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Refaire le match

»Posted by on Août 26, 2020 in Echos Statiques | 0 comments

Refaire le match

 

Refaire le match

 

Le match et son enjeu sportif me sont totalement passés au dessus de la tête. J’étais au travail lorsqu’il a eu lieu. Mais j’aurais néanmoins pu en voir des images. Aujourd’hui, nous avons tout ce qu’il faut à notre disposition pour faire le plein d’images. Il n’y a rien de plus facile que de trouver un réservoir à images en accès libre et illimité.

 

Lorsque mon collègue médecin a eu fini de regarder le match, je n’ai même pas pensé à lui en parler. J’étais concentré sur ma lecture du livre de Kersauson, Le Monde comme il me parle. Tout en me postant à un endroit stratégique pour repérer l’adolescent qui viendrait éventuellement se présenter devant la porte de la chambre de sa dulcinée.

 

On peut avoir des idées suicidaires,  des pensées et des humeurs incertaines entre la psychose et la névrose, un trauma personnel, se scarifier quelques fois et avoir une libido en bonne et due forme. Comme connaître des moments d’appartenance à l’adolescence la plus frondeuse et la plus insouciante. C’est la vie.

 

Mais c’est aussi notre responsabilité d’adultes et de soignants de nous assurer que le service ne se confonde pas avec un foyer où se pratiquerait la fécondation in vivo. Nous pourrions être bien embarrassés si, un jour, une adolescente quittait le service en étant enceinte de quelques semaines ou de plusieurs jours.

 

Ce serait dommage d’attraper un torticolis

 

J’ai vu les images du résultat du match le lendemain matin. Du match de Foot Bayern de Munich contre le PSG de Neymar et M’Bappé. Je ne parle pas ici du match sportif qui oppose spermatozoïdes et ovocytes. 

 

C’était pendant ma séance de kiné.

Mon kiné a vu que j’étais happé par les images qui ont suivi le résultat du match ainsi que par les commentaires sur Cnews.  Il m’a alors proposé de m’installer en face de la télé. Il m’a dit :

« Ce serait dommage que vous attrapiez un torticolis. Et que je vous soigne ensuite pour un torticolis».

Le sensationnel et le répétitif

 

Je pense beaucoup de mal de cette télé allumée en permanence dans cette grande salle de rééducation Open space. D’autant qu’elle est braquée sur la chaine Cnews qui fait beaucoup dans le sensationnel et le répétitif. Le sensationnel angoissant. Même s’il sort de ce que je vois de cette chaîne de télé une certaine vérité, elle prend les événements d’une telle façon que son traitement de l’info agit comme un tord-boyaux :

 

Diarrhée et pensées suspectes vous encombrent après l’avoir regardée. Parce-que vous avez peur ou êtes en colère.

Beaucoup est fait sur cette chaine pour avoir peur ou être en colère. Pour donner la part belle à tout ce qui peut faire peur ou mettre en colère.

 

Une chaine de télé commotionnelle

 

«  La peur fait vendre » ai-je lu récemment. Il suffit de regarder Cnews pour en avoir une idée. On dira que je la considère comme une chaine commotionnelle.

 

C’est plutôt particulier, dans un cabinet de kiné où l’on s’occupe de rééducation, d’avoir choisi de planter Cnews , chaine commotionnelle, presque constamment.

 

Cependant, Cnews m’a permis ce matin-là de découvrir des images que, sans doute, la majorité des autres patients, soit chez eux, soit sur leur téléphone portable toujours allumé pendant leur séance, avaient déjà vues.

 

Je n’ai pas la télé. Et si je l’avais, je ne regarderais pas les « informations ».

Après avoir regardé les « informations » chez mes parents pendant des années, j’en suis arrivé à me convaincre que le but des « informations » est souvent de faire peur, d’inquiéter ou de mettre en colère. Il se trouve très peu de recul et de perspective dans le journal des « informations ». La priorité semble être de fournir régulièrement des « nouvelles » qui créent un malaise, un suspense, du sensationnel. Pas de faire évoluer les mentalités. Pas d’apprendre aux gens à relativiser, à nuancer ou à mieux comprendre les événements exposés.

 

Les journaux d’informations ne préparent pas à la vie

 

 On a compris : pour moi, bien des journaux d’informations ne préparent pas à la vie. Ils préparent plutôt aux anxiolytiques et aux antidépresseurs, aux guerres et à l’armement (toutes sortes d’armements et toutes sortes de guerres) comme à la méfiance voire au racisme envers ses contemporains. Et je regarderais donc des journaux d’informations, certains journaux d’informations, (et d’intimidation) pour ça ?!

Des images de casse près des Champs Elysées

 

J’ai donc « vu » ces images de casse près des Champs Elysées. J’ai entendu certaines réactions. De Michel Onfray, le philosophe médiatique, qui constate que le gouvernement passe à tabac les gilets jaunes lorsque ceux-ci manifestent. Mais qu’il laisse faire lorsque des délinquants cassent. Parce-que le gouvernement a «  peur ». Et, de ce fait, la situation empire.

 

Sur le plateau de télé de CNews, j’ai perçu le même élan et les mêmes remontrances, en général, envers le gouvernement. Celui-ci est trop mou et trop complaisant envers «  la racaille ». D’autres parlent « d’ensauvagement ». De « sauvageons ». Une autre personne a parlé, aussi, de certains jeunes « issus de l’immigration ». Une autre personne encore, qui représentait- évidemment- le Rassemblement National ( ex- Front National) a mis cette violence sur le compte d’une immigration trop importante et mal contrôlée.

 

Les images montrées et remontrées de jeunes qui cassent des voitures. De jeunes qui se filment. De jeunes qui, fièrement, se montrent défiant l’Autorité et, sans doute, la République française, sont éloquentes.

 

Plainte pour « non assistance à personnes en danger »

 

Les témoignages de victimes (voitures cassées, vitrines de magasins brisées), sont tout autant incontestables. De même que leur grand sentiment de vulnérabilité, de colère et d’impuissance. Dans le 8ème arrondissement de Paris, je crois, plainte a été déposée contre l’Etat pour « non assistance à personnes en danger ».

 

Débat sur Cnews

 

Sur CNews, une certaine majorité des intervenants, le journaliste animateur en tête, estime qu’il faut réprimer. Qu’il faut une tolérance zéro. Qu’il n’y a qu’en France qu’on laisse faire ça ! Qu’il existe un sentiment d’impunité chez ces « racailles ». l’Etat  français est responsable de ce sentiment d’impunité des « racailles ». l’Etat français ne fait rien parce-qu’il a « peur » ! Peur d’une bavure policière.  l’Etat français veut ou croit acheter la « paix sociale » en laissant faire ces « casseurs » !

