Et, cela,  selon des critères pour lesquels, rien ni personne ne lui demandera son avis.  Notre vie moderne nous fait oublier constamment cet enseignement : nous sommes des corps soumis à un tri plutôt que des fantômes et cela a un prix.

 

Ce prix peut être insupportable. Car nous croyons en cette illusion que, forts de nos savoirs, de nos connaissances et de notre puissance, que nous pouvons décider de ce prix ou le négocier. Parce-que, d’une certaine façon, nous nous croyons éternels ou irremplaçables sur Terre. Et, ça, c’est aussi une sacrée illusion humaine pleine d’avenir. Contre ça, crier et pleurer peut peut-être soulager pendant quelques temps. Puis, il faudra vivre, si on le peut, parce-que c’est tout ce qui nous restera.

 

 

Franck Unimon, ce lundi 6 janvier 2020.

 

 

 

 

 

 

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Une autre fin du monde est possible

»Posted by on Oct 18, 2019 in Ecologie, Puissants Fonds | 0 comments

Une autre fin du monde est possible

 

 

 

 

 

 

 

  • Les revoilà ! 

 

Il y a maintenant deux ou trois ans, la lecture de leur livre Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes m’avait assommé. Et puis, sous l’effet du déni sans doute, la vie avait continué.

 

Mais les revoilà avec un nouveau livre :

Une autre fin du monde est possible ( vivre l’effondrement et pas seulement y survivre) et, cette fois, Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont rejoints par Gauthier Chapelle pour la rédaction de ce livre. Et j’ai remis ça. J’ai également lu cet ouvrage. Cela m’a pris plus d’un mois. Bien que ce livre puisse se lire en moins d’une semaine.

Tout autant fourni en bibliographies et références diverses, Une autre fin du monde est possible ( vivre l’effondrement et pas seulement y survivre) est typiquement le genre de livre dont vous ne parlez pas autour de vous à moins de vouloir prendre le risque de passer pour fou, parano, extrémiste, séropositif, négatif, pessimiste ou pour celle ou celui qui a subitement pété plusieurs plombs ou plusieurs câbles en même temps. Le sujet a très mauvaise haleine et transmet des très très mauvaises vibrations. Et cela ne se perçoit peut-être pas dans mes articles mais, dans la vie, j’aime plutôt rire et faire rire.

 

  • obéir

 

 

C’est vraisemblablement pour ces quelques raisons que depuis la fin de sa lecture il y a plusieurs jours maintenant, je me suis abstenu d’en parler. Et que je me suis lancé dans la lecture de Leçons de danse, leçons de vie de Wayne Byars, un ouvrage plus rassurant et pourtant complémentaire avec le récent ouvrage de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle.

Une autre fin du monde est possible est typiquement le genre de livre dont vous ne parlez pas autour de vous, lorsque vous vivez parmi des gens «normaux », mais qui vous réveille en pleine nuit pour écrire à son sujet. C’est ce qui est en train de m’arriver. Cela m’est bien sûr arrivé pour d’autres articles différents et plus joyeux, mais c’est ce qui m’arrive pour ce livre. Il est 4h35 et tout à l’heure, ce livre m’a en quelque sorte dit ( oui, certains livres et certains mots me parlent) :

« Franck, le moment est arrivé pour toi de parler de moi. C’est mon tour ! J’ai suffisamment attendu ». Et j’ai décidé d’obéir. 

 

  • Le Symptôme Take Shelter

 

 

Le réalisateur Jeff Nichols, au festival de Cannes en 2011.

 

 

 

J’aimerais encore que ma façon de réagir à la lecture de ce livre soit dû au symptôme Take Shelter, titre du film du réalisateur Jeff Nichols où l’acteur Michael Shannon, père de famille et fils d’une schizophrène, commence à avoir des visions d’une catastrophe à venir. Et, malgré la désapprobation générale de la communauté et l’incompréhension de sa femme (l’actrice Jessica Chastain), celui-ci décide, en s’endettant, de construire un abri pour sa fille et sa femme.

Dans Take Shelter, il s’agit d’une catastrophe naturelle qui touche leur région ( au Texas, je crois) et non d’un effondrement mondial. Mais à Cannes, alors que mon collègue journaliste, Johan, et moi l’interviewions- je faisais l’interprète- pour le magazine cinéma Brazil, Jeff Nichols nous avait expliqué qu’en devenant père lui-même, il avait commencé à percevoir le monde comme pouvant être particulièrement menaçant.

Lorsque j’avais lu le précédent ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens Comment tout peut s’effondrer, j’étais moi-même devenu père. Et les trois auteurs de Une autre fin du monde est possible précisent aussi être malgré tout devenus pères. L’âge des enfants n’est pas précisé mais je suppose que nous parlons à chaque fois d’enfants de moins de dix ans, soit un âge où, dans l’espèce humaine, les enfants sont particulièrement vulnérables. Et leurs parents aussi sans doute. Cette précision « psychologique » permettra peut-être de mieux faire comprendre mon état d’esprit alors que j’écris sur cet ouvrage.

 

  • Nous sommes peut-être des oies

 

Pour le reste, selon Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, ainsi que pour d’autres (scientifiques, auteurs et militants….), l’espèce humaine, en 2019, devant l’effondrement serait à peu près équivalente à celle de ces oies qui, la veille du repas de Noël, estimeraient que tout va pour le mieux car elles sont particulièrement choyées. Ou à ces proies et ces victimes qui, alors qu’elles se rendent à un événement heureux ou anodin, vivent peu après une très mauvaise expérience qui se révèlera définitive ou traumatisante.

