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Ici s’achĂšve le monde connu un court mĂ©trage de Anne-sophie Nanki

Ici s’achĂšve le monde connu un court mĂ©trage de Anne-Sophie Nanki

Il y a quelques jours, j’ai fait le nĂ©cessaire pour regarder Ici s’achĂšve le monde connu de Anne-Sophie Nanki. Un court mĂ©trage d’une vingtaine de minutes. Les fictions rĂ©alisĂ©es et produites par des artistes de l’Outre-Mer, d’OcĂ©anie et d’Afrique que l’on peut voir assez facilement restent rares. Et ces productions sont trĂšs nettement dĂ©savantagĂ©es en termes de diffusion. Il est beaucoup plus facile et plus simple de trouver des salles de cinĂ©ma pour y voir quantitĂ©s de productions occidentales- pour simplifier– bien plus largement distribuĂ©es et aussi mieux annoncĂ©es.

Je suis amateur de cinĂ©ma mais j’ai beaucoup moins de disponibilitĂ© qu’auparavant pour aller chercher des films qui passent dans deux ou trois salles de cinĂ©ma, pour une durĂ©e trĂšs limitĂ©e,  et seulement Ă  certains horaires. J’opte donc rĂ©guliĂšrement pour la facilitĂ© qui consiste Ă  aller voir dans une salle ce qui est dĂ©jĂ  facilement visible ou plus ou moins visible devant moi. Dans des salles de cinĂ©ma que je connais et oĂč j’ai mes habitudes :

Je cherche moins qu’avant dans les « coins », dans les productions plus ou moins discrĂštes ou les festivals dont on parle beaucoup moins.

Mais pour Ici s’achĂšve le monde connu, je me suis obligĂ© Ă  aller contre certaines de mes habitudes de facilitĂ©s. Le titre et l’affiche du film, ainsi que quelques avis favorables aperçus, m’ont donnĂ© le coup de pouce pour franchir la ligne du regard.  J’ai regardĂ© Ici s’achĂšve le monde connu deux fois de suite. En ligne.  Je le regarderai peut-ĂȘtre encore Ă  nouveau tant qu’il sera disponible en ligne gratuitement. On pourrait penser que mettre un film en ligne le rend plus accessible. Mais c’est sous-estimer Ă  quel point nous pouvons ĂȘtre dispersĂ©s ou captĂ©s par diverses sollicitations visuelles. Comme le fait que nous pouvons aussi prĂ©fĂ©rer une certaine passivitĂ© Ă  l’image de ces personnes affalĂ©es dans un transat, canapĂ© ou  lit bercĂ©es par l’action de prendre aucune dĂ©cision. 

L’histoire de Ici s’achĂšve le monde connu se dĂ©roule en 1645. Nous sommes en 2024. En 2024, en France, de quoi nous parle-t’on le plus en ce moment ? :

Des agriculteurs français qui, Ă  nouveau, bloquent certaines routes et qui pourraient arriver jusqu’à Paris ?  Suspense Ă©crasĂ©. De la guerre en Ukraine qui s’enlise. De la possible rĂ©Ă©lection/rĂ©-Ă©rection assez « crainte » de Donald Trump aux Etats-Unis ?

De l’armĂ©e israĂ©lienne et des milliers de Palestiniens tuĂ©s en reprĂ©sailles Ă  l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Des migrants qui se noient en plein mer ou qui se font refouler ou expulser. Des Jeux Olympiques en France de 2024, c’est cette annĂ©e, dans six mois. De la nomination rĂ©cente de Gabriel Attal comme Premier Ministre Ă  la suite d’Elizabeth Borne et des dĂ©fis qui l’attendent en tant que nouveau chef du gouvernement, plus jeune Premier Ministre de France et premier homosexuel Ă  ce poste, qui devrait faire ceci, qui devrait faire cela pour plaire Ă  tout le monde sans trop gĂȘner le jeune PrĂ©sident Emmanuel Macron qui l’a choisi.  De Rachida Dati, figure -et alibi- politique psychopathe, revenue dans le dĂ©filĂ© de mode mĂ©diatique  nommĂ©e pour casser des bras et embarrasser l’adversitĂ© plus que pour la Culture pour laquelle elle  a Ă©tĂ© officiellement nommĂ©e Ministre. Du prix de l’électricitĂ© et de l’essence qui gonfle. De la crise immobiliĂšre.

En ce moment, en France, en 2024, c’est l’hiver. Il arrive qu’il fasse froid. Qu’il y ait de la neige. Certains partent faire du ski ou envisagent de le faire. D’autres ne le peuvent pas.

Il fait assez gris par moments. MĂȘme si les jours se rallongent, mĂȘme s’il y a des trĂšs bonnes sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es Ă  regarder et que nous sommes de plus en plus en symbiose avec nos tĂ©lĂ©phones portables et nos Ă©crans garants de notre photosynthĂšse personnelle, mĂȘme s’il y a encore les soldes, nous sommes dans une pĂ©riode de l’annĂ©e, voire de notre vie, passablement dĂ©primante ou tĂątonnante. Une nouvelle fois.

MĂȘme si l’on sourit et que l’on affirme que l’on a plein de projets, autour de nous et prĂšs de nous, il y a toujours beaucoup de personnes isolĂ©es et plus captives de leur destinĂ©e qu’elles n’en sont les grandes dĂ©cisionnaires. Et, l’on peut se dire ou murmurer quelques fois :

« C’était mieux avant
 Â».

La rĂ©alisatrice Anne-Sophie Nanki a dit dans une interview qu’elle aurait aimĂ© qu’on lui raconte des histoires comme celle de son film Ici s’achĂšve le monde connu. Son court mĂ©trage est bien vu par la critique et bĂ©nĂ©ficie de bons Ă©chos. L’acteur et rĂ©alisateur Jean-Pascal Zadi, qui a commencĂ© Ă  ĂȘtre plus connu depuis son  film Tout simplement noir ( Tout simplement Noir), dit beaucoup de bien de son film.