 

Tout en faisant ma rééducation, j’ai écouté et regardé ça, en veillant à ne pas me faire mal. A bien expirer lors de l’effort. A bien respirer. Je n’ai eu, alors, aucun avis particulier en prime abord. Cela fait des années que nous assistons à des scènes de violence en France. Cela fait des années que l’on parle de « racailles » et de « sauvageons ». Il y a des saisons où on en parle davantage. Ainsi que des événements qui forcent le passage vers la première place des sujets traités dans les média.

 

Désolé pour les victimes

Je suis évidemment désolé pour toutes les victimes directes ou indirectes de ces accès de violence.  Je ne vais pas non plus « excuser » toute cette casse. Mais lorsque je dis ça, je redis ce qui a déjà été dit depuis des années. Et ce que certains média se sont presque déja engagés à répéter lors des siècles suivants. Avant cela, dans 50 ans, devant certaines manifestations de violence, des média et des citoyens réclameront aussi encore plus de répression.

Plus de répression :

Certaines personnes considèrent qu’il faudrait plus de répression pour réduire ou éteindre ces accès de violence comme ceux qui ont suivi le match de Foot Bayern de Munich/ Le PSG.

 

Il faut bien-sûr une certaine répression. Si une personne casse, agresse, tue ou vole, la Loi doit pouvoir le freiner. Pour commencer. Ce qui signifie quand même répondre à la violence par une autre violence. La violence de l’Etat supposée être « bonne », « équitable »…et démocratique. Ce qui peut déjà faire un peu ricaner car on peut être un citoyen honnête au casier judiciaire vierge et irréprochable. Et avoir des doutes sur l’Etat français « bon », « équitable » et « démocratique ». Mais on s’en accommode assez facilement parce-que l’on sait aussi que dans d’autres pays, c’est pire. Ou que  ça peut être pire.

 

Il y a des Etats bien plus limités que l’Etat français lorsque l’on parle de « bonté », « d’équité » et de «démocratie ».

Je préfère vivre en France qu’en Afrique du Sud par exemple. Et je me rappelle encore d’un camarade de fac qui m’avait fait comprendre que lors d’un séjour aux Etats-Unis, autant, lui, pourrait passer facilement dans certains Etats parce qu’il était blanc. Autant, pour moi, ça pourrait se gâter parce-que je suis noir. Or, la police des Etats-Unis est selon moi plus frontale et bien plus agressive que la police française. Même sans homicide.

Une de mes copines de Fac, une belle eurasienne plutôt tranquille, m’avait raconté l’interpellation qu’elle et son copain (blanc) avaient connus aux Etats-Unis. Alors qu’ils visitaient en voiture….un parc national. Ils avaient eu droit à l’interpellation comme «  dans les films ». Mains sur le capot etc….Tout ça juste pour un contrôle de papiers.

Il y a quelques mois, un ami a fait un périple en voiture aux Etats-Unis avec un de ses fils. Il a pris la route du Blues. Un très beau séjour de plusieurs mois au cours duquel il a pu prendre de très belles photos. Cela a été plus fort que moi pendant son périple. Je me suis demandé si, moi, homme noir, j’aurais pu faire le même périple aux Etats-Unis. Sans connaître certains désagréments « causés » par ma seule couleur de peau. Je reste persuadé que j’aurais connu quelques difficultés à certains endroits.

L’Aveuglement

 

Ce qui m’ennuie avec la répression réclamée par ces personnes si sûres d’elles qu’elles se contentent de s’exprimer sur un plateau de télé ou à travers des média, c’est que la répression est aveugle. A l’aveuglement de ces personnes qui réclament plus de répression, correspond l’aveuglement de la répression.

 

Lorsque l’on devient une machine à répression, on ne fait plus dans le détail. Tout ce qui dépasse ou n’est pas dans les cases ou dans le protocole est bon pour la matraque, le clé de bras, les gaz lacrymogènes, le plaquage au sol ou le cercueil.

 

On tape d’abord. On réfléchit peut-être ensuite.

 

Il y a des fois où c’est bien-sûr comme ça qu’il faut agir. Et d’autres fois où ça sera inadéquat de réprimer pour réprimer.

 

 

Réprimer pour faire respecter la Loi dans l’instant, Oui. Tu casses une voiture, un endroit ou une personne, il est normal qu’on t’arrête. Si tu veux casser selon les règles, tu t’en prends à quelqu’un qui est prévenu, qui est d’accord pour te combattre, et, éventuellement, pour te casser aussi. Parce qu’il sait et peut se défendre. Si tu t’en prends à ton égal en matière de violence, cela peut être acceptable. Par contre, dans le cas de figure, où, en société, tu t’en prends à plus vulnérable que toi, il est normal que la Loi te reprenne. Parce-que nous sommes dans une démocratie. Et d’autres ajouteraient : Parce-que nous sommes dans une république et entre personnes civilisées.

 

Donc, au départ, réprimer des casseurs est justifié. Sauf qu’au sein des casseurs, les profils sont différents.

 

D’abord, il faudrait parler de l’effet de groupe.

 

L’effet de groupe

 

On peut parler de « racailles », de « sauvageons » et « d’ensauvagement » si on veut. Mais c’est selon moi très insuffisant. Il faut parler de l’effet de groupe. Je serais très curieux de savoir comment se comportent ces casseurs que nous avons aperçus à la télé dans la vie de tous les jours. Et lorsqu’ils sont seuls. On ne le saura jamais avec exactitude. Mais je m’attends à certaines surprises.

 

D’abord, on va parler des casseurs pour lesquels il est déjà « trop tard » pour espérer les réinsérer. Qu’ils soient meneurs dans la casse ou suiveurs.

 

Je vais rappeler ce que l’on sait déjà et qui, pourtant, est souvent oublié dans certains média depuis des dizaines d’années. Vous allez voir le scoop !

 

On ne naît pas casseur. On ne naît pas racaille. Et on ne naît pas violent sur la place publique. Je ne crois pas que beaucoup de parents aient dit de leur enfant délinquant :

« Dès sa naissance, déjà, il cassait tout dans son berceau  ! ».

 

Lorsque Simone de Beauvoir écrit «  On ne naît pas femme, on le devient », encore aujourd’hui, on trouve ça très sensé. Et on opine plutôt facilement de la tête. Mais, étonnamment, on n’applique pas ce raisonnement pour la « racaille » et les « casseurs ».