 

  • Plusieurs types de réactions d’oies

 

Devant de telles suggestions d’avenir que nos trois auteurs ( et d’autres) justifient largement, on a le choix entre plusieurs types de réactions :

Déni, colère, dépression, renoncement, acceptation….. et Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chappelle le savent pour l’avoir vécu eux-mêmes. Dans Comment tout peut s’effondrer, ils expliquaient par exemple que leurs relations avaient pu se tendre avec plusieurs de leurs proches.

Dans Une autre fin du monde est possible, ils évoquent un moment cette conséquence relationnelle et affective, page 264 :

« Qui n’a pas déjà éprouvé des difficultés à trouver oreille attentive lorsqu’il s’agit de parler d’un possible effondrement ? Lorsqu’on découvre tout cela, surtout si c’est dans la solitude, le premier réflexe est de vouloir le partager rapidement avec des proches pour se sentir moins seul, ou parce qu’on les aime et qu’on estime que cette information est capitale pour leur sécurité. Mais attention, lorsque les autres ne sont pas prêts à entendre (et c’est souvent le cas) les réactions sont souvent désagréables tout comme le sentiment de solitude et d’incompréhension qui peut en découler. La première chose à faire est peut-être de prendre le temps d’intégrer tout cela pour soi. Ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des proches sensibles à cette thématique peuvent échanger facilement à travers les réseaux sociaux. Lire un article, un commentaire, un livre ou un documentaire sur un sujet que l’on croyait tabou, et en parler librement, redonne du baume au cœur ».

 

  • Une oie tâte du doigt deux groupes d’entraide

 

J’ai lu et voulu que ce livre soit moins « bon » que le précédent. A un moment, en allant voir deux des sites de groupes d’entraide qu’ils citent, je me suis dit qu’il y avait un côté sectaire tout de même dans leur façon de réagir. Mais cela fait aussi partie du déni de vouloir voir le mal et des sectes dès qu’il s’agit de changer de comportement et de vision sur notre vie et sur le monde.

 

  • En coloc au colloque

 

Récemment, un spécialiste des addictions qui intervenait lors d’un colloque organisé sur le thème de « Spiritualité et addictions » m’a donné cette réponse simple afin de faire la différence entre un groupe ou un lieu bienveillant et une secte ou un groupe jihadiste (ou extrémiste) qui proposeraient leur « aide » :

 

Liberté, Gratuité et Charité.

 

  • Dans l’arrondissement de la brèche

 

Il peut en effet être difficile à la fois de continuer de vivre sa vie en s’abstenant de raser les murs tout en se disant- en même temps- que ce monde que nous voyons et que nous avons toujours connu- et construit mentalement- malgré ses apparences de perpétuité toute puissante, a en son foyer une brèche d’éphémère et d’illusoire et que celle-ci grandit de jour en jour que l’on s’en aperçoive ou non. Pour moi, le suicide de Christine Renon, la directrice d’école maternelle publique de Pantin dans le 93 récemment, la dégradation des conditions de travail dans l’école publique,  la dégradation continue des conditions de travail dans l’hôpital public depuis plus d’une vingtaine d’années, la dégradation des conditions de travail dans la police font partie de l’effondrement. 

Servigne et Stevens l’avaient déjà bien expliqué dans Comment tout peut s’effondrer :

L’effondrement a déjà commencé. Que l’on parle du réchauffement climatique ou de la détérioration de notre monde dans les domaines sociologiques, culturels, politiques, économiques et militaires. Avant la grande catastrophe que tout le monde pourra « voir » à l’œil nu ou subir éventuellement, l’effondrement est avant tout une succession de disparitions, de dégradations et de tragédies dont on s’est accommodé ou dont on s’accommode jour après jour.

 

  • Les vers puissants

 

Les hommes politiques ( et j’écris « hommes » parce qu’à ce jour, hormis quelques exceptions, les principaux dirigeants politiques de notre monde sont et ont été des hommes) et les « Puissants » resteront sur la lancée de leur vision archaïque du monde comme ils le font depuis des siècles. Au mieux, ils réagiront dans l’urgence.

Servigne, Stevens et Chapelle nous expliquent ( après d’autres sans doute) que «Les trente glorieuses » qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale et qui nous ont toujours été décrites comme une période de grande croissance économique seront peut-être surnommées plus tard « Les trente affreuses » d’un point de vue écologique. Or, nous sommes toujours calés sur ce modèle de développement économique et industriel qui consiste à asservir et exploiter la terre, les êtres (humains et non humains), leur vitalité et leur richesse comme si celles-ci étaient illimitées et négligeables et qu’elles pourraient être remplacées par des innovations technologiques ou éventuellement être retrouvées en abondance sur une autre planète.

 

  • Compost de pommes et solutions

 

Dans Une autre fin du monde, vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre) Servigne, Stevens et Chapelle s’attachent à proposer des solutions.

 

Parmi elles, l’entraide, la solidarité, être dans l’art et dans la culture, le retour à une certaine spiritualité mais aussi réapprendre à vivre avec la nature et selon la nature.

Les trois auteurs nous rappellent comme nous sommes devenus des citadins forcenés de plus en plus connectés et, pourtant, nous sommes de plus en plus coupés de nous-mêmes et des autres humains et non-humains.