Ici s’achĂšve le monde connu a reçu plusieurs prix et a Ă©tĂ© prĂ©sĂ©lectionnĂ© dans la catĂ©gorie Meilleur court mĂ©trage pour les CĂ©sars 2024.  J’en profite pour saluer Claire Diao, qui, je le sais, Ɠuvre depuis des annĂ©es maintenant, avec les personnes qui travaillent avec elle, Ă  faire en sorte que le cinĂ©ma d’Outremer, d’OcĂ©anie et d’Afrique soit autre chose qu’un cinĂ©ma d’Outre-tombe.

Dans Ici s’achùve le monde connu, nous sommes en 1645. Il fait beau. Nous sommes dans les Antilles françaises, en Guadeloupe.

En Guadeloupe, Ă  Ste Rose, mais fin dĂ©cembre 2023. Je n’avais pas de photo de 1645 Ă  ma disposition. Photo©Franck.Unimon

Pas de Poutine. Pas de Chine. Pas de Donald Trump. Pas de Hamas. Pas d’armĂ©e israĂ©lienne. Pas de risque de guerre mondiale, de catastrophe nuclĂ©aire, de dĂ©clin Ă©cologique. Ibatali, une jeune femme enceinte jusqu’à l’os, une indigĂšne Kalinago, marche pĂ©niblement dans la forĂȘt. Elle s’enfuit.

Elle souffre, oui, mais elle est libre. Elle a Ă©tĂ© vendue Ă  14 ans comme esclave par son pĂšre Ă  des colons blancs. Elle part retrouver sa famille. Courageusement. Sans Mondial Assistance et sans transports en commun. Sans tĂ©lĂ©phone satellite.  

Ibatali doit avoir à peine la vingtaine et a conclu que la vie, pour elle, parmi les blancs, ce n’est pas pour elle. Pour elle, aussi, finalement :

C’Ă©tait mieux, avant…”. Avant la colonisation. Avant d’ĂȘtre vendue. 

Ibatali essaie de franchir une riviĂšre. Dans Le seigneur des anneaux, c’est en franchissant une riviĂšre magique, qu’Aragorn, presque dĂ©funt, rĂ©cupĂ©rĂ© Ă  cheval par celle qu’il va aimer, Ă©chappe aux crĂ©atures de mort qui les poursuivaient sur leurs Ă©talons. Ibatali, elle, glisse sur une roche et se rĂ©tame. Elle arrive sur le dos. Lorsqu’elle parvient Ă  se redresser, difficilement, elle aperçoit un homme noir Ă  moitiĂ© nu qui s’avance lentement dans l’eau vers elle un peu comme un serpent qui la regarde. Rien de comparable avec le portrait de l’ange Gabriel blond aux yeux bleus ou du coup de foudre que l’on peut avoir pour le prince charmant aperçu sur un site de rencontres. Ibatali prend une raclĂ©e mentale.  Autant dire qu’elle a peur. L’homme noir, c’est un film d’horreur aussi vivant qu’il respire. C’est le pire de l’HumanitĂ©.  Pire que l’esclavagiste et ses chiens. L’homme blanc, mĂȘme s’il peut ĂȘtre trĂšs violent, comme un alcoolique lorsqu’il a trop bu, appartient au moins Ă  une espĂšce supĂ©rieure et conquĂ©rante. Alors que l’homme noir…d’ailleurs, l’homme noir n’est mĂȘme pas un ĂȘtre humain. Pourquoi ai-je utilisĂ© le terme de « homme Â» ?

Parce-que j’étais en train de rĂȘver. Ou par conflit d’intĂ©rĂȘt.

Parce-que je suis un complice : Un « homme » noir.  Et parce-que depuis Ibatali et Olaudah (la « chose » noire nous donne son prĂ©nom et sa signification plus tard), beaucoup de femmes et d’hommes noirs ont accĂ©dĂ© Ă  certains enseignements tels que celui qui consiste Ă  se servir d’un clavier d’ordinateur afin de domestiquer et Ă©crire leurs pensĂ©es pour les faire paraĂźtre sur internet ( sur un blog !) dans une langue que le monde occidental blanc peut aussi comprendre et plus ou moins accepter (oui, oui, oui !).  Puisqu’il s’agit de la langue du monde occidental blanc (oui, oui, oui !).

D’esclaves et de migrants forcĂ©s, nous sommes devenus des citoyens intĂ©grĂ©s et plus ou moins acceptĂ©s selon les circonstances. Gabriel Attal, nouveau Premier Ministre en 2024, est peut-ĂȘtre jeune et homosexuel mais il est blanc et a fait les (trĂšs) bonnes Ă©coles qui mĂšnent au Pouvoir. Rachida Dati, notre nouvelle Ministre de la Culture, maire prĂ©cĂ©demment du trĂšs «pauvre » 7Ăšme arrondissement de Paris,  a beau avoir des origines sociales modestes et ĂȘtre Arabe mais c’est pareil. Elle, aussi, a fait les trĂšs bonnes Ă©coles. Et, comme Attal vraisemblablement,  elle se distingue par une aptitude stratĂ©gique hors norme et remarquable en termes de plan de carriĂšre qui ne s’apprend pas dans les Ă©coles. En comparaison, toutes mes annĂ©es de travail et mes Ă©tudes ont la valeur et la force d’un simple aĂ©rosol et, pour eux deux, je suis Ă  peu prĂšs l’équivalent d’une Ibatali ou d’un Olaudah. Bien-sur, si on les interrogeait, les deux affirmeraient le contraire mais ils peuvent mentir.

Ai-je aimĂ© Ici s’achĂšve le monde connu ? J’ai aimĂ© la rencontre entre un esclave d’origine africaine qui s’est enfui (ce que l’on appelle un NĂšgre marron)  et une reprĂ©sentante du peuple «premier », d’avant la colonisation. C’est peut-ĂȘtre ça qu’a voulu dire Anne-Sophie Nanki lorsqu’elle a dĂ©clarĂ© qu’elle aurait voulu qu’on lui raconte des histoires de ce genre :

Que s’est-il passĂ©, au moment de la colonisation,  quand un esclave africain ou une esclave africaine a rencontrĂ© une membre ou un membre du peuple premier ?