 

Les casseurs « endurcis »

 

Ceci pour dire que cela prend un certain temps pour devenir un « casseur » et une « racaille ». Quelques années. Et lors de ces manifestations de violence comme ce week-end, certains de ces casseurs sont déjà beaucoup trop engagés dans la violence.  Et leurs capacités d’insertion dans la société sont devenues proportionnellement si restreintes que les réprimer aura pour effet de les stopper provisoirement. Puis, de contribuer, comme une sorte de retour de flammes, à les radicaliser et à les enrager davantage contre la société.

 

Ces casseurs ” endurcis” ne sont pas seulement engagés dans la violence. Leur réputation au sein du groupe auquel ils se réfèrent et auquel ils appartiennent est aussi engagée. Avoir une réputation de «dur » au sein de certains groupes, c’est beaucoup plus valorisant et porteur que d’être celui ou celui sur qui tout le monde peut pisser et cracher. Et c’est aussi plus valorisant et porteur d’avoir une réputation de dur que d’aller pointer à Pole Emploi si l’on est sans travail. Ou si l’on a du mal à en trouver.

 

Ça peut aussi être plus valorisant et plus porteur d’avoir un CV de « dur » que d’accepter un emploi où l’on est en bas de l’échelle sociale et que l’on vous donne des ordres. C’est également plus valorisant d’être connu comme étant «  un dur »  que d’accepter de faire un travail où l’on s’ennuie.

 

Dans la vie de tous les jours, celles et ceux qui sont Rock and roll attirent les regards et le désir même s’ils s’attirent aussi des ennuis avec la justice et la santé. A côté, celles et ceux qui respectent toutes les lois, qui sont toujours « gentils » et « polis », apparaissent souvent fades. On les « aime bien » mais on ne recherche pas auprès d’eux le grand frisson….

 

 

Ces casseurs « endurcis » voire « émérites », au pire, seront des futurs candidats pour toutes sortes de délinquances, le grand banditisme ou le terrorisme. Au « mieux », ce seront des futurs dépressifs, des futurs alcooliques, des futurs toxicomanes (s’ils ne le sont pas déjà) ou de futurs suicidés.  Quand leur violence, qui leur sert  de bouclier et d’élan vital, s’effritera en se frottant de trop près à l’impuissance.

 

Quelques uns de ces casseurs « endurcis » peuvent s’en tirer, faire repentance et monter l’échelle sociale. Par exemple dans le milieu artistique et culturel. Ou peut-être en montant un commerce qui marche bien.  En se convertissant à une religion. En trouvant un emploi pérenne. Et ils peuvent être cités en exemple. Comme susciter beaucoup d’attirance au sein du « système » car ils ou elles sont hors norme. Ils ou elles sont si « spéciaux ». Ils sont revenus de tout. 

 

Mais pour des exceptions comme eux, combien de futurs braqueurs ? De futurs terroristes ? De futurs dépressifs ? De futurs macchabées  après une overdose, à la suite d’un accident de la route ou un règlement de comptes qui a mal tourné ?

 Ces chiffres-là, si on les connaît, on n’en veut pas sur la place publique. Parce-que l’on a « besoin » de « racailles », de « sauvageons » et « d’ensauvagement » pour s’enivrer de sensationnel. C’est presque aussi bon que la cocaïne et c’est légal.

 

C’est aussi pratique d’avoir des « sauvageons » et de la « racaille » pour pratiquer une certaine politique. Sur le plateau de Cnews, mais il n’était pas le seul, le représentant du Rassemblement National a été particulièrement bon élève pour réciter ses éléments de langage. Il avait très bien assimilé ses fiches mémo-techniques.   

 

Un effet paradoxal :

 

 

Réprimer et seulement réprimer ces casseurs « endurcis » a un effet paradoxal. Il faut bien-sûr les réprimer et les arrêter. Mais seulement et toujours les réprimer aura pour effet de les renforcer dans leurs accès de violence.

 

 C’est un travail très difficile d’accrocher humainement avec une personne violente. De croire en elle et de lui proposer des perspectives qui pourront, peut-être, après plusieurs années, lui permettre de préférer la vie en société à la violence. Il faut prendre le temps d’apprendre à la connaître. Avoir suffisamment de patience, d’empathie voire de sympathie pour elle malgré ce qu’elle a pu faire. Malgré ses limites, ses impatiences et ses moments de violence.

 

Il est sûrement beaucoup plus facile, et plus rapide, par contre, de parler sur un plateau de télé, ou ailleurs, et d’affirmer qu’il faut plus de répression. De la même façon qu’il y a des endurcis et des récidivistes de la « casse » et de la « violence », en face, il y a aussi des endurcis et des récidivistes qui exigent constamment « plus de répression ».

 

On voit la suite : l’escalade de part et d’autre. Plus de violence d’un côté et plus de répression de l’autre.

 

Mais il est vrai que certains casseurs endurcis sont sans doute déjà perdus pour la vie « normale » quoiqu’on puisse leur proposer. Parce-que c’est trop tard. Lorsqu’ils faisaient moins de bruit, moins de dégâts, et qu’ils étaient encore « récupérables », c’était là qu’il aurait fallu tenter de les aider à sortir d’une certaine violence.

 

Vorace :

 

 

Je le rappelle : je suis pour une certaine répression. Mais pas pour une répression totale comme semblent le réclamer et le fantasmer certaines personnes qui, à mon avis, déchanteraient si elles avaient à vivre dans la dictature qu’elles demandent à demi mot. Parce-que la répression que ces personnes exigent est vorace. Elle s’étendrait, aussi, à un moment ou à un autre, à des honnêtes citoyens. Car après l’avoir utilisée contre les « sauvageons » et les «  racailles », certaines de ses pratiques ayant fait leurs « preuves », il se trouverait et se trouveront des sensibilités et un certain Pouvoir pour les appliquer à une nouvelle catégorie de personnes. Mais avant d’en arriver là, il faudra d’abord en « finir » avec les casseurs.

 

 

Les casseurs « opportunistes » ou de passage :

 

Ce paragraphe me sera sûrement reproché. Car on aura peut-être –encore- le sentiment ou la conviction, en le lisant, que je cautionne les manifestations violentes récentes. Alors que je condamne ces violences. Mais voici ce que je crois :

On dit bien, « il faut que jeunesse se passe ». Ou «  Il faut que jeunesse se fasse ». On pourrait ironiser en écrivant :

 

«  Il faut plutôt que certaines jeunesses se cassent » ou « Il faut que certaines jeunesses se tassent ».