On peut les trouver paradoxaux- peut-être afin de nous rassurer- comme ils peuvent à la fois envisager le pire et dire qu’il y aura beaucoup de morts et de souffrance, évoquer la possible émergence de bandes armées, et, en même temps, donner l’impression , à les lire, qu’en cas de catastrophe, il nous « suffira » de rester des personnes civilisées et de faire un travail sur nous-mêmes pour nous en sortir. Alors que ce sera vraisemblablement, un « peu » la panique et la barbarie à certains endroits :

 

  • Nomade’s land 

« L’avenir risque d’être en grande partie nomade » écrivent-ils par exemple (page 264, encore apparemment).

 

  • Superbe parano orientée sud-ouest avec vue dégagée sur la mer, proche de toutes commodités

 

Résumé comme je viens de le faire, ce livre continuera peut-être de passer pour l’ouvrage résultant d’un « complot » de survivalistes bobos permettant, il est vrai, l’essor lucratif d’une économie de la survie au même titre que le Bio, désormais, est devenu une très bonne niche économique- et un très bon investissement comme la fonte de la banquise- pour certains entrepreneurs, certains politiques, certains financiers et certains meneurs religieux ou sectaires. 

 

  • Les premières impressions…

 

On peut aussi rester sur l’impression première qui consiste à voir dans ces «histoires » d’effondrement l’expression d’une certaine parano affirmée qui ferait son coming out. La parano, on le sait, étant cette logique, qui, à partir de certains faits réels, se confectionne et affectionne une seule vérité, la sienne, et repousse voire assujettit ou détruit sans pitié les autres vérités.

Franck Unimon, ce vendredi 18 octobre 2019.

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La Peur a changé de camp 2ème partie

»Posted by on Août 22, 2019 in Puissants Fonds | 0 comments

La  Peur a changé de camp 2ème partie

 

 

 

La peur a changé de camp, un livre de Frédéric Ploquin paru en 2018.

 

« Ceux qui disent qu’ils n’ont pas peur sont des menteurs » a affirmé l’ancien boxeur français, Fabrice Bénichou, ancien champion du monde. Ces propos sont dans le documentaire Noble Art réalisé en 2004 par Pascal Deux.

La vie de Fabrice Bénichou a aussi été faite de faillites personnelles et économiques tranchées par des dépressions, des tentatives de suicides, des hospitalisations, des addictions et par une interpellation par les forces de police.

Le film coréen Le Gangster, le flic et l’assassin du réalisateur Kim Jee-Woon, en salles depuis ce 14 aout, nous montre trois mâles dominants, un Mafieux, un flic intrépide et un tueur en série dont la sécrétion toute personnelle de testostérone et d’adrénaline transforme diabète, coma, blessures à l’arme blanche, fractures, hémorragies, fatigue, stress, empathie et peur en eau minérale facile à avaler et à éliminer ensuite par les voies naturelles.

Dans Le Canard Enchaîné de ce mercredi 21 aout 2019, en première page, on peut lire l’article Des chirurgiens dissèquent le LBD, qui relate la gravité des blessures causées par l’usage des balles de défense (LBD) par les policiers :

« Fractures graves » ; « Les mêmes blessures que l’on retrouve chez des individus qui se font frapper à coups de batte de base-ball » ; « L’impact est si fort qu’il est comparable au coup de poing d’un boxeur professionnel ».

Des manifestants participant au mouvement des gilets jaunes ont été blessés par ces balles de défense.

L’auteur de l’article, S. Chalandon, grand reporter, écrivain, a entre-autres réalisé des reportages dans des zones de « conflit » en Irlande du Nord ainsi qu’au Liban. Il est cité dans le livre Sans Blessures apparentes ( Sans Blessures Apparentes ) ainsi que dans le documentaire du même nom du grand reporter Jean-Paul Mari où celui-ci parle du stress post-traumatique longtemps caché parmi les grands reporters. Parce-que parler de sa douleur morale et de ses cauchemars en revenant d’un reportage où l’on avait été le témoin de scènes de guerre, ça faisait « chochotte » :

On passait pour une faible ou un faible.

Dans son livre hautement détaillé La peur a changé de camp, Frédéric Ploquin, également grand reporter, parle de la peur qui, désormais, et de plus en plus, menotte les femmes et les hommes policiers à leur fonction. En particulier dans les zones fortement urbanisées.

En lisant La peur a changé de camp, j’ai très vite perçu le très grand professionnalisme de Frédéric Ploquin. Professionnalisme que j’avais déja un peu découvert à la faveur d’articles lus à propos de certains de ses documentaires sur le grand banditisme. Le but de mon article est d’essayer- en assez peu de pages- de me montrer à peu près aussi nuancé et complet qu’a pu l’être son ouvrage. Tout en le rendant un peu personnel. Ce qui m’a amené à parler de l’ancien champion de boxe Fabrice Bénichou, du film coréen Le Gangster, le flic et l’assassin, de l’article de Le Canard Enchaîné sur lequel je suis tombé et, où, cette fois-ci, S. Chalandon parle du sujet préoccupant de l’usage des balles de défense.

L’article de S.Ch, cette fois-ci, confirme ce que nous savons et ce que Frédéric Ploquin aborde également dans son livre :

La police a mauvaise presse. Et les médias dénoncent régulièrement des exemples de bavures policières ou des manquements de la police aux droits élémentaires des citoyens : le respect, l’attention à autrui….

S. Chalandon est aussi un très grand professionnel. J’aime la plupart de ses articles dans Le Canard Enchainé. Mon but n’est donc ni de nier la gravité du contenu de son article et encore moins d’organiser dans ma tête ou ailleurs un combat de boxe foireux entre son article de quelques lignes et les plus de trois cents pages représentatives de plusieurs mois d’enquête de l’ouvrage de Frédéric Ploquin.

