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Au Palais de Justice

Extorsion en bande organisée : un témoin reconnaissant

Dans le palais de justice de l’Ăźle de la citĂ©, Paris, 8 novembre 2021.

                         Extorsion en bande organisĂ©e : Un tĂ©moin reconnaissant

Reprise de l’audience ( voir Extorsion en bande organisĂ©e : suspension de sĂ©ance)

 

Les dix minutes de suspension de l’audience sont terminĂ©es. Il est environ 15h. Je suis arrivĂ© ce matin Ă  10h et l’audience avait dĂ©jĂ  commencĂ©.

 

Le tĂ©moin, qui a attendu plusieurs heures dans le box des tĂ©moins – hors des regards de la cour-, a acceptĂ© dix minutes plus tĂŽt de patienter encore un peu avant de venir s’exprimer. Il arrive, se place face Ă  la cour et au juge. Comme cela lui est demandĂ©, il dĂ©cline son identitĂ©.

 

Le juge : « On va vous entendre. Vous pouvez nous dire tout ce que vous voulez
 Â».

Le tĂ©moin tient Ă  le faire savoir : « Je n’ai jamais demandĂ© d’ĂȘtre tĂ©moin Â».

Le juge : « On ne demande jamais
 Â».

 

 

Le tĂ©moin dit ne pas savoir pourquoi il est convoquĂ© comme tĂ©moin. Oui, il rĂ©pond connaĂźtre le plaignant. Il explique :

 

« C’est mon ancien associĂ©. Ça a mal tournĂ©. On a fait faillite. Chacun a fait sa route ensuite Â».

 

Le juge : «  Il Ă©tait aussi question de votre frĂšre
 Â»

Le tĂ©moin : « Il Ă©tait quoi ?! Â».

 

Le tĂ©moin ne se rappelle pas quand il s’est associĂ© avec le plaignant. Selon lui, c’est le plaignant qui avait Ă©tĂ© Ă  l’origine de leur association, qui avait lancĂ© l’idĂ©e :

 

« C’était lui (le plaignant) qui gĂ©rait tout Â». Le tĂ©moin rĂ©pond que la femme du plaignant Ă©tait gestionnaire.

 

Il raconte que lui et le plaignant avaient achetĂ© un fonds de commerce «  pas trĂšs cher Â». Puis, pour les travaux, ils avaient chacun investi moitiĂ©-moitiĂ©.

 

Le juge mentionne K qui aurait aussi fait partie des associĂ©s. Le tĂ©moin rĂ©pond :

 

« Il faut pas avoir trois associĂ©s dans un garage Â». Oui, il connaissait K
comme client qui passait des voitures au contrĂŽle technique. Il poursuit :

 

« Je ne connais pas K. C’était un ami de 
(du plaignant) Â». A propos de K, tout ce que le tĂ©moin peut dire Ă  son sujet c’est :

 

« Il ramĂšne des voitures de l’étranger, ça s’arrĂȘte lĂ  Â». La cour s’étonne. Comment le tĂ©moin peut-il ignorer le vĂ©ritable nom de K alors qu’il passait des voitures au contrĂŽle technique dans son entreprise ?

Le tĂ©moin explique que les contrĂŽles techniques s’effectuaient au nom de la carte grise.

 

« Moi, j’ai jamais Ă©tĂ© rackettĂ© Â» rĂ©pond le tĂ©moin. « Je sais pas, monsieur Â» rĂ©pond-t’il aussi au juge concernant certains des faits rapportĂ©s auparavant par le plaignant.

DerriĂšre son dos, le tĂ©moin serre ses doigts. Cet homme a peur. Concernant certains actes de violence dont il aurait Ă©tĂ© le tĂ©moin selon le plaignant, il assure :

 

 Â«  J’étais pas lĂ  Â» ; « J’étais pas au courant de ça Â».

 

Il lui est demandĂ© de bien vouloir regarder les prĂ©venus afin de dire s’il reconnaĂźt quelqu’un. Il pivote avec une certaine raideur sur sa gauche. Il se dĂ©pĂȘche de regarder. Ses yeux prennent Ă  peine le temps d’attraper les personnes qui se trouvent dans le box.  Il semble trĂšs soulagĂ© de pouvoir dire qu’il ne les a jamais vus ! Il rĂ©pond :

 

« Y a pas eu de pression Â» ; « C’était une rĂ©union normale Â» ; «  Y’a pas eu de menace Â» ; « Je comprenais pas c’était quoi, le problĂšme ? Â». « Ils m’ont demandĂ© si j’avais une dette envers
(le plaignant) Â».

 

DerriĂšre moi, assis Ă©galement sur un banc, un jeune homme dans le public est nerveux. Ses genoux cognent de façon rĂ©pĂ©tĂ©e contre le banc. Je finis par me retourner tant le bruit est dĂ©rangeant. C’est un des proches des prĂ©venus. Je devine que ce tĂ©moignage est capital. Le plaignant avait affirmĂ© que ce tĂ©moin avait tout vu et qu’il pourrait confirmer la violence qu’il avait subie.

 

La DĂ©fense

 

Quelques avocats de la DĂ©fense prennent la parole. Autant, je les ai trouvĂ©s charognards avec le plaignant, autant, avec ce tĂ©moin, ils se montrent dĂ©licats. Il ne faut pas le brusquer. D’une part, ce qu’il dit peut grandement contribuer Ă  attĂ©nuer la charge de l’accusation sur leurs clients. D’autre part, il est pour moi Ă©vident que cet homme a peur. On pourrait penser que c’est la peur de s’exprimer dans un tribunal devant du monde. Mais on peut aussi penser qu’il a trĂšs peur de certaines reprĂ©sailles.

 

La premiĂšre avocate qui intervient :

 

« J’ai quelques petites questions
. Â».

 

Le tĂ©moin rĂ©pond « Il n’y a jamais eu de bĂ©nĂ©fices Â». Il parle d’une entreprise qui s’est soldĂ©e par « 15 000 euros de dĂ©couvert Â». Il rĂ©pond que le plaignant Ă©tait « un mauvais gestionnaire Â».

L’avocate Ă©voque un systĂšme d’achat/revente « occulte au moyen de votre sociĂ©tĂ© Â»â€Š.

 

La deuxiùme avocate l’interroge à propos du rùglement de l’ardoise par le plaignant.

 

Le tĂ©moin : «  Quelle ardoise ? Il a rien remboursĂ© Â».

 

K lui est prĂ©sentĂ© comme l’associĂ© « occulte Â» de leur entreprise. Le tĂ©moin rĂ©pond que dans le contrat de leur entreprise, K est « nulle part Â». Concernant les hommes qui se sont prĂ©sentĂ©s, il explique que ceux-ci portaient une casquette, un cache cou :

 

« On ne peut pas les reconnaĂźtre Â».

 

A propos du plaignant, le tĂ©moin ajoute :

 

« Il a laissĂ© 100 000 euros de TVA Ă  la sociĂ©tĂ© qu’il devait rembourser Â».

 

Le troisiÚme avocat de la défense interroge le témoin à son tour.

 

Il rĂ©pond que le plaignant « faisait tout Â» dans leur entreprise. Et que la femme du plaignant «  ne faisait rien Â».

Selon le témoin, K était un ami du plaignant.

 

Le tĂ©moin raconte que le plaignant achetait des voitures au nom de leur sociĂ©tĂ© sans le dire. Sans payer la TVA.

 

Le quatriÚme avocat de la défense.

 

 

L’avocat : « Monsieur, je viens de comprendre quelque chose Â». «  Qui achetait la voiture ? Â».

Le tĂ©moin : « Je ne sais pas Â». Le tĂ©moin rĂ©pond qu’il ne sait pas comment ça se passe avec la TVA.  Il affirme : «  J’ai vendu aucun vĂ©hicule Â».

 

L’avocat Ă  propos du plaignant : « Qu’est-ce qu’il a fait avec l’argent de la TVA ? Â»

Le tĂ©moin : « Demandez-lui Â».

 

 

Peu aprÚs, le témoin est libéré et peut quitter la cour.

 

Mes premiĂšres impressions :

 

Autant, en Ă©coutant d’abord le plaignant, j’avais eu de l’empathie pour lui, autant, aprĂšs ce tĂ©moignage d’à peine vingt minutes, je le perçois comme bien moins exemplaire qu’il ne s’est prĂ©sentĂ©. NĂ©anmoins, pour moi, les prĂ©venus sont loin des gentils garçons qui se trouvent lĂ  par erreur. La peur perceptible de ce tĂ©moin et son insistance pour dire qu’il n’y a eu « aucun problĂšme Â» me pousse Ă  croire qu’il y a bien eu violence et intimidation. Et qu’il veut surtout tourner la page et ne pas avoir d’emmerdes supplĂ©mentaires. Il serait comprĂ©hensible qu’il soit en colĂšre contre le plaignant or il semble avoir pris le parti d’accepter le dĂ©couvert laissĂ© par celui-ci aprĂšs l’échec de leur entreprise. Cela pourrait ĂȘtre la dĂ©cision d’un homme sage ou fataliste. Mais la peur peut rendre  sage.

 

Ou fataliste.

 

Cependant, on comprend aussi grĂące Ă  son tĂ©moignage que le plaignant Ă©tait le vĂ©ritable patron de leur association et qu’il avait su le mettre en confiance et l’embobiner. De victime, le plaignant m’apparaĂźt maintenant comme un homme plein d’idĂ©es de grandeur. S’il a un esprit d’entreprise certain et sans aucun doute des compĂ©tences rĂ©elles dans le domaine de la mĂ©canique, c’est plus un ratĂ© bling-bling que le gĂ©nie des affaires qu’il voudrait ou prĂ©tend ĂȘtre. Il se trouve magnifique et  plein aux as lorsqu’il se regarde alors qu’il est rĂ©guliĂšrement dans des combines ou des affaires qui tournent mal. Parce-que c’est un mauvais commerçant qui confond ses rĂȘves de rĂ©ussite avec les faits.

 

Comme il s’exprime bien, a la baraka et est sans doute trĂšs sympathique, il sĂ©duit. Puis, lorsque l’on creuse, on s’aperçoit qu’il est rempli de vent car ses compĂ©tences commerciales sont trĂšs infĂ©rieures Ă  ses ambitions, et, surtout, aux lois du marchĂ© . La scĂšne ainsi dĂ©crite par le plaignant oĂč il se serait fait frapper dans un bar Ă  chicha Ă  coups de  Â« Ne sers pas la main Ă  cet enculĂ©, y ‘a pas fric ! Â» est donc crĂ©dible pour moi. ( Voir  Extorsion en bande organisĂ©e : Des hommes dans un garage et les avocats de la DĂ©fense)  

 

 La premiĂšre avocate de la dĂ©fense, qui semble Ă©voluer Ă  cĂŽtĂ© de ses pensĂ©es, l’avait raillĂ© quant au fait qu’ordinairement les racketteurs s’en prennent Ă  des gens vraiment friquĂ©s, contrairement Ă  lui. Et, donc, qu’il n’y avait pas de raison de penser qu’ils lui avaient autant fait de mal que ça, finalement. Mais si cet homme a su faire illusion, ce qu’il est assez apte Ă  faire, et laisser croire qu’il Ă©tait plus riche qu’il ne l’était, cela a pu suffire pour qu’il devienne la cible de racketteurs. Surtout, si, en plus, il devait vraiment de l’argent Ă  quelqu’un. K ou un autre.

 

Lorsque le tĂ©moin a eu terminĂ© de s’exprimer, un des prĂ©venus dans le box avait tenu Ă  dire que, lui non plus, ne le reconnaissait pas. Au point qu’il s’était mĂȘme demandĂ© qui Ă©tait cet homme qui venait tĂ©moigner. Comme si leur rencontre avait Ă©tĂ© trĂšs courte et aussi  cordiale que venait de le dire le tĂ©moin. Une drĂŽle de rencontre quand mĂȘme puisque le tĂ©moin avait expliquĂ© que des hommes (des inconnus) Ă©taient venus le voir pour lui demander si le plaignant lui devait de l’argent. Comme s’il Ă©tait tout Ă  fait insignifiant que quelqu’un dĂ©barque Ă  notre commerce pour nous demander si untel, que l’on connaĂźt, nous doit de l’argent, avant, ensuite, de partir le voir.

 

Je n’ai pas assistĂ© Ă  la suite de ce procĂšs et ne puis dire quelles autres informations ont Ă©tĂ© ensuite apportĂ©es. Je ne connaĂźtrai peut-ĂȘtre pas le dĂ©nouement de ce jugement. Mais j’ai eu devant moi le fait que mĂȘme s’il existe des lois, des reprĂ©sentants et des garants de ces lois, que l’on peut ĂȘtre trĂšs exposĂ©, et isolĂ©, face Ă  certaines violences. Cela peut dissuader de dĂ©noncer certaines de ces violences. Le plaignant, ici, n’a peut-ĂȘtre « peur de rien Â» comme l’avait affirmĂ© l’un des avocats de la dĂ©fense. Mais d’autres personnes rackettĂ©es ont eu peur et ont peur de leurs agresseurs qui seront peut-ĂȘtre aussi bien dĂ©fendus que ceux de cette « affaire Â». Voire peut-ĂȘtre mieux dĂ©fendus que leurs victimes. Car j’ai Ă©tĂ© marquĂ© par la diffĂ©rence de niveau entre les avocats de la dĂ©fense et les deux avocats du plaignant : j’ai prĂ©fĂ©rĂ© la « classe Â» des avocats de la dĂ©fense mĂȘme si leurs insinuations et certaines de leurs mĂ©thodes m’ont dĂ©plu. Car, eux, ont vĂ©ritablement dĂ©fendu leurs clients.

 

 AprĂšs ces quelques heures passĂ©es au tribunal, cela m’a fait du bien de pouvoir retrouver l’extĂ©rieur et de circuler librement. Cette impossibilitĂ© de pouvoir circuler librement Ă  l’air libre, quand on le souhaite, lorsque l’on est prĂ©venu, victime ou tĂ©moin, doit sans doute beaucoup peser sur les dĂ©clarations que l’on fait ensuite devant la cour.

En sortant du palais de justice de l’Ăźle de la citĂ©, ce 8 novembre 2021.

 

 

Paris, 8 novembre 2021, en sortant du palais de justice de l’Ăźle de la CitĂ©.

 

 

Palais de justice de l’Ăźle de la CitĂ©, Paris, 8 novembre 2021.

 

 

Franck Unimon, mardi 30 novembre 2021.

 

 

 

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Corona Circus Puissants Fonds/ Livres

Ricochets-Un livre de Camille Emmanuelle

                             Ricochets– un livre de Camille Emmanuelle

Black Fridays

 

La Black Fridays de ce mois de novembre 2021 se termine dans quelques heures. On reparle peu Ă  peu de la pandĂ©mie du Covid qui reprend. En Autriche et en Australie, des mesures gouvernementales ont Ă©tĂ© prises pour obliger les non vaccinĂ©s Ă  se vacciner contre le Covid. Confinement forcĂ©, peines d’emprisonnement, contrĂŽles de police sur la route. Dans le New York Times de ce mercredi 17 novembre, j’ai appris que les non-vaccinĂ©s Ă©taient rendus responsables de la reprise de la pandĂ©mie du Covid. PandĂ©mie qui nous a fait vivre notre premier confinement pour raisons sanitaires en France en mars 2020. Mais j’ai l’impression que la perspective d’un reconfinement et la peur du Covid semblent trĂšs loin des attentions des Français dans l’Hexagone. MĂȘme si la troisiĂšme dose du vaccin commence Ă  s’étendre aux moins de 65 ans. Environ 80 pour cent de la population dans l’Hexagone est vaccinĂ©e contre le Covid. Nous sommes encore nombreux Ă  porter des masques. J’ai l’impression que peu de personnes en France envisagent ou acceptent l’idĂ©e d’ĂȘtre Ă  nouveau confinĂ©es. Depuis fin aout Ă  peu prĂšs, le sujet de la pandĂ©mie du Covid s’est dissous. Et, cette nouvelle remontĂ©e du Covid associĂ©e Ă  une pĂ©nurie de lits dans les hĂŽpitaux mais aussi Ă  une accentuation de la pĂ©nurie soignante ( 1200 postes infirmiers seraient inoccupĂ©s en rĂ©gion parisienne), semblent encore trĂšs loin de la portĂ©e du plus grand nombre.

 

Les attentats islamistes, c’est un petit peu pareil. Le procĂšs des attentats du 13 novembre 2015 a dĂ©butĂ© en septembre. Il durera jusqu’en Mai 2022. Cependant, Ă  part certaines personnes directement concernĂ©es ou touchĂ©es, et assidues, le sujet apparaĂźt moins prĂ©sent dans la conscience immĂ©diate de la majoritĂ©. D’abord, pour l’instant, et rĂ©cemment, il y a eu moins – ou pas- d’attentats islamistes Ă  proximitĂ©. Ensuite, nous avons aussi envie et besoin d’air. Donc de « voir Â» et de « vivre Â» autre chose que des attentats et du Covid.

 

A priori. 

 

Psycho-traumatologie

 

A ceci prĂšs que, parmi mes sujets « d’intĂ©rĂȘt Â», il y a ce que l’on appelle la psycho-traumatologie. « Tu aimes vraiment ce qui est mĂ©dico-lĂ©gal Â» m’a redit rĂ©cemment mon collĂšgue- cadre au travail, sans doute aprĂšs m’avoir vu avec le livre Ricochets de Camille Emmanuelle.

 

Il est arrivĂ© que ma compagne se moque de moi en voyant les films ou les livres, assez « chargĂ©s Â», que je regarde et lis pendant mes heures de repos. J’aime la poĂ©sie et la fantaisie. Je peux ĂȘtre trĂšs naĂŻf. TrĂšs ou trop gentil. Et mĂȘme niais. Puis, il y a une partie de moi, restĂ©e dans la noirceur, dont la mĂšche s’allume quelques fois et que je suis. Jusqu’à la psychose ou ailleurs. Ce n’est pas trĂšs bien dĂ©fini. Mais je sais que cela fait partie de ma normalitĂ© et sĂ»rement aussi de ma mĂ©moire. C’est sans doute cela qui m’a menĂ© Ă  Camille Emmanuelle.

 

Je ne « connaissais Â» pas Camille Emmanuelle.  J’ai tendance Ă  croire que si elle et moi, nous nous Ă©tions croisĂ©s avant la lecture de son ouvrage, que cela aurait fait flop. Je le crois car en lisant son Ricochets, il est une partie d’elle et de son monde qui m’a rappelĂ© comme je suis extĂ©rieur Ă  certaines Ă©lites ainsi qu’à certaines rĂ©ussites. Je ne devrais pas mentionner ça. Parce-que, fondamentalement, et moralement, au vu du sujet de son ouvrage, cela est dĂ©placĂ©. LĂ , je donne le premier rĂŽle Ă  mon ego alors que le premier rĂŽle, c’est fonciĂšrement elle et ce qu’elle a donnĂ©, ce qu’elle nous a donnĂ© de sa vie, avec son ouvrage. Mais je le fais car cela fait aussi partie des impressions que j’ai pu avoir en la lisant. Je me dis que d’autres personnes pourraient aussi avoir ces impressions. Et qu’une fois que j’aurai exprimĂ© ça, je pourrais d’autant mieux faire ressortir tout ce que son livre apporte.

 

Elites et réussites

 

J’ai parlĂ© « d’élites Â» et de « rĂ©ussites Â» car, jusqu’au 7 janvier 2015 (et aussi un peu avant lors d’un Ă©vĂ©nement traumatique antĂ©rieur), son parcours personnel et le mien me semblent deux opposĂ©s. Elle, belle jeune femme, milieu social aisĂ©, bonne Ă©lĂšve, aimĂ©e, assurĂ©e, encouragĂ©e Ă  partir Ă  l’assaut de ses aspirations Ă  Paris. Clopes, alcool, Ă  l’aise dans son corps, soirĂ©es parisiennes, les bonnes rencontres au bon moment pour sa carriĂšre professionnelle. Moi, banlieusard, corsetĂ© par les croyances traditionnalistes de mes parents, antillais d’origine modeste et rurale immigrĂ©s en mĂ©tropole, refugiĂ©s dans l’angoisse du Monde extĂ©rieur et dans la mĂ©fiance vis-Ă -vis du blanc (alors, la femme blanche !) pas si Ă  l’aise que ça dans mon corps. MalgrĂ© ce que mes origines antillaises «Vas-y Francky, c’est bon ! Â» pourraient laisser prĂ©tendre ou supposer.

 

On aime dire que les « contraires s’attirent Â». Mais il ne faut pas exagĂ©rer.