Car le peu que nous « savons Â», c’est que les Arawaks, les CaraĂŻbes, les Kalinagos ou d’autres auraient trĂšs vite dĂ©clinĂ© aprĂšs l’arrivĂ©e ( l’intrusion ?) des colons europĂ©ens. Qu’ils auraient succombĂ© aux maladies importĂ©es par les colons et leur « puretĂ© Â» ;  qu’ils n’auraient pas survĂ©cu Ă  l’esclavage ou qu’ils auraient Ă©tĂ© rapidement laminĂ©s par les armes. Ils auraient disparu ou se seraient Ă©vaporĂ©s rapidement comme dans un rĂȘve.

Mais c’est flou.

Des femmes et des hommes indigĂšnes ont continuĂ© d’exister pendant la colonisation des Antilles. Mais on a peu de rĂ©cits de cette pĂ©riode. Comme le dit le jeune enfant Ă  propos de sa mĂšre disparue qu’il n’a jamais connue dans le film Le Cheval venu de la mer rĂ©alisĂ© par Mike Newell en 1992 :

« Je n’ai pas image ».

Enfants des Antilles que nous sommes, nous n’avons pas d’images de cette Ă©poque de la colonisation oĂč, pourtant, pour nous, notre vie a dĂ©butĂ© par nos ancĂȘtres. Comme si nous Ă©tions nĂ©s et que nos parents n’avaient jamais pris et laissĂ© de photos d’eux et de nous, plus jeunes. Et que l’on Ă©tait dĂ©ja passĂ© directement Ă  l’ñge adulte lorsque l’on pu se regarder, pour la premiĂšre fois, dans un miroir.

Beaucoup de nos images et de nos histoires ayant Ă©tĂ© privĂ©es de tirages, on peut parler pour beaucoup de nos ancĂȘtres d’une existence entiĂšre soumise au tirage au sort :

 Â« C’est toi et ta chance
 Â».

 L’Histoire des Antilles a  d’abord Ă©tĂ© (d)Ă©crite par des descendants de blancs qui avaient d’autres prioritĂ©s et d’autres aspirations que les esclaves et les IndigĂšnes prĂ©sents en 1645 puis les annĂ©es suivantes :

 S’il Ă©tait demandĂ© Ă  Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Rachida Dati, Poutine, Trump, et d’autres de raconter les Ă©vĂ©nements importants qui les auront marquĂ©s Ă  la fin de cette annĂ©e 2024, il est  certain qu’ils Ă©voqueront des sujets trĂšs diffĂ©rents de ceux auxquels je peux tenir dans ma vie personnelle de simple citoyen. Donc, si eux et moi avions Ă  Ă©crire de notre point de vue l’annĂ©e 2024 actuellement en cours, il est prĂ©visible que les contenus de nos ouvrages seraient trĂšs Ă©loignĂ©s les uns des autres. Mais ils pourraient, aussi, par endroits, se complĂ©ter de maniĂšre Ă©tonnante Ă  condition que ces personnes soient capables de sincĂ©ritĂ© et d’introspection. Ce qui reste Ă  vĂ©rifier. Car la capacitĂ© de sincĂ©ritĂ© et la capacitĂ© d’introspection sont sans doute incompatibles, sur le long terme, avec certaines fonctions de dirigeants mais aussi avec certaines carriĂšres.

Je crois que Anne-Sophie Nanki, elle, a rĂ©alisĂ© une Ɠuvre sincĂšre en se livrant Ă  une certaine introspection. Je prĂ©fĂšre d’ailleurs comprendre son intention Ă  travers ce film  de cette façon plutĂŽt que de le voir comme une Ă©niĂšme crĂ©ation antillaise oĂč on doit nous parler Ă  nouveau de l’esclavage et de ses consĂ©quences- rĂ©elles- sur notre descendance :

Etant donnĂ© que l’on ne nous dit rien Ă  propos de ce qui a pu se passer, humainement, lors de cette rencontre un peu du troisiĂšme type entre une personne africaine et une personne indigĂšne, mais aussi, avec un colon blanc europĂ©en, essayons d’imaginer comment c’était, comme cela a pu ĂȘtre.

Les rĂ©alisatrices et les rĂ©alisateurs de cinĂ©ma (ainsi que les auteurs et les artistes d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale mais aussi des enquĂȘteurs et des journalistes) passent leur temps  Ă  faire ça. A partir d’un fait rĂ©el, essayer de raconter ce qui a bien pu se passer dans l’intimitĂ© – et la tĂȘte- des gens.

Le dernier film de Todd Haynes, sorti rĂ©cemment, dont les critiques sont plutĂŽt bonnes, en est un exemple parmi beaucoup d’autres. Pour son May December, avec les actrices Natalie Portman et Julianne Moore, des actrices blanches et amĂ©ricaines (Natalie Portman est israĂ©lo-amĂ©ricaine) plus que reconnues, Todd Haynes, rĂ©alisateur Ă©galement reconnu (blanc et amĂ©ricain Ă©galement)  est parti d’une histoire rĂ©elle pour raconter « son Â» histoire et faire son film . Avec le concours et la subjectivitĂ© des actrices et des acteurs engagĂ©s dans le projet.

On peut penser ce que l’on veut de ce qui est montrĂ© ou affirmĂ© dans le film de Todd Haynes d’autant que celui-ci s’est inspirĂ© librement de la vie de deux personnes ( et de leurs proches) rĂ©elles qui avaient par ailleurs racontĂ© et fait publier leur histoire par Ă©crit. Mais en voyant ce film (je l’ai vu quelques heures aprĂšs avoir regardĂ© Ici s’achĂšve le monde connu) on peut se dire qu’il y a du « vraisemblable Â» dans May December. MĂȘme si je reproche Ă  Todd Haynes d’avoir fait un film finalement assez convenu oĂč la femme ( jouĂ©e par Julianne Moore), civilement plus mature et coupable d’un point de vue lĂ©gal et moral que son amant qui avait 12 ou 13 ans au dĂ©but de leur relation avant de devenir son mari, est quand mĂȘme pointĂ©e du doigt Ă  la fin du film comme il se doit.