L’article de S. Chalandon résume où nous en sommes de plus en plus en France, en tant que citoyens , avec la police, chaque fois que nous manifestons ou exprimons notre mécontentement envers un gouvernement ou  une hiérarchie dans la rue et en nombre.

Le livre de Ploquin plonge , lui,  directement dans la société française et dans son évolution ainsi que dans celle du monde politique depuis environ ces trente dernières années.

Si l’on détourne la phrase de l’ancien boxeur Fabrice Bénichou, on peut affirmer que la peur n’a pas de camp. Tout le monde a peur à un moment ou à un autre dans sa vie personnelle ou professionnelle. Et les personnes qui vont affirmer le contraire mentent ou se mentent à elles-mêmes. Même si cela dure quelques secondes. Dire que l’on n’a jamais peur, c’est comme dire que l’on est immortel. Tout le monde va mourir un jour. Ce qui nous différencie les uns des autres, c’est ce moment où la peur va nous saisir. Et notre façon de réagir à son influence voire à son « charisme ». Nous pouvons être paralysés et subir. Ou, au contraire, être « catapultés » par notre adrénaline, nos réflexes, notre instinct de survie ou notre sens du devoir. Osciller entre le statut de victime, de survivant, de héros…ou d’agresseur.

La police est enfermée dans l’image et le tiroir de l’agresseur. Ploquin fait remonter des faits qui accréditent cette vision de la police.

Et ça commence déja entre policiers. Si aujourd’hui, environ un quart des effectifs policiers est de sexe féminin, la misogynie et la suspicion, au sein de la police, quant aux compétences réelles, sur le terrain, des femmes policiers sont encore actives. Mais dans un métier où la force physique et frontale revient comme un élément indispensable, cela peut aussi , dans certaines situations, se comprendre.

D’autres fois, la femme flic peut être perçue par ses collègues masculins comme un expédient sexuel. Il lui faut donc aussi savoir se faire respecter de ses collègues « Ne perds pas ton temps ! » comme en témoigne une des femmes flics.

Etre Arabe et musulman peut être un atout quand on est flic et que l’on veut se faire passer pour un consommateur et infiltrer un trafic de drogue car les clichés persistent aussi du côté des délinquants :

Car Etre Arabe et flic, « ça ne matche pas » ( ça ne colle pas). Encore faut-il que les collègues flics (blancs) avec lesquels on travaille pour la même maison ( la police) et pour les mêmes raisons ( la Loi, la Justice)  sachent s’y retrouver entre les délinquants noirs et arabes, une minorité. Et tous les autres noirs et arabes, citoyens honnêtes et paisibles, la majorité.

« Encore des Arabes ! » a conclu un des policiers blancs en s’adressant à une de ses collègues policières, d’origine arabe, après les attentats de Mohammed Merah. Comme si celui-ci était son frère ou son cousin.

« Qu’est-ce qu’il y’a comme Bougnoules ! » dit un autre policier dans la voiture de fonction alors que lui et ses collègues flics circulent, à l’affût. Sauf que l’équipe dans le véhicule est constituée de deux flics blancs, d’un flic antillais et d’un flic arabe. Lequel flic antillais, quelques minutes plus tôt, a aussi eu droit à une nouvelle ration de pop-corn raciste le concernant en observant la faune alentour. Ces réactions racistes de certains flics, devenues instinctives, sont tellement caricaturales qu’en les lisant j’ai eu envie de rire. Comme j’avais pu d’abord rire devant le film Dupont Lajoie (1974) d’Yves Boisset en découvrant ce que pouvait être une parole raciste décomplexée (« Ce sont des Arabes, ils nous envahissent ! »). Le meurtre qui arrive rend ensuite le film beaucoup moins drôle. Et, si j’étais flic,  j’aurais sûrement peu rigolé si, jour après jour, patrouille après patrouille, j’avais entendu tel collègue policier         ( peu importe sa couleur de peau, son sexe, ses croyances religieuses ou ses origines sociales et culturelles ou son grade ) vider sa bile en matière d’anthropologie raciste sur les Noirs, les Antillais et les Africains et m’infliger quasi-quotidiennement ce qu’il faut bien voir comme du harcèlement.

Ce même « harcèlement » sans doute mais sous une autre forme dont, sur la voie publique, ensuite, certaines personnes -délinquantes ou innocentes- s’estiment victimes.

Et je n’ai pas du tout rigolé en voyant le film Un Français (2014) réalisé par Diastème.

Quarante ans séparent ces deux très bons films. Et chacun parle du racisme en France d’une façon différente. Dans le film de Boisset, on est plutôt dans le racisme beauf de l’après guerre d’Indochine et d’Algérie. Dans le souvenir transi et palpitant de la « Grandeur » (splendeur ?) coloniale de la France. Dans le film de Diasteme, le racisme, sûrement pour partie l’héritier du précédent, s’est structuré sous la forme d’une milice qui peut être autonome et vaporiser la peur et le ressentiment dans les quartiers immigrés apparus depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Dans le film de Diasteme, le racisme se politise, devient agile, et peut agir en toute légalité donc en toute impunité. Ploquin ne va pas jusqu’à aborder ces sujets de cette manière tant son enquête est vaste et a nécessité- déjà- beaucoup de rencontres et de travail sur le terrain. Aussi, ce matin, en relisant mon article, c’est moi qui complète avec cette petite touche cinématographique. Un film comme Les Misérables de Ladjy Ly , primé à Cannes cette année et bientôt en salles, apportera sans aucun doute, après et avant d’autres films,  un autre regard complémentaire et documenté  sur un certain type de rapports entre la police et certains quartiers de banlieue. Et à travers eux, sur certains aspects de la société française d’aujourd’hui. Ou l’inverse.