 

Devant une Camille Emmanuelle dans une soirĂ©e ou ailleurs, je me fais « confiance Â» pour me prĂ©senter Ă  mon dĂ©savantage ou m’éteindre complĂštement. Il n’y aurait qu’en ignorant la prĂ©sence ou le regard d’une personne pareille que je pourrais vĂ©ritablement ĂȘtre moi-mĂȘme, au meilleur. De ce fait, je n’ai pas Ă©voluĂ© dans les domaines oĂč elle a pu Ă©voluer mĂȘme si j’en ai eu ou en ai le souhait. Ce n’est pas de son fait. Mais parce-que je me suis plein de fois censurĂ© tout seul et que je continue de le faire studieusement en “bon” Ă©lĂ©ment qui a bien appris comment Ă©chouer avant d’atteindre certains horizons. 

 

Je parle aussi « d’élites Â» parce-que, lorsque le 7 janvier 2015, deux terroristes sont venus tuer plusieurs personnes dans les locaux du journal Charlie Hebdo, ils sont aussi venus s’en prendre Ă  des Ă©lites intellectuelles et/ou artistiques ou culturelles. Et, ça, je crois que c’est assez oubliĂ©.

 

Charlie Hebdo

 

Je lis Le Canard EnchainĂ© depuis plus de vingt ans. Le Canard EnchainĂ© est un peu le cousin de Charlie Hebdo. Les deux hebdomadaires ont bien sĂ»r leur identitĂ© propre. Mais ils ont en commun leur indĂ©pendance d’esprit. Un certain humour et une certaine capacitĂ© critique (supĂ©rieure Ă  la moyenne) envers le monde qui nous entoure et celles et ceux qui le dirigent.

 

Avant le 7 janvier 2015, j’avais achetĂ© une fois Charlie Hebdo. Pour essayer. Philippe Val en Ă©tait encore le rĂ©dacteur chef. Je n’avais pas aimĂ© le style. Les articles. J’ai peut-ĂȘtre gardĂ© ce numĂ©ro malgrĂ© tout parmi d’autres journaux.

 

Les caricatures de Mahomet, les menaces de mort, les pressions sur Charlie Hebdo mais aussi au Danemark m’étaient passĂ©es plutĂŽt au dessus de la tĂȘte. Je n’avais pas d’avis particulier. J’étais spectateur de ce genre d’informations comme pour d’autres informations.

 

Le 7 janvier 2015, c’était le premier jour des soldes. Chez nous, je crois, ma compagne m’apprend l’attentat « de Â» Charlie Hebdo. Je lui rĂ©ponds aussitĂŽt :

 

« C’est trĂšs grave ! Â».

 

Le 11 janvier, je n’étais pas Ă  la manifestation pour soutenir Charlie Hebdo pour deux raisons. Je « savais Â» qu’il y aurait beaucoup de monde. Donc, j’ai estimĂ© que Charlie Hebdo bĂ©nĂ©ficierait de « suffisamment Â» de soutien dehors.

 

Ensuite, il Ă©tait Ă©vident pour moi que cet engouement se dĂ©gonflerait. Et que soutenir Charlie Hebdo, cela signifiait le faire sur la durĂ©e. A partir de lĂ , j’ai commencĂ© Ă  acheter chaque semaine Charlie Hebdo. Et Ă  le lire. Je me suis Ă©tonnĂ© de voir que les articles me plaisaient. Soit j’étais devenu un autre lecteur. Soit la qualitĂ© des articles avait changĂ©. J’ai trouvĂ© le niveau des articles tellement bon qu’il m’est arrivĂ© de les trouver meilleurs que ceux du Canard EnchainĂ©. J’ai attribuĂ© ça Ă  un rĂ©flexe de survie de la part de la rĂ©daction de Charlie Hebdo. On se rappelle que l’équipe rĂ©dactionnelle qui restait avait d’autant plus tenu Ă  maintenir la survie de l’hebdomadaire en continuant de paraĂźtre malgrĂ© tout. Et que le numĂ©ro d’aprĂšs l’attentat avait Ă©tĂ© publiĂ© dans un tirage augmentĂ© et avait Ă©tĂ© disponible pendant plusieurs semaines. Les gens faisaient la queue pour « avoir Â» son numĂ©ro de Charlie Hebdo. Voire se battaient.

 

Je ne me suis pas battu pour avoir ce numĂ©ro. J’ai attendu. Et, un jour, une collĂšgue amie m’en a achetĂ© un numĂ©ro. Il est mĂȘme possible que j’aie deux fois ce numĂ©ro de Charlie Hebdo.

 

Je n’ai pas Ă©crit ou mis sur ma page Facebook ou autre : Je suis Charlie. Si je crois Ă  la sincĂ©ritĂ© de celles et ceux qui l’ont dit ou Ă©crit, pour moi, on peut ĂȘtre « pour Â» Charlie sans le dire. MĂȘme si je ne suis pas toujours d’accord ou n’ai pas toujours Ă©tĂ© d’accord avec certains points de vue de Charlie Hebdo. Mais je ne suis pas toujours d’accord avec ma famille, mes amis ou mes collĂšgues, non plus.

Et puis, l’expĂ©rience d’un attentat, ça change beaucoup la perception que l’on a des autres et de soi-mĂȘme. Charlie Hebdo vit dĂ©sormais sans doute dans au moins deux bunkers. Celui qui le protĂšge des menaces extĂ©rieures. Et celui, sĂ»rement plus Ă©pais, Ă  l’intĂ©rieur duquel se sont soudĂ©s celles et ceux qui ont vĂ©cu l’attentat du 7 janvier 2015.

 

Hormis le dessinateur Cabu qui officiait autant dans Charlie Hebdo que dans Le Canard EnchainĂ©, je n’avais pas de journaliste de Charlie Hebdo auquel j’aurais pu ĂȘtre « habituĂ© Â» ou particuliĂšrement attachĂ©. Il en est un, nĂ©anmoins, que j’avais rencontrĂ© une ou deux fois, des annĂ©es avant l’attentat, car il Ă©tait l’ami d’une amie. Ou mĂȘme l’ami de deux amies : Philippe Lançon, l’auteur de Le Lambeau.

 

Je veux bien croire que je me souvenais bien plus de lui que lui, de moi. Envers Philippe Lançon, j’avais des sentiments contrariĂ©s. Pour moi, lors de cette rencontre il y a plus de vingt ans, il Ă©tait mĂ»r de trop d’assurance. Sauf qu’il avait rĂ©ussi lĂ  oĂč j’aurais aimĂ© rĂ©ussir. Dans le journalisme. Je trouvais qu’il Ă©crivait trĂšs bien. Mais nous n’étions dĂ©jĂ  plus du mĂȘme monde lorsque nous nous Ă©tions croisĂ©s. L’élite, dĂ©jĂ . J’aurais peut-ĂȘtre pu, par le biais d’une de nos deux amies communes, le solliciter. Mais je n’en n’avais pas envie. J’ai compris seulement rĂ©cemment que j’étais un peu comme mon grand-pĂšre paternel, ancien maçon, dĂ©cĂ©dĂ© aujourd’hui. Mon grand-pĂšre paternel avait construit sa maison pratiquement tout seul. A Petit-Bourg, en Guadeloupe. Je n’aime pas contracter de dette morale envers autrui. Je prĂ©fĂšre construire ma « maison Â» seul mĂȘme si cela va me compliquer l’existence. Sauf que dans les domaines professionnels oĂč j’aurais voulu construire, seul, mĂȘme travailleur et plus ou moins douĂ©, on n’arrive Ă  rien. Il faut entrer dans un rĂ©seau. S’en faire accepter. Il faut savoir se faire aimer. Ce que je ne sais pas ou ne veux pas faire. Je suis peut-ĂȘtre trop nĂ©vrosĂ©.

 

Dans son livre, Camille Emmanuel Ă©voque Philippe Lançon. Ainsi que son frĂšre, Arnaud. Je les ai vus tous les deux il y a quelques mois Ă  l’anniversaire d’une amie commune. Je n’avais pas prĂ©vu, en lisant l’ouvrage de Camille Emmanuel, qu’elle allait aussi les Ă©voquer. Et, les quelques passages oĂč elle parle d’eux m’ont donc d’autant plus « parlĂ© Â».

 

D’un cĂŽtĂ©, il y avait ce que je « savais Â» de l’évĂ©nement de Charlie Hebdo. De l’autre cĂŽtĂ©, il y avait la rencontre humaine et directe, lors de cet anniversaire, oĂč il n’a jamais Ă©tĂ© fait mention, par quiconque, du 7 janvier 2015. « Mieux Â» : lors de cet anniversaire, j’ai en quelque sorte « sympathisĂ© Â» avec Arnaud, sans arriĂšre pensĂ©e. Pour dĂ©couvrir plus ou moins ensuite, lors de l’arrivĂ©e de celui-ci, qu’il Ă©tait le frĂšre de Philippe. Je me rappelle de la façon dont Arnaud a saluĂ© son frĂšre Ă  l’arrivĂ©e de celui-ci. De quelques Ă©changes avec l’un et l’autre. Ce fut humainement agrĂ©able. Ma contrariĂ©tĂ©- rentrĂ©e- envers Philippe n’était plus ou n’avait plus de raison d’ĂȘtre. Le voir, lĂ , pour cette amie, en « sachant Â» ce qu’il avait reçu le 7 janvier 2015. Et puis, j’avais aussi changĂ©. On s’accroche par moments Ă  des impressions ou Ă  un certain ressentiment dont on fait une complĂšte vĂ©ritĂ©. Alors que l’on a Ă  peine aperçu celle ou celui que l’on juge.

 

Ricochets :

 

En tant qu’infirmier en psychiatrie et en pĂ©dopsychiatrie, j’ai travaillĂ© avec quelques psychiatres et pĂ©dopsychiatres. Un des pĂ©dopsychiatres que j’ai le plus admirĂ© avait dit un jour que, mĂȘme dans les milieux favorisĂ©s, il y a des gens qui souffrent. J’ai parlĂ© « d’élites Â», de « rĂ©ussites Â» concernant Camille Emmanuelle parce-que j’estime ne pas faire partie de son Ă©lite ou ne pas avoir connu certaines de ses rĂ©ussites.

 

Cela dit, Ă  aucun moment, je ne l’ai perçue comme une « pleureuse Â». Je n’envie pas ce qu’elle a vĂ©cu le 7 janvier 2015 et ensuite. Et dont elle nous fait le rĂ©cit. Car le 7 janvier 2015, elle est dĂ©jĂ  la femme de Luz, l’un des dessinateurs de Charlie Hebdo. Celui dont c’était l’anniversaire et qui est arrivĂ© en retard, ce jour-lĂ . Ce qui lui a sauvĂ© la vie : les deux terroristes quittaient le journal lorsqu’il arrivait. Il les a vus tirer en l’air dehors et sans doute crier : « On a vengĂ© le prophĂšte ! Â».

 

Je « connaissais Â» Ă  peine Luz avant le 7 janvier 2015.

 

Je ne connaissais pas l’appellation « Ricochets Â» ou « victime par ricochet Â» avant ce tĂ©moignage de Camille Emmanuelle. Quelques semaines avant de me retrouver devant son livre dans une mĂ©diathĂšque, j’avais lu un article sur son livre.

 

Sur son livre, on la voit en photo. Je me suis demandĂ© et me demande la raison pour laquelle on voit sa photo. Pour faire face ? Pour lui donner un visage en tant que victime ? Et, donc, pour la personnaliser, l’humaniser ?

 

Je ne me suis pas posĂ© ces questions lorsque j’ai lu l’ouvrage que Patrick Pelloux, -qu’elle mentionne aussi- a Ă©crit aprĂšs l’attentat de Charlie Hebdo. (Voir  L’instinct de vie ). 

 

Comme Camille Emmanuelle est une belle femme, je me suis aussi dit que c’était peut-ĂȘtre une maniĂšre de montrer qu’il peut y avoir un abĂźme entre l’image et son vĂ©cu traumatique. Nous sommes dans une sociĂ©tĂ© d’images et de vitrines. Son livre vient Ă©ventrer quelques vitrines. Dans son livre, assez vite, elle va parler de son addiction au vin comme une consĂ©quence de son mal ĂȘtre. Ce qui, immĂ©diatement, me faire penser Ă  Claire Touzard, la journaliste. Celle-ci, pourtant, n’a pas un vĂ©cu traumatique dĂ» Ă  un attentat. Mais je n’ai pas pu m’empĂȘcher de « rapprocher Â» leurs deux addictions Ă  l’alcool. Addictions que je vois aussi comme les addictions de femmes « modernes Â», occidentales, libĂ©rĂ©es ou officiellement libĂ©rĂ©es, Ă©duquĂ©es, parisiennes ou urbanisĂ©es, plutĂŽt jeunes, plutĂŽt blanches, et souvent attractives et trĂšs performantes socialement.

 

Quelques impressions et remarques sur Ricochets :

 

Assez vite, en lisant Ricochets, je me suis avisĂ© que pour que son histoire d’amour avec Luz soit aussi forte au moment de l’attentat, c’est qu’elle devait ĂȘtre rĂ©cente. Peu aprĂšs, Camille Emmanuelle nous apprend qu’ils Ă©taient mariĂ©s depuis un an Ă  peu prĂšs. Se mariant assez vite aprĂšs leur rencontre.

L’Amour permet de combattre ensemble bien des Ă©preuves. C’est ce que l’on peut se dire en lisant son tĂ©moignage. Pourtant, il est des amours qui, mĂȘme sincĂšres, ne tiennent pas devant certaines Ă©preuves. Camille Emmanuelle cite ce couple qu’elle rencontre, Maisie et Simon, particuliĂšrement esquintĂ© par l’attentat du Bataclan. Physiquement et psychologiquement. Au point que la rupture est un moment envisagĂ©e par Maisie.

 

Si les dĂ©cĂšs et les sĂ©vĂšres « injures Â» physiques dus aux attentats causent des traumas, l’ouvrage de Camille Emmanuelle « rĂ©habilite Â» la lĂ©gitimitĂ© de la psychologie et de la psychiatrie Ă  aider et soigner aprĂšs des Ă©vĂ©nements comme un attentat. Puisque ce sont deux des disciplines reconnues pour soigner ces « blessures invisibles Â» qui, parce qu’elles le sont – dans notre monde oĂč seul ce qui se « voit Â», se « montre Â» et se « compte Â» est prioritaire – restent minimisĂ©es ou niĂ©es. Or, ces blessures peuvent persister trĂšs longtemps. Dans un article que j’ai lu il y a une ou deux semaines maintenant, le tĂ©moignage d’une des victimes de l’attentat du bataclan, non blessĂ©e physiquement, Ă©tait citĂ©.

Dans ce tĂ©moignage, cette femme racontait qu’au dĂ©part, elle s’estimait quasi-chanceuse par rapport aux autres, dĂ©cĂ©dĂ©s ou gravement blessĂ©s. Sauf que, six ans plus tard, elle n’avait pas pu reprendre son travail du fait de son stress post-traumatique.

 

Etre soignant

 

En lisant Ricochets et le mal que Camille Emmanuelle s’est donnĂ©e pour « sauver Â» son mari, j’ai bien sĂ»r pensĂ© au mĂ©tier de soignant. On rĂ©sume souvent le rĂŽle de soignant Ă  celle ou celui dont c’est le mĂ©tier. Or, ce qu’entreprend Camille Emmanuelle, au quotidien – et d’autres personnes dĂ©sormais appelĂ©es « personnes aidantes Â» – c’est un travail de soignant. On pourrait se dire qu’il est donc « normal Â» qu’elle flanche Ă  certains moments vu que ce n’est pas son mĂ©tier. Sauf que je n’ai aucun problĂšme pour admettre qu’il puisse exister des personnes non-formĂ©es qui peuvent ĂȘtre de trĂšs bons soignants dans certains domaines : les Ă©tudes ne nous apprennent pas l’empathie ou Ă  ĂȘtre sensibles et rĂ©ceptifs Ă  certaines relations ou situations.

 

Et puis, dans tous les couples et dans toutes les familles, il y a des personnes qui sont des « soignants Â» ou des « personnes aidantes Â» officieuses. La diffĂ©rence, c’est qu’avec son mari, Camille Emmanuelle dĂ©couvre ce rĂŽle de maniĂšre intensive. « Intrusive Â».

 

Il est toujours trĂšs difficile-ou impossible- de faire concilier sa vie affective amoureuse ou amicale avec un rĂŽle de soignant dans son couple. Une absence d’empathie crĂ©e une froideur affective assez incompatible avec l’acte soignant. Mais trop d’empathie crĂ©e une surcharge de responsabilitĂ©s et expose Ă  ce que connaĂźt Camille Emmanuelle :

 

Une trop grande identification à ce que ressent son mari. Des angoisses. La dépression
.

Dans Ricochets, un psychiatre lui explique que la relation fusionnelle de leur couple cause aussi ses tourments.

Dans notre mĂ©tier de soignant, nous sommes « sensibilisĂ©s Â» Ă  la nĂ©cessitĂ© de mettre certaines « limites Â» ou un certain « cadre Â» entre l’autre et nous. MĂȘme si – ou surtout si- nous avons spontanĂ©ment une grande empathie pour l’autre que nous « soignons Â» ou essayons d’aider.

 

Au travail, j’aime me rappeler de temps en temps le nombre d’intervenants que nous sommes. Car ĂȘtre Ă  plusieurs nous permet, aussi, de nous rĂ©partir la charge Ă©motionnelle d’une « situation Â». Seule Ă  la maison avec son mari, puis avec leur fille, Camille Emmanuelle a moins cette possibilitĂ© d’ĂȘtre relayĂ©e. Mais l’aurait-elle eue qu’elle l’aurait probablement refusĂ©e. Si l’Amour peut aider Ă  surmonter certaines Ă©preuves, le sens du Devoir permet, aussi, de le croire. Surtout lorsque l’on est dans l’action.

 

 

Etre dans l’action

Vers la fin de son livre, Camille Emmanuelle « rencontre Â» (soit via Skype ou en consultation) un psychiatre ou une psychologue qui lui explique que son Hyper-vigilance post attentat 2015 s’explique trĂšs facilement. La menace de mort a persistĂ© bien aprĂšs le 7 janvier 2015. Sauf que l’hyper-vigilance, ça use.

 

C’est seulement lorsque le journaliste Philippe Lançon a commencĂ© Ă  aller mieux que son frĂšre , Arnaud, qui venait le voir tous les jours Ă  l’hĂŽpital, s’était autorisĂ© Ă  s’occuper de lui. Et Ă  consulter pour lui. Camille Emmanuelle a Ă©galement ressenti ça. Et, moi, je me suis aperçu en lisant Ricochets que j’avais ressenti ça pour ma fille, prĂ©maturĂ©e, qui avait passĂ© deux mois et demi Ă  l’hĂŽpital dĂšs sa naissance. Tous les jours, nous allions la voir Ă  l’hĂŽpital.  C’est trois Ă  quatre ans aprĂšs cette pĂ©riode que j’ai commencĂ© Ă  penser Ă  consulter. Et que je me suis dit que nous aurions dĂ» le faire bien plus tĂŽt. Dans la situation de ma compagne et moi, il n’y avait pas eu d’attentat mais il y avait bien eu un trauma : il y a des naissances plus heureuses et plus simples. Or, nous avions comptĂ© sur nos propres forces, ma compagne et moi, pour cette naissance difficile.

 

Et, il y a un autre point commun, ici, entre notre expĂ©rience et celles de certaines victimes d’attentats : si  parmi les gens qui nous entourent, certains ont d’abord exprimĂ© une rĂ©elle empathie, ensuite, la situation a en quelque sorte  Ă©tĂ©  rapidement « classifiĂ©e Â» pour eux. Ils sont restĂ©s extĂ©rieurs Ă  l’expĂ©rience, pensant que cela coulait de source pour nous, et ont vaquĂ© Ă  leurs occupations. Parce-que ce n’est pas la premiĂšre fois qu’il y a eu un attentat. Qu’il y a la « rĂ©silience Â». Ou que l’on est suffisamment « fort Â» et que l’on va « rebondir Â». Ou ĂȘtre « proactif Â». Ou, aussi, parce-que cette situation les mettait mal Ă  l’aise ou leur faisait peur : «  Je ne sais pas quoi dire
 Â».

 

Comme Camille Emmanuelle, sans doute, avec son mari aprĂšs les attentats, je n’ai pas recherchĂ© et n’aurais pas aimĂ© que l’on me plaigne Ă  la naissance de ma fille. En outre, je mentionne ici sa prĂ©maturitĂ© mais ordinairement je ne le mentionne pas. Je n’aimerais pas devoir en permanence parler de ce sujet. Et, c’est sĂ»rement pour lui Ă©chapper que je me suis beaucoup impliquĂ© en reprenant des cours de thĂ©Ăątre au conservatoire un peu avant sa naissance (environ dix heures de cours par semaine). Et que trois ans plus tard, alors que ma fille allait mieux, j’ai perdu de façon Ă©tonnante ce « besoin Â» de faire du thĂ©Ăątre.