J’ai prĂ©fĂ©rĂ© les autres films de Todd Haynes, perçu comme un rĂ©alisateur assez anticonformiste, et, pour moi, Natalie Portman, malgrĂ© toute son application, et son statut de comĂ©dienne encensĂ©e et oscarisĂ©e, reste une actrice plate, froide, trĂšs propre sur elle, et ennuyante. Soit tout le contraire d’une Julianne Moore, d’une Virginie Efira ou d’une Laure Calamy.

Les deux acteurs de Ici s’achĂšve le monde connu le jouent bien.  

Sauf un peu au dĂ©but oĂč il y a quelques accrocs dans le regard de Ibatali ( la comĂ©dienne Lorianne Alami Jawari). Ma prĂ©fĂ©rence va Ă  Olaudah ( le comĂ©dien Christian Tafanier) :

Le « sauvage ».

J’écris « Le sauvage » car c’est comme ça que Ibatali le voit. Et c’est comme ça que le colon blanc- ou autre- le voyait ou le voit encore.

 Anne-Sophie Nanki a voulu croire possible une telle rencontre plutĂŽt « moderne Â» oĂč un esclave en fuite se prĂ©occupe d’une femme enceinte, donc porteuse d’avenir. Dans Les fils de l’homme trĂšs bon film mal connu de Alfonso Cuaron (2006), la grossesse d’une jeune femme noire migrante reprĂ©sente l’espoir dans un monde moderne oĂč l’humanitĂ© est devenue stĂ©rile. Et le hĂ©ros, jouĂ© par l’acteur Clive Owen la protĂšge.

On pourrait voir le personnage de Olaudah comme une version avant-gardiste de Clive Owen. Sauf que l’on est dans un autre monde que celui de Les fils de l’homme.

Olaudah est clandestin, isolĂ© et menacĂ©. Les colons veulent sa peau. Et il n’y a pas de Garde des Sceaux favorable aux esclaves Ă  cette Ă©poque.

Dans le Django Unchained ( 2012) de Tarantino, Django, interprĂ©tĂ© par Jamie Foxx, est un esclave noir Ă  cheval libĂ©rĂ© et habile de la gĂąchette qui dĂ©sarçonne et dĂ©range le NĂšgre (extraordinairement bien jouĂ© par Samuel Jackson) fondu dans le modĂšle du Maitre  blanc ( trĂšs bien jouĂ© aussi par LĂ©onardo dicaprio ). Le film a un cĂŽtĂ© spectaculaire et excessif afin de conjurer l’accablement de cette Ă©poque ainsi que la honte et la culpabilitĂ© qu’ont  pu engendrer chez certains le rĂ©gime esclavagiste et la traite nĂ©griĂšre. C’est un film de “dĂ©tente” oĂč Django est intrĂ©pide mais aussi alliĂ© Ă  un blanc abolitionniste et aventurier qui sait se servir d’une arme. Soit des anomalies assez peu crĂ©dibles dans l’Ă©poque oĂč se dĂ©roule l’action mĂȘme si la guerre de SĂ©cession ( 1861-1865) couve et avec son issue la fin de l’esclavage.

Dans Ici s’achĂšve le monde connu, l’atmosphĂšre est plus rĂ©aliste et, aussi, plus tentaculaire. Nous sommes dans les dĂ©buts de la colonisation deux cents ans plus tĂŽt dans les Antilles françaises. L’ Etat français fait partie des Etats nĂ©griers et esclavagistes de l’Ă©poque. Une Ă©poque qui va durer deux bons siĂšcles. Soit bien plus longtemps que la durĂ©e de vie moyenne d’un ĂȘtre humain ordinaire. Il n’y a pas de super hĂ©ros. Il n’y a pas d’intervention d’une Force autre que celle dont disposent les protagonistes et qui s’accompagne de leurs Ă©motions, de leur audace et de leurs tĂątonnements.

Nous sommes enracinĂ©s voire enchevĂȘtrĂ©s dans le film. Nous marchons avec eux. Et le fait de laisser enfouis  Â« hors champ » les blancs colons fait partie des aimants du film. Non pour les ignorer et les exclure car ils font partie de l’Histoire de toute façon. Mais parce-que cela permet de plus se concentrer sur l’Histoire des « autres », ces astres que l’on ignore ou que l’on a ignorĂ©s. Parce-que cela permet de donner plus de place Ă  ces personnes qui, autrefois ( ou aujourd’hui ) occupaient et occupent majoritairement l’espace et que, pourtant, on ne voit pas ou que l’on voit trĂšs peu que ce soit dans nos miroirs ou dans nos images.

J’espĂšre que Anne-Sophie Nanki rĂ©ussira Ă  mener Ă  bien son projet de donner une version long mĂ©trage de son Ici s’achĂšve le monde connu

Franck Unimon, ce lundi 29 janvier 2024.

 

 

 

 

 

 

 

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La Pointe des Chùteaux, Guadeloupe, ce 25 décembre 2023.

La Pointe des Chùteaux, commune de St François, Guadeloupe, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

La Pointe des Chùteaux, Guadeloupe, ce 24 décembre 2023.

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Enfant, lorsque nous descendions vers la station du bus 304 en passant devant le thĂ©Ăątre des Amandiers, Ă  Nanterre, il me fallait multiplier les pas pour diviser l’allure de ma mĂšre.

Je trottinais Ă  cĂŽtĂ© d’elle sans toujours connaĂźtre la destination.

Un jour, alors que nous chevauchions le macadam depuis plusieurs minutes et que nous nous rapprochions du but, la station de bus, ma mĂšre, aprĂšs m’avoir interrogĂ©, malgrĂ© mes rĂ©ponses et plusieurs hĂ©sitations, avait dĂ©cidĂ© de rebrousser chemin.

Elle n’était pas sĂ»re d’avoir bien fermĂ© le gaz dans la cuisine de notre appartement en partant. Nous avions dĂ» remonter jusqu’au sixiĂšme Ă©tage de l’immeuble.

 

Bien-sĂ»r, elle l’avait fait.

 

Enfants, nos parents sont les archers, mais aussi les cochers ainsi que les sillons de nos horizons. La cible, pour nous, et les moyens de l’atteindre, peuvent ĂȘtre assez flous. Mais nous suivons.