 

Concernant l’électorat d’extrême droite dans la police, dans La Peur a changé de camp, il y’a plusieurs versions. Des flics sont pro-extrême droite. Ce qu’ils voient et vivent de manière répétée dans certains quartiers où les rapports de force sont devenus la norme les acculturent à leurs idées racistes de départ ou d’arrivée. Et pour eux, le « vivre ensemble » est une supercherie compte-tenu de leurs expériences dans les quartiers sensibles où ils interviennent. D’autant qu’en dehors des heures de travail, on reste plutôt entre flics. Ou en famille plutôt tranquillement chez soi. A essayer de se remettre de la violence du métier. Car malgré la carapace que l’on se crée, peu à peu, certaines expériences traumatiques et impossibles à raconter à son supérieur, au “quidam” voire à sa famille ou à son conjoint ou à sa conjointe, s’incrustent dans les pensées et les rêves ( des cauchemars).  Voir ou revoir Mel Gibson ou Sylvester Stallone en traumatisés de guerre dans les films L’Arme Fatale ou Rambo ou des films ou des séries policières récentes telles True Détective, ça peut encore être très télégénique et donner du plaisir au spectateur. A vivre,  d’un point de vue fantasmatique et physique, c’est une toute autre expérience. Et elle peut être très désagréable jusqu’à l’insupportable.

Selon La Peur a changé de camp, d’autres policiers ont voté pour l’Extrême-Droite par dépit et colère.

Ps :  j’ai été étonné d’apprendre que de plus en plus d’infirmières et d’infirmiers votaient pour l’Extrême droite. Si j’accepte l’idée que l’on peut, malheureusement, être infirmière ou infirmier et être raciste ( l’Allemagne nazie nous a bien tristement “enseigné” que l’on pouvait être médecin et nazi ), je crois aussi à la possibilité d’un vote de colère, de déception et de mécontentement qui peut s’exprimer en votant pour l’Extrême Droite.

Et, l’Extrême droite serait le seul parti politique qui soutient officiellement la police et saurait véritablement en quoi consiste, aujourd’hui, le travail d’un flic en France. Les discours de Marine Le Pen concernant la police seraient écrits par un flic au vu de la bonne connaissance du sujet et des problèmes bien des fois rencontrés sur le terrain par les femmes et les hommes policiers.

Il est néanmoins un certain nombre de flics antifascistes. Mais qui obéissent aux ordres. Pourtant dans la police, il y’a pire qu’être Arabe, Noir, femme et musulman :

Etre flic et homo. Ça a du mal à passer. Donc, si la police, dans la diversité de ses rangs, se fait aussi le reflet de la société française, l’intégration et les promotions s’obtiennent beaucoup plus difficilement pour certaines et certains. Et il faut aussi se taire sur son homosexualité et savoir la cacher quand on est flic.

 

 

Parmi les autres causes de désagréments internes à la profession policière, Il y’a aussi… les vols entre collègues dans le vestiaire des flics. Argent, VTT, parfum….

Il est aussi quelques flics ripoux : on informe ses copains cambrioleurs que certaines maisons seront vides de leurs propriétaires durant les vacances. On vole les codes d’accès à certains fichiers sensibles concernant un trafic de drogue.

Il y’a des flics rugueux. Et à une époque, il pouvait être courant de donner une baffe « thérapeutique » à quelqu’un qui se rebiffait et parlait mal alors qu’on l’interpelait. Ou parce qu’il s’était abstenu de signaler qu’il portait sur lui une lame ou des stupéfiants lors d’un contrôle.

Il y’a des bavures policières.

 

Au total, « Sur les vingt trois mille policiers que comptent Paris et la petite couronne, une centaine passe ainsi chaque année au conseil de discipline, dont un tiers pour des faits de corruption ou de consommation de stupéfiants (pour détecter la « mauvaise graine », l’administration a développé ces dernières années des tests inopinés dans les écoles) les autres pour conduite en état d’ivresse ou violences conjugales. Les vrais bandits restent heureusement assez rares dans la police mais ces cas isolés font d’autant plus mal que les médias , fans de ripoux, ces personnages souvent rocambolesques qui fascinent tant ils osent tout, leur font une publicité inversement proportionnelle à celle qui entoure les petits vols au quotidien ».

 

Il est aussi des fois où des policiers interviennent suite à un appel et tombent dans un guet-apens préparé. Il est d’autres fois où ils se retrouvent en infériorité numérique en terrain hostile alors qu’ils font leur travail : Poursuivre jusqu’à chez lui un délinquant qui a arraché une tablette numérique à son propriétaire après l’avoir tabassé. Et se retrouver, à trois ou quatre flics dans l’appartement de l’auteur de l’agression. Alors que de l’autre côté de la porte, un « gros noir » se présente et dit :

« Ouvre-moi la porte, j’habite ici ! » Derrière cet habitant qui veut “simplement” s’en retourner dans son logis, dans l’immeuble, « trente lutins, torse nu » attendent.

 

Au sein de la police, s’il y’a un problème, il vaut mieux fermer sa gueule afin d’être bien vu. Et, si possible, régler ça proprement et discrètement. Ou digérer le tout. Le fait de devoir justifier pratiquement chaque action. Le temps allongé pour s’acquitter de la paperasse. Les contrariétés variées, personnelles et professionnelles, ainsi que les contradictions :

Si la gendarmerie, la rivale, a un type de commandement unifié, la police, elle, compte plusieurs directions et plusieurs services et presque autant de motifs de défiance et de concurrence.