 

On peut trouver indĂ©cent que je rapproche de cette expĂ©rience d’attentats ce que j’ai pu vivre avec la naissance de ma fille. Moi, je crois que certaines expĂ©riences de vie ont en quelque sorte des « troncs communs Â». Et que, mĂȘme si certaines situations sont bien sĂ»r plus extrĂȘmes que d’autres, qu’elles ont nĂ©anmoins une certaine parentĂ© avec d’autres situations de vie. Dans son livre, Camille Emmanuelle relĂšve bien que l’expĂ©rience traumatique de son viol par soumission chimique, en 2012, aux Etats-Unis, l’a sans doute prĂ©parĂ©e Ă  pouvoir d’autant plus facilement se mettre Ă  la place de son mari aprĂšs les attentats du 7 Janvier 2015. MĂȘme si, Ă©videmment, elle se serait bien passĂ©e de ce viol. MĂȘme si son mari n’a pas Ă©tĂ© violĂ© et a toujours conservĂ© son intĂ©gritĂ© corporelle intacte.

Elle nomme aussi les trois attitudes adoptĂ©es par l’ĂȘtre humain face Ă  un stress ou un danger extrĂȘme:

Fight, Flight or Freeze : Se battre, fuir ou se figer.

Une psychiatre ou une psychologue qu’elle interroge explique que ces trois attitudes humaines sont normales. Et que se battre, selon les situations, n’est pas toujours l’attitude qui permet de rester en vie.

 

Une sorte de conclusion :

 

L’ouvrage de Camille Emmanuelle m’a plusieurs fois fait penser au livre Je ne lui ai pas dit au revoir : Des enfants de dĂ©portĂ©s parlent de Claudine Vegh, paru en 1996, seul ouvrage, je crois, Ă  ce jour, de cette
pĂ©dopsychiatre.

 

Des attentats, une enfant prématurée, la déportation
on peut se demander quels rapports ces sujets ont-ils à voir ensemble.

 

Le Deuil.

 

D’ailleurs, pour moi, Ă  plusieurs reprises, l’attentat « de Â» Charlie Hebdo a imposĂ© Ă  celles et ceux qui sont restĂ©s, un deuil impossible. Initialement, d’ailleurs, avant de commencer Ă  Ă©crire cet article, j’avais prĂ©vu de commencer par ça :

 

Par Ă©crire Le Deuil impossible.

 

Mais ce n’est pas ce que raconte Camille Emmanuelle dans son livre. Ce n’est pas ce que l’existence de ma fille raconte, non plus. Claudine Vegh, par contre
 mais son ouvrage est à lire.

 

Camille Emmanuelle donne aussi des conseils pour celles et ceux qui se retrouveraient dans la mĂȘme situation qu’elle. Si elle rencontre des avocats, d’autres victimes directes ou par ricochets, des psychiatres, psychologues, mais aussi d’autres personnes, ce qui lui permet, aussi, de reposer un peu sa conscience, elle donne quelques coups de pouce.

 

Elle conseille de ne pas recourir Ă  l’alcool ou Ă  une quelconque substance (cannabis ou autre) peu de temps aprĂšs un Ă©vĂ©nement traumatique. Pour cause de risque d’addiction.

MĂȘme la prescription classique de lexomil serait Ă  Ă©viter. Il semblerait que la prescription de bĂȘta bloquants pourrait ĂȘtre prĂ©conisĂ©e selon les individus.

 

Elle conseille d’éviter de se livrer dans les mĂ©dia. Pour cause d’amplification d’un effet boomerang de nos propos sous l’effet de l’émotion. Elle fait aussi un travail de recherche sur les effets des rĂ©seaux sociaux (ou les mĂ©dia) aprĂšs qu’un de ses articles ait Ă©tĂ© lu plus de 
600 000 fois aprĂšs l’attentat de Charlie Hebdo.

 

Elle raconte aussi les dĂ©saffections de certaines personnes proches, et les simples connaissances devenues des proches. 

 

J’ai retenu, dans ce qui l’avait aidĂ© et qui l’aide :

 

Ecrire, regarder (ou lire) des fictions, faire du Yoga, faire de la boxe anglaise, consulter, dĂ©mĂ©nager, quitter Paris, trouver un endroit calme, faire l’amour avec son mari/ou sa femme (lorsque c’est possible), dormir, reprendre le travail


 

Elle cite aussi plusieurs auteurs ou psychologues ou psychiatres reliĂ©s au trauma. J’ai mĂ©morisĂ© en particulier l’ouvrage Panser les attentats de Marianne KĂ©dia.

 

Franck Unimon, ce dimanche 21 novembre 2021.

 

 

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Photos

Arts de la rue, Paris 13 Ăšme : Mardi 16 novembre 2021.

Paris, gare St Lazare, mardi 16 novembre 2021. Une femme écoute un chanteur lyrique ( au centre) au milieu des voyageurs alors que je me rends à la Porte Dorée.

             Arts de la rue, Paris 13 Ăšme, Mardi 16 novembre 2021     

 

Je suis en retard sur mes morts : des articles Ă  Ă©crire, des films Ă  voir, des livres Ă  lire, des expĂ©riences Ă  vivre, des Maitres d’Arts martiaux Ă  connaĂźtre, des mots Ă  nourrir. Mais lorsque l’amie C
m’a parlĂ© de cet endroit dans le 13Ăšme arrondissement de Paris oĂč il y avait une exposition d’arts de rue ou Street Art Ă  laquelle elle voulait se rendre, j’ai rĂ©pondu « oui Â».

 

Cela fermait à 18h. Ce mardi 16 novembre 2021, nous nous sommes donnés rendez-vous au métro Porte Dorée à 16h30.

 

Nous sommes arrivĂ©s en retard chacun, notre tour. Moi, plus qu’elle. Elle arrivait du travail. J’arrivais de l’écriture.

Paris, Mardi 16 novembre 2021.

 

Ensuite, notre trajet aurait pu ĂȘtre plus court. Mais cela ne nous a pas contrariĂ© mĂȘme si la nuit commençait Ă  nous torcher. Nous avons prĂ©fĂ©rĂ© marcher par ce temps assez froid et humide Ă  cĂŽtĂ© de la ligne du tram et du bus. Des cyclistes pressĂ©s nous frĂŽlaient rĂ©guliĂšrement malgrĂ© les pistes cyclables. C’était la premiĂšre fois, moi qui suis un pratiquant du vĂ©lo « Taffe Â», que je connaissais une telle proximitĂ© imposĂ©e par des adeptes du vĂ©lo « musculaire Â».

 

Paris, Mardi 16 novembre 2021.

 

ArrivĂ©s sur les lieux, nos yeux ont dĂ» se faire Ă  la pĂ©nombre. A premiĂšre vue, les meilleures conditions pour voir ces fresques avaient presque disparu. Sauf qu’approchĂ©es par  l’obscuritĂ© mais encore sensibles au regard,  ces fresques, ces dessins, ces tags et ces graffitis ont aboyĂ© des secrets. Nous n’avons pas pu tous les parcourir et les photographier. Nous avons prĂ©vu de revenir.  

 

 

Paris, Mardi 16 novembre 2021.

La premiĂšre fresque sur laquelle nous sommes tombĂ©s avant d’arriver Ă  destination. Une oeuvre nous indiquant que nous nous rapprochions de l’endroit que nous recherchions. 

 

 

AprĂšs ĂȘtre passĂ©s sous un ou deux ponts, plus ou moins sombres, devant quelques tentes et leurs occupants, nous avons encore marchĂ© un peu.  Nous dĂ©passons un cafĂ© Ă©clairĂ© oĂč se trouvent des Ă©tudiants. Il n’y a pas beaucoup de monde lĂ  oĂč nous nous tenons. Cela fait drĂŽle pour un lieu d’arts rĂ©pertoriĂ©. Mais c’est trĂšs pratique pour le dĂ©couvrir et faire des photos. 

 

Au fond, à gauche, sur le mur, Angela Davis, vraisemblablement dans les années 70.

 

Un artiste est encore prĂ©sent. Lorsqu’il fera davantage nuit, celle qui est avec lui l’Ă©clairera. Nous ne sommes restĂ©s qu’une vingtaine, voire une trentaine de minutes. Car on nous a fait comprendre ( les gardiens des lieux apparemment, lesquels faisaient du “Rap” pendant que nous visitions) Ă  un moment donnĂ© que c’Ă©tait “fermĂ©”. Qu’il nous restait Ă  voir d’autres fresques, plus grandes, que nous en aurions alors  pour “deux Ă  trois heures”. Mais un autre jour, entre 11h et 18h.  

En prime abord, la beautĂ© des fresques ne me saute pas aux yeux. Mais j’aperçois Angela Davis, telle qu’elle Ă©tait dans les annĂ©es 70. Un symbole militant pour les droits civiques des Noirs aux Etats-Unis. Celle qui avait Ă©tĂ© proche des Black Panthers. Qui croyait au communisme.  Qui avait connu une histoire d’Amour avec l’un des FrĂšres de SoledadGeorges Jackson mort en prison. Celle qui avait Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e l’ennemie publique numĂ©ro Un aux Etats-Unis et suspectĂ©e pour un meurtre qu’elle n’avait pas commis. Et qui avait dĂ» fuir avant de finir par ĂȘtre arrĂȘtĂ©e, toujours aux Etats-Unis. Une mobilisation internationale, y compris en France, avait contribuĂ© Ă  l’innocenter.

 Aujourd’hui, Angela Davis  est une lesbienne assumĂ©e dont le militantisme a perdurĂ©. Un documentaire lui a Ă©tĂ© consacrĂ© il y a quelques annĂ©es ( Free Angela Davis par Shola Lynch en 2012). Mais elle est beaucoup moins mĂ©diatisĂ©e que dans les annĂ©es 70. Cela m’Ă©tonne de tomber sur “elle”, comme ça, en 2021. Certains symboles perdurent, oui. Mais je n’attendais pas celui d’Angela Davis qui m’avait particuliĂšrement parlĂ©, adolescent, et dont j’Ă©tais allĂ© voir le documentaire ( rĂ©alisĂ© par Shola Lynch) qui lui avait Ă©tĂ© consacrĂ© . 

 

Cette image de Manu Dibango m’a beaucoup touchĂ©. Lui, qui est dĂ©cĂ©dĂ© il y a quelques mois du Covid. Avant Jacob Desvarieux ( Jacob Desvarieux).J’ai instantanĂ©ment entendu dans ma tĂȘte l’air de Soul Makossa devant cette fresque. Un air qui, lui, aussi, comme cette image d’Angela Davis, doit avoir maintenant un demi-siĂšcle. Les dĂ©cĂšs de Manu Dibango et de Jacob Desvarieux ne m’attristent pas grĂące Ă  leur musique. A toute cette musique qu’ils ont crĂ©Ă© et qu’ils ont laissĂ©. Qu’ils ont pu crĂ©er et pu laisser. Il est donnĂ© Ă   peu de personnes de pouvoir laisser ou de lĂ©guer un hĂ©ritage qui a davantage Ă  voir avec la vie. Et, pour moi, Manu Dibango fait partie de ces personnes mĂȘme si ce n’est pas l’artiste que j’Ă©coute le plus. Cette lumiĂšre qui arrive par dessus et qui laisse une partie de son “corps” dans l’ombre lui rend encore plus hommage. 

 

 

Sur le mur opposĂ© Ă  “Angela Davis” et ” Manu Dibango”, il y a, entre autres, cette oeuvre, qui, Ă©clairĂ©e, telle quelle, avec ce regard, peut suggĂ©rer un autre ferment que celui de la douceur. 

 

 

La mĂȘme oeuvre lorsque je l’ai d’abord vue. A gauche, tout Ă  fait indĂ©pendamment, on peut reconnaĂźtre la figure du musicien Frank Zappa. Un artiste aujourd’hui oubliĂ© mais qui a beaucoup fait pour la musique. 

 

Je triche avec la chronologie des dĂ©couvertes. Il est possible que j’aie “faite” celle-ci aprĂšs certaines parmi celles qui vont suivre. 

 

L’acte de dessiner et de reproduire est un acte ancien chez l’ĂȘtre humain. Ces oeuvres, et toutes ces heures donnĂ©es et passĂ©es Ă  les constituer, par des personnes qui ont perpĂ©tuĂ© cet acte du dessin et de la reproduction jusque lĂ , dont certaines ont peut-ĂȘtre arrĂȘtĂ© de dessiner et de reproduire depuis, donnent aussi de l’espoir. Aux artistes et Ă  celles et ceux qui s’arrĂȘtent. Tandis qu’autour d’eux, partout et en permanence, la destruction et l’oubli surgissent. J’ai pensĂ© Ă  toutes ces personnes – et il y en a sĂ»rement beaucoup- qui passaient aux alentours, tous les jours, de cet endroit. Dans le tramway. Dans les bus. Dans les trains. Dans le mĂ©tro de la ligne 14. Dans les restaurants. Dans les magasins. Dans les universitĂ©s. MĂȘme dans les librairies et les cinĂ©mas.

Le dessin, c’est du sang. Celui de la vie qui s’Ă©tend et qui reste. On affirme le contraire lorsque l’on ne s’arrĂȘte pas- ou plus- pour regarder. 

 

              Ils vous attendent.

 

 

 

Il y avait le Magret de Canard. Il y a dĂ©sormais le Magritte de Covid. 

 

 

 

 

La nuit s’avance.

 

 

Je n’ai pas pensĂ© Ă  leur demander depuis quand ils Ă©taient lĂ . Nous avons fait de notre mieux pour ne pas les dĂ©ranger. Mais il en faut de l’envie pour continuer, comme ça, pour “rien”, pour le plaisir. A moins d’ĂȘtre vraiment-encore- jeune, dĂ©sintĂ©ressĂ© et sĂ»rement aussi, un peu, dĂ©raisonnable. C’est peut-ĂȘtre aussi pour cela que ces fresques me parlent encore.  

 

En voyant la photo, C…m’a fait remarquer la forme de l’ombre. C’est vrai que l’on dirait qu’un animal aide l’artiste. Et qu’ils sont deux sur le mur. Avec l’Ă©claireuse qui permet de ne pas se perdre, ils sont maintenant trois. Avec l’oeuvre, ça fera quatre. En plein jour, cela ne se voit pas. 

 

 

 

 

 

 

En situation rĂ©elle, lorsque l’on capte un tel regard, il est dĂ©ja trop tard. Mais cette fois, le mur ne bougera pas.

 

 

On dit parfois qu’il faut savoir baisser ou fermer les yeux. On prĂ©fĂ©rait que celui-lĂ , Doc Fatalis, les lĂšve. Mais, bien-sĂ»r, il ne le fera pas.

 

 

L’apprĂ©ciation de l’Art fait oublier que certains endroits, empruntĂ©s avec un autre Ă©tat d’esprit, pourraient passer pour dangereux ou malĂ©fiques. 

 

 

 

 

Oeuvre d’Isaac Bonan.

 

On nous a d’abord dit qu’il n’Ă©tait plus l’heure ! Que c’Ă©tait fermĂ© ! La voix nous est parvenue en provenance des rappeurs qui, jusque lĂ , nous avaient plutĂŽt ignorĂ©s. C… leur a demandĂ© ce qu’il y avait Ă  fermer…

 

 

Il nous a finalement Ă©tĂ© accordĂ© de regarder rapidement. Il Ă©tait 17h55. 

 

La physionomiste nous a laissĂ© entrer dans le noir. 

 

 

C… a Ă©clairĂ© pendant que je photographiais. 

 

 

Cet homme trĂšs dĂ©tendu m’a rĂ©pondu qu’il n’avait pas le temps pour une interview. 

 

 

DissimulĂ©s dans l’obscuritĂ© et parfaitement silencieux, ces assaillants auraient pu nous surprendre sans la lumiĂšre dĂ©ployĂ©e par C….

 

 

 

 

La Baby-sitter. J’ai du mal Ă  connaĂźtre la raison pour laquelle, malgrĂ© les apparences, j’ai envie de croire que cette divinitĂ© ou cette crĂ©ature est plutĂŽt bienveillante et protectrice. C’est peut-ĂȘtre son regard qui m’inspire. 

 

 

 

J’avais entendu parler de l’isolement et de la grande prĂ©caritĂ© de beaucoup d’Ă©tudiants Ă  la suite de la pandĂ©mie du Covid. Mais j’ai dĂ©couvert, lĂ , l’existence de ce ” genre” d’Ă©picerie sociale et solidaire.

 

 

 

 

 

Nous avions terminĂ© notre “tour” pour cette fois. Finalement, nous Ă©tions un peu dans une grotte oĂč le temps s’Ă©tait arrĂȘtĂ©. Et, lĂ , nous retournions Ă  la “civilisation”.

 

C…m’a laissĂ© choisir. AprĂšs avoir hĂ©sitĂ©, nous avons optĂ© pour un repas Ă  emporter que nous avons mangĂ© dehors, assis prĂ©cisĂ©ment sur ces bancs que dĂ©passe la dame. Il n’y a pas d’ironie de ma part avec cette photo. Le cadre m’a plu et nous Ă©tions prĂšs d’une salle de cinĂ©ma. MĂȘme s’il s’agit d’un multiplexe. A l’intĂ©rieur, j’ai aussi appris que le festival de cinĂ©ma ChĂ©ries, chĂ©ris LGBTQ+ aurait lieu du 20 au 30 novembre. Cela fait des annĂ©es que je n’y suis pas allĂ©. Certains films seront projetĂ©s dans ce multiplexe. D’autres au MK2 Beaubourg et au MK2 Quai de Seine.  

 

Franck Unimon, jeudi 18 novembre 2021. 

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Au Palais de Justice

Extorsion en bande organisée : suspension de séance

Paris, photo prise le 16 novembre 2021.

                 Extorsion en bande organisĂ©e : Suspension de sĂ©ance

 

Dix minutes. C’est la durĂ©e de la suspension de sĂ©ance dĂ©cidĂ©e par le prĂ©sident.

 

Une musique d’ambiance pourrait ĂȘtre mise pour « relĂącher Â» l’atmosphĂšre. Mais nous sommes dans la cour d’assises d’un tribunal en plein Paris. Et non dans une discothĂšque. Un plaignant s’est exprimĂ© et a aussi Ă©tĂ© interrogĂ©. 87 500 euros ont Ă©tĂ© exigĂ©s de lui. Il a racontĂ© un « calvaire Â» qui a durĂ© six mois. Jusqu’à ce qu’il dĂ©cide de porter plainte. ( Lire Extorsion en bande organisĂ©e : Des hommes dans un garage et les avocats de la DĂ©fense ) 

 

Six accusés ont assisté à ces échanges. Trois dans le box, gardés par des gendarmes qui se sont relayés. Trois assis de profil devant la ligne des avocats de la défense.

 

SitÎt la durée de la suspension de séance prononcée, la salle Georges Vedel se vide.

Les personnes assises devant et derriĂšre moi, mais aussi sur le cĂŽtĂ©, sortent. Il est un peu plus de 13h45. Lorsque je suis arrivĂ© vers 10h, l’audience avait dĂ©ja commencĂ©.  

 

J’ai faim. Mais dix minutes, c’est court. Je dĂ©cide de rester. Je me sens trĂšs bien, assis. Si personne ne me demande de sortir, je reste assis. En sortant, l’avocat de la DĂ©fense aux cheveux gominĂ©s, le premier des avocats de la DĂ©fense Ă  s’ĂȘtre adressĂ© au plaignant, celui que j’avais ensuite vu passer son bras autour du cou de la femme Ă  qui il avait parlĂ© dans le creux de l’oreille, me sourit. Je dissĂšque ce sourire comme l’adresse du sĂ©ducteur d’expĂ©rience plus que comme une marque de sympathique. C’est mon parti pris. Je sors une des compotes de mon sac et la bois.

 

Je n’attends rien de particulier. Cependant, dans la salle, pendant ces dix minutes oĂč tout le monde est sorti, Ă  quelques mĂštres devant moi, il se passe quelque chose.

Je me dis que j’ai bien fait de rester. Manger, aller aux toilettes, passer ou recevoir un coup de tĂ©lĂ©phone, fumer une cigarette, discuter, cela peut ĂȘtre nĂ©cessaire en dix minutes et important pour la suite. Mais, ici, aussi, ce que je vois maintenant est important.

Un des accusĂ©s dans le box, assez grand, peut-ĂȘtre le plus grand des trois, s’est retournĂ©. Debout, il parle Ă  un des gendarmes. On dirait une discussion. Du moins dirait-on que cet homme, parmi les accusĂ©s, parle Ă  ce gendarme comme s’il Ă©tait ailleurs que dans un tribunal. L’homme est assez volubile, dĂ©tendu. Le gendarme qui l’écoute, aussi, bien qu’une certaine distance physique subsiste. Non loin de lĂ , ses deux autres collĂšgues gendarmes sont bien prĂ©sents.