Quelques années et des milliers de kilomÚtres plus tard, je me retrouve ce 25 décembre 2023 avec ma mÚre ( Tuer des noix de coco ) à la Pointe des Chùteaux, en Guadeloupe.

Ma prĂ©cĂ©dente venue en Guadeloupe remontait Ă  2014 avec ma compagne et notre fille alors Ă  peine ĂągĂ©e de un an. Pour ce sĂ©jour, il m’importait de venir seul en tant que fils aĂźnĂ©. Mon pĂšre avait eu des ennuis de santĂ© assez prononcĂ©s quelques semaines plus tĂŽt. Ma mĂšre m’avait exprimĂ© son souhait que je puisse venir avant la fin de l’annĂ©e 2023.

Pour l’annĂ©e 2024, j’ai entre-autres le projet de retourner au Japon  aprĂšs mon premier sĂ©jour lĂ -bas en 1999. Et, cette fois, ce sera en bĂ©nĂ©ficiant du sĂ©jour organisĂ© par LĂ©o Tamaki, expert en AĂŻkido ( Dojo 5 , Les 24 heures du SamouraĂŻ au dojo d’Herblay ce 20 et ce 21 Mai 2023, 2Ăšme Ă©dition ), qui nous a prĂ©parĂ© des rencontres avec des Maitres d’Arts martiaux ainsi que la visite de lieux culturels Ă  forte valeur ajoutĂ©e.

Il m’Ă©tait nĂ©cessaire, mĂȘme si je retournerai bien-sĂ»r en Guadeloupe, d’aller voir mes parents avant ce nouveau voyage au Japon ainsi qu’Ă  toute autre destination oĂč je me rendrai.

Lors de ce court sĂ©jour en Guadeloupe chez mes parents que j’avais dĂ» reporter (Le mystĂšre du Covid : Covid et embolie pulmonaire) , je me suis fixĂ© deux endroits oĂč retourner :

La Pointe des Chùteaux et la plage de Raisins clairs à St François.

A la Pointe des Chùteaux, commune de St François, Guadeloupe, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

 

Pourquoi la Pointe des ChĂąteaux et la plage de Raisins clairs ? C’est arrivĂ© comme ça.

Je dois Ă  J
ancien collĂšgue croisĂ© Ă  l’hĂŽpital de Pontoise dans les annĂ©es 90, un peu plus jeune que moi de deux ou trois ans et qui a grandi en France comme moi, de m’avoir fait dĂ©couvrir une petite partie de cette Guadeloupe touristique que j’ai longtemps mĂ©connue.

Au point de me retrouver en France dans des situations honteuses :

Je n’oublierai pas ce moment oĂč une « connaissance Â» toute contente d’apprendre que j’étais originaire de la Guadeloupe avait commencĂ©, enthousiaste, Ă  Ă©grener devant moi la liste de ces endroits magnifiques qui l’avaient Ă©merveillĂ©e durant ses vacances en Guadeloupe.

Je l’avais regardĂ©e comme un idiot censĂ© s’exprimer Ă  propos d’un tableau extraordinaire que tout le monde admire et qu’il n’a jamais vu. Ou comme un croque-mort en train d’assister Ă  l’expression exagĂ©rĂ©e d’un bon moment.

Si, quelques annĂ©es plus tard, J
m’avait quelque peu dĂ©niaisĂ©, j’avais nĂ©anmoins Ă©tĂ© surpris par la suite, en apostrophant mon pĂšre, de l’entendre se dĂ©fendre en CrĂ©ole de la façon suivante :

« Mais ce sont des endroits oĂč, mĂȘme moi, je ne suis jamais allĂ© !».

Mon pĂšre qui patrouillait sur les routes de la Guadeloupe durant deux mois, nous trimballant de temps Ă  autre sur la plage, pour rencontrer (beaucoup) de personnes dont un certain nombre  faisait mine de s’intĂ©resser Ă  nous quelques secondes ou de m’apprendre « Je t’ai vu quand tu Ă©tais tout petit
 » avant de recommencer Ă  discuter avec mon pĂšre comme si je n’avais jamais existĂ©, n’était jamais allĂ© au Saut de la LĂ©zarde !

Cela se trouve Ă  Petit-Bourg, commune oĂč il Ă©tait nĂ©, oĂč il avait grandi, oĂč il revenait passer une grande partie de ses vacances chez ses propres parents et oĂč j’avais passĂ© mes tous premiers jours de vacances en Guadeloupe en 1975.

A Ste-Rose, Guadeloupe, décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

« La Guadeloupe, c’est ton pays ! » m’avait pourtant plusieurs fois rĂ©pĂ©tĂ© mon pĂšre avant que, enfant, nous n’allions Ă  nouveau prendre l’avion avec la compagnie Air France pour deux mois de vacances estivales lors des congĂ©s bonifiĂ©s.

Entre 1975 et 1986, avec mes parents, aucun de nos sĂ©jours en Guadeloupe ne nous a menĂ© jusqu’à la Pointe des ChĂąteaux. Il est ainsi un certain nombre d’endroits plĂ©biscitĂ©s par les touristes ou les personnes un peu curieuses en Guadeloupe dont j’ai pu, parfois, entendre le nom, sans jamais y mettre les pieds.

Par contre, La plage de Raisins clairs, Ă  St François, est un de mes premiers souvenirs de plage ou peut-ĂȘtre mon premier souvenir de plage en Guadeloupe en 1975. 

Lorsque l’on vient de l’üle de la Basse Terre, comme mes parents, il faut faire un peu de route pour se rendre Ă  St François, commune situĂ©e en Grande Terre. C’est sĂ»rement possible en car mais le plus pratique reste la voiture. Il n’existe pas de ligne de RER,  de mĂ©tro,  de train ou de TGV en Guadeloupe. 

Sur le trajet, en s’approchant de la Pointe des ChĂąteaux, ce 25 dĂ©cembre 2023. Photo©Franck.Unimon

 

 Avec J, sa copine et d’autres 
nous Ă©tions partis de la commune de Morne Ă  L’eau. Ce 25 dĂ©cembre 2023, ma mĂšre et moi sommes partis de la commune de Ste Rose. C’est plus long. Une bonne heure de route. C’est peut-ĂȘtre pour cette raison que mon pĂšre a prĂ©fĂ©rĂ© rester Ă  la maison. On peut en effet avoir l’impression de partir pour le bout du monde.

