Extorsion en bande organisée : un témoin reconnaissant

» Posted by on Nov 30, 2021 in Au Palais de Justice | 0 comments

Extorsion en bande organisée : un témoin reconnaissant

Dans le palais de justice de l’île de la cité, Paris, 8 novembre 2021.

                         Extorsion en bande organisée : Un témoin reconnaissant

Reprise de l’audience ( voir Extorsion en bande organisée : suspension de séance)

 

Les dix minutes de suspension de l’audience sont terminées. Il est environ 15h. Je suis arrivé ce matin à 10h et l’audience avait déjà commencé.

 

Le témoin, qui a attendu plusieurs heures dans le box des témoins – hors des regards de la cour-, a accepté dix minutes plus tôt de patienter encore un peu avant de venir s’exprimer. Il arrive, se place face à la cour et au juge. Comme cela lui est demandé, il décline son identité.

 

Le juge : « On va vous entendre. Vous pouvez nous dire tout ce que vous voulez… ».

Le témoin tient à le faire savoir : « Je n’ai jamais demandé d’être témoin ».

Le juge : « On ne demande jamais… ».

 

 

Le témoin dit ne pas savoir pourquoi il est convoqué comme témoin. Oui, il répond connaître le plaignant. Il explique :

 

« C’est mon ancien associé. Ça a mal tourné. On a fait faillite. Chacun a fait sa route ensuite ».

 

Le juge : «  Il était aussi question de votre frère… »

Le témoin : « Il était quoi ?! ».

 

Le témoin ne se rappelle pas quand il s’est associé avec le plaignant. Selon lui, c’est le plaignant qui avait été à l’origine de leur association, qui avait lancé l’idée :

 

« C’était lui (le plaignant) qui gérait tout ». Le témoin répond que la femme du plaignant était gestionnaire.

 

Il raconte que lui et le plaignant avaient acheté un fonds de commerce «  pas très cher ». Puis, pour les travaux, ils avaient chacun investi moitié-moitié.

 

Le juge mentionne K qui aurait aussi fait partie des associés. Le témoin répond :

 

« Il faut pas avoir trois associés dans un garage ». Oui, il connaissait K…comme client qui passait des voitures au contrôle technique. Il poursuit :

 

« Je ne connais pas K. C’était un ami de …(du plaignant) ». A propos de K, tout ce que le témoin peut dire à son sujet c’est :

 

« Il ramène des voitures de l’étranger, ça s’arrête là ». La cour s’étonne. Comment le témoin peut-il ignorer le véritable nom de K alors qu’il passait des voitures au contrôle technique dans son entreprise ?

Le témoin explique que les contrôles techniques s’effectuaient au nom de la carte grise.

 

« Moi, j’ai jamais été racketté » répond le témoin. « Je sais pas, monsieur » répond-t’il aussi au juge concernant certains des faits rapportés auparavant par le plaignant.

Derrière son dos, le témoin serre ses doigts. Cet homme a peur. Concernant certains actes de violence dont il aurait été le témoin selon le plaignant, il assure :

 

 «  J’étais pas là » ; « J’étais pas au courant de ça ».

 

Il lui est demandé de bien vouloir regarder les prévenus afin de dire s’il reconnaît quelqu’un. Il pivote avec une certaine raideur sur sa gauche. Il se dépêche de regarder. Ses yeux prennent à peine le temps d’attraper les personnes qui se trouvent dans le box.  Il semble très soulagé de pouvoir dire qu’il ne les a jamais vus ! Il répond :

 

« Y a pas eu de pression » ; « C’était une réunion normale » ; «  Y’a pas eu de menace » ; « Je comprenais pas c’était quoi, le problème ? ». « Ils m’ont demandé si j’avais une dette envers…(le plaignant) ».

 

Derrière moi, assis également sur un banc, un jeune homme dans le public est nerveux. Ses genoux cognent de façon répétée contre le banc. Je finis par me retourner tant le bruit est dérangeant. C’est un des proches des prévenus. Je devine que ce témoignage est capital. Le plaignant avait affirmé que ce témoin avait tout vu et qu’il pourrait confirmer la violence qu’il avait subie.