 

Je ne sais si le gendarme Ă©coute le prĂ©venu par intĂ©rĂȘt. Ou s’il l’écoute par curiositĂ© et par politesse. Le prĂ©venu, lui, semble chercher Ă  convaincre de sa bonne foi ce gendarme qui ne le juge pas.

 

La jeune avocate de la dĂ©fense, celle que dans la vie courante j’aurais plutĂŽt eu envie de protĂ©ger, revient avec Ă  manger et deux petites bouteilles d’eau. Le genre de nourriture (sandwich avec du pain de mie ou autre) que l’on achĂšte dans des distributeurs. Elle le tend aux prĂ©venus dans le box.

Le prĂ©venu « parlant Â», remet aussitĂŽt au gendarme ce qu’il vient de recevoir afin que celui-ci l’inspecte. Un seul coup d’Ɠil suffit au gendarme pour donner son accord.

 

Peu aprĂšs, le mĂȘme prĂ©venu, parle Ă  l’avocate de la DĂ©fense qui a donnĂ© « chaud Â» au plaignant en l’acculant avec ses questions. DĂšs que la suspension de la sĂ©ance avait Ă©tĂ© prononcĂ©e par le juge, je l’avais vue sortir en souriant alors qu’elle discutait, en toute dĂ©contraction, avec un des avocats de la DĂ©fense. Peut-ĂȘtre celui des « colorations Â» ou celui qui avait Ă©voquĂ© un vice de procĂ©dure parce-que le plaignant lui avait donnĂ© l’impression de lire des notes.

 

Cette avocate «  qui donne chaud Â» est revenue avant plusieurs de ses collĂšgues de la DĂ©fense mais aussi avant la fin des dix minutes.

 

Toujours le mĂȘme prĂ©venu, qui semble le meneur des trois, parle maintenant Ă  cette avocate. Il pose sa main sur sa manche de l’avocate. La vitre du box des accusĂ©s mais aussi trente bons centimĂštres de hauteur les sĂ©parent tant il est plutĂŽt grand. Et, elle, plutĂŽt petite. Cependant, Ă  nouveau, elle est souriante et trĂšs dĂ©tendue. MĂȘme sans cette vitre entre eux, on comprend que seule, avec lui, elle n’aurait pas peur. Une relation de grande confiance, voire de complicitĂ©, est visible entre les deux.

 

Je n’ai pas du tout perçu ça entre le plaignant et son avocat. Il est vrai que je n’ai pas entendu l’avocat du plaignant beaucoup s’exprimer. Mais un autre avocat, apparemment du plaignant, prĂ©sent, lui, dans la salle, ne m’a pas fait une impression aussi mĂ©morable lorsqu’il a pris la parole.

 

En constatant ce contraste, le prĂ©venu apparaĂźt ĂȘtre un gentil garçon ; ou l’avocate, une personne trĂšs rouĂ©e pour pouvoir ĂȘtre aussi Ă  l’aise avec un homme ( l’accusĂ©) qui, lorsqu’il est libre, est sĂ»rement beaucoup moins affable lors de certaines circonstances.

Je me fais des idĂ©es. Car je m’imagine que rĂ©clamer de l’argent, faire pression sur quelqu’un, lorsque l’on est ni banquier, ni percepteur des impĂŽts, cela se fait autrement qu’au moyen d’un courrier que l’on envoie. Le destinataire de cette rĂ©clamation ou le dĂ©biteur dĂ©signĂ© est, je crois, susceptible d’accuser corporellement rĂ©ception de quelques coups. Ou d’apprendre concrĂštement Ă  les envisager dans un avenir toujours trop immĂ©diat.

 

Toute cette trame est absente de ce que je vois. Sans cette cour d’assises et ces gendarmes, je pourrais penser qu’il y a juste quelques personnes qui restent lĂ  Ă  discuter comme partout ailleurs. On pourrait remplacer cet endroit par la terrasse d’un cafĂ© ou d’un restaurant. Et ces gens que je regarde seraient alors des gens comme il y en a tant. Ordinairement. Quotidiennement.

Paris, gare St Lazare, mercredi 16 novembre 2021.

 

Franck Unimon, mercredi 17 novembre 2021.

 

 

 

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Au Palais de Justice

Extorsion en bande organisée : Des hommes dans un garage et les avocats de la Défense

Photo prise le lundi 8 novembre 2021, au Palais de justice de la CitĂ©. Paris. C’est dans une autre salle que s’est dĂ©roulĂ©e l’audience Ă  laquelle je fais rĂ©fĂ©rence.

Extorsion en bande organisĂ©e : Des hommes dans un garage et les avocats la DĂ©fense

( On peut lire avant cet article Extorsion : Trouver la salle d’audience )

Une dette Ă  payer

 

 

Ce lundi matin, l’audience a dĂ©jĂ  commencĂ©. Six accusĂ©s sont prĂ©sents. Trois sont dans le box. DerriĂšre eux, autant de gendarmes. Devant eux, la ligne des avocats de la dĂ©fense. Cinq ou six avocats de la dĂ©fense sont assis Ă  une table. Deux ou trois ordinateurs portables sont en marche devant eux. A cĂŽtĂ© de chaque avocat, sa pile de dossiers et de documents. Trois femmes. Autant d’hommes ou presque. Devant les avocats de la dĂ©fense : trois autres accusĂ©s assis de profil, les uns derriĂšre les autres. Ces prĂ©venus ont entre 30 et 40 ans de moyenne d’ñge. Le plaignant est Ă©galement dans cette moyenne d’ñge.

 

On le regarde et l’entend – le plaignant- en hauteur sur deux Ă©crans. Celui-ci est assis devant une table. A ses cĂŽtĂ©s, son avocat en robe noire.

 

Le plaignant rĂ©pond aux questions du juge. Et raconte. Un jour, des hommes sont venus dans le garage auto qu’il dirige alors. Ils lui ont appris qu’il devait 87 500 euros Ă  une de ses connaissances, K ( la lettre du prĂ©nom a Ă©tĂ© changĂ©e pour des raisons d’anonymat).

 

L’un des avocats de la dĂ©fense intervient et Ă©voque un vice de procĂ©dure : il fait remarquer que le plaignant semble lire des notes sur la feuille posĂ©e devant lui ! Le plaignant dĂ©ment. Son avocat prend la feuille et vient la rapprocher de la camĂ©ra. A part la date du jour, il n’ y a rien d’écrit sur la feuille. Le juge fait savoir que rien n’interdit au plaignant d’avoir des notes.

 

A la suite de ce « racket Â», le plaignant est amenĂ© Ă  se rendre dans diverses villes de la rĂ©gion parisienne ( oĂč le plaignant rĂ©side) Ă  la demande de ceux qui le pressent de payer. Celui-ci explique qu’il a aussi dĂ» effectuer des rĂ©parations Ă  « l’Ɠil Â».

 

La premiĂšre visite de ses agresseurs remonterait Ă  dĂ©cembre 20
. Le juge parle de « l’épisode relativement violent oĂč vous ĂȘtes frappĂ© Â». Le plaignant acquiesce. AprĂšs avoir donnĂ© une certaine somme d’argent, il s’est mis d’accord avec ceux qui lui forcent la main de rembourser 5000 euros par mois. « Des ponctions Â». Ainsi que pour accepter de faire des rĂ©parations gratuites pour eux, leurs amis. Il raconte qu’il a aussi Ă©tĂ© sollicitĂ© pour ouvrir une ligne de crĂ©dit. Afin que ceux qui le molestaient puissent avoir accĂšs Ă  ses fournisseurs gratuitement et, ce, aux frais de son garage.

 

Le plaignant raconte qu’il est allĂ© chercher ses Ă©conomies en espĂšces chez ses parents pour un montant de 9000 euros. Qu’il a obtenu qu’un de ses amis lui prĂȘte 3000 euros alors que celui-ci avait besoin de cette somme pour partir Ă  l’étranger. Des collĂšgues ont pu lui prĂȘter 35 000 euros. Et il a rĂ©ussi par ailleurs Ă  rĂ©cupĂ©rer 20 000 euros.

Il lui a Ă©tĂ© dit «  Si on vient, c’est pour K
. Â». Le juge constate :

 

« Vous avez lĂąchĂ© K trĂšs tard. Avec beaucoup de difficultĂ©s
 Â».

Porter plainte

 

Le juge : « On s’interroge tous. Pourquoi vous avez attendu pour dĂ©poser plainte ? Â»

Le plaignant : « J’ai tenu jusqu’au moins de juin. Ça a sĂ»rement Ă©tĂ© une grosse erreur Â».

 

« Comment expliquez-vous que cette menace ne se soit jamais matĂ©rialisĂ©e ? Â».

Nous apprenons que le plaignant est surnommĂ© Madoff. Celui-ci raconte avoir Ă©tĂ© obligĂ© de se rendre dans un bar Ă  chicha. D’avoir reçu un coup de tuyau Ă  Chicha derriĂšre la tĂȘte. De s’ĂȘtre fait frapper par plusieurs personnes. De s’ĂȘtre retrouvĂ© au sol, repliĂ© en boule. «  Ne serre pas la main Ă  ce fils de pute, il n’y a pas d’argent ! Â». Un homme l’a sommĂ© de trouver une solution dans les dix minutes, autrement, une pince Ă  chicha dans la main :

 

« Je te crĂšve les yeux avec ! Â».

 

Le plaignant raconte que lorsque l’un de ses agresseurs l’appelait chez ses parents, il Ă©tait obligĂ© de rĂ©pondre dĂšs la premiĂšre sonnerie. «  Comment va ton pĂšre ? Â». Ensuite, son interlocuteur lui demandait de l’argent. «  J’comprends pas Â» commente le plaignant.

Il y a eu un incendie dans son garage. Il aurait Ă©tĂ© suspectĂ©. Il rĂ©pond :

« Suspect ? Non. Je suis tĂ©moin assistĂ© Â». Le plaignant explique qu’il y a eu un non-lieu. Un appel. « Je suis toujours tĂ©moin assistĂ© Â».

 

« Comment ces individus ont pu vous convaincre de les payer ? Â».

 

« C’est pas des enfants de chƓur. Ça se voit directement. N’importe qui aurait rĂ©agi comme moi Â».

 

« Est-ce que vous avez vu un psychiatre ensuite ? Â».

 

Oui, il a vu une psychologue.

 

L’Avocat gĂ©nĂ©ral

L’avocat gĂ©nĂ©ral prend la parole :

 

« D’abord, je voudrais dire que je vous trouve plutĂŽt courageux. Je le dis comme je le pense. Vous avez maintenu ce que vous avez dit. C’est important pour moi Â».

 

L’avocat gĂ©nĂ©ral prĂ©cise que lorsque l’on entend parler de la premiĂšre fois oĂč ces hommes sont venus dans son garage, que l’on a l’impression que cela a durĂ© peu de temps :

 

« Est-ce que vous pouvez nous dire combien de temps ça a durĂ© ? Â».

 

« Ă§a a durĂ© longtemps. Deux Ă  trois heures Â». Le plaignant dit que le bornage des tĂ©lĂ©phones permet de le savoir.

 

L’avocat gĂ©nĂ©ral : « Qu’est-ce qui se passe pendant ces deux heures trente de temps ? Â».

 

Le plaignant : « DĂ©jĂ , on voit sa vie dĂ©filer. AprĂšs, j’ai appelĂ© tout mon rĂ©pertoire pour ramasser de l’argent
ça prend du temps. Il fallait que je laisse le haut parleur quand j’appelais
.des gens que je n’avais pas eus au tĂ©lĂ©phone depuis un p’tit moment. Donc, il fallait d’abord prendre des nouvelles
. Â».

 

L’avocat gĂ©nĂ©ral : « Comment on arrive Ă  se souvenir ? Qu’est-ce qui est marquant ? Est-ce que vous pouvez le dire Ă  la cour d’assises ? Â».

 

Le plaignant : «  Monsieur, tout est marquant. Pendant six mois, c’est un calvaire. C’est un traumatisme. Plus j’en reparle et plus il y a des choses qui reviennent Â».

 

L’avocat gĂ©nĂ©ral : « Ma question est un peu provocatrice. Quel serait votre intĂ©rĂȘt d’avoir inventĂ© tous ces dĂ©tails ? De donner de tels dĂ©tails ? Sauf si vous avez une dĂ©ficience ou une maladie nosographiquement rĂ©pertoriĂ©e par la psychiatrie Â».

 

Le plaignant : «  Oui, je suis encore traumatisĂ©. Sinon, je serais avec vous en salle. J’ai mĂȘme peur de sortir. J’ai peur d’ĂȘtre suivi. Je suis redevenu salariĂ©. Je veux plus les voir. MĂȘme voir leur visage, j’ai pas envie. Ils m’ont bousillĂ© ma vie. Je veux ĂȘtre tranquille Â».

 

Un des jurĂ©s (vraisemblablement) se lĂšve et l’interroge.

 

Le plaignant : « Je n’ai pas fait Sciences Po mais on voit que c’est des professionnels. Ce n’est pas leur premier coup (
.).

 

L’avocat gĂ©nĂ©ral ? : « Je suis dĂ©solĂ©, j’ai fait Sciences Po
mais j’ai eu du mal Ă  calculer le prĂ©judice
. Â». « S’il n’y a pas de dettes, pourquoi ils viennent vers vous ? Vous avez expliquĂ© qu’ils Ă©taient bien renseignĂ©s sur vous. En juin 20
 ( six mois aprĂšs le dĂ©but des faits), vous avez dĂ©posĂ© plainte. Comment se fait-il qu’ils arrivent avec cette somme de 87 500 euros ? Â».

 

Le plaignant : « Mr B
savait mĂȘme que le garage n’était pas encore Ă  mon nom. Donc, ce sont des gens trĂšs professionnels. TrĂšs bien renseignĂ©s Â».

 

Du flouze et des flous

 

S’ensuivent des interrogations sur l’identitĂ© de Mr K qui se serait plaint que le plaignant ait une dette envers lui. Ce que le plaignant dĂ©ment. Selon lui, il aurait remboursĂ© Mr K de la somme qu’il lui devait (20 000 euros). Et il ne voit pas la raison pour laquelle Mr K serait mĂȘlĂ© Ă  cette histoire. Le plaignant affirme aussi ne pas connaĂźtre le nom et l’identitĂ© de ce Mr K qu’il a pourtant rencontrĂ© Ă  plusieurs reprises. Le plaignant peut dire de Mr K, qu’il l’a toujours vu « sale Â». Pour le prĂ©senter comme quelqu’un de trĂšs travailleur.

 

L’avocat gĂ©nĂ©ral prend la parole pour affirmer :

« S’il y a quelqu’un qui doit donner l’identitĂ© de Mr K, c’est les accusĂ©s et pas vous ! Â».

 

Le plaignant souligne qu’il y avait un litige entre les deux recouvreurs de dettes qui faisaient pression sur lui. Comme s’il y avait une compĂ©tition entre eux. A qui obtiendrait le premier les remboursements qu’ils lui rĂ©clamaient. « Ils parlaient de dossiers Â». Le plaignant en dĂ©duit que ces deux hommes exerçaient du racket sur d’autres personnes.

 

Mes impressions :

Je suis en totale empathie avec le plaignant. Je suis aussi agrĂ©ablement surpris : pour une fois que le procureur est sympa. Je n’ai pas aimĂ© l’intervention de l’avocat de la dĂ©fense au dĂ©but avec cette histoire de feuilles et de notes. J’ai vu ça comme une tentative de dĂ©stabilisation du plaignant.

 

Mais je retrouve dĂ©ja ce fossĂ© entre, d’une part, les principaux acteurs de la cour qui s’expriment bien, qui ont fait de hautes Ă©tudes et qui appartiennent Ă  une classe sociale Ă©levĂ©e. Et le plaignant qui, malgrĂ© ses efforts et son entreprise ( il a l’air d’ĂȘtre bon en mĂ©canique) est un homme d’un milieu social « limitĂ© Â».

 

C’est ensuite au tour des avocats de la dĂ©fense.

Les avocats de la DĂ©fense

AprĂšs quelques regards et quelques Ă©changes, les avocats de la dĂ©fense se dĂ©cident rapidement entre eux afin de savoir lequel d’entre eux va prendre la parole le premier.

C’est finalement un avocat aux cheveux noirs gominĂ©s, qui porte des lunettes, d’une quarantaine d’annĂ©es qui, pour commencer, s’adresse au plaignant, en s’avançant jusqu’à l’un des micros.

 

Le premier avocat de la dĂ©fense rĂ©capitule :

 

« Le 1er dĂ©cembre 20
, une incursion a lieu dans votre garage. Des gens vous disent qu’ils sont bien renseignĂ©s sur vous. Que vous disent-ils exactement ? Â».

 

Le plaignant :

 

« Ils me disent que mon frĂšre va ouvrir un restaurant Ă  A
ce que j’ignorais. Ils connaissent l’adresse de mes parents. Ils savent aussi que je suis propriĂ©taire ( Ă  l’étranger) Â».

 

L’avocat de la dĂ©fense :

 

« C’est quoi, aujourd’hui, les raisons de vos craintes ? Il y a 15 gendarmes ! Â».

 

Le plaignant : « Ce sont des gens trĂšs professionnels. J’ai dĂ» changer d’adresse Â».

 

L’avocat de la dĂ©fense :

« Depuis votre plainte, il n’y a jamais eu de problĂšmes ? Â».

Le plaignant : «  Non Â».

 

L’avocat de la DĂ©fense : « C’est finalement vous qui pensez
.c’est votre ressenti Â».

 

Mes impressions

Avec ses cheveux gominĂ©s, et sa façon de gommer les aspects de la violence de la situation, je vois cet avocat de la dĂ©fense comme un roublard. En le voyant ensuite assis devant moi, son bras passĂ© autour du cou de la femme Ă  qui il parlera dans l’oreille avec aisance, il me fera d’autant plus l’effet de celui qui parade. Plus tard, lors de la suspension de sĂ©ance, en quittant la salle, il m’adressera en passant un sourire que je prendrai davantage comme une attache de sĂ©duction que pour un rĂ©el geste de bienveillance et de sympathie.

 

La seconde avocate de la dĂ©fense :

La cinquantaine, les cheveux quelque peu Ă©bouriffĂ©s, elle se lĂšve et s’approche du micro. AprĂšs le « Bonjour Monsieur Â» d’usage comme son confrĂšre prĂ©cĂ©dent, elle commence.

 

« Vous nous avez dit que vous ĂȘtes un honnĂȘte travailleur
.depuis 2013, pouvez-vous nous dire votre CV ? Â»

«  A combien estimez-vous votre revenu dĂ©clarĂ© en 2016 ? Â».

« Est-ce que vous avez un joli vĂ©hicule ? Une belle montre ? Â».

 

Le plaignant répond que sur les réseaux sociaux, il a pu se montrer en photo prÚs de sa belle voiture.

 

L’avocate de la dĂ©fense pointe que sa sociĂ©tĂ© n’était pas Ă  son nom. « C’est un ami Â» explique le plaignant.

 

L’avocate de la dĂ©fense demande s’il a un compte bancaire. Oui.

« Ce n’est pas ce que vous avez dĂ©clarĂ©, mais ce n’est pas grave Â». Le plaignant conteste. Pendant trois Ă  quatre bonnes minutes, l’avocate de la dĂ©fense cherche dans son dossier la dĂ©claration Ă  laquelle elle fait rĂ©fĂ©rence. Puis, elle annonce la cote du document Ă  la cour.

 

« Le diable se cache dans les dĂ©tails Â» poursuit l’avocate de la dĂ©fense. Celle-ci dit devant la cour que cet ami dont le nom se retrouve sur sa sociĂ©tĂ© «  est connu pour avoir renversĂ© une personne ĂągĂ©e Â».

 

« Pour quelqu’un qui menait grande vie, vous n’aviez pas de compte bancaire. Donc, vous aviez menti au juge d’instruction Â» avance l’avocate de la dĂ©fense.

 

Le plaignant rĂ©pond avoir achetĂ© une Bentley 32 800 euros. Mais elle Ă©tait «  en trĂšs mauvais Ă©tat Â». Il ajoute : « Je suis toujours en procĂ©dure Â». Le vĂ©hicule , qui a Ă©tĂ© revendu, a Ă©tĂ© immobilisĂ©.

 

Le policier qui Ă©tait son conseil, Mr M, « a Ă©tĂ© condamnĂ© Â» informe l’avocate de la dĂ©fense. Celle-ci continue. D’aprĂšs ses recherches, il est dĂ©crit comme

« Un trĂšs mauvais gestionnaire Â» ; «  Un puits sans fond Â» ; « avec une montre de merde Â». Elle demande au plaignant :

 

« Comment vous vous dĂ©finiriez ? Â».