Mais, cette fois-ci, pas de course-poursuite Ă  cĂŽtĂ© de maman puisque je conduis la voiture de mon pĂšre. D’ailleurs, c’est moi qui ai attendu ma mĂšre dans la voiture tandis qu’elle finissait de se prĂ©parer. Ainsi, elle a sans doute pu prendre le temps de s’assurer que le gaz Ă©tait bien fermĂ©. 

Maman, à la Pointe des Chùteaux, commune de St François, Guadeloupe, ce 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

Son sac Ă  main sous le bras, alors qu’elle regarde la Croix de la Pointe des ChĂąteaux, je n’ai aucune idĂ©e de ce Ă  quoi peut bien penser ma mĂšre. Et, si je sais que l’on peut apercevoir l’üle de la DĂ©sirade, j’ignore toujours la raison de cette Croix. J’ai mĂȘme appris la veille dans un guide touristique qui date de plusieurs annĂ©es- que m’a remis ma mĂšre- que la Pointe des ChĂąteaux serait le site touristique le plus visitĂ© de la Guadeloupe avec environ 500 000 personnes par an.

Cette forte affluence cause d’ailleurs des dĂ©gĂąts Ă©cologiques. S’il y a assez peu de voitures lorsque nous nous garons et que je trouve assez facilement une place de stationnement, je suis aussi Ă©tonnĂ© de voir un ou deux guichets touristiques oĂč l’on propose des promenades en kayak ou des randonnĂ©es. Je ne me rappelle pas de ça.

Etant donnĂ© l’heure de notre arrivĂ©e, prĂšs de 13 heures, et la chaleur, je propose d’abord de nous restaurer au restaurant La Saveur du soleil que je dĂ©couvre.

Mais la cuisiniĂšre n’est pas encore arrivĂ©e ou n’est pas encore revenue. Alors, nous partons pour la Croix, ma mĂšre et moi. Et, chemin faisant, je lui porte son sac et sa bouteille d’eau minĂ©rale.

Nous avançons tranquillement. L’endroit m’attire pour sa symbolique et son point de vue.

La Pointe des Chùteaux, commune de St François, Guadeloupe, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

Lorsque nous arrivons prĂšs de la Croix, il y a encore Ă  peine dix personnes. A l’aller comme au retour, nous y avons rencontrĂ© principalement des francophones, plutĂŽt adultes, et majoritairement blancs. Lesquels, dans leur ensemble, ont soit devancĂ© nos salutations soit nous les ont « rendues Â».

PrÚs de la Croix de la Pointe des Chùteaux, commune de St François, Guadeloupe, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

Quelques minutes plus tard, ma mùre et moi avons l’endroit pour nous deux. Si l’on peut sans doute s’y plaire en amoureux ou en famille, ou en tant que photographe ou artiste peintre, je trouve que l’on peut aussi aimer y venir pour se recueillir.

La Pointe des Chùteaux, commune de St François, Guadeloupe, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

Ce n’est qu’une fois en bas, que ma mĂšre m’apprendra que c’était la premiĂšre fois qu’elle montait jusqu’à la Croix de la Pointe des ChĂąteaux. Quelques annĂ©es plus tĂŽt, avec son club de randonnĂ©e, elle avait marchĂ© vingt kilomĂštres pour s’arrĂȘter au bord de la plage et apercevoir la Croix qui pointait Ă  l’horizon.

Devant moi, ce 25 dĂ©cembre 2023, ma mĂšre ne se rappelle pas la raison pour laquelle elle et son groupe de marche s’en Ă©taient tenus Ă  ce trajet. Peut-ĂȘtre que quelqu’un, dans le groupe, s’était-il soudainement rendu compte qu’il avait oubliĂ© de fermer le gaz chez lui ?

Point de vue depuis la Pointe des Chùteaux, commune de St François, Guadeloupe, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

A notre retour de la Croix, entre-temps, la cuisiniĂšre de La Saveur du soleil a pu revenir. Nous commandons notre repas.

Si le service a Ă©tĂ© un petit peu long, j’ai Ă©tĂ© trĂšs agrĂ©ablement surpris par l’originalitĂ©, la quantitĂ© et la qualitĂ© de ce que nous avons mangĂ©. J’avais commandĂ© le dernier bokit Ă  la morue disponible. Ma mĂšre en avait pris un au poulet. Le bokit, servi Ă©galement avec une salade accompagnĂ© d’une trĂšs bonne vinaigrette, est croustillant et n’est pas en “plĂątre” ou gorgĂ© d’huile. Le poulet adressĂ© a Ă©tĂ© grillĂ© sur la braise. 

On nous a aussi servi une purĂ©e d’igname et de giraumon faite sur place. En dessert, nous avons eu une trĂšs bonne salade de fruits locale.

AprĂšs notre repas, je suis allĂ© fĂ©liciter le personnel. J’ai appris que La Saveur du Soleil existait depuis au moins une vingtaine d’annĂ©es, ouvert au dĂ©part par le pĂšre d’une des employĂ©es. Et que la carte visait Ă  essayer de renouveler la cuisine traditionnelle de la Guadeloupe.

Ensuite, nous sommes partis pour la plage de Raisins Clairs oĂč, muni d’un de mes masques d’apnĂ©e,  j’ai pu faire des bulles dans l’eau pour la premiĂšre fois depuis mon embolie pulmonaire, courant novembre.

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Franck Unimon, ce dimanche 21 janvier 2024.

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Tuer des noix de coco

La Guadeloupe, fin décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

                         Tuer des noix de coco

Depuis mon retour de Guadeloupe, j’ai l’impression d’avoir une petite vie. Ainsi qu’une petite bite. Cela a commencĂ© dans l’avion, pendant le vol du retour, alors que je voyais la Guadeloupe parcheminĂ©e et Ă©lectrifiĂ©e de lumiĂšre s’éloigner tout en bas. Je ne crois pas que partir vivre en Guadeloupe me donnerait plus de virilitĂ©.