 

Il y a sûrement des personnes d’un âge adulte assez avancé (25-30 ans) parmi ces casseurs que l’on a aperçus dans ces quelques images montrées sur Cnews et ailleurs.

 

Mais je crois plutôt à des jeunes dont l’âge moyen se situe autour des 25 ans au maximum. Contrairement à la moyenne d’âge des gilets jaunes probablement plus élevée. Cependant, je n’ai pas de preuves. Je n’étais pas avec ces jeunes au moment des faits. Je ne les connais pas. Et je n’en n’ai rencontré aucun.

 

Mais j’ai été jeune. Je travaille avec des jeunes. Cela ne fait bien-sûr pas du tout  de moi la personne la plus efficiente. Cela ne fait pas non plus de moi un modèle d’ouverture et de sagesse.  Je peux être très rigide. Je ne suis pas toujours la personne la mieux inspirée au travail comme avec ma propre fille pour commencer.

 

Mais me rappeler encore un peu de ma jeunesse et travailler avec des jeunes me permet ou « m’aide» à revoir certaines particularités de cette période de vie comprise entre, disons, 14 et 25 ans. Parce que la rencontre, dans mon travail,  de jeunes différents, filles comme garçons, de milieux sociaux et de cultures variées, aux comportements divers, dans un certain nombre de circonstances me donne aussi des indices. Et entretient peut-être une certaine mémoire.

 

Une certaine mémoire d’une certaine « jeunesse »

 

Je « sais » ou me souviens que dans cette fourchette d’âge comprise entre 14 et 25 ans, pour schématiser, alors que se rapproche l’âge adulte, on  a peur.

 

Individuellement, on a peur de ne pas être à la hauteur de certaines responsabilités qui nous attendent. Quel que soit le profil que l’on a. Que l’on soit d’un bon milieu social ou non. Que l’on soit un bon élève ou non. Et notre norme de pensée de référence, c’est plutôt celle du groupe. Celle des copines et des copains de notre âge. Pas celle des adultes. Puisque l’on est adolescent ou jeune adulte. A moins, bien-sûr, d’avoir un adulte de référence, parent, éducateur ou autre. Mais ce n’est pas toujours le cas. Et cet adulte de référence n’est pas toujours présent. Et on ne lui dit pas tout non plus. Lorsque vous étiez plus jeunes (je m’adresse principalement aux adultes de plus de trente ans qui liront cet article) vous avez raconté, vous, à un adulte ? :

 

« Aujourd’hui, j’ai commencé à me masturber ». « Hier, j’ai fumé un joint ». « J’ai couché avec untel ».

« L’autre jour, je suis allé voler dans un supermarché. Personne ne m’a attrapé ».

 

On fait des conneries. Certaines plus graves que d’autres. Et, en groupe, cela s’amplifie. Cela est d’ailleurs vrai même pour les adultes. Même s’il s’agit d’autres sortes de conneries moins visibles sur la place publique qu’une casse de voitures dans une rue près des Champs Elysées.

 

Parmi les jeunes casseurs « opportunistes » ou de « passage », il doit bien s’en trouver quelques uns qui ont cassé ce week-end pour faire comme les copains.

Pour être avec les copains.  Pour kiffer. Pour se sentir très forts. Sans réfléchir aux conséquences. Et le reste du temps, ces mêmes jeunes casseurs « opportunistes » ou de « passage »  sont plutôt tranquilles. Ce sont peut-être des jeunes bien élevés et de « bonne famille ». Qui sont bons à l’école ou en sport. Ou qui pourraient être bons.

 Il ne s’agit pas d’une attitude réfléchie de leur part. Je ne pense pas que ces jeunes, casseurs opportunistes ou de passage, se soient dit :

« Je suis un bon élève en classe. Mon casier judiciaire est vierge. Je suis un jeune sans problèmes. Tout le monde me connaît et j’ai une bonne cote. C’est bon, j’ai une très bonne couverture. Je peux aller casser quelques voitures et quelques vitrines de magasins avec les copains. On ne pourra pas me retrouver. Il ne m’arrivera rien ».

Quelques uns de ces jeunes «  bien sous tous rapports » ont peut-être eu ce raisonnement très calculateur mais ils sont à mon avis une minorité.

 

Le piège du tout répressif

 

Le « piège », avec ce tout répressif demandé par certaines personnes est qu’il suffit que ces jeunes casseurs opportunistes ou de passage assistent à une bavure ou soient victimes d’une bavure pour que cela se passe très mal ensuite. On dira :

« Ils n’avaient pas  à être là à tout casser. Tant pis pour eux ! Et les victimes de leurs comportements, vous pensez aux victimes de leurs comportements ?! ».

 

Oui, je pense aux victimes de leurs comportements. A celles et ceux qui n’ont rien demandé et qui se sont trouvées sur leur passage. Des personnes, d’ailleurs,  ( les victimes) qui pourraient autant faire partie des patients que mes collègues et moi rencontrons…. comme certains de ces jeunes casseurs ou agresseurs.

Un casseur de passage ou opportuniste qui est le témoin direct d’une bavure ou qui en est victime du fait d’une répression jusque-boutiste peut se radicaliser. Et il peut devenir un violent d’un autre type. Du type plus persistant. Du genre politisé tendance extrémiste ou terroriste. 

 

A l’inverse, un casseur de passage ou opportuniste, peut, aussi, passée une certaine période, de lui-même, ou après avoir été interpellé, se retirer de ce genre de manifestation violente. Parce qu’il a compris la « leçon » et la sanction. Parce qu’il a compris de lui-même que la violence était allée trop loin du côté de ses copains.

Parce qu’il a d’autres projets et d’autres intérêts dans l’existence. Et qu’il a les moyens de les réaliser.

 

Cependant, il y a aussi parmi ces casseurs, endurcis ou de passage, des personnes qui sont soit des individus habituellement de seconde zone ou qui ont du mal à se déterminer d’un point de vue identitaire.

 

Des individus habituellement de seconde zone ou qui ont du mal à se déterminer d’un point de vue identitaire

 

Sur CNews et ailleurs, il y a eu un fait qui s’est à nouveau répété et qui se répète depuis des années voire depuis plusieurs générations sur les plateaux de télé et dans certains média. Je ne sais pas si je suis obsédé par cette observation.  Sûrement. Mais je crois que ce fait  change, aussi, un peu, la façon de voir les événements. Parce-que, je peux être très satisfait de mon analyse et me tromper totalement. Mais si mon analyse est juste, je n’ai aucun mérite. Parce-que j’écris, je crois, des évidences qui sont pourtant souvent absentes de certains plateaux télé comme de certains média lorsque l’on parle de certains faits de violence dus à des jeunes ou à certains jeunes « issus de l’immigration ».