Pourtant, il faut bien qu’à un moment ou à un autre, les flics parlent et se parlent entre eux. Ils ont très peu la possibilité de s’épancher devant des psychologues ou des oreilles discrètes, disponibles et bienveillantes :

« Notre quotidien, ce n’est pas de s’amuser à frapper les gens, c’est de ramasser la cervelle d’un jeune percuté par une voiture et d’embarquer du pochtron » rappelle utilement une gardienne de la paix. Qui peut mieux comprendre ce que tu vis qu’un autre flic ? ».

« Alors que les militaires disposent de 15 800 personnels de santé pour 140 000 personnes, les 150 000 policiers n’ont à leur disposition que 284 médecins et infirmiers ».

Les commissaires à « l’ancienne » qui allaient boire un coup avec leur équipe et prenaient le temps de s’enquérir de la vie personnelle de leurs troupes sont de plus en plus rares. L’obsession du chiffre et de la promotion qui y est associée les a soit poussés vers la retraite, envoyés sur une autre planète où l’administration/l’administratif et le monde politique sont oppressants.

Si les flics sont souvent des femmes et des hommes qui s’engagent par idéal de Justice, ils sont régulièrement déçus par le manque de considération de leur hiérarchie. Les flics qui sont intervenus lors des attentats terroristes « du » Bataclan ont reçu une médaille « deux ans et deux mois plus tard ». Des promotions sont accordées à la tête du client. La direction s’adresse aux flics principalement pour les recadrer et les engueuler. Très rarement pour les féliciter. La Justice rendue par les juges est perçue comme laxiste et méprisante à leur encontre. Une certaine solidarité et un sens du devoir demeurent entre flics mais l’esprit du collectif serait moins fort qu’ « avant ».

 

Les hommes politiques se servent de la police comme d’une bonne à tout faire. Comme tout faire pour donner une bonne image de leurs décisions ministérielles et gouvernementales. Nicolas Sarkozy, Maitre Karcher, les a par exemple karchérisés et les a entubés :

Il a pris leur vote électoral pour devenir Président de la République. Il a réduit leurs effectifs. Désormais, il faudrait faire aussi bien voire mieux mais avec moins de personnel. Sarkozy a accentué le règne du chiffre et du rendement- qui lui préexistait- au sein de la police en réservant une prime aux « meilleurs» flics :

Celles et ceux qui ramèneront le plus de « baballes » de chiffres.

Un des Maitres à penser de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, lui, s’est servi dans les caisses de la police.

François Hollande, une fois élu Président de la République,  les a désavoués en prenant par exemple médiatiquement position pour le jeune « Théo » sans prendre le temps de tout comprendre et de tout savoir du déroulement de l’interpellation.  Il aurait suffi de regarder et d’interpréter certaines images vidéos de l’intervention au préalable.

Après les attentats terroristes, il a fallu combler un manque de personnel de toute urgence. Le président de la République, précédent, Nicolas Sarkozy, ayant décidé de diminuer les effectifs policiers. La formation d’un policier, ordinairement d’un an, est alors passée ( exceptionnellement ?) à six mois. Si au cours de sa formation, un flic s’entraîne au tir en moyenne une fois par semaine, dès lors qu’il est diplômé et en activité, ce chiffre tombe à environ trois entraînements de tir par an en raison de son emploi du temps chargé. Il est difficile dans ces conditions- selon un moniteur de tir de la police- d’être serein et maitre de soi lorsque l’on est flic, que l’on porte une arme et que l’on doit s’en servir alors que l’on est devenu la cible de jeunes délinquants (cocktail molotov, aquarium avec poisson, réfrigérateur, pavés….) et des terroristes capables de venir vous agresser jusqu’à votre domicile.

Ce qui, « avant » ne se produisait pas.

 

« Avant », c’était aussi lorsque les anciens prenaient le temps de former les nouveaux flics, qui, au sortir de l’école, ne savent pas grand chose du métier. En pratique. Comme dans bien d’autres métiers. Cette passation entre anciens et nouveaux flics se fait de moins en moins.

Même le casting d’origine des flics a changé : « Avant », une bonne majorité des flics de la région parisienne était d’origine ouvrière. Aujourd’hui, il y’a de plus en plus de jeunes provinciaux d’un milieu social assez confortable dont certains sont accompagnés à leur entrée à l’école de police par leurs parents.

Les jeunes flics de « maintenant » supporteraient moins bien les contraintes du métier (horaires, conditions de travail) que leurs prédécesseurs. Ils sont aussi plus à l’aise avec les réseaux sociaux et ont sûrement contribué à cette manifestation de flics- qui ont dû dissimuler leur visage pour éviter d’être reconnus par leur hiérarchie ainsi que par de potentiels agresseurs- autour de l’Arc de Triomphe à l’automne 2016 pour exprimer le mécontentement de la profession malgré leur devoir de réserve.

 

En face, aussi, ça a changé : les délinquants vont délibérément au contact des flics. Ils sont plus durs et plus agressifs que leurs anciens.