Et, je crois ĂȘtre suffisamment immunisĂ© contre la croyance qui consisterait Ă  idĂ©aliser tout le bleu que l’on peut y trouver.

Vue depuis la Pointe des Chùteaux, commune de Saint-François, Guadeloupe, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

Mais dans l’habitacle de l’avion suspendu dans l’air, alors que je regardais Ă  travers le hublot, je me trouvais Ă©videmment au chevet de mes pensĂ©es et de ma conscience. Dans un de ces moments, oĂč, telles des vagues, certains reflets de notre luciditĂ© nous parviennent puis repartent ou disparaissent si on les laisse faire. Si on l’accepte. Si on les rejette.

J’écris aussi pour essayer d’avoir une (plus) grande vie. Si j’ai eu l’impression d’avoir une petite vie, c’est sĂ»rement parce-que, soudainement, dans l’avion, je me suis aperçu que j’avais trop souvent pris soin de certaines conventions au dĂ©triment de mon inspiration et de mon intuition. Et, chaque fois que j’écris, j’essaie de remĂ©dier Ă  ce dĂ©tournement.

J’étais en train d’écrire, il y a quelques jours, chez mes parents, Ă  Sainte-Rose, lorsque devant le « studio » (plutĂŽt un F2 d’une bonne cinquantaine de mĂštres carrĂ©s), j’ai commencĂ© Ă  entendre un bruit rĂ©pĂ©tĂ© et plutĂŽt sec. MalgrĂ© mes dix sĂ©jours ici depuis mes sept ans, entre 1975 et 2023, je n’ai pas identifiĂ© ce bruit.

Citadin nĂ© et Ă©duquĂ© en rĂ©gion parisienne, je suis ce que mes compatriotes peuvent appeler un Moun Frans’ (  terme plutĂŽt mĂ©prisant au dĂ©part pour dĂ©signer celle ou celui qui est nĂ©(e)ou qui a Ă©tĂ© “fait(e)” en France ). J’avais sept ans la premiĂšre fois qu’en colĂšre, une mĂšre, Ă  Morne-Bourg, m’avait traitĂ© de Moun Frans’ pour une maladresse que j’avais dĂ» faire.

Depuis, j’ai transformĂ© cette expression de Moun Frans’…en Moon France. Cet article est dans la catĂ©gorie Moon France et Voyage de mon blog.  

Mais il y a aussi l’expression ” C’est un bounty ! ” que m’avait apprise un collĂšgue d’origine guyanaise. Aucun rapport avec les rĂ©voltĂ©s du Bounty. Le ou la bounty, c’est celle ou celui qui ne connaĂźt pas son pays ( ici, la Guadeloupe) :

Noir(e) Ă  l’extĂ©rieur et blanc/che Ă  l’intĂ©rieur. Une vraie lessive. Plus blanc/che que blanc/che.

Il y a aussi l’expression NĂ©gropolitain. Celui-ci n’a rien Ă  voir avec le Napolitain.

Il y a quelques jours, donc, alors que j’Ă©tais encore en Guadeloupe chez mes parents, le  Moun Frans’/ bounty/ nĂ©gropolitain que je suis qui Ă©tait occupĂ© Ă  Ă©crire sur son ordinateur portable a voulu, une fois de plus, en savoir plus. 

J’ai ouvert les portes en bois du studio.

C’était ma mĂšre, 75 ans, debout en haut d’un escabeau, son sabre (une machette) Ă  la main. Elle finissait de tuer (cueillir) une grappe de noix de coco. Mais aussi de nettoyer l’arbre.

Chez mes parents, fin dĂ©cembre 2023. On aperçoit sur la gauche l’arme du “crime” qui a servi Ă  tuer les noix de coco. Photo©Franck.Unimon

Je suis allĂ© la rejoindre. A peine trois mĂštres nous sĂ©paraient. J’étais restĂ© sur l’idĂ©e, dont elle m’avait informĂ© la veille, que ce matin, elle partirait faire de la marche Ă  5h30. J’avais oubliĂ© cette histoire de noix de coco dont elle m’avait parlĂ© un ou deux jours plus tĂŽt.

Ma mĂšre n’avait pas encore pris son petit-dĂ©jeuner tout comme moi. Dans la brouette se trouvaient une dizaine de noix de coco et une grappe de bananes poyo.

Les victimes vues de plus prÚs, fin décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

Elle est partie chercher des feuilles de patchouli. Et, en se servant d’eau de pluie qu’elle avait versĂ©e dans un seau, elle a lavĂ© les noix de coco « Car les rats montent dans l’arbre Â» m’a-t’elle expliquĂ©.

Alors qu’elle s’activait, debout et courbĂ©e devant moi, je lui ai demandĂ© :

« Tu ne t’assieds pas ?! Â».

Tout en continuant, elle m’a rĂ©pondu :

« Le banc est lĂ  -haut, dans la maison. De toute façon, je n’en n’ai pas pour longtemps
 Â». 

« Moi, aussi, je n’en n’ai pas pour longtemps
 Â». Je suis parti lui chercher le banc. Ma mĂšre s’est assise dessus sans rien dire avec un certain soulagement.

Nous avons continuĂ© de discuter tandis qu’elle s’affairait. L’aider ? Je l’aurais plutĂŽt ralentie.

Ensuite, ma mĂšre m’a montrĂ© des pieds de patchouli, de dafalgan, d’efferalgan. Je les ai sentis pour essayer de les retenir dans ma mĂ©moire.

En 2023, on opposait et on classifiait gĂ©nĂ©ralement les gens selon leur rĂ©ussite sociale et Ă©conomique, leurs caractĂ©ristiques culturelles, physiques et personnelles ou d’aprĂšs la plaque d’immatriculation de leur vĂ©hicule.

En 2024, ce sera identique.

Nous nous imprĂ©gnons tous des conventions que nous apprenons et voyons dans l’environnement dans lequel nous grandissons. Cela nous influence et contribue Ă  faire de nous, quel que soit notre Pouvoir et notre Savoir, des ĂȘtres plus ou moins performants, plus ou moins adĂ©quats, plus ou moins dĂ©sirables et plus ou moins heureux.