 

Le plaignant : « Comme un trĂšs bon gestionnaire Â».

L’avocate de la dĂ©fense : « Ce n’est pas ce qui ressort de votre dossier, je vous le dis ! Â». «  Vous ne le savez peut-ĂȘtre pas ! Â».

 

L’avocate de la dĂ©fense : « Ces gens s’en prennent rarement Ă  des personnes qui n’ont pas d’argent. En gĂ©nĂ©ral, ils s’en prennent Ă  des patrons de boites de nuit. Alors que vous, vous n’avez rien ! Â».

 

Le plaignant : «  Vous avez l’air trĂšs bien renseignĂ©e, peu importe Â».

 

Mes impressions :

Je suis partagĂ©. Avec son style Ă©bouriffĂ© et apparemment bordĂ©lique, cette avocate de la dĂ©fense a d’abord l’air Ă  cĂŽtĂ© de ses pensĂ©es. Alors qu’elle s’entortille autour de son dossier tel du lierre, se resserre, puis  se montre particuliĂšrement opiniĂątre. D’un cĂŽtĂ©, son style « fripĂ© Â» un peu Ă  la Columbo  me plait. D’un autre cĂŽtĂ©, comme je suis encore en empathie avec le plaignant, je vois dans son attitude un certain manque de respect mais aussi beaucoup d’agressivitĂ© dĂ©placĂ©e envers celui que je continue de voir comme innocent. Et plus Ă  protĂ©ger qu’à attaquer.

 

C’est ensuite au tour d’un troisiĂšme avocat de la dĂ©fense.

 

Le troisiĂšme avocat de la dĂ©fense :

Cheveux trÚs courts. Il a à peine la quarantaine mais, néanmoins, un aplomb certain.

 

A nouveau, cela commence par un bonjour d’usage poli puis :

 

«  J’ai peu de questions. Avant, je faisais un peu de Droit des affaires
.ces 20 000 euros ( que le plaignant affirme avoir rendu devant tĂ©moins Ă  Mr K), vous les avez dĂ©clarĂ©s au fisc ? Â».

 

Le plaignant reconnaĂźt que non.

L’avocat de la DĂ©fense : « A partir de 750 euros, vous ĂȘtes obligĂ© de les dĂ©clarer Â».

Le plaignant :

«  Je ne savais pas Â».

 

L’avocat de la DĂ©fense : « Pourquoi vous ne les avez pas empruntĂ©s Ă  la banque ? Â».

Le plaignant explique qu’il avait dĂ©passĂ© les 33% de son taux d’endettement en crĂ©ant et en ouvrant son garage.

L’avocat de la dĂ©fense :

« Celui qui prĂ©tend qu’il a payĂ© doit prouver qu’il a payĂ©. Il y a un Ă©crit ? On trouve des formulaires sur internet. C’est trĂšs bien fait sur google. Vous savez ce que c’est, une facture ? Â».

 

Le plaignant répond et affirme avoir remboursé sa dette.

 

L’avocat de la dĂ©fense : « Non. Ce n’est pas vrai. On n’a pas lu le mĂȘme dossier Â». « Tout va bien depuis que tout le monde est en prison ? Â». « Je n’ai pas envie de vous embĂȘter avec ça
.(
.) vous sortez un peu dans Paris ? (
.) vous longez les murs
.(
.) Si je vous donne le Libertalia, vous connaissez ? Â».

 

Le plaignant connaĂźt cet endroit. Il y est dĂ©jĂ  allĂ©. L’avocat de la dĂ©fense lui demande quand il y est allĂ© pour la derniĂšre fois. Le plaignant peine Ă  se souvenir. 3 ans ? 5 ans ?

 

L’avocat de la DĂ©fense annonce qu’il a une preuve attestant qu’il s’y est rendu
.

 

Le juge intervient alors Ă  l’encontre de l’avocat de la dĂ©fense :

 

« Vous n’ĂȘtes pas aux Etats-Unis ! Si vous abordez le sujet, vous devez verser la piĂšce au dossier ! C’est tout Ă  fait dĂ©loyal ! Â»

 

 

Mes impressions :

Je suis heurtĂ© par le manque d’empathie de l’avocat de la dĂ©fense pour le plaignant. Tout est bon pour le bousculer. Y compris le fait de faire passer le plaignant pour un abruti.

 

4Ăšme avocate de la Defense, 2Ăšme conseil d’un des accusĂ©s :

 

Si mes souvenirs sont bons, il s’agit d’une jeune femme, d’à peine trente ans, dont l’allure, dans la vie rĂ©elle, la ferait passer pour une personne douce faisant partie des espĂšces que l’on aurait plutĂŽt envie de protĂ©ger ou d’escorter.

 

AprĂšs un bonjour poli d’usage, elle prĂ©vient :

Elle est en total dĂ©saccord avec ses dĂ©clarations
.” comme vous allez trĂšs vite  vous en rendre compte “.

« Vous avez une propension Ă  aller au commissariat
 Â». (
.) « Dommage que vous ne l’ayez pas dit au juge d’instruction Â» (
.) « Est-ce que c’est normal, pour une victime traumatisĂ©e, d’ĂȘtre entendue 11 fois par la SDPJ  ( Sous-direction de la Police Judiciaire )? Â».

Le plaignant : «  Je n’en sais rien Â».

L’avocate de la dĂ©fense : «  Alors, je vais vous l’apprendre, Monsieur
. Â».

 

L’avocate s’appuie un moment sur le bornage de la tĂ©lĂ©phonie mobile pour affirmer que, contrairement Ă  ses dires, un des accusĂ©s Ă©tait absent lors d’une des transactions de racket.

 

Le juge intervient de nouveau :

« Non, Maitre ! Vous ne pouvez pas dire ça ! La tĂ©lĂ©phonie n’est pas une preuve incontestable de l’absence de quelqu’un Â».

L’avocate de la DĂ©fense reprend :

« C’est assez impressionnant, le nombre de vos versions, Monsieur. Mais vous allez nous l’expliquer Â». (
.) « Vous venez vous adapter, si vous me le permettez, aux questions que l’on vous posait
moi, je ne comprends plus
. Â» (
.) « Il n’y a pas de bonne rĂ©ponse,monsieur ! Â». (
.)

Mes impressions :

Cette impression que les avocats de la dĂ©fense, par tous les moyens qu’a leur inspiration, tentent d’imposer au plaignant la reconstitution du puzzle qu’ils se sont faites mais, aussi, qui les arrange. Je prise peu, cette mauvaise foi et aussi ces coups de griffe qu’ils adressent  au passage, l’air de rien, au plaignant, et qui imposent un certain mĂ©pris Ă  celui ou celle qui n’est pas de leur « race Â». Leur « race Â» Ă©tant leur bord et celles et ceux qui dĂ©fendent. On peut bien-sĂ»r voir leurs remarques et leurs astuces comme une mise en scĂšne. Mais ce n’est pas eux qui jouent leur vie ou leur moral ou leur rĂ©putation. J’ai l’impression qu’ils disposent d’un certain droit de tuer peut-ĂȘtre aussi meurtrier ou plus meurtrier que celles et ceux qui commettent des meurtres de chair et de sang. Sauf que leur droit de tuer est rĂ©compensĂ© et saluĂ© par la sociĂ©tĂ©.

Je n’aime pas non plus le fait qu’ils jouent sur le temps et l’usure dont ils semblent disposer Ă  leur grĂ© pour faire plier ou supplicier celle ou celui qu’ils ciblent. Plusieurs fois, un avocat ou une avocate de la dĂ©fense a lancĂ© «  j’ai encore une avant derniĂšre question. Non, finalement, trois
 Â». Il y a une sorte de sadisme de leur part, je trouve, dans leur façon d’interroger. Une certaine maniĂšre de sĂ©questrer psychologiquement celle ou celui qu’ils confrontent en vue de le possĂ©der. On dit que le but d’un jugement est de se rapprocher de la vĂ©ritĂ©. Mais je me demande si tout cela est un prĂ©texte. L’autre but est peut-ĂȘtre aussi de tenter de disposer de la destinĂ©e d’autrui et de la faire se dĂ©placer  vers un trajet autre que celui de sa propre volontĂ©.

 

L’avocate-lierre ( pour la dĂ©fense) aux cheveux Ă©bouriffĂ©s reprend la main :

 

« J’ai cru ne pas comprendre
.vous m’avez dit quoi ? pour votre activitĂ© plus ou moins occulte
. Â».

 

Le juge intervient de nouveau :

« Vous avez mal entendu, Maitre Â».

L’avocate-lierre (pour la dĂ©fense) :

« Je ne peux pas prendre de notes quand je suis Ă  la barre, Monsieur le PrĂ©sident Â».

 

La cinquiĂšme avocate de la DĂ©fense :

 

C’est une femme brune d’une trentaine d’annĂ©es, plutĂŽt ronde. Jusque lĂ , elle s’est peu fait remarquer. Elle doit Ă  peine mesurer 1m65. SpontanĂ©ment, si je l’avais croisĂ©e dehors, je lui trouverais une certaine douceur. Peut-ĂȘtre le clichĂ© dĂ» aux rondeurs. Car de tous, ce sera celle qui cognera, le plus fort et le plus longtemps, le plaignant dans les angles.

 

Elle commence par un « Bonjour Â» comme d’habitude. Puis :

 

« Est-ce que vous suivez l’actualitĂ© ? Â». L’avocate de la DĂ©fense enchaĂźne ensuite sur un article rĂ©cent du journal Le Parisien sur le logiciel Orion que la gendarmerie envisage d’utiliser pour dĂ©tecter les mensonges en recoupant les propos employĂ©s dans les dĂ©clarations.

«  Si on avait passĂ© vos auditions au logiciel Orion, on ne s’en sortirait pas Â». (
..) . Avec un grand sourire, l’avocate parle de «  suivre le menteur jusqu’à sa porte Â».

« Comment vous expliquez la somme de 87 500 euros ? Â».

Le plaignant : «  Je vais rĂ©pondre pour la troisiĂšme fois Â».

L’avocate de la DĂ©fense : « MĂȘme une quatriĂšme fois, s’il le faut ! Â». (
.) « C’est quand vous avez Ă©tĂ© acculĂ© que vous avez daigné  Â» ( 
.) « Vous avez rĂ©pondu plus ou moins jusque là
. Â» (
.) « Comme vous dites, tout et son contraire, on ne sait plus ! Â». (
.) «  Je sais, vous avez chaud ! Â».

 

Le plaignant : «  Je n’ai pas du tout chaud, Madame. Vous me donnez chaud ! Â».

Grand sourire- presque sympathique- de l’avocate de la DĂ©fense :

« Je vous ai un petit peu bousculĂ© Â» ( 
.) « On a prouvĂ© que vous avez menti
. Â» (
) « Je suis dĂ©solĂ©e Â» (
..) « Chaque fois que l’on vous demande de prouver quelque chose, il n’y a pas de traces
 Â» (
.) « Je ne suis pas dans votre vie ! Â».

 

Il est expliquĂ© (par le plaignant ?) qu’il avait eu le projet de vendre un vĂ©hicule 83 000 euros. Ce vĂ©hicule a Ă©tĂ© rĂ©quisitionnĂ© par le policier qui aurait Ă©tĂ© en cheville avec les personnes qui l’ont rackettĂ©.

 

AgacĂ© d’ĂȘtre «  un petit peu bousculĂ© Â», le plaignant lĂąche Ă  l’avocate de la DĂ©fense :

« Lisez le Parisien, vous avez raison, Madame ! Â».

 

L’avocate de la DĂ©fense :

« J’ai une question sur X
vous dites quoi sur X ? Il a quoi Ă  faire dans notre affaire ?! Â» (
.) « Ă§a s’apparente Ă  des menaces. Vous faites la diffĂ©rence entre violences et menaces ? Â». (
.) « Je veux juste comprendre votre psychologie, c’est ça qui m’intĂ©resse ! Â» (
..) « Vous ĂȘtes quelqu’un d’intelligent, c’est pas possible de me dire ça ! Â»

 

Lorsque cette avocate de la DĂ©fense a dĂ©butĂ©, il Ă©tait 12h55. Son intervention devait ĂȘtre assez courte. D’autant que le plaignant avait rĂ©pondu au juge qu’il devrait partir Ă  13h. Etant donnĂ© qu’on lui avait dit de prendre «  sa demi-journĂ©e Â». Il travaille Ă  14h et, pour ĂȘtre l’heure, il lui fallait impĂ©rativement partir Ă   13h. Or, il est 13h30 lorsque cette confrontation se termine. A plusieurs reprises, cernĂ©, dĂ©pitĂ©, dĂ©boutĂ©, le plaignant a soit tardĂ© Ă  rĂ©pondre, soit lĂąchĂ© : «  Si vous le dites ! Â». Un moment, se tournant vers son avocat, il a voulu refuser de rĂ©pondre tant il se sentait agressĂ© par l’avocate de la DĂ©fense. Son avocat l’a alors enjoint Ă  rĂ©pondre. Le plaignant s’est alors pliĂ© Ă  l’exercice devant une avocate de la DĂ©fense le pressant crescendo. «  C’est trop facile de ne pas rĂ©pondre ! Â».

 

Plus tĂŽt, concernant les coups ( avant ceux « portĂ©s Â» par l’avocate de la DĂ©fense) que le plaignant dit avoir reçus dans le bar Ă  chicha, l’ami chez qui il s’est refugiĂ© quelques jours ensuite en Belgique a affirmĂ© aux enquĂȘteurs ne pas avoir remarquĂ© de traces de coups sur lui. Le plaignant maintient sa version. Les coups ont Ă©tĂ© portĂ©s sur son thorax (« Je ne me dĂ©shabille pas devant mon ami Â») et derriĂšre la tĂȘte. Ce qui, selon lui, ne se voit pas forcĂ©ment. Et, il n’est pas allĂ© voir un mĂ©decin car, autrement, avec le certificat mĂ©dical, il serait parti « porter plainte Â». « Bonne rĂ©ponse Â» avait alors dit l’avocate de la DĂ©fense. Mais cela, c’était dans les dĂ©buts de leur « Ă©change Â». A la fin de celui-ci, le plaignant  finit par lĂącher :

«  HĂ© bien, le jour oĂč vous aurez vĂ©cu ce que j’ai vĂ©cu, vous comprendrez
. Â».

 

Mes impressions :

 

Encore une fois, l’agressivitĂ© frontale et les insinuations- en termes de jugement mais aussi de domination- de l’avocate de la DĂ©fense m’ont dĂ©rangĂ©. Cependant, dans les propos, cette avocate de la DĂ©fense, peut-ĂȘtre plus que les autres, fait corps Ă  corps avec le plaignant. Des expressions comme  « Je ne suis pas dans votre vie ! Â» ou «  je veux juste comprendre votre psychologie, c’est ça qui m’intĂ©resse ! » laissent penser que nous sommes plus dans une relation intime et passionnelle que dans une salle d’audience. Une relation intimepassionnelle et publique qu’elle impose au plaignant et qui ne peut que, en tant qu’homme hĂ©tĂ©rosexuel et mariĂ©,  l’embarrasser et lui faire perdre une partie de ses moyens comme de ses dĂ©fenses. Par moments, que ce soit avec cette avocate de la DĂ©fense et/ou une autre, je perçois dans certains propos des allusions Ă  la supposĂ©e impuissance virile du plaignant. Ce n’est jamais dit comme tel. Mais glissĂ© dans les expressions par petites touches. Et on appuie.

 

La dĂ©monstration de cette avocate de la dĂ©fense, Ă  la suite des interventions des autres avocats de la dĂ©fense, est si imposante qu’elle me marque plus que les Ă©ventuels mensonges du plaignant. A ce stade-lĂ , je ne me dis pas encore que le plaignant a tout faux. Je remarque surtout la prestation de cette avocate de la DĂ©fense. Et, mĂȘme si j’ai du mal avec toute cette agressivitĂ© et ces insinuations qu’elle dĂ©verse aprĂšs ses consoeurs et confrĂšres  je me dis qu’en cas de nĂ©cessitĂ©, j’aimerais bien avoir cette personne comme avocate. Mais surtout pas comme compagne : Maitre Keren Saffar.

Quant Ă  L’avocat de la DĂ©fense aux cheveux gominĂ©s, il s’agit de Maitre RaphaĂ«l Chiche.

 

 

Il est donc 13h30. Le plaignant aurait dĂ» partir Ă  13h pour arriver Ă  l’heure Ă  son travail oĂč il est dĂ©sormais salariĂ©. Et, c’est lĂ  que s’avance un dernier avocat de la DĂ©fense. Il s’était dĂ©jĂ  un petit peu exprimĂ©. Cet avocat de la DĂ©fense a une bonne cinquantaine d’annĂ©es. Il a l’aura-et le verbe Ă©lĂ©gant- de l’avocat qui Ă©tincelle. Ses phrases sont des mouchoirs Ă  la ponctuation fine et dĂ©licate repassĂ©e de prĂšs. Mais  elles s’emparent de tout ce qu’elles approchent. Le plaignant proteste. Il est dĂ©jĂ  en retard pour son travail. Il est aussi trop tard pour Ă©chapper Ă  l’avocat de la DĂ©fense qui, dans la facilitĂ© et le sourire, l’entourloupe et lui fait comprendre qu’il va rester pour rĂ©pondre Ă  quelques questions. Il en a juste « pour cinq minutes Â» assure-t’il.

Les « cinq minutes Â» du SixiĂšme avocat de la DĂ©fense :

 

Je croyais avoir bien entendu son nom lorsqu’il l’a prononcĂ©. J’avais entendu Maitre Viguier. Mais je n’en suis pas sĂ»r. Celui-ci commence par :

 

« Que faisait votre femme  dans le garage ? Â» (
.) « Avez-vous fait des photos ? Â» (
) « J’ai une derniĂšre question ou peut-ĂȘtre une avant derniĂšre ? Â».

 

SoulagĂ© par le « tact Â» de cet avocat de la DĂ©fense, le plaignant dit «  Ă  vous, je vais vous rĂ©pondre Â».

Le plaignant rĂ©pond que sa femme s’occupait de la gestion (ou de le comptabilitĂ©) du garage.

L’avocat de la DĂ©fense qualifie les rĂ©ponses ou les affirmations du plaignant comme Ă©tant «  les plus alourdissantes en termes de coloration Â». L’avocat de la DĂ©fense ajoute :

 

« Je ne suis pas d’emblĂ©e convaincu par ce que vous venez de dire Â». Rappelant au plaignant que son courage avait Ă©tĂ© saluĂ© par l’avocat gĂ©nĂ©ral, l’avocat de la DĂ©fense conclut :

« Moi, j’ai surtout l’impression que vous n’avez peur de rien Â».

 

Mes impressions :

L’avocate prĂ©cĂ©dente de la dĂ©fense a opĂ©rĂ© un trĂšs beau travail au corps du plaignant. Pour la premiĂšre fois, celui-ci a eu du mal Ă  rĂ©pondre comme il le faisait jusqu’alors en Ă©tant concentrĂ©, sĂ»r de lui , et fournissant force dĂ©tails. Il ne reste plus beaucoup de temps avant que celui-ci s’en aille. D’autant qu’il a rĂ©pondu qu’il n’avait pas de disponibilitĂ© dans l’immĂ©diat pour ĂȘtre Ă  nouveau interrogĂ©. Donc, autant s’engouffrer pendant qu’il reste quelques minutes, dans le travail de brĂšche rĂ©alisĂ© dans la dĂ©fense du plaignant.

 

 

Ensuite, c’est au tour de l’avocat qui avait fait « un peu de Droit des affaires Â» de reprendre la parole. Celui qui s’est cru aux Etats-Unis d’aprĂšs la remarque du juge.

 

Le plaignant proteste Ă  nouveau. Il est alors plus de 13h30. Il devait partir Ă  13h.

 

L’avocat de la DĂ©fense qui avait fait « un peu de Droit des affaires Â» justifie le fait de retenir et de retarder encore un peu plus le plaignant par un Â« Il me reste 30 secondes sur les 5 minutes Â» dit avec un discret sourire.

Cet avocat de la DĂ©fense reste sur son parcours au Libertalia. ( Un lieu dont je n’avais jamais entendu parler. Je m’attendais Ă  un endroit quelconque ou plutĂŽt Ă  Ă©viter. Mais en regardant sur le net, j’ai vu que c’était plutĂŽt assez select). Il poursuit :

« Mr Z (un des accusĂ©s)
a Ă©tĂ© physionomiste au Libertalia. Il vous a laissĂ© entrer gratuitement. Vous avez pu Ă©changer tranquillement. Vous avez Ă©tĂ© filmĂ©. Vous avez un beau verre Ă  la main Â».