Les hommes politiques, eux aussi, ont changé. Le dernier Ministre de l’Intérieur qui a eu une bonne cote auprès de la police s’appelle Pierre Joxe et il était socialiste. Apparemment, Charles Pasqua ensuite avait été assez bien vécu. Et, récemment, Bernard Cazeneuve était , contrairement aux apparences, plutôt bon avec la police. Autrement, les hommes politiques s’y connaissent principalement en médias et en plan de carrière. Ils sont aussi en poste pour une durée courte. Par contre, ils ne connaissent rien au travail sur le terrain. Ils n’y connaissent rien au travail qui se fait dans la police au même titre qu’ils n’y connaissent rien en ce qui concerne le bon fonctionnement d’une centrale nucléaire. Par contre, ils savent parler, se faire filmer avec le beau costume, la belle lumière. Et, ils savent écouter les directeurs généraux et les conseillers qui leur assurent que tout va bien sur le terrain. Pour le prouver, ils ont des chiffres. On leur fournit des chiffres. Sachant que, désormais, on privilégie le nombre d’intervention pour faire du chiffre.

Plus on fait d’interventions, plus on fait du chiffre et plus on « démontre » que l’on est efficace. Et plus on augmente ses chances d’être bien vu de sa hiérarchie, donc d’être promu. Mais aussi de toucher une prime :

195 euros par trimestre lorsque l’on est « en bas de l’échelle ». « Entre 15 000 et 20 000 euros par an pour un patron d’arrondissement parisien ».

Dans le livre de Ploquin, j’ai aussi lu que certains commissaires avaient demandé – et obtenu- d’être payés davantage en étant moins nombreux. ça me fait penser à ces collègues infirmières et infirmiers qui acceptent d’être mieux payés en clinique en étant moins nombreux et en faisant des journées de travail plus longues. Et aussi plus nombreuses. Dans une clinique, on pourrait travailler un certain nombre de jours d’affilée sans prendre de jour de congé. Dans un hôpital public, la législation du travail nous impose, pour notre santé, de prendre un jour de congé à partir d’un certain nombre de jours et de nuits travaillées. A ce jour, et pour l’instant, j’estime que le travail qui se pratique dans une clinique psychiatrique (où l’on est très bon pour faire du chiffre et de l’abattage) est par exemple de moins bonne qualité relationnelle avec le patient qu’à l’hôpital public. Lequel hôpital public est de plus en plus sommé de s’aligner sur le modèle de l’entreprise et de la clinique privée.

Dans la police, on fait plus de chiffre en interpellant des personnes en situation irrégulière pour leurs papiers ou en interceptant un fumeur de joint qu’en dirigeant une enquête qui prend deux à trois mois avant d’obtenir un éventuel résultat. J’imagine que le flic qui m’a intercepté après mon passage de la porte de validation qui m’avait tant contrarié (voir mon article C’est Comportemental !) était soit puni par sa hiérarchie ou faisait du chiffre.

 

Le chiffre devance la compétence. C’est vrai pour les résultats à la fin des formations dans la police : si l’on a une très bonne note, on peut choisir l’affection que l’on souhaite. Et fuir les commissariats qui craignent sur des secteurs où les délinquants multirécidivistes se sentent chez eux car peu sanctionnés par la Justice quels que soient leurs états de fait : vols, menaces, agressions physiques sur agent, injures, dégradations….

 

Pour les politiciens, tout va bien puisque c’est « qu’on » leur dit et c’est aussi ce qu’ils brûlent d’entendre. Pour les politiciens, les syndicats policiers exagèrent les faits. Et les flics sont des trouillards. Ou des canidés qu’il faut bien tenir en laisse afin d’éviter de nouvelles émeutes dans les quartiers, ce qui serait mauvais pour l’image de la police et désastreux pour n’importe quel candidat à l’approche des élections.

 

A mesure de cet article, d’agresseur, le flic est devenu victime. Entre les deux, il est aussi héros mais cela est peu exposé dans les médias. Par choix de certains médias. Par intermittence aussi : Ploquin rappelle qu’après les attentats terroristes, pendant un temps, les flics et les CRS étaient vus comme des héros par les Français. Puis, cette « histoire d’amour » pour les forces de l’ordre s’est à nouveau ternie.

Il est une autre raison pour laquelle les faits héroïques policiers disparaissent de la circulation : la jalousie entre collègues. La jalousie entre services d’intervention. Tel collègue qui brille dans les médias est susceptible de susciter la jalousie d’un ou plusieurs collègues gradés. Ou d’une autre institution qui a mal digéré une affaire passée et qui peut profiter d’une «opportunité » pour salir la réputation d’un professionnel jusque là approuvé officiellement.

 

En conclusion, les agents de police souffrent souvent de manque de respect et d’attention de la part de leur hiérarchie (du commissaire au Ministre), de leurs collègues et des citoyens. De leur côté, bien des citoyens, gratuitement ou à raison, leur reprochent les mêmes exactions.

« Aux yeux de l’administration, le flic doit être bon à tout faire ou alors il n’est bon à rien ».

Je crois que beaucoup de citoyens, s’ils remplacent le mot « flic » par la fonction professionnelle qu’ils occupent peuvent aussi se retrouver dans cette phrase. Sauf que le flic, lui, est entre deux. Autant je plains évidemment les victimes de bavures policières, autant j’ai aussi l’impression qu’il est bien des fois où la femme et l’homme flic, même bien disposé à l’égard de l’humanité et du citoyen, est à la place du con dès lors qu’au dessus de lui un supérieur pond un ordre ou une directive sans queue ni tête.

Dans le film coréen Le gangster, le flic et l’assassin, le flic intrépide (et aussi très tête à claques) réussit facilement à se soustraire aux ordres de son patron incompétent et corrompu et conserve sa liberté d’action et de commandement. Mais il s’agit d’une fiction où la société coréenne apparaît néanmoins si réglée et si cadenassée, que dans les faits, en Corée comme en France, je crois qu’un tel flic aurait été démis de ses fonctions, ou muté avant que l’assassin soit identifié.

Mais concernant l’enquête de Ploquin, il est étonnant de voir comme ces femmes et ces hommes flics qui- malgré eux- voient l’envers du décor d’une société et ses travers sont aussi vus à l’envers -et de travers- par celles et ceux qu’ils se sont aussi voués à défendre et à protéger :

« Une grappe de jeunes filles légèrement alcoolisées trinquent et multiplient les selfies à la terrasse d’une brasserie de la place de Clichy, à Paris. L’humeur est gaie et légère, la vie presque belle, mais dans leur voiture, à quelques encablures, trois policiers de la BAC de nuit ne voient pas le monde en rose : voilà des victimes idéales pour ces arracheurs de portables qui frôlent en coup de vent les terrasses et disparaissent avec leur butin. A l’affût, les « Baceux » guettent le premier mouvement suspect, une posture, un regard, un type qui ferait tache dans le décor, capuche sur la tête, pas vraiment là pour boire un coup ».

« Au petit jour, l’équipage devra encore sécuriser les clients des boîtes homos du Marais, proies sur mesure pour toutes sortes de prédateurs ».

« Entre les mauvais regards qui débouchent sur un œil en moins, les coups de couteau pour une cigarette, les vols avec violence, ceux qui finissent dans les eaux d’un fleuve pour n’en pas remonter, la vie nocturne donne au flic une image assez radicale de l’âme humaine. Tout au moins une idée assez précise de ce que le peuple urbain compte de déjantés et d’agresseurs. Il y’a la face visible de l’iceberg et le reste, poursuit ce brigadier que ses amis surnomment « Le Hibou », nuiteux depuis plus de dix ans. En surface, tout le monde il est beau et gentil ».

 

Ces extraits de La Peur a changé de camp impose l’idée qu’à faire ce métier de flic, on « devient » plus ou moins ce milieu inversé, tordu et bizarre dans lequel on évolue. Puisqu’il faut s’y adapter en permanence avant d’en revenir. Ce milieu que le citoyen lambda peut se permettre d’ignorer,  dont il perçoit parfois une infime surface, et qu’il peut être tenté d’expérimenter au risque de se faire briser.

Regardés comme celles et ceux qui se risquent dans ce milieu de vie et de mort, et même s’ils sont volontaires, les femmes et les hommes flics sont aussi des êtres sacrifiés. Bien plus que ce qu’eux mêmes ou leurs proches avaient pu prévoir en entrant dans la police. Car comme le dit un des témoins lors de cette enquête, le point fort de la police, c’est sa réactivité. Pas sa capacité d’anticipation. Et celles et ceux qui devraient faire montre d’anticipation, les décideurs, sont sur d’autres plans.

« La culture de la maison, c’est la réactivité. Elle est tellement ancrée que l’on frise l’aberration. J’ai toujours martelé l’idée qu’il fallait faire preuve d’anticipation mais la police ne sait pas faire ». (un ancien policier, fils de policier).

 

Je regarde évidemment la police d’un autre œil depuis la lecture La Peur a changé de camp. Mais il n’est pas certain que tous les agents de police le sachent.

Il y’a quelques jours, lorsque j’ai traversé la route avec ma fille près de notre immeuble, une voiture de police était arrêtée au feu rouge. Assez régulièrement dans ma ville, Argenteuil, je vois ou entends une voiture de police. Au cours de ma lecture de La Peur a changé de camp, j’ai repensé à un ancien copain, d’origine indienne, qui vivait  à Sarcelles il y’a plus de dix ans. Goguenard, il m’avait dit une de ces  fois où j’étais allé chez lui,  entendre “tous les jours” la sirène d’une voiture de police. Son rêve était alors d’aller vivre en Polynésie et de se rendre régulièrement à la mer afin de pratiquer palmes, masque et tuba. Il est finalement parti s’installer et se marier à Pondichéry.

Le livre de Ploquin m’a permis de relativiser encore davantage le climat de vie à Argenteuil. Même si celle-ci, malgré ses divers atouts, conserve généralement une mauvaise image dans la presse par exemple en raison, sûrement, du nombre d’incivilités qui s’y pratiquent et auxquels j’assiste quelques fois malgré moi et de certains trafics qui y sont à l’oeuvre. Mais la réputation d’une ville, d’une personne, comme de la carrière d’un flic, quels que soient ses mérites, peut être sévèrement et durablement entachée par certains événements et quelques éléments.

 

Nous nous sommes avancés sur le passage piétons, ma fille et moi. Nous étions tous les deux porteurs de notre casque à vélo et d’une paire de lunettes noires. Je tenais le siège enfant que j’allais ensuite installer à l’arrière de mon vélo. Ma fille, quant à elle, portait la pompe à vélo. La femme flic au volant de la voiture a un moment regardé dans notre direction. Elle aussi portait des lunettes noires. Je me suis demandé si elle avait pu, un moment, nous suspecter d’un délit quelconque. Même si cette femme flic ainsi que ses collègues ne m’inspiraient pas de peur particulière, j’ai été étonné par l’absence de sourire sur son visage. Mais elle a peut-être aussi été étonnée de me voir la regarder sans un sourire. Ou se demander la raison pour laquelle je la regardais tout en traversant la route.

Franck Unimon, jeudi 22 aout 2019.

Pour compléter, on peut aussi lire dans l’ordre que l’on souhaite les articles Tenir le rythmeLa Peur a changé de campMes rêves avaient un goût de sel.

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