Maman, à la Pointe des Chùteaux, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

Ma mĂšre, aide-soignante en rĂ©animation pendant des annĂ©es en rĂ©gion parisienne – jusqu’à son dĂ©part en prĂ©-retraite en 1999- a vĂ©cu en France un peu plus de trente ans tout comme mon pĂšre. Tous deux avaient une vingtaine d’annĂ©es lorsqu’ils ont quittĂ© leur Guadeloupe natale Ă  la fin des annĂ©es 60.

Ces gestes qu’elle a accomplis pratiquement devant moi, tuer des noix de cocos, les laver, elle ne les a pas appris à Sciences Po. Elle les avait appris bien avant que je n’entende ces mots de Sciences Po pour la premiùre fois.

Jamais, en France, je n’ai vu ma mĂšre et mon pĂšre tuer des noix de coco. Que ce soit devant notre immeuble HLM ou dans le jardin de ce pavillon de banlieue qu’ils avaient fini par acheter Ă  crĂ©dit Ă  Cergy-Pontoise au milieu des annĂ©es 80 en s’éloignant de trente kilomĂštres de la ville de Nanterre oĂč ils avaient continuĂ© de travailler. Elle, Ă  l’hĂŽpital et lui Ă  la Poste.

J’ai demandĂ© Ă  ma mĂšre :

– Qui t’a appris Ă  faire ça ? ».

– Je ne sais pas. Un frĂšre ou ma mĂšre. J’ai dĂ» voir faire quelqu’un. Quand tu vois faire, ensuite, tu essaies de faire pareil
..

– Tu avais quel Ăąge quand tu as appris ça ? .

– J’étais jeune
je devais avoir 10-12 ans
..

 

Ce que j’ai appris et ce que j’apprends me permet de l’écrire quand j’y pense. Mais pas toujours de l’appliquer ou de le vivre. EduquĂ© ou bien Ă©duquĂ©, je pourrai sans doute parler du livre Une soudaine libertĂ© de Thomas Chatterton Williams ou de Le CƓur sur la table de Victoire Tuaillon, le livre que j’ai le plus offert Ă  la fin de cette annĂ©e 2023. Mais cela ne me permettra pas de connaĂźtre l’usage d’un sabre et de tuer des noix de coco comme ma mĂšre ou mon pĂšre.

Bien-sĂ»r, par chez moi, en rĂ©gion parisienne et lĂ  oĂč je rĂ©side principalement, les cocotiers, s’il y en a, savent se tenir Ă  distance  de la connaissance et de la vue telles ces crĂ©atures fantastiques ou lĂ©gendaires dont on peut entendre parler.

Aussi, je n’ai pas une grande nĂ©cessitĂ© a priori Ă  apprendre Ă  me servir de cette machette fabriquĂ©e au BrĂ©sil (j’ai regardĂ©) utilisĂ©e par ma mĂšre afin de tuer des noix de coco.

On ne brille pas dans les soirĂ©es, sur une piste de danse, sur un plateau tĂ©lĂ© ou lors d’un casting en sachant tuer des noix de coco. On ne serre pas plus de meufs ou de mecs sur Insta, au travail ou Ă  un barbecue en rĂ©gion parisienne ou dans une autre ville de France parce-que l’on sait faire pousser des ignames jaunes, occire un cochon comme un de mes oncles paternels et faire du boudin avec.

Ces Savoirs ont par contre toute leur importance Ă  la campagne, en Guadeloupe et ailleurs, lorsque la recherche de la survie est au menu dans un milieu naturel, lors d’une guerre ou d’une catastrophe ou dans des Ă©missions ou des films grand public tels que Koh-Lantah ou Hunger Games. Ou lorsque des touristes ou des voyageurs sont de passage et viennent dĂ©couvrir « autre chose» qui les dĂ©payse. 

Sauf que chaque Savoir est entouré de ses croyances et de ses valeurs. De ses codes et de sa langue ou de son langage. Mais aussi de ses hameçons.

On peut se marrer devant certaines de ces croyances et de ces valeurs ou avoir du mal Ă  les avaler mais il me semble pourtant que c’est comme ça dans chaque rĂ©gion du monde, dans chaque microcosme, aujourd’hui comme demain.

ImprĂ©gnĂ© des valeurs et des croyances campagnardes et traditionnelles de ma famille aussi bien paternelle que maternelle, mĂȘme sans avoir jamais essayĂ© de faire pousser un igname ou de tuer une noix de coco, j’ai Ă©tĂ© formĂ© puis influencĂ© par elles lors de mes voyages et de mes rencontres depuis des annĂ©es.

Pour le meilleur et aussi pour le pire :

Il m’est arrivĂ© d’ĂȘtre mal inspirĂ© dans mes rencontres personnelles et intimes. Amicales comme amoureuses. Mais aussi pour prendre certaines dĂ©cisions de tout ordre.

Et, en buvant ce matin-lĂ , Ă  jeun, avant mon petit-dĂ©jeuner, l’eau d’une des noix de coco que ma mĂšre m’a ensuite tendu, puis en mangeant ensuite avec plaisir le lait qu’elle avait retirĂ© de plusieurs de ces noix de coco, j’ai, sans mĂȘme y penser, comme des milliards d’ĂȘtres humains en ce dĂ©but d’annĂ©e, renouvelĂ© le pacte qui me liait Ă  mes parents et Ă  mes origines familiales. 

Parce-que c’est d’abord eux qui m’ont appris ou montrĂ© comment vivre.

Ensuite, il faut grandir. Apprendre à lire et à ajuster ce que l’on a reçu.

Savoir transposer lĂ  oĂč l’on est ce que nos parents- et nos maitres comme nos modĂšles- nous ont appris et montrĂ© en se taillant si possible une vie sur mesure qui, d’une part, les rassure, mais aussi, nous permet les meilleures aventures.

Vue depuis la Pointe des Chùteaux, le 25 décembre 2023. Photo©Franck.Unimon

Franck Unimon, ce lundi 1er janvier 2024.