 

Sur le plateau de Cnews, lors du « débat » concernant les faits de violence de la veille, une majorité de blancs, femmes comme hommes. Bien-sûr, on peut être blanc et être très ouvert à l’autre. Comme on peut être noir et être raciste et très étroit d’esprit.

 

Alors, je continue : je me demande lesquels, parmi ces intervenants lors de ce débat sur Cnews, et dans quelles proportions, étaient issus d’un milieu social modeste ou défavorisé ? Ou, tout simplement:

Lesquels,  parmi ces intervenantes et intervenants, et dans quelles proportions, et combien de temps, avaient grandi dans une cité ou un quartier équivalent où la réputation d’être « un dur » (ou « une dure ») est plus gratifiant que d’avoir de bonnes notes à l’école ou d’être calme et sans histoires ?

 

Je me répète : je n’approuve pas ces actes de violence qui ont suivi le match Bayern de Munich/ Le PSG. Et, plus jeune, je n’aurais pas fait partie des casseurs parce qu’à cette heure-là, j’aurais été chez mes parents. Soit couché. Soit en train de faire mes devoirs ou en train de lire. Quoiqu’il en soit, mes parents ne m’auraient pas permis, même à 18 ans, d’aller sur les Champs Elysées après la fin d’un match de Foot. On pourra dire que j’ai eu une bonne éducation. Je ne suis pourtant pas persuadé qu’avoir une éducation très sécuritaire, et parfois très enfermée, comme celle que j’ai pu avoir, ait toujours été une éducation appropriée me préparant toujours au mieux pour ma vie d’adulte. Mais ce qui est certain, c’est qu’en pratique, en étant chez mes parents à « l’heure des poules », je n’aurais pas pu faire partie des casseurs de ce dimanche soir. Il y a pourtant sûrement eu un certain nombre de jeunes sortis dimanche soir, et d’autres soirs, « issus de l’immigration » ou non, qui n’ont rien cassé du tout. Mais, comme souvent, on parle, on parlera et on reparlera de celles et ceux qui cassent et agressent.

 

Je suppose que ceux qui ont cassé dimanche soir, pour les plus actifs et les plus meneurs, sont ordinairement des individus de « seconde zone ». Des individus que l’on ne voit pas. Ou, en tout cas, que l’on ne voit pas lorsqu’ils sortent de chez eux : lorsqu’ils sortent de leur quartier. Lorsque l’on y regarde bien, il y a aussi quelque chose de très triste et d’assez pathétique dans cette jeunesse qui a cassé ce dimanche soir :

 

Pour s’illustrer et se faire remarquer (j’ai aperçu quelques jeunes filmant l’action avec leur téléphone portable) ils en sont réduits à tout casser. Si les dégâts qu’ils ont causés sont bien sûr un  grave préjudice pour leurs victimes, ils s’occasionnent au passage un préjudice dont ils ignorent sûrement certaines conséquences. Ils se coupent un peu plus de la société. Et, s’ils ont été victimes eux-mêmes ou se sentent victimes, de façon légitime ou non, de la société française, on les enferme et on les enfermera uniquement désormais dans la case des « sauvageons » et de «  la racaille ».

 

 Avant de les enfermer en prison.

 

 

Une prison identitaire

 

Surtout qu’il y a sûrement une prison dans laquelle se trouve en partie, ou beaucoup, certains de ces jeunes casseurs de ce dimanche soir et d’autres fois. La prison identitaire.

 

Lorsque l’on est enclavé entre deux directions identitaires apparemment incompatibles, l’une française et l’autre étrangère, entre l’enfance et l’âge adulte, entre la réussite personnelle et sociale et le sentiment d’échec ou d’errance, on peut soit déprimer et s’effondrer. Soit parvenir à se maintenir la tête hors de l’eau par différents moyens. Soit exploser. Et casser.

 

Et, face à cela, certains affirment qu’il faut…. plus de répression. Répression. Ce mot là les fait rêver. On dirait que ce mot est tout pour eux. On va « juste » réprimer et tout va aller mieux ensuite.

 

D’un autre côté, être jeune et être déjà prisonnier d’une réputation de « sauvageon » et de « racaille», c’est quand même plus décourageant et plus handicapant que d’être perçu comme « un espoir » ou un « prodige ». Même si les jeunes qualifiés de « racailles » et de « sauvageons » vont affirmer fièrement, devant les copains, qu’ils s’en battent les couilles ou se marrer.

Parce qu’une fois que l’on a fini de tout casser, avec les copains, que l’on s’est bien défoulé, ou amusé à le faire, et que l’on a remporté quelques trophées, l’ordinaire du quotidien nous reprend. Et casser plus de voitures et de vitrines de magasins ne changera rien, au fond, à la vie qui nous effraie et qui nous frustre. Même en volant quantité d’objets. Même en suscitant l’admiration ou la crainte dans notre entourage direct. On finira bien par s’en apercevoir un jour ou l’autre. Qu’il y ait la répression de la police et de la justice ou non.

 

Une casse d’autant plus mal perçue d’un point de vue moral

 

Mais ce qu’une partie des citoyens « veut », c’est des résultats immédiats. Je le comprends : je n’aurais pas aimé retrouver  la vitrine de mon magasin éclatée en mille morceaux. Je n’aurais pas aimé être agressé physiquement par plusieurs personnes.

 

En plus, les conséquences économiques du Covid-19, que l’on appelle de plus en plus « La » Covid, comme si ce virus était hermaphrodite ( on va bientôt apprendre que ce virus a été finalement transmis par des escargots) ont rendu toute cette casse d’autant plus « sensible » d’un point de vue moral :

 

On considère sûrement ces jeunes casseurs comme d’autant plus irresponsables alors que l’on « sait» que la pandémie du Covid-19 a mis des gens au chômage ; va en mettre d’autres au chômage ; Et avoir d’autres effets catastrophiques à court et à moyen terme sur l’ensemble de la société.

 

Ces jeunes casseurs ne se sentent pas concernés a priori par tout ça du fait, en partie, de leur insouciance (ça va avec leur âge). Mais peut-être aussi parce qu’ils n’ont rien à perdre. Ou parce qu’à peine adultes, ils ont déjà tout perdu ou à peu près tout perdu. Ou qu’ils se considèrent déjà comme exclus de la société française et de la société des adultes travailleurs.

 

Mais ce genre de considérations est secondaire pour les adeptes de la répression car l’urgence est à l’ordre. Et, pour que la répression soit active, il faut d’abord que la police intervienne et ait les moyens d’intervenir au lieu de laisser faire «  la racaille » et «  les sauvageons ».

 

La police

 

Je n’aimerais pas être agent de la paix en 2020 dans les zones urbaines où des affrontements fréquents ont lieu entre certains jeunes et les forces de l’ordre.

 

Résumer la police à une meute de racistes et d’incapables revient au même, pour moi, que résumer des jeunes « issus de l’immigration » à des sauvageons et à de la racaille.

 

Il y a des racistes, des incapables ainsi que des casseurs dans la police. De même qu’il y a des erreurs médicales à l’hôpital. Ou des erreurs de jugement. Cela ne signifie pas que tous les policiers sont des incapables, des casseurs et des racistes. Et qu’il n y a que des erreurs médicales et du personnel médical et paramédical incompétent et des juges dilettantes.

 

 

Je n’aimerais pas être agent de la paix en 2020 parce-que si certains jeunes sont entravés entre deux directions de vie apparemment inconciliables, bien des policiers se sentent  sûrement certaines fois en contradiction avec certaines de leurs valeurs lorsqu’ils doivent exécuter certaines directives.

 

Faire peur :

 

On répète que la police ne fait plus peur. Qu’elle puisse et sache se faire respecter, c’est nécessaire. Mais je trouve ça étonnant que l’on attende avant tout de la police qu’elle fasse principalement peur. Voire qu’elle ne puisse faire que ça. Inspirer de la peur. 

 

Si la police n’inspirait que de la peur, nous vivrions sous  un autre régime politique. Même le citoyen lambda et innocent la fuirait. Croiser une voiture de police sur la route alors que l’on conduit en respectant scrupuleusement le code de la route nous donnerait des palpitations.  Il suffirait qu’un policier ou une policière nous regarde pour avoir aussitôt le sentiment d’être indigne d’exister.  En nous rendant à un commissariat pour déclarer que la vitre avant de notre voiture a été cassée et le vol de certains objets, nous n’aurions qu’à acquiescer sans reprendre ou contredire l’agent de police si celui-ci a mal compris nos propos.

 

Une police qui fait peur est aussi une police qui compterait plus d’agents qui pourraient se permettre à peu près n’importe quoi.

 

Avoir du Pouvoir, en particulier celui d’intimider et de commander, inspire quand même à quelques personnes une certaine ivresse des grandeurs.  Ainsi qu’ une certaine paresse de la réflexion et de l’autocritique. Cela peut venir très rapidement lorsque l’on voit certaines femmes et hommes politiques dès qu’ils accèdent au Pouvoir. Ou, plus simplement, certaines personnes qui deviennent cadres au sein d’une entreprise tandis que leurs collègues sont restés de « simples » employés.

Alors, un agent de police qui ferait exclusivement peur, serait d’autant plus effrayant qu’il porte sur lui  une arme létale que le citoyen « normal » n’a pas le droit d’avoir sur lui.

Un citoyen « normal » qui peut être menotté, immobilisé et qui peut être contraint de rendre des comptes sans s’opposer ni résister. Qu’il soit à pied ou dans un véhicule.  Qu’il se rende à son travail ou chez le médecin. Qu’il ait une urgence personnelle ou non. Qu’il soit seul ou avec sa femme et ses enfants.

 

Selon certains syndicats policiers, l’impunité dont jouissent certains délinquants récidivistes met à mal leur travail et leur crédibilité. Je les comprends. Mais ce qui me dérange aussi, c’est que la police soit à la fois la baïonnette et  la marionnette dont l’Etat se sert contre certains mouvements sociaux (gilets jaunes et autres). Alors que ces mouvements sociaux proviennent, aussi, comme pour les jeunes casseurs,  mais pour d’autres raisons peut-être, de dégradations de conditions de vie répétées sur plusieurs années.

 

 

Les parents des « sauvageons » et de la « racaille » :

Assez fréquemment, on « aime » bien aussi taper sur les parents des « sauvageons » et de la «racaille ». Ces parents sont souvent considérés comme des irresponsables responsables des exactions de leurs enfants. C’est vrai qu’il y a un héritage. Mais il faut voir de quel héritage on parle. On « sait » que l’on peut être pauvre, défavorisé, noir, arabe, chinois, musulman, juif, « issu de l’immigration » et être en règle avec la Loi. Lorsqu’il a été nommé dernièrement Ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin a cru judicieux de faire savoir qu’il était petit fils « d’immigré » ou qu’il avait des origines immigrées. J’ai trouvé ça très hypocrite ou très fayot de sa part. Même si, évidemment, c’était sa façon de dire que l’on peut être d’origine immigrée en France et y réussir socialement.

Mais j’ai trouvé ça très hypocrite  et très calculé de sa part car je crois qu’il faut être très hypocrite ou vraiment très ignorant pour passer sur le fait que la couleur de peau importe presque autant, voire plus, que les origines personnelles pour accéder à une certaine réussite sociale en France. Et il en est de même pour les prénoms que l’on porte : ça passe mieux de s’appeler Mathilde ou Sandrine que de s’appeler Aïcha ou Aya si l’on aspire à certaines (bonnes) écoles.  Même si on peut certainement trouver des Aïcha et des Aya dans les bonnes écoles.

 

Dans le monde du travail, s’appeler Mouloud ou Gérald ne produit pas le même effet sur un CV selon l’endroit où l’on postule en France. Si l’on postule en tant que balayeur, on peut s’appeler Mouloud. Aucun problème. On peut même s’appeler Mamadou. Cela ne sera pas un handicap. Par contre, si l’on postule en tant que consultant ou en tant qu’ingénieur, s’appeler Gérald sera en France plutôt un bon début. Même si Mouloud pourra malgré tout obtenir le poste finalement. Car il y a de bonnes surprises aussi en France.

 

Mais on « sait » aussi que si l’on a des parents pauvres, dépressifs, au chômage, alcooliques, exploités, largués, humiliés, épuisés moralement et physiquement, qui ont des têtes et des vies de vaincus plutôt que des têtes et des vies de vainqueurs, que cela joue un peu quand même quant au modèle à suivre lorsque l’on est enfant. Que ces parents soient blancs, jaunes, arabes, noirs ou jupitériens.

 

Et ces parents largués et dépossédés d’eux-mêmes ne sont pas tous des parents parasites ou haineux envers la France et la société. Ce peut être des parents qui ont véritablement donné de leur personne et qui se sont entamés pour obtenir une vie courante qui fait difficilement rêver. Et, selon l’environnement où ils habitent et vivent avec leurs enfants, il peut y avoir plus de débouchés et d’exemples immédiats dans la délinquance que dans les études et l’emploi.

 

Dans mon collège, j’ai pu être marqué par certains élèves qui faisaient partie de la section haut niveau de natation de la ville. Dans la cour de l’école, ils  dénotaient. Les cheveux assez souvent décolorés par le chlore, ils se regroupaient souvent ensemble. J’en ai connu deux dans une de mes classes. Ils étaient  plutôt bons élèves. La mère de l’un des deux m’a  gracieusement donné des cours de maths en 4ème ou en 3ème. Mais malgré mon assiduité à ces cours particuliers, j’étais déjà une cause perdue pour les maths où son fils, par contre, mon camarade de classe, était bon. Un de ses frères aînés détenait un record de France en athlétisme. Leur père était médecin et avait son cabinet. Et ils vivaient dans une maison individuelle. Dans la même ville, à Nanterre, je vivais quant à moi au 6ème étage dans un appartement, en location, avec mes parents, dans un immeuble HLM de 18 étages. C’était un petit peu le jour et la nuit, quand même, non ?

 

Ces collégiens qui appartenaient à la section haut niveau de natation faisaient partie des bons éléments du collège. Ils se singularisaient en tout cas plus de cette façon que comme des collégiens bagarreurs ou à problèmes. On retrouve à nouveau le phénomène de groupe et aussi d’identification à un groupe dans lequel ils se sentaient vraisemblablement valorisés mais aussi entraînés. Sauf que, là, il s’agissait d’un groupe vertueux et modèle. Et non d’un groupe de casseurs ou de bagarreurs. La bagarre et la casse ne faisaient pas partie des valeurs premières de ce groupe de jeunes nageurs de haut niveau. Cela n’empêche pas et n’a sans doute pas empêché qu’ensuite, certains « membres » de ce groupe de natation de haut niveau aient pu mal « tourner » à partir de la fin du collège et des années de lycée. Ou ensuite. Néanmoins, la « photo » que je garde de ce groupe de nageurs de haut niveau lorsque je repense à cette époque, est celle de jeunes qui avaient la réputation de faire des vagues seulement dans un bassin de natation. Certainement que par la suite, il en a été tout autrement pour quelques unes ou quelques uns de ces nageurs. Mais, en attendant, plusieurs de nos « casseurs » de ce week-end, à la même période de leur vie, celle du collège, faisaient sûrement déjà des vagues autour d’eux.

 

Une autre sorte de prison

 

Lâcher- en apparence- la bride aux jeunes casseurs et « tabasser » les gilets jaunes via la police est peut-être un acte de lâcheté de l’Etat. Mais c’est peut-être, aussi, une décision choisie. Et stratégique. Cela permet de laisser pourrir un certain climat social.

Et d’obtenir l’accord voire la bénédiction de la population pour plus de police. Pour plus de contrôles. Moins de libertés individuelles. Pour plus de répression. Pour plus de « sécurité ». Pour plus de justice expéditive et punitive. Pour plus de prisons. Pendant le débat sur Cnews, il a aussi pu être affirmé qu’il fallait plus de prisons !

 

Il faut sûrement plus de prisons comme il faut aussi de la répression face à la casse. D’accord. Mais il faut voir ce qui se passe ensuite dans les prisons. Ce qu’on y fait. Et pour qui. Si c’est pour créer, au travers de nouvelles prisons, de nouvelles pépinières de radicalisation et d’inadaptations sociales, il est difficile de se contenter de ces seules solutions. Parce qu’un certain nombre des détenus sortent un jour de prison. Et s’ils sont encore plus inadaptés à la sortie qu’à l’arrivée, ils retourneront à ce qu’ils savent faire et iront retrouver les seuls qui les accepteront. Leurs proches et celles et ceux qui leur ressemblent…..

 

Avec la pandémie du Covid-19, et le plan Vigie Pirate en raison du risque terroriste, sans omettre la façon dont nous sommes pistés sur internet chaque fois que nous nous connectons ou effectuons un achat ou une recherche, nos libertés individuelles ont déjà perdu une certaine amplitude. Nous avons appris à nous en accommoder. Or, tout ce que l’on nous promet pour cette rentrée à venir et pour les deux ou trois prochaines années, c’est plus d’efforts à produire, donc plus d’enfermement d’une façon ou d’une autre.

 

Finalement, j’ai l’impression que ces débats répétés et millimétrés, autour de la « racaille » et des «sauvageons » qui n’ont pas évolué tant que ça depuis des années, sont aussi une autre sorte de prison. Et que nous sommes encore (très) loin être sortis de ce type de prison. Parce-que la principale finalité de cette prison- mentale- est de s’auto-régénérer indéfiniment. Seuls les visages et les noms de ses représentants et de ses gardiens changent.

 

Une chaine comme Cnews ou tout autre média identique qui tourne en boucle nous hypnotise avec du vide. Le vide de l’angoisse, de la peur, du sensationnel et de l’amnésie. Le plus ironique serait d’apprendre qu’un certain nombre des casseurs de ce week-end, lorsqu’ils sont devant la télé,  perçoivent Cnews comme une des chaines de référence. Comme l’une des chaines télé qu’il convient de regarder régulièrement.

 

Franck Unimon, mercredi 26 aout 2020.

 

 

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La Route du Tiep

»Posted by on Août 24, 2020 in Argenteuil, Croisements | 0 comments

La Route du Tiep

 

 

                                              La Route du Tiep

Qu’est-ce qu’un igname ?

 

«  Qu’est-ce qu’un igname ? ». Lors d’un atelier d’écriture, un homme d’une soixantaine d’années m’avait un jour posé cette question. On découvre aussi le monde par ses légumes, ses plantes et sa cuisine.

 

J’avais bien sûr expliqué ce qu’est un igname.  Bien que né en  France, mon éducation et mes vacances familiales en Guadeloupe m’avaient fait connaître le zouk, le kompa, l’igname, le fruit à pain (et non le fruit à peines), le piment, les donbrés et d’autres spécialités culinaires antillaises.

 

 

Je dois à mon amie Béa, d’origine martiniquaise, de quelques années mon aînée, d’avoir découvert le Tiep ( «  riz au poisson »), les pastels et le M’Balax. J’avais 21 ou 22 ans. Olivier de Kersauson, le navigateur, avait 23 ou 24 ans lorsqu’il a fait la rencontre d’Eric Tabarly (son livre Le Monde comme il me parle, dont j’ai débuté la lecture). Moi, à 23 ou 24 ans, j’entrais davantage de plain pied dans la fonderie des hôpitaux. J’avais fait la connaissance de Béa pendant ma formation.

 

Elle était déja en couple avec C… un Cap verdien, de plusieurs années son aîné.

Et c’est au cours d’une grande fête avec eux, dans le Val D’oise, je crois, du côté de Jouy le Moutier, que j’avais découvert :

 

 Tiep, pastels et M’Balax.

 

Le Tiep n’est pas le nom d’un vent ou d’un microclimat proche de la ville de Dieppe. Il n’a pas de lien de parenté à avec la pitié. Et il n’a pas été recensé sur le continent  du Tchip que les Antilles se partagent très bien avec l’Afrique. Le Tiep ou Thiéboudiene  est le plat national du Sénégal.

 

Avec Béa, indirectement, moi qui ne suis, à ce jour, toujours pas allé en Afrique, j’ai découvert des bouts du Sénégal. Du Wolof et du Cap Vert. Avant que Césaria Evora ne (re) devienne populaire et que le chanteur Stromaé, beaucoup plus tard, n’en parle dans une de ses chansons. Avant que Youssou N’Dour ne lâche son tube 7 secondsavec Neneh Cherry. Hit que j’ai toujours eu beaucoup de mal à supporter. Si éloigné de son M’Balax que j’ai, finalement, pu voir, aimer et écouter sur scène trente ans plus tard : l’année dernière à la (dernière ?) fête de l’Huma.

 

 

Par hasard

 

J’ai retrouvé la route du Tiep il y a quelques mois. Par hasard. J’avais rendez-vous près de la gare du Val de Fontenay pour acheter une lampe de poche. Entre le moment où j’ai découvert le Tiep et les pastels et cette transaction, il s’est passé environ trente ans. J’avais bien-sûr mangé à nouveau du Tiep entre-temps. Mais cela était occasionnel. En me rendant sur certains marchés.

 

Le Val de Fontenay n’est pas mon coin. Je n’y habite pas. J’y étais allé à une « époque », ou, durant une année, j’y avais été…entraîneur de basket. Mais je parlerai de cette expérience dans un autre article. Ce matin, je m’applique à me mettre au régime :

 

Pour faire court

 

J’essaie de faire des phrases courtes. Et d’écrire un article court. C’est Yoast qui l’affirme : Certaines de mes phrases durent plus de vingt mois . Je sais que c’est vrai.

 

Mes articles manquent de titres. Si je décode bien Yoast, je fais beaucoup de victimes parmi mes lectrices et lecteurs. Et je pourrais mieux faire. Je n’écoute pas toujours Yoast.

 

En revenant de ma « transaction », il y a quelques mois, je suis donc retourné à la gare du Val de Fontenay. Et j’ai oublié si j’avais aperçu ce traiteur à l’aller mais je m’y suis pointé avant de reprendre le RER. J’y suis retourné plusieurs fois depuis. Ainsi que ce week-end puisque nous avions prévu de faire un repas au travail.

 

 

 

 

Au Thiep Délices d’Afrique Keur Baye Niass

 

La nouveauté, c’est que je suis allé deux jours de suite au Thiep Délices d’Afrique Keur Baye Niass. Le vendredi, c’est le jour du Tiep au poisson. Les autres jours, on y trouve, entre-autres, du Tiep à la viande qui me plait bien. Mais je voulais goûter son Tiep au poisson. J’ai donc appelé suffisamment tôt pour passer commande. Puis, une fois, sur place, j’ai vu qu’il ne restait plus de pastels. La cuisinière m’a confirmé qu’il n’y en n’avait plus. ça m’a frustré mais c’était de ma faute. J’aurais dû en commander en même temps que le Tiep. Donc, le lendemain, j’ai rappelé assez tôt et j’ai commandé des pastels au poisson. Et quelques uns à la viande. Pour goûter.

 

 

Avec nos masques sur le visage : de cœur à coeur

 

Avec nos masques sur le visage, nous sommes encore plus indistincts que « d’habitude ». C’est peut-être aussi pour cette raison que j’ai tenu à donner mon prénom, la veille. Puis que, lorsque j’y suis retourné, que j’ai fait ce que je fais quelques fois : parler avec les gens. Leur demander de me parler d’eux. Un peu de cœur à cœur. Je fais ça avec les personnes avec lesquelles je me sens bien. Avec lesquelles je ne discute pas du prix de ce qu’elles me vendent. On pourrait dire que cette dame qui me dépasse d’une bonne dizaine de centimètres, et qui a sans doute presque l’âge de ma mère, est peut-être un équivalent maternel pour moi. Mais je ne crois pas que ce soit la seule raison.

 

Un mal pour un bien 

 

J’avais déjà appris, qu’auparavant, elle travaillait avec ses collègues du côté de Créteil. Mais qu’elle avait dû quitter les lieux que la RATP avait mis à sa disposition. J’ai appris qu’avant de faire la cuisine, elle faisait dans le prêt- à- porter. Elle avait trouvé des fournisseurs en Italie et ça avait marché très vite. «  Je vendais de la bonne came ! » me dit-elle sans qu’il soit question de quoique ce soit d’autre que de prêt-  à- porter. J’avais déjà entendu parler de la qualité italienne en matière de vêtements et de chaussures.

 

Le prêt à porter a été fructueux de 2004 jusqu’à environ 2015. Et puis, la concurrence chinoise…. 

« Les gens regardaient plus leur porte-monnaie….mais la qualité n’était pas du tout la même… ». Elle a alors dû rendre ses locaux à la RATP. Locaux dans lesquels elle avait effectués des travaux. Travaux pour lesquels la RATP ne l’a jamais dédommagée. A la place, la RATP a fini par lui proposer cet endroit à la gare du Val de Fontenay où c’est « dix fois mieux » m’explique-t’elle :

« Il y a plus de passage. Avec les bureaux. Et on est près de la gare. Là, il y a le RER A. Il y a le RER E».

 

Prendre la vie par le bon bout

 

En l’écoutant, je prends à nouveau la mesure du fait que, quelles que soient les circonstances et le contexte qui nous préoccupent, qu’il y a des personnes comme cette dame et ses collègues