Le plaignant ne semble pas plus dĂ©rangĂ© que cela par cette “rĂ©vĂ©lation” lorsqu’il prend congĂ© et quitte l’Ă©cran.

Ensuite, cet avocat de la DĂ©fense s’adresse Ă  la greffiĂšre. Le juge intervient :

« Faisons les choses simplement. Pourquoi vous vous adressez Ă  ma greffiĂšre ? Passez par moi Â».

 

L’avocat de la DĂ©fense s’exĂ©cute. Puis, le juge traduit Ă  la greffiĂšre la demande de l’avocat de la DĂ©fense de joindre au dossier telle preuve relative Ă  la vidĂ©o montrant le plaignant devant le Libertalia.

 

Le plaignant s’en va à 13h35.

 

Le juge rĂ©pond Ă  l’avocate de la DĂ©fense-Lierre  aux cheveux Ă©bouriffĂ©s et qui semble Ă  cĂŽtĂ© de ses pensĂ©es:

« Non ! Ce n’est pas possible d’avoir une suspension d’audience par correction pour le tĂ©moin qui attend Â»

 

L’entrĂ©e du tĂ©moin :

Mr V a Ă©tĂ© associĂ© du plaignant. Le plaignant a plusieurs fois citĂ© cet homme comme Ă©tant prĂ©sent lorsqu’il a remboursĂ© Mr K.  Mais aussi comme pouvant tĂ©moigner de certains faits de violence qui se sont dĂ©roulĂ©s dans son garage (celui que dirigeait alors le plaignant).

 

Il est pratiquement 13h45 lorsque le tĂ©moin, Mr V, entre dans la salle d’audience.

 

Il est demandĂ© au tĂ©moin de dĂ©cliner/confirmer son identitĂ©. Ce qu’il fait. Le juge s’adresse Ă  lui :

« Cela fait deux heures et demie que vous attendez. Vous est-il possible d’attendre encore un petit peu avant de tĂ©moigner ? Â». Le tĂ©moin rĂ©pond que c’est possible. Le juge le remercie et prononce une suspension de sĂ©ance de dix minutes. Le tĂ©moin retourne dans la piĂšce oĂč il attendait.

 

Mes impressions :

Coupable ou innocent, je me dis que passer dans le tamis des questions et des remarques des avocats de la DĂ©fense, du procureur, des juges, et, avant eux, des officiers de police ou de nos propres avocats est une Ă©preuve Ă©reintante qui peut dĂ©truire. J’ai bien-sĂ»r au moins pensĂ© aux victimes des attentats du 13 novembre 2015 dont le procĂšs a dĂ©butĂ© dĂ©but septembre jusqu’en avril ou mai 2022. Je comprends que certaines des victimes de ces attentats du 13 novembre 2015 aient prĂ©fĂ©rĂ© Ă©viter de venir tĂ©moigner au tribunal. Dans mon prochain article, qui sera plus court, je parlerai du tĂ©moignage de Mr V aprĂšs la reprise de l’audience.

 

Franck Unimon, ce vendredi 12 novembre 2021.

 

 

 

 

 

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Au Palais de Justice

Extorsion : Trouver la salle d’audience

Paris, au Palais de Justice de l’Ăźle de la CitĂ©, ce lundi 8 novembre 2021. PrĂȘter Serment.

 Extorsion : Trouver la salle d’audience

( cet article suit l’article Au Palais de Justice).

Ce lundi 8 novembre 2021, il n y a pas de barriĂšres pour bloquer la route qui mĂšne au Palais de justice de l’Ăźle de la CitĂ©. Je suis Ă©tonnĂ©. Je me demande s’il y a des jugements. Alors que je viens pour assister au procĂšs des attentats du 13 novembre 2015.

 

Dans la cour, un jeune gendarme m’indique aimablement oĂč aller pour me rendre au procĂšs.

 

On s’y perd un peu dans le Palais de justice. Il n’y a pas beaucoup de monde. Peut-ĂȘtre parce-que les audiences ont dĂ©jĂ  commencĂ©.

 

Dans les toilettes, je croise un jeune homme noir, Ă©lĂ©gant dans son costume bleu ou violet, qui me dit bonjour. Je me dis qu’il est nouveau dans le milieu. A la sortie, il ne peut pas m’indiquer oĂč aller. Puis, j’aperçois le panneau qui indique le procĂšs des attentats du 13 novembre 2015.

 

Je monte des marches. Prends un escalier vers la salle Victor Hugo. Je tombe sur deux gendarmes qui renseignent.  A travers la vitre d’une porte, j’aperçois des gens de la Cour, debout en train de parler.

L’un des deux gendarmes m’apprend que ce n’est pas ici. Il m’explique comment m’y rendre.

Il me rĂ©pond que ce procĂšs, tout prĂšs d’eux, est « complet Â». Impossible d’y entrer. Je demande quand mĂȘme de quel procĂšs il s’agit :

Celui du meurtre de Mireille Knoll.

C’est Ă  l’ « accueil directionnel Â» oĂč se trouvent deux hommes, que j’apprends vraiment, qu’aujourd’hui, le procĂšs des attentats du 13 novembre 2015 n’a pas lieu. Sous le regard d’apprenti d’un jeune d’une vingtaine d’annĂ©es, c’est le plus ancien, la cinquantaine, qui me rĂ©pond et m’explique ça.  Il me dit que « demain Â» (ce mardi 9 novembre), mercredi et vendredi, le procĂšs des attentats du 13 novembre 2015 aura lieu. Puis que la semaine prochaine, si j’ai bien retenu, le procĂšs aura lieu du mardi, je crois, jusqu’au vendredi. Mais que je ne pourrai pas entrer dans la salle. Ce que je savais dĂ©jĂ . Je lui demande :

« Y’a t’il quand mĂȘme un procĂšs oĂč je peux aller ? Â». Il me rĂ©pond « oui, oui Â» et m’indique oĂč aller derriĂšre moi dans la salle Georges quelque chose dont j’ai du mal Ă  comprendre le nom. Mais j’ai bon espoir de trouver. Car j’ignore alors comme le Palais est grand.

Non loin de lĂ , je vois un attroupement de personnes joyeuses. On applaudit. On sort son tĂ©lĂ©phone portable pour prendre des photos. Quelques oiseaux blancs filent sous le plafond. Depuis que je suis entrĂ©, je ne sais pas ce que j’ai le droit de photographier. LĂ , je me sens autorisĂ© Ă  le faire alors que je me rapproche de cette foule qui acclame celles et ceux qui viennent de prĂȘter serment.

Lundi 8 novembre 2021, Paris, au Palais de la Justice de l’Ăźle de la CitĂ©. PrĂȘter Serment.

 

PrĂȘter serment :

 

PrĂȘter serment est un trĂšs grand engagement. Je suis surpris du dĂ©calage entre cette joyeuse humeur et la lourde tĂąche du travail futur de ces personnes qui sortent de la salle avec leur robe noire, le sourire aux lĂšvres.

 

Puis, je reprends mon chemin. Un long couloir. Un sol clair. Immaculé. Je ne crois pas faire affront en prenant quelques photos.

Paris, Palais de la Justice de l’Ăźle de la CitĂ©, lundi 8 novembre 2021.

 

 

 

Je ne brise aucune instruction, aucun secret. Je ne prends en photo aucune personne reconnaissable ou a priori recherchĂ©e. Le fait d’avancer dans des longs couloirs plutĂŽt vides me donne l’impression de me faufiler. Ces grands espaces, cette hauteur sous plafond, le lustre et l’Histoire de l’endroit imposent le respect.

Paris, Palais de la Justice de l’Ăźle de la CitĂ©, Lundi 8 novembre 2021.

 

 

Je tombe sur un homme Ă©garĂ©. Comme moi. Il vient Ă  ma rencontre et me sollicite afin que je le guide. Sa convocation Ă  la main, il ne sait oĂč aller. Il me montre le plan qu’on lui a remis Ă  l’entrĂ©e et me dit «  On est lĂ  Â». Mais je ne sais pas lire les plans. J’ai du mal avec l’espace reproduit sur des plans. Un employĂ© passe. Je le questionne. Il rĂ©flĂ©chit. La salle d’audience oĂč je veux aller ne lui dit rien. L’endroit oĂč doit se rendre cet homme, Ă  peine plus. Pourquoi, comment ? Nous descendons de larges escaliers prĂšs de nous. En bas de ces escaliers, en passant devant des toilettes, nous trouvons son lieu d’audience. Mais il ne sait pas ce qu’il doit faire. Il ne sait pas oĂč est son avocat. J’ouvre la porte. Une femme d’autoritĂ© m’intime aussitĂŽt de la refermer :

 

« On viendra vous chercher ! Â».

 

Sur la porte, parmi d’autres, j’ai lu le mot Mineurs et aussi Affaires sociales. Mais mon « homme Â» n’a pas une tĂȘte de mineur. Celui-ci m’apprend avoir rendez-vous Ă  10h. Il est 9h45. Je lui dis :

 

« Ă§a va ! Vous ĂȘtes mĂȘme en avance Â». Il ne sourit pas. Ne semble pas plus rassurĂ© que cela. Il me remercie nĂ©anmoins. Avant de le quitter, je lui souhaite bonne chance et lui demande de quel pays vient-il : Le Mali.

 

 

Peu aprĂšs, je trouve la salle d’audience que je cherche : La salle d’audience Georges Vedel. Je ne sais pas ce qu’a fait cet homme. Je ne crois avoir jamais entendu parler de lui. Un gendarme sort. Je lui demande si je peux assister Ă  l’audience. Bien-sĂ»r ! Lui et son collĂšgue, la vingtaine prolongĂ©e, m’accueillent avec dĂ©contraction et sympathie. Ils me demandent de vider mes poches de tout objet mĂ©tallique type clĂ© etc
avant de passer au dĂ©tecteur. Puis, je rĂ©cupĂšre mes affaires une fois passĂ©es aux rayons X.

On m’informe que je n’aurai pas le droit de filmer ou de prendre des photos dans la salle.

 

Avant d’entrer, je demande de quoi parle le procùs en question, dans cette cour d’assises.

Une histoire d’extorsion m’apprend-t’on. Pour 87 500 euros. Les gendarmes m’informent que je peux sortir de la salle d’audience quand je le souhaite.

 

Lorsque j’entre, un gendarme me montre l’endroit oĂč m’asseoir : sur les bancs, en bois, de gauche. Les bancs de droite sont rĂ©servĂ©s Ă  des tĂ©moins ou Ă  des proches si j’ai bien compris. Devant moi, sur le cĂŽtĂ©, une jeune femme tape sur son ordinateur portable. Elle semble retranscrire ce qu’elle observe. Ce qu’elle entend.

 

Je vois trois prĂ©venus derriĂšre un box. DerriĂšre eux, deux ou trois gendarmes. Deux ou trois autres gendarmes sont dans la salle et se dĂ©placent. Je verrai les gendarmes dans le box permuter avec d’autres gendarmes venus les relayer. Plus tard, derriĂšre le juge, je verrai deux portes s’entrouvrir et deux ou trois autres gendarmes entrer. En moyenne, ces gendarmes ont la trentaine, des physiques de sportifs, et sont habillĂ©s et parĂ©s pour l’action. Rien Ă  voir avec le gendarme de St Tropez avec Louis de FunĂšs ou Benoit Poelvoorde qui pourrait se promener en bermuda, marcel, jambes maigres, ventre Ă  raclettes et claquettes.

 

Pourquoi des gendarmes assurent-ils la sĂ©curitĂ© dans un palais de Justice ? Parce-que, m’a depuis appris un collĂšgue, les gendarmes sont formĂ©s au maintien de l’ordre. Ils sont les Ă©quivalents des CRS voire sont des CRS. Le policier ou le gardien de la paix n’est pas formĂ© au maintien de l’ordre comme ils le sont. Le maintien de l’ordre ne se rĂ©sume pas Ă  sortir son arme et Ă  tirer. C’est aussi appliquer des stratĂ©gies de retrait, de dĂ©sencerclement ou d’encerclement.

 

Cependant, Ă  la cour d’assises, l’atmosphĂšre est plutĂŽt sereine. Sereine et concentrĂ©e. Les avocats de la DĂ©fense, cinq ou six ou plus (dont trois ou quatre femmes), sont assis derriĂšre leur table sur laquelle, pour certains, se trouve un ordinateur portable en Ă©tant de marche. A cĂŽtĂ©, un dossier constituĂ© d’une pile de documents.

 

Sur un Ă©cran, je vois et entends le plaignant qui rĂ©pond aux questions du juge. Le plaignant est assis devant une table. A ses cĂŽtĂ©s, en robe noire, son avocat ou l’un de ses avocats. Un stylo ou un crayon ainsi qu’une feuille sont devant le plaignant.

Un autre Ă©cran est situĂ© face Ă  la dĂ©fense. L’image est nette. Le son est bon. 

Dans la rangĂ©e oĂč je suis assis, dans le public, nous sommes alors Ă  peine cinq personnes. Dans la rangĂ©e de bancs de droite, pareil.

 

Je comprendrai plus tard que les trois hommes assis l’un derriĂšre l’autre de profil devant les avocats de la DĂ©fense, face Ă  la cour, font aussi partie des accusĂ©s. DerriĂšre la cour, manifestement, rĂ©partis sur la largeur de la cour, les jurĂ©s. A droite de la cour, l’avocat gĂ©nĂ©ral. Et une autre personne dont je ne connais pas la fonction.

 

Il est alors Ă  peu prĂšs dix heures du matin. Je pense alors rester jusqu’à 13h. Jusqu’au moment de la pause dĂ©jeuner. Je sortirai finalement de lĂ  Ă  14h30 Ă  peu prĂšs.

Paris, au Palais de Justice de la Cité, Lundi 8 Novembre 2021.

 

(Ă  suivre)

 

Franck Unimon, ce mardi 9 novembre 2021.

 

 

 

 

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Au Palais de Justice

Au Palais de Justice

Paris, ce lundi 8 novembre 2021, vers 10h.

                                              Au palais de Justice

 

Mardi 9 novembre 2021, 7h15

Cette nouvelle catĂ©gorie de mon blog balistiqueduquotidien est particuliĂšre. Je viens de me lever pour l’écrire. Ce n’est pas tĂŽt. Je peux me lever encore bien plus tĂŽt ou me coucher bien plus tard dans la nuit pour Ă©crire. Lorsque c’est comme ça, l’action de boire et de manger attend ou attendra.

 

Enfant, naĂŻvement, j’ai voulu ĂȘtre avocat. J’avais moins de dix ans. Je me rappelle avoir dĂ©fendu la « cause Â» de quelqu’un. J’étais tellement touchĂ© par l’injustice Ă  laquelle j’assistais que je m’étais mis Ă  pleurer.

 

 Ma plaidoirie n’avait pas Ă©tĂ© prise en compte. Le copain ou le camarade que j’avais essayĂ© de sauver avait Ă©tĂ© condamnĂ©. Cependant, il avait eu la vie sauve.

 

Enfant, j’ai voulu faire plusieurs mĂ©tiers. Policier, pompier et footballeur le plus souvent et, une fois, avocat.

 

Une seule fois, chez des amis de mes parents, je me souviens avoir ouvert une sorte de guide de droit qui se trouvait lĂ . Je m’ennuyais sans doute parmi ces adultes et j’aimais lire. Je suis tombĂ© sur un article qui concernait le droit familial. Et, vu que je me rappelais avoir portĂ© le nom de jeune fille de ma mĂšre jusqu’à mes six ans, j’avais appris que mes parents avaient ensuite dĂ» aller faire une dĂ©claration devant le juge afin de pouvoir m’attribuer le nom de mon pĂšre. J’avais alors interrogĂ© mes parents chez ces amis. Je me souviens de ma mĂšre qui avait alors confirmĂ© que, oui, c’était vrai.

 

Enfant, on sait se satisfaire de rĂ©ponses et d’actions simples pour des sujets complexes. DĂšs l’instant oĂč l’on se sent aimĂ©- et en confiance- par celles et ceux qui nous entourent et nous rĂ©pondent. Plus tard, cela peut devenir plus difficile Ă  faire. Soit nous devenons plus critiques et plus exigeants. Soit, aussi, celles et ceux qui nous ont entourĂ© et aimĂ© plus jeunes disparaissent. Et celles et ceux qui les remplacent ou que nous choisissons ensuite, Ă  nos yeux, ne font pas l’affaire. Ou, sans  celles et ceux qui nous Ă©levĂ©s ou que nous avons connus plus jeunes, prĂšs de nous, nous avons du mal Ă  nous tenir « droits Â». D’autres fois, aussi, nos modĂšles de dĂ©part, nos parents, notre famille mais aussi notre entourage, bien qu’aimants et disponibles, nous ont donnĂ© des exemples de vie qui, au regard de certaines lois, ne sont pas durables.

 

PremiĂšre expĂ©rience d’audience dans un tribunal

 

J’étais soit au collĂšge ou au lycĂ©e la premiĂšre fois qu’avec un de nos professeurs, avec ma classe, Ă  Nanterre, nous sommes allĂ©s au tribunal. Dans ce trĂšs haut bĂątiment de la PrĂ©fecture de Nanterre. Un bĂątiment trĂšs familier situĂ© Ă  une vingtaine de minutes Ă  pied Ă  peu prĂšs de lĂ  oĂč nous habitions, alors. Au delĂ  du grand parc de Nanterre qu’ado, j’ai beaucoup plus connu pour mes sĂ©ances d’entraĂźnement d’athlĂ©tisme que pour aller m’y promener. J’étais dĂ©jĂ , aussi, passĂ© quantitĂ© de fois devant ce bĂątiment de la prĂ©fecture dans le bus 304 pour aller aux PĂąquerettes chez une de mes tantes maternelles. OĂč j’aimais aller jouer avec un de mes cousins.

Mais j’avais aussi pris le 304 bien des fois pour aller rejoindre ma mĂšre qui travaillait alors Ă  l’hĂŽpital de Nanterre, pas trĂšs loin des PĂąquerettes, des Glycines, des Canibouts… il Ă©tait frĂ©quent de voir des SDF ( on disait “clochards”) alcoolisĂ©s et allongĂ©s en face de l’hĂŽpital. 

L’hĂŽpital de Nanterre ou hĂŽpital Max Fourastier, aujourd’hui, s’appelait La Maison de Nanterre et dĂ©pendait alors de la PrĂ©fecture de Paris. C’était plusieurs annĂ©es avant la construction de la Maison d’arrĂȘt de Nanterre.

 

Ce  jour oĂč nous Ă©tions au tribunal avec ma classe, je me souviens du jugement d’un grand adulte. Il avait une vingtaine d’annĂ©es. Il Ă©tait jugĂ© pour rĂ©cidive. A nouveau, il avait exhibĂ© ses parties intimes devant une petite fille. Il triturait nerveusement quelque chose qu’il avait dans ses mains. Il Ă©tait terrorisĂ©. A l’entendre, on comprenait que cet homme, adulte pourtant, avait un retard mental. Il parlait comme un petit garçon. Sauf qu’il avait un corps, la tĂȘte et la force d’un homme. Si j’avais croisĂ© cet homme dans la rue, moi, qui, comme beaucoup de garçons, a Ă©tĂ© Ă©duquĂ© dans l’admiration de la grandeur et de la force physique, j’aurais Ă©tĂ© intimidĂ© en cas de conflit. Alors, qu’aurait pu faire une petite fille si cet homme avait entrepris de la saisir et de lui faire connaĂźtre pire ? Cette question, je ne me l’étais pas posĂ© ce jour-lĂ . Je l’ajoute aujourd’hui.

 

L’homme avait Ă©tĂ© sermonnĂ© comme un enfant. La Loi lui avait parlĂ©. Et, il avait dĂ» ĂȘtre condamnĂ© Ă  du sursis. A cette Ă©poque, les bracelets Ă©lectroniques n’existaient pas. Je ne crois pas que l’on ait parlĂ© de suivi psychologique pour lui et cela n’aurait d’ailleurs servi Ă  rien.

 

AprĂšs le jugement, nous avions dĂ©battu avec notre professeur. C’était peut-ĂȘtre en troisiĂšme, au collĂšge public Evariste Galois. Avec notre prof principale, notre prof de Français, Mme Epstein, qui nous avait emmenĂ© voir E.T au cinĂ©ma Ă  la DĂ©fense. Ainsi qu’une piĂšce de thĂ©Ăątre au ThĂ©Ăątre des Amandiers : Combat de NĂšgres et de chiens par Bernard Marie KoltĂšs

 

Cela collerait bien avec la personnalité de Mme Epstein de nous avoir fait vivre cette expérience. Elle, qui nous avait proposé, un jour, de faire venir le Dr Francis Curtet, spécialiste des addictions.