 

La Défense

 

Quelques avocats de la Défense prennent la parole. Autant, je les ai trouvés charognards avec le plaignant, autant, avec ce témoin, ils se montrent délicats. Il ne faut pas le brusquer. D’une part, ce qu’il dit peut grandement contribuer à atténuer la charge de l’accusation sur leurs clients. D’autre part, il est pour moi évident que cet homme a peur. On pourrait penser que c’est la peur de s’exprimer dans un tribunal devant du monde. Mais on peut aussi penser qu’il a très peur de certaines représailles.

 

La première avocate qui intervient :

 

« J’ai quelques petites questions…. ».

 

Le témoin répond « Il n’y a jamais eu de bénéfices ». Il parle d’une entreprise qui s’est soldée par « 15 000 euros de découvert ». Il répond que le plaignant était « un mauvais gestionnaire ».

L’avocate évoque un système d’achat/revente « occulte au moyen de votre société »….

 

La deuxième avocate l’interroge à propos du règlement de l’ardoise par le plaignant.

 

Le témoin : «  Quelle ardoise ? Il a rien remboursé ».

 

K lui est présenté comme l’associé « occulte » de leur entreprise. Le témoin répond que dans le contrat de leur entreprise, K est « nulle part ». Concernant les hommes qui se sont présentés, il explique que ceux-ci portaient une casquette, un cache cou :

 

« On ne peut pas les reconnaître ».

 

A propos du plaignant, le témoin ajoute :

 

« Il a laissé 100 000 euros de TVA à la société qu’il devait rembourser ».

 

Le troisième avocat de la défense interroge le témoin à son tour.

 

Il répond que le plaignant « faisait tout » dans leur entreprise. Et que la femme du plaignant «  ne faisait rien ».

Selon le témoin, K était un ami du plaignant.

 

Le témoin raconte que le plaignant achetait des voitures au nom de leur société sans le dire. Sans payer la TVA.

 

Le quatrième avocat de la défense.

 

 

L’avocat : « Monsieur, je viens de comprendre quelque chose ». «  Qui achetait la voiture ? ».

Le témoin : « Je ne sais pas ». Le témoin répond qu’il ne sait pas comment ça se passe avec la TVA.  Il affirme : «  J’ai vendu aucun véhicule ».

 

L’avocat à propos du plaignant : « Qu’est-ce qu’il a fait avec l’argent de la TVA ? »

Le témoin : « Demandez-lui ».

 

 

Peu après, le témoin est libéré et peut quitter la cour.

 

Mes premières impressions :

 

Autant, en écoutant d’abord le plaignant, j’avais eu de l’empathie pour lui, autant, après ce témoignage d’à peine vingt minutes, je le perçois comme bien moins exemplaire qu’il ne s’est présenté. Néanmoins, pour moi, les prévenus sont loin des gentils garçons qui se trouvent là par erreur. La peur perceptible de ce témoin et son insistance pour dire qu’il n’y a eu « aucun problème » me pousse à croire qu’il y a bien eu violence et intimidation. Et qu’il veut surtout tourner la page et ne pas avoir d’emmerdes supplémentaires. Il serait compréhensible qu’il soit en colère contre le plaignant or il semble avoir pris le parti d’accepter le découvert laissé par celui-ci après l’échec de leur entreprise. Cela pourrait être la décision d’un homme sage ou fataliste. Mais la peur peut rendre  sage.

 

Ou fataliste.

 

Cependant, on comprend aussi grâce à son témoignage que le plaignant était le véritable patron de leur association et qu’il avait su le mettre en confiance et l’embobiner. De victime, le plaignant m’apparaît maintenant comme un homme plein d’idées de grandeur. S’il a un esprit d’entreprise certain et sans aucun doute des compétences réelles dans le domaine de la mécanique, c’est plus un raté bling-bling que le génie des affaires qu’il voudrait ou prétend être. Il se trouve magnifique et  plein aux as lorsqu’il se regarde alors qu’il est régulièrement dans des combines ou des affaires qui tournent mal. Parce-que c’est un mauvais commerçant qui confond ses rêves de réussite avec les faits.