 

 Mais je ne suis pas sĂ»r que ce soit elle qui nous ait emmenĂ© au tribunal assister Ă  une audience. A ma premiĂšre audience. Car je ne me souviens pas du visage de celle ou celui qui nous y avait accompagnĂ©.

 

Seconde expĂ©rience d’audience dans un Tribunal

 

J’ai connu ma seconde audience dans le public au Palais de Justice de l’üle de la CitĂ©. PrĂšs de St Michel, Ă  Paris. J’avais vingt ans de plus. En grandissant, j’avais ensuite voulu devenir champion du monde d’athlĂ©tisme en sprint, kinĂ©sithĂ©rapeute dans le sport, journaliste, Ă©crivain, poĂšte, acteur. J’étais devenu infirmier diplĂŽmĂ© d’Etat.

 

A la Fac de Nanterre, oĂč j’avais passĂ© trois ans aprĂšs mon diplĂŽme d’infirmier – ce qui avait Ă©tonnĂ© quelques unes de mes camarades puisque j’avais dĂ©jĂ  un diplĂŽme et un travail !- j’avais trĂšs bien identifiĂ© le bĂątiment oĂč se tenaient les cours de Droit. Je n’y suis jamais entrĂ©. Pour moi, les cours de Droit, cela rimait avec les partis politiques de droite et d’extrĂȘme droite. Mais aussi avec des personnes issues de classes sociales bien plus favorisĂ©es que la mienne. Sans oublier toutes ces plĂątrĂ©es de lois et de textes aux tournures de phrases alambiquĂ©es qu’il fallait s’enfoncer dans la tĂȘte et ingurgiter.

Et, Ă  aucun moment, il ne m’était apparu que pendant mes trois annĂ©es d’études d’infirmier, j’avais aussi dĂ» m’enfoncer «  dans la tĂȘte et ingurgiter Â» des « plĂątrĂ©es Â» de connaissances. Car, ces « connaissances Â» infirmiĂšres acquises avaient pour moi un effet et un pouvoir concret immĂ©diat afin de me permettre rapidement d’avoir un travail et de gagner ma vie. Alors que l’issue concrĂšte d’études de Droit m’apparaissait sĂ»rement Ă  la fois trop Ă©trangĂšre, trop floue et trop lointaine. Soit l’opposition classique et magistrale entre ce qui pousse certaines et certains Ă  « choisir Â» – et aussi Ă  s’y tenir- des Ă©tudes courtes plutĂŽt que des Ă©tudes longues.

 

Sans surprise, aujourd’hui, je ne pouvais pas me satisfaire de mes Ă©tudes d’infirmier en soins gĂ©nĂ©raux. AprĂšs quelques annĂ©es de diplĂŽme, aprĂšs le DEUG d’Anglais, aprĂšs le service militaire, aprĂšs avoir commencĂ© Ă  passer un brevet d’Etat d’éducateur sportif, j’avais d’abord choisi d’aller travailler en psychiatrie gĂ©nĂ©rale avec un public adulte Ă  Pontoise.

 

Lors de cette seconde audience dans un tribunal, j’étais infirmier dans un nouveau service, en pĂ©dopsychiatrie, Ă  Montesson. La pĂ©dopsychiatrie Ă©tait une spĂ©cialitĂ© que je dĂ©couvrais dans ce service depuis un ou deux ans lorsqu’un de nos collĂšgues avait Ă©tĂ© trĂšs content de nous proposer de venir voir son grand frĂšre plaider au tribunal, Ă  Paris.

 

Son grand frĂšre, nĂ© Ă  Nanterre comme ce collĂšgue et moi, avait rĂ©ussi. Il Ă©tait maintenant un avocat reconnu et pas n’importe oĂč.

 

Ce grand frĂšre avocat nous avait accueilli avec amabilitĂ©. Nous Ă©tions plusieurs soignants du service Ă  ĂȘtre prĂ©sents. Il nous avait mĂȘme payĂ© le repas dans le self ou le restaurant du tribunal.

 

J’ai oubliĂ© le motif du jugement. Je me rappelle d’une femme procureur, noire, plus caricature de procureur, et assez brouillonne. Et de l’éloquence du grand frĂšre de ce collĂšgue commençant par raconter, comment, plus jeune, il passait du temps Ă  assister aux audiences au tribunal de Nanterre
 jusqu’à ce que son pĂšre finisse par venir le chercher.

 

Avant de plaider, le grand frĂšre de ce collĂšgue nous avait dit que la procureur avait tellement mal travaillĂ© qu’elle lui avait « ouvert des boulevards Â». En effet, lorsqu’il avait commencĂ© Ă  plaider, par contraste, sa dĂ©monstration avait Ă©tĂ© magistrale. Sauf qu’il avait fini par ĂȘtre un peu trop long Ă  mon sens.

 

J’avais Ă©tĂ© nĂ©anmoins content de cette nouvelle expĂ©rience. Et j’avais bien vu, aussi, la grande fiertĂ© de ce collĂšgue d’ĂȘtre le petit frĂšre de cet homme qui avait rĂ©ussi. Je m’étais aussi dit que je retournerais dans un tribunal pour assister Ă  des audiences.

 

En Guadeloupe, sans doute aprĂšs cet Ă©pisode, une fois, en passant devant un tribunal, alors que nous y Ă©tions en vacances mon jeune frĂšre et moi, j’avais un moment envisagĂ© d’y entrer. AprĂšs avoir aperçu un magistrat ou un avocat dans sa parure sur les marches blanches. Mais mon frĂšre m’avait fait comprendre comme il trouvait mon idĂ©e, une fois de plus, incongrue. Je n’avais pas insistĂ© et avais continuĂ© de conduire vers notre destination, peut-ĂȘtre vers Basse-Terre.

 

Les Attentats du 13 novembre 2015

 

Hier, c’est le procĂšs des attentats du 13 novembre 2015 qui m’a ramenĂ© dans un tribunal. Une volontĂ© que j’ai eue assez vite lorsque j’ai su que ce procĂšs allait commencer
le 8 septembre 2021. Jusqu’à fin Mai 2022.

 

 Cependant, auparavant, je m’étais rendu Ă  une des audiences du procĂšs ( Du 2 septembre au 10 novembre 2020) des attentats « de Â» Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’hypercacher de Vincennes. Dans le nouveau Tribunal de Paris, situĂ© Ă  la Porte de Clichy, ce « plus grand centre judiciaire d’Europe Â» ouvert en 2018.

 

J’avais pris des notes lorsque j’étais allĂ© Ă  cette audience du procĂšs des attentats « de Â» Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’hypercacher. J’avais commencĂ© Ă  Ă©crire un article. Puis, j’ai laissĂ© s’endormir cette volontĂ©. Peut-ĂȘtre que le sujet Ă©tait-il trop consĂ©quent pour moi. Que j’avais trop traĂźnĂ© pour venir assister Ă  ce procĂšs. Et/ou que je me suis dit, en lisant les comptes rendus de Charlie Hebdo de ce procĂšs, que je n’apporterais rien de diffĂ©rent ou de plus.

 

NĂ©anmoins, le fait d’aller dans un tribunal m’avait Ă  nouveau « plu Â». Tant pour le dĂ©roulement de l’audience que, d’abord, pour tout le dĂ©corum et les protocoles d’accĂšs au tribunal. Les personnes lambda comme moi se rappellent de l’existence des tribunaux et des procĂšs lorsqu’il y a des « affaires Â» marquĂ©es mĂ©diatiquement. Ou lorsqu’elles doivent venir s’y justifier, ce qui est plutĂŽt exceptionnel pour la majoritĂ© des personnes lambda. Autrement, nous passons Ă  cĂŽtĂ© de ce qui se dĂ©roule quotidiennement dans des tribunaux qui sont des mondes Ă  la fois clos (on n’y entre pas comme dans un commerce qui nous accueille presque Ă  cartes de crĂ©dit et Ă  caddies ouverts) mais pourtant suffisamment accessibles pour celle ou celui qui souhaite prendre le temps de venir les dĂ©couvrir. Comme de s’y rendre rĂ©guliĂšrement. Afin d’assister Ă  des audiences. Ou d’y circuler lĂ  oĂč c’est autorisĂ©.

 

 

Une institution publique prestigieuse

Un tribunal, pour moi, c’est en principe une institution publique prestigieuse. Que ce soit par les murs ou par les personnes qui y exercent de hautes fonctions (magistrats, procureurs, avocats
.). Pourtant, cette institution publique prestigieuse, comme d’autres institutions publiques prestigieuses, est souvent mĂ©connue de la majoritĂ© des gens lambda comme moi. MĂȘme si « nul n’est censĂ© ignorer la Loi Â».

 

 Combien de fois suis-je passĂ© devant un tribunal ou une autre institution publique prestigieuse  (l’assemblĂ©e nationale ou une Grande BibliothĂšque) sans mĂȘme envisager, de temps en temps, d’y entrer afin d’apprendre ?

 

Je ne compte plus.

 

Nous vivons dans un monde et dans une société inégalitaire. Mais lorsque nous pouvons bénéficier de certains apprentissages et vivre certaines expériences qui sont à notre portée, nous préférons rester dans ce que nous connaissons et savons faire. Par confort, conformisme, et sûrement, aussi, pour rester avec les autres. Les autres que nous choisissons ou que nous avons choisi.

 

Hier, je suis allĂ© assister Ă  une audience parce-que j’ai acceptĂ© d’ y aller seul. Une fois de plus. Certaines dĂ©cisions, bonnes ou mauvaises, se prennent et se vivent seul. Avant de pouvoir retourner ensuite, si c’est possible, avec les autres. Celles et ceux que l’on a choisi, qui nous ont acceptĂ© ou qui semblent le faire.

 

 

Aujourd’hui, je n’écrirai pas plus car ce serait un article trop long. Mais je crois que c’était important de prĂ©parer cette nouvelle rubrique ou catĂ©gorie de mon blog par ce prĂ©ambule. MĂȘme si, ensuite, si cette rubrique ou cette catĂ©gorie dure, celles et ceux qui la dĂ©couvriront en cours de route ignoreront tout de ce prĂ©ambule.

Paris, ce lundi 8 novembre 2021, vers 15h, aprĂšs ĂȘtre sorti du Palais de justice.

Franck Unimon, ce mardi 9 novembre 2021. 9h45

 

 

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Argenteuil Théùtre

Garde Ă  vue Ă  Argenteuil

Argenteuil, dimanche 7 novembre 2021.

Garde Ă  Vue Ă  Argenteuil

 

 Une garde Ă  vue dans un temple protestant. Cela s’est passĂ© hier aprĂšs-midi, dimanche, Ă  Argenteuil.

Et, j’ai Ă©tĂ© consentant.

 

Le dimanche aprĂšs-midi a longtemps pu ĂȘtre un enfermement chez soi. Mais on peut ĂȘtre enfermĂ© de tellement de façons diffĂ©rentes. On sort Ă  peine d’une cellule ou d’un ennui que l’on entre dans un autre ou dans une autre.

Argenteuil, dimanche 7 novembre 2021.

 

Hier aprĂšs-midi, je suis allĂ© voir l’adaptation thĂ©Ăątrale du film Garde Ă  vue de Claude Miller. Parce-que je connais Daniel Muret, qui s’est occupĂ© de la mise en scĂšne, ainsi qu’Evelyne Fort. Ils reprĂ©sentent tous deux la compagnie Willy Danse ThĂ©Ăątre, Ă  Argenteuil.  

 

J’avais fait leur connaissance aprĂšs mon arrivĂ©e Ă  Argenteuil, Ă  la mĂ©diathĂšque, il y a plus de dix ans. Daniel y animait un atelier d’écriture auquel j’avais participĂ©. Et Evelyne faisait partie des participants.

 

Il y a presque deux mois, j’avais croisĂ© Daniel par hasard dans Argenteuil. Daniel est Argenteuillais depuis sans doute un demi siĂšcle ou davantage. A Argenteuil, il y a encore des personnes qui y vivent depuis plusieurs gĂ©nĂ©rations.

Le jour de notre rencontre, Daniel m’avait dit qu’il en avait « assez Â» de toujours voir adaptĂ© des classiques et des auteurs dĂ©jĂ  reconnus. Son propos m’avait plu.

 

Je n’ai pas- encore- vu le film de Claude Miller avec Michel Serrault. Si je « connais Â» bien sĂ»r l’acteur Michel Serrault, je suis un peu jeune pour avoir vu ce film lorsqu’il Ă©tait sorti au cinĂ©ma en 1981. Et, c’est seulement en Ă©crivant cet article que je dĂ©couvre que Lino Ventura (dont j’aime modĂ©rĂ©ment le jeu mais que je sais considĂ©rĂ© comme un grand acteur Ă  la « Française Â» presqu’équivalent Ă  un Jean Gabin que je prĂ©fĂšrerais) et Romy Schneider (une actrice, pour moi, au delĂ  de beaucoup d’autres, un peu Ă  l’image d’un Patrick Dewaere) figurent aussi dans le film de Miller. Et, je crois que c’était mieux pour moi, hier, de ne pas avoir vu le film au prĂ©alable.

 

Hier aprĂšs-midi, je suis allĂ© voir cette adaptation thĂ©Ăątrale sans comparaison en tĂȘte. Mais aussi pour rompre un peu avec cette coutume selon laquelle la culture se trouve principalement Ă  Paris. Mais aussi parce-que j’en avais assez de cette ville.

 

Par moments, j’en ai assez d’Argenteuil, cette ville paradoxale, bĂ©tonnĂ©e, dont sont parties plusieurs personnes que j’y avais rencontrĂ©es. Ou que j’aimais bien.  Une ville trĂšs Ă©tendue, « La troisiĂšme du Val d’Oise Â», faite d’une multitude de quartiers.

 

Argenteuil, pour moi, est une ville de deuils. C’est aussi une ville qui vit sans qu’on la regarde mais Ă  laquelle beaucoup sont attachĂ©s. Au point que, parfois, je me demande, Ă  voir leur enthousiasme, ce qu’ils lui trouvent.

Pourtant, cette ville, je la dĂ©fends aussi tandis que d’autres lui dĂ©cernent tous les torts et tous les travers. La saletĂ©, les incivilitĂ©s, la dĂ©linquance, les impĂŽts locaux Ă©levĂ©s, les Ă©coles publiques dont le niveau a chutĂ© Ă  partir du collĂšge.

Au travail, j’ai pour habitude de dire que, pour moi, les gens sont plus importants que les murs ou le dĂ©cor. Mais il y a des limites. Et, Ă  Argenteuil, par moments, je me demande oĂč est la diffĂ©rence entre les limbes et les limites. Et, tout ça, Ă  quelques kilomĂštres de Paris, la « ville lumiĂšre Â».

 

Argenteuil serait donc rĂ©voquĂ©e. Argenteuil compterait donc parmi les villes qui donnent difficilement le change. Et, je me suis rappelĂ© qu’une partenaire de thĂ©Ăątre au conservatoire- d’Argenteuil- m’avait appris qu’un acteur ( «  qui peut tout jouer Â») s’était abstenu de dire lors d’une de ses tournĂ©es qu’il jouerait aussi Ă  Argenteuil. C’était peut-ĂȘtre un oubli aprĂšs tout. Pourquoi toujours imputer aux gens des mauvaises intentions de vote ? C’est bien un truc de perdant, ça, penser que si on nous oublie, c’est parce-que l’on nous snobe.

 

A Argenteuil, j’ai vu passer sur scĂšne Kassav’, KĂ©ry James, Arno, Marc Ribot, Magma, Danyel Waro, Denis Lavant, Disiz La Peste et j’en aurais vu et entendu bien d’autres si je m’étais rendu disponible. Alors, je pouvais me rendre disponible pour la piĂšce Garde Ă  vue.

A Argenteuil, Au thĂ©Ăątre de l’Abri, ce dimanche 7 novembre 2021.

Hier aprĂšs-midi, le public m’a semblĂ© principalement familial et amical. Et pourquoi pas ?

 

Argenteuil, au thĂ©Ăątre de l’Abri, dimanche 7 novembre 2021.

 

Si, quelques fois, la langue d’un ou deux comĂ©diens a fourchĂ©, pendant plus d’une heure, j’ai oubliĂ© oĂč j’étais. Les « gens Â», encore. Les gens sur scĂšne mais aussi les dĂ©cors avaient fait le nĂ©cessaire. Ils m’ont fait entrer dans une parenthĂšse qui s’est dĂ©roulĂ©e Ă  l’époque oĂč ValĂ©ry Giscard D’Estaing Ă©tait PrĂ©sident de la RĂ©publique et encore vivant. Et  François Mitterrand et Jacques Chirac – qui allaient ĂȘtre les PrĂ©sidents suivants- aussi. Dans une ville de province qui aurait pu ĂȘtre un des quartiers de la ville d’Argenteuil oĂč Ă  peu prĂšs tout le monde se connaĂźt. Sauf que la mer aurait remplacĂ© la Seine, et que le phare aurait pris la place de la salle des fĂȘtes Jean Vilar, de la Cave DimiĂšre ou du centre culturel le Figuier Blanc.

 

A l’époque oĂč ValĂ©ry Giscard d’Estaing Ă©tait PrĂ©sident de la RĂ©publique (on voit sa photo de PrĂ©sident sur scĂšne) Argenteuil Ă©tait ouvertement, encore, une ville communiste. Mais dans Garde Ă  vue, on comprend que l’on est dans une ville de droite :

Un notaire, sujet de la grande bourgeoisie, est le suspect numĂ©ro un dans le meurtre de deux jeunes filles qui ont aussi Ă©tĂ© violĂ©es. Et deux policiers s’acharnent Ă  le voir coupable. Il est en fait plus suspect d’ĂȘtre riche que meurtrier et, jamais, sans doute, ces deux policiers n’ont eu la possibilitĂ© d’approcher aussi longtemps et d’aussi prĂšs un homme riche. Alors, ils comptent bien en profiter. Quitte Ă  le dĂ©pecer s’il le faut. D’autant que celui-ci a des secrets et des mensonges, comme tout un chacun, ce qui dĂ©cuple la dĂ©termination des deux reprĂ©sentants de police qui ne supportent pas ce riche qui leur rĂ©siste.

A Argenteuil, au ThĂ©Ăątre de l’Abri, ce dimanche 7 novembre 2021.

 

Les comĂ©diens m’ont plu. Je me suis aussi un peu demandĂ© ce que j’aurais donnĂ© dans l’un des rĂŽles. J’ai particuliĂšrement aimĂ© ces sous-entendus dans les propos. Mais aussi l’entrĂ©e de la femme (jouĂ©e par Marie Grandin) du suspect, grande bourgeoise d’entre tous mais aussi grande jalouse, jusqu’à la pathologie. Garde Ă  vue, pour moi, est autant une Ɠuvre sur une certaine haine sociale que sur l’inadaptation conjugale et relationnelle. Dans un cas comme dans l’autre, les ĂȘtres ne peuvent pas s’ajuster ou s’insĂ©rer puisque des illusions leur servent de repĂšres et de refuges.

Argenteuil, au thĂ©Ăątre de l’Abri, ce dimanche 7 novembre 2021. A droite, Daniel Muret.

 

Franck Unimon, lundi 8 novembre 2021.

 

 

 

 

 

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Corona Circus Pour les Poissons Rouges

Une semaine qui commence bien

Gare d’Argenteuil, ce lundi 8 novembre 2021 au matin.

 

Une semaine qui commence bien

 

On l’oublie mais
.il se passe toujours quelque chose. Je ne devais pas ĂȘtre dans ce train, ce matin. Cela s’est dĂ©cidĂ© tĂŽt. Avant d’emmener la petite Ă  l’école. Les vacances de la Toussaint Ă©taient terminĂ©es.

 

Hier aprĂšs-midi, j’étais allĂ© voir l’adaptation au thĂ©Ăątre par Daniel Muret du film Garde Ă  vue de Claude Miller. J’en reparlerai. Cette adaptation m’a peut-ĂȘtre influencĂ©.

 

MĂȘme si j’avais dĂ©jĂ  la volontĂ© d’aller lĂ  oĂč je suis allĂ© bien avant ça.

 

Alors que je m’approchais de la gare d’Argenteuil, ce matin, le train omnibus arrivait. Je l’ai pris. Pour aller à Paris, au procùs des attentats du 13 novembre 2015.

 

J’allais Ă©couter un podcast sur mon tĂ©lĂ©phone portable puis je me suis dit :

 

«  Non. Je vais prendre le temps de regarder les gens Â».

 

Une gare plus loin, je l’ai vu arriver sans masque. Mais Ă§a ne m’a pas marquĂ©. Il avait un grand sourire. D’origine asiatique. La trentaine ou la quarantaine. Une doudoune jaune. Propre sur lui.

 

Le train est reparti. Il a commencĂ© :

 

« Excusez-moi de vous solliciter (ou de vous dĂ©ranger
.) Â».

 

Il a commencĂ© comme un mendiant mais a bifurquĂ© sur :

 

« Depuis deux ans, au moins (
..) Macron, quel bouffon ! (
.) Respirez librement. Enlevez vos masques, vos museliĂšres (
.) Â».

 

Il a expliquĂ© qu’il s’adressait aux gens qui avaient Ă©teint leur tĂ©lĂ© et « allumĂ© Â» leur cerveau. Il a parlĂ© de la peur qui permettait de nous faire accepter n’importe quoi.

 

« Ă§a se met en place, gentiment
 Â». En face de moi, la femme assise prĂšs de la fenĂȘtre, dans le sens de la marche, a levĂ© les yeux au ciel lorsqu’elle entendu ça. Comme si elle se sentait mal.

 

Il a poursuivi :

 

« Il y a deux ans, si on nous avait dit : Pour aller au restaurant, il vous faut dĂ©cliner votre identitĂ©, vous auriez dit : « Quoi ?! On est dans quel pays ?! En CorĂ©e du Nord ?! En Chine ?! Â».

 

Pour conclure, il a dit :

 

« Je vais passer parmi vous pour recueillir vos sourires et vos encouragements
 Â».

Il est parti dans le sens opposĂ©. Ce qui fait que je ne l’ai plus revu. La femme assise en face de moi s’est levĂ©e, puis, elle est partie aussi. Ils Ă©taient peut-ĂȘtre amants. Il aura tout fait pour la faire revenir et ça aura marchĂ©.

 

Ils Ă©taient Ă  peine partis tous les deux que des contrĂŽleurs sont arrivĂ©s. Je ne sais toujours pas quoi penser de cette coĂŻncidence. PrĂšs de notre rangĂ©e, un contrĂŽleur d’une quarantaine d’annĂ©es, les cheveux courts, a fait claquer son brassard fluo de contrĂŽleur autour de son biceps
comme un flic. Cela fait maintenant un ou deux ans que les contrĂŽleurs ont ce genre de brassard. On sent bien que ce brassard a fait monter chez certains leur niveau de virilitĂ© mais aussi un certain sentiment d’invulnĂ©rabilitĂ©. Et c’est pareil chez les femmes contrĂŽleuses.

 

Je n’ai rien contre les flics.

 

TrĂšs vite, deux des collĂšgues du contrĂŽleur lui ont fait signe, devant. Lui et peut-ĂȘtre un ou deux autres de ses collĂšgues sont alors partis en renfort. J’ai cru Ă  du rĂ©pit. Mais aprĂšs avoir rĂ©glĂ© leur affaire, ils sont revenus cinq minutes plus tard :

« ContrĂŽle de vos titres de transport, s’il vous plait Â». Un de ses collĂšgues plus jeunes a prĂ©sentĂ© sa machine afin que nous lui soumettions notre pass navigo. Il a dit bonjour Ă  chacun d’entre nous. J’ai Ă©tĂ© le dernier Ă  sortir mon pass navigo, dĂ©jĂ  lassĂ© par ce dĂ©but de journĂ©e.

Gare de Paris St-Lazare, lundi 8 novembre 2021, au matin.

 

Sur le quai de la gare St Lazare, j’ai aperçu plusieurs contrîleurs qui entouraient un homme. Puis, alors que je suivais le flot des voyageurs, j’ai vu arriver, à contre-courant, plusieurs membres de la police ferroviaire dans leur tenue bleue. Ils longeaient le train.

Il Ă©tait bientĂŽt neuf heures du matin. Le trajet avait Ă©tĂ© plus long que d’habitude. Cela m’avait retardĂ©.

 

Je ne vois pas encore trÚs bien quel rapport ces différents événements pouvaient-ils avoir entre eux.

 

Franck Unimon, lundi 8 novembre 2021.

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Argenteuil VĂ©lo Taffe

VĂ©lo Taffe Samedi 30 octobre 2021 : Paris/ Argenteuil

Paris, samedi 30 octobre 2021, Saint-Michel, Notre Dame.

                    VĂ©lo Taffe Samedi 30 octobre 2021 : Paris / Argenteuil

A vĂ©lo, depuis le 14Ăšme arrondissement de Paris, Argenteuil n’est pas si loin. MĂȘme aprĂšs une nuit de travail. 

Habituellement, je couple l’usage du train avec celui de mon vĂ©lo pour me rendre Ă  mon travail et pour rentrer chez moi. Depuis chez moi, Ă  vĂ©lo, le 14Ăšme arrondissement n’est pas si loin… mais cela me demanderait plus que les 35-40 minutes que je prenais pour me rendre directement  dans le 18Ăšme arrondissement du cĂŽtĂ© de la Porte de Clignancourt en passant par St-Ouen. Entre 1h10 et 1h20.

Ce 30 octobre, vers 8h30, je ne sais pas encore que je ferai tout le trajet Ă  vĂ©lo. En sortant du travail, je dĂ©cide de changer d’itinĂ©raire. Pour varier.

 

Je passe “devant” Notre Dame en reconstruction. Je m’arrĂȘte Ă  l’entrĂ©e du tribunal de la citĂ©. Il n’y a pas les barriĂšres ni les forces de l’ordre que je vois chaque fois qu’a lieu le procĂšs des attentats du 13 novembre 2015.

Un gendarme sort de la loge. Sa collĂšgue, une jeune femme blonde, nous regarde.

Avec son accent du sud, le gendarme, la trentaine, m’explique comment faire pour assister, Ă  partir du lundi, dans une salle devant un Ă©cran, Ă  ce procĂšs. Puis, je repars.

 

Paris, Le Chatelet, samedi 30 octobre 2021.

Je constate que BeyoncĂ©, Basquiat, Jay-Z et la pub pour les bijoux Tiffanys sont partis ( Jay-Z, Basquiat et BeyoncĂ© Ă  Paris, au ChĂątelet ) et ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par une pub pour les vĂȘtements Moncler. Je ne reconnais pas l’actrice de gauche mais je sais l’avoir dĂ©ja vue. Je sais aussi qu’un blouson de la marque Moncler coĂ»te plus cher que le vĂ©lo sur lequel je suis. Ces publicitĂ©s pour ces marques onĂ©reuses ( Tiffanys, Moncler…..) sont peut-ĂȘtre surtout lĂ  pour toutes celles et tous ceux, qui, comme moi, spontanĂ©ment, ne peuvent pas se les acheter Ă  moins de fournir certains efforts. Entre les impĂŽts et ces articles de luxe qui nous regardent, nos vies sont faites d’efforts. Et, il nous faut apprendre Ă  trier entre un vĂ©lo qui peut nous transporter ; le plaisir de prendre son enfant en photo devant une fontaine; ou tout faire pour s’acheter un blouson Moncler ou un bijou Tiffanys. 

 

Paris, 30 octobre 2021.

Avant de dĂ©marrer leur footing, et leurs efforts, au moins un de ces deux hommes fait comme moi : il regarde la jeune femme blonde. Je l’ai ratĂ©e quelques secondes plus tĂŽt alors qu’elle Ă©tait derriĂšre sa copine sur leur trottinette. Pas de bijoux Tiffanys, pas de blouson Moncler, je me console comme je peux avec cette photo. 

 

Paris, 30 octobre 2021.

 

Je suis presqu’arrivĂ© Ă  la gare St Lazare. Au feu, je vois ces affiches. Je trouve Sarkozy et Royal tellement ringards.  Que font-ils encore lĂ  ? C’est fini ! Ils appartiennent au passĂ©. L’un et l’autre ont eu leurs chances. Le premier a Ă©tĂ© Maire de Neuilly, Ministre de l’IntĂ©rieur, PrĂ©sident de la RĂ©publique, justiciable…

La seconde a Ă©tĂ© Ministre, et, au second tour des Ă©lections prĂ©sidentielles ( en 2007 !) avait perdu face Ă  Sarkozy. DĂ©sir d’avenir. 

 

Je trouve ces affiches historiques et comiques. Je me dĂ©pĂȘche de les prendre en photo avant leur disparition. Peut-ĂȘtre qu’un jour, regrettera-t’on un Nicolas Sarkozy et une SĂ©golĂšne Royal…. 

 

Paris, prĂšs de la Gare St Lazare, ce 30 octobre 2021.

 

Voici notre Ă©poque. Une attente concentrĂ©e devant l’ouverture d’un magasin de l’enseigne Fnac. Une pub pour du Whisky. Une autre pour l’artiste Rashid Jones que je ne connaissais pas. Une, pour une machine Ă  laver. Et, tout en haut, la promotion du nouvel album d’Ed Sheeran que je n’ai toujours pas pris le temps d’Ă©couter mais dont je “connais” le succĂšs depuis au moins deux ans. Comment ne pas finir essorĂ© ? Ou esseulĂ© ? 

 

Paris, prĂšs de la gare St Lazare, le 30 octobre 2021.

 

L’enseigne de la Fnac a ouvert. Mais je ne pouvais pas ne pas prendre cet homme de dos, en photo. Un homme dont le mĂ©tier de livreur rime pour moi avec pĂ©nible labeur. GĂ©nĂ©ralement, lorsque je croise l’un d’entre eux ou qu’il me dĂ©passe sur son vĂ©lo, Ă©lectrique ou mĂ©canique, je le laisse passer. Peut-ĂȘtre que cette vie-lĂ  me fait-elle peur. MĂȘme si, si je n’avais pas le choix, je ferais sans aucun doute comme eux. Et, je ferais alors peur Ă  quelqu’un d’autre sans doute.

 

Gare de Paris St Lazare, le 30 octobre 2021.

 

Une gare parisienne, pendant les vacances de la Toussaint. Un peu moins de monde que la veille mais c’est seulement le matin. Il n’y a rien de particulier. Tout le monde porte son masque. Et, moi, je vais prendre mon train pour Argenteuil…

 

Gare St Lazare, 30 octobre 2021.

 

Je me dis qu’il y a encore pas mal de monde qui part en vacances. Je ne comprends pas vraiment ce que fait lĂ , cette ligne de dĂ©marcation. 

 

 

” Cette femme, avec son bouquet de fleurs, ça apporte quelque chose. Prends-lĂ  en photo !”. Alors, je la prends en photo, parmi ces voyageurs avec leurs bagages. Ensuite, je la vois retrouver son compagnon. Je me dis que c’est vraiment la Toussaint.

 

Gare St Lazare, 30 octobre 2021.

 

Je n’avais pas remarquĂ© tout de suite que la police ferroviaire Ă©tait prĂ©sente. Je me dis alors que la police recherche peut-ĂȘtre des trafiquants.

 

Gare St Lazare, 30 octobre 2021.

 

Certaines voies ne sont pas disponibles. La mienne, l’est. La voie 11 ou 12. Ou 10. 

 

Gare St Lazare, 30 octobre 2021.

 

Un chien dans la gare, cela se prend en photo. Plus tard, ce sera peut-ĂȘtre plus rare. MĂȘme si j’aime bien l’attitude de la dame, de profil, sa main posĂ©e sur son bagage. Et ce que l’on aperçoit en contrebas. Avec les palmiers au milieu….

 

Gare St Lazare, 30 octobre 2021.

 

ArrivĂ© prĂšs de ma voie, on me fait bien comprendre qu’il faut sortir de la gare ! Un bagage a Ă©tĂ© abandonnĂ©.

 

Gare de Paris St Lazare, 30 octobre 2021.

 

J’ai ratĂ© la photo du camion de dĂ©minage lorsqu’il est passĂ© derriĂšre nous. J’ai ratĂ© la photo de cette jeune femme aux jambes de girafe qui me tournait le dos. Apparemment, elle avait l’habitude de poser. Lorsque j’ai Ă©tĂ© prĂȘt, elle avait bougĂ©. Elle s’est Ă©loignĂ©e, Ă  l’Ă©cart. Comme si elle me fuyait. Puis, aprĂšs avoir consultĂ© son tĂ©lĂ©phone portable, elle a dĂ©campĂ© en repassant Ă  plusieurs mĂštres devant moi.

Par contre, je ne manque pas ce dĂ©fenseur du Barça, moins vif, beaucoup plus tranquille. 

 

Gare de Paris St Lazare, 30 octobre 2021.

 

Lorsque c’est comme ça, il est impossible de savoir quand la circulation des trains va reprendre. Je dĂ©cide trĂšs facilement de faire la suite du trajet Ă  vĂ©lo. J’ai de l’eau. Une compote. Un vĂ©lo. Je suis bien habillĂ© mĂȘme en cas de pluie. Et, je ne suis pas pressĂ©. Il se trouve que c’est ce jour-lĂ , que, dans une brocante, je suis tombĂ© sur cette canne-siĂšge qui date d’un siĂšcle. Elle vient de Manufrance m’a dit le vendeur. La premiĂšre fois que j’ai vue une canne-siĂšge, c’Ă©tait sur une scĂšne de thĂ©Ăątre au Figuier Blanc. Le comĂ©dien Denis Lavant en avait une. AprĂšs la reprĂ©sentation, il m’avait appris l’avoir trouvĂ©e par hasard dans une brocante, en province. Pour 5 euros. J’ai payĂ© la mienne un peu plus chĂšre. Mais c’est une piĂšce unique. Je ne la trouverai ni chez Tiffanys, ni dans les magasins Moncler. 

Ce matin encore, parmi d’autres pensĂ©es, je me demandais Ă  nouveau ce qui faisait que je ne faisais plus de thĂ©Ăątre. Avant, j’avais “faim”. J’avais envie de jouer. LĂ , je n’ai mĂȘme pas envie de jouer. Et, c’est comme ça depuis trois ou quatre ans. Et puis, dans cette petite brocante sur laquelle je suis tombĂ©, en sortant du travail, je vois cette canne-siĂšge.  J’ai rĂ©ussi Ă  la coincer contre mon sac Ă  dos. Jusque-lĂ , depuis que je suis parti, elle n’est pas tombĂ©e. Rouler jusqu’Ă  Argenteuil avec cette canne-siĂšge est un bon test pour vĂ©rifier Ă  nouveau Ă  quel point mon sac Ă  dos, celui que j’avais achetĂ© pour aller au travail, Ă©tait le bon choix. 

 

Levallois, 30 octobre 2021.

A Levallois, j’aperçois cet homme, seul, dans la rue. La photo ne rend pas ce que je vois. Je prends deux autres photos, encore moins bonnes. Puis, l’homme part d’un pas dĂ©cidĂ©. Peut-ĂȘtre gĂȘnĂ© d’avoir Ă©tĂ© photographiĂ©. Ou peut-ĂȘtre tout simplement pressĂ©. 

 

Colombes, 30 octobre 2021.

 

C’est Colombes, ou AsniĂšres, mais Gennevilliers n’est pas loin. Cet immeuble au fond a attirĂ© mon regard. C’est un  projet architectural diffĂ©rent de celui de l’immeuble Ă  droite, sur  la photo. 

 

Colombes, 30 octobre 2021.

 

Colombes, en sortant de la A86, avant le pont d’Argenteuil. 30 octobre 2021.

 

ça construit, ça construit. A la fois pour rĂ©pondre Ă  la demande de logements. Pour accroĂźtre l’attractivitĂ© de l’endroit avec le tramway qui ne devrait pas passer bien loin. Mais aussi en prĂ©vision des jeux olympiques de 2024. La piscine de Colombes, qui se trouve Ă  dix minutes en voiture de lĂ , et Ă  peine plus Ă  vĂ©lo, a Ă©tĂ© retenue pour ĂȘtre exclusivement rĂ©servĂ©e Ă  l’entraĂźnement des Ă©quipes de natation synchronisĂ©e. 

 

Argenteuil, 30 octobre 2021.

 

Nous sommes sur le pont d’Argenteuil. On aperçoit le club d’aviron, le Coma Argenteuil. Un trĂšs bon club d’aviron Ă  ce que j’ai cru comprendre. Je suis dĂ©ja allĂ© me renseigner plusieurs fois. Mais je n’ai toujours pas pu faire une balade d’initiation. L’aviron est un sport “complet” et souvent prĂ©sentĂ© comme tel. Depuis des annĂ©es, j’aimerais bien le pratiquer mais je n’ai pas la disponibilitĂ© nĂ©cessaire.

 

Argenteuil, 30 octobre 2021.

L’affiche se veut verte. Mais, pour moi, Argenteuil, est surtout une ville de bĂ©ton. MĂȘme s’il y a le projet de rĂ©cupĂ©rer les berges de Seine. Au bout, on aperçoit la salle des fĂȘtes Jean Vilar. Salle “historique” que la mairie voudrait raser afin d’autoriser la construction d’un hĂŽtel de luxe, d’un centre commercial, avec complexe de cinĂ©ma. Peut-ĂȘtre mĂȘme une Fnac. Afin de rendre la ville plus attirante. Un certain nombre d’opposants Ă  ce projet se sont exprimĂ©s. Il faut savoir qu’Ă  moins de dix minutes Ă  pied de lĂ , se trouvent une librairie, la librairie Presse Papier trĂšs engagĂ©e, le centre culturel le Figuier Blanc ( soutenu par la mairie) qui comporte salle de spectacles et salles de cinĂ©ma ainsi que la cave DimiĂšre oĂč se dĂ©roulent aussi des concerts. Ainsi que des cours de musique qui dĂ©pendent du conservatoire d’Argenteuil. Le marchĂ© d’HĂ©loĂŻse, connu comme le marchĂ© ” d’Argenteuil”, se trouve aprĂšs la salle des fĂȘtes Jean Vilar. Raser la salle des fĂȘtes Jean Vilar signifierait aussi sans doute perdre un certain nombre de places de parking lors des jours du marchĂ© ” d’Argenteuil” ( le vendredi et le dimanche).

 

Argenteuil, 30 octobre 2021.

Cette station essence Ă  l’entrĂ©e de la ville est supposĂ©e disparaitre un jour. DerriĂšre les arbres, au fond, il y a le conservatoire d’Argenteuil. Originellement, ce bĂątiment Ă©tait celui de la mairie d’Argenteuil, dĂ©placĂ©e depuis au bout de l’avenue Gabriel PĂ©ri. Ces fresques que l’on aperçoit sont sur un bĂątiment qui fait Ă©galement partie du conservatoire d’Argenteuil. Ces voitures que l’on voit, si elles tournent sur la gauche, vont prendre le pont d’Argenteuil qui peut les emmener vers Colombes ou vers la A 86. Vers St Denis ou vers la DĂ©fense et au delĂ . 

 

 

 

Argenteuil, 30 octobre 2021.

Je ne connais pas ces journalistes. Je me suis demandĂ© quel journal pouvait bien tenir cette journaliste. Mais je n’ai pas rĂ©ussi Ă  dĂ©chiffrer. C’est cette injonction ” Soyons complices” avec cette image de pub qui m’a enjoint Ă  prendre cette photo. Comment peut-on donner l’air ou l’intention d’ĂȘtre proche des gens alors qu’on ne les voit pas et qu’on ne les rencontre jamais ? 

 

Argenteuil, 30 octobre 2021.

 

Notre Dame, les bijoux Tiffanys et les blousons Moncler, c’est loin. 

 

Argenteuil, 30 octobre 2021.

 

La circulation des trains avait repris lorsque je suis arrivĂ© Ă  Argenteuil. Il semblerait qu’elle ait repris assez vite.

 

Le marché de la colonie, ce samedi 30 octobre 2021 à Argenteuil.

 

Le marchĂ© de la colonie est un petit marchĂ© de l’autre cĂŽtĂ© de la gare d’Argenteuil centre-ville. C’est un marchĂ© plutĂŽt familial et intimiste, ouvert le samedi. Il est sĂ»rement aussi un peu plus cher que le grand marchĂ© d’Argenteuil. Il y a deux ou trois ans maintenant, un marchĂ© bio avait Ă©galement ouvert le vendredi soir. Un an plus tard, ou mĂȘme avant, seul le marchand de fruits et de lĂ©gumes continuait de revenir. 

 

CachĂ© par l’homme au chapeau, Dominique M…, membre et militant de l’association Sous les Couvertures. Samedi 30 octobre, marchĂ© de la colonie, Argenteuil.

 

Ce samedi 30 octobre, l’ESAT la Montagne vendait des fleurs. A gauche, en entrant dans le marchĂ©, un stand de produits antillais oĂč j’ai mes habitudes. 

 

J’ai mis plus d’une heure vingt depuis mon dĂ©part du travail pour rentrer chez moi. La canne-siĂšge a tenu. J’ai roulĂ© tranquillement. Je me suis arrĂȘtĂ© plusieurs fois pour prendre des photos. Cependant, je n’ai croisĂ© aucun embouteillage. 

 

Franck Unimon, samedi 6 novembre 2021.