 

Comme il s’exprime bien, a la baraka et est sans doute très sympathique, il séduit. Puis, lorsque l’on creuse, on s’aperçoit qu’il est rempli de vent car ses compétences commerciales sont très inférieures à ses ambitions, et, surtout, aux lois du marché . La scène ainsi décrite par le plaignant où il se serait fait frapper dans un bar à chicha à coups de  « Ne sers pas la main à cet enculé, y ‘a pas fric ! » est donc crédible pour moi. ( Voir  Extorsion en bande organisée : Des hommes dans un garage et les avocats de la Défense)  

 

 La première avocate de la défense, qui semble évoluer à côté de ses pensées, l’avait raillé quant au fait qu’ordinairement les racketteurs s’en prennent à des gens vraiment friqués, contrairement à lui. Et, donc, qu’il n’y avait pas de raison de penser qu’ils lui avaient autant fait de mal que ça, finalement. Mais si cet homme a su faire illusion, ce qu’il est assez apte à faire, et laisser croire qu’il était plus riche qu’il ne l’était, cela a pu suffire pour qu’il devienne la cible de racketteurs. Surtout, si, en plus, il devait vraiment de l’argent à quelqu’un. K ou un autre.

 

Lorsque le témoin a eu terminé de s’exprimer, un des prévenus dans le box avait tenu à dire que, lui non plus, ne le reconnaissait pas. Au point qu’il s’était même demandé qui était cet homme qui venait témoigner. Comme si leur rencontre avait été très courte et aussi  cordiale que venait de le dire le témoin. Une drôle de rencontre quand même puisque le témoin avait expliqué que des hommes (des inconnus) étaient venus le voir pour lui demander si le plaignant lui devait de l’argent. Comme s’il était tout à fait insignifiant que quelqu’un débarque à notre commerce pour nous demander si untel, que l’on connaît, nous doit de l’argent, avant, ensuite, de partir le voir.

 

Je n’ai pas assisté à la suite de ce procès et ne puis dire quelles autres informations ont été ensuite apportées. Je ne connaîtrai peut-être pas le dénouement de ce jugement. Mais j’ai eu devant moi le fait que même s’il existe des lois, des représentants et des garants de ces lois, que l’on peut être très exposé, et isolé, face à certaines violences. Cela peut dissuader de dénoncer certaines de ces violences. Le plaignant, ici, n’a peut-être « peur de rien » comme l’avait affirmé l’un des avocats de la défense. Mais d’autres personnes rackettées ont eu peur et ont peur de leurs agresseurs qui seront peut-être aussi bien défendus que ceux de cette « affaire ». Voire peut-être mieux défendus que leurs victimes. Car j’ai été marqué par la différence de niveau entre les avocats de la défense et les deux avocats du plaignant : j’ai préféré la « classe » des avocats de la défense même si leurs insinuations et certaines de leurs méthodes m’ont déplu. Car, eux, ont véritablement défendu leurs clients.

 

 Après ces quelques heures passées au tribunal, cela m’a fait du bien de pouvoir retrouver l’extérieur et de circuler librement. Cette impossibilité de pouvoir circuler librement à l’air libre, quand on le souhaite, lorsque l’on est prévenu, victime ou témoin, doit sans doute beaucoup peser sur les déclarations que l’on fait ensuite devant la cour.

En sortant du palais de justice de l’île de la cité, ce 8 novembre 2021.

 

 

Paris, 8 novembre 2021, en sortant du palais de justice de l’île de la Cité.

 

 

Palais de justice de l’île de la Cité, Paris, 8 novembre 2021.

 

 

Franck Unimon, mardi 30 novembre 2021.

 

 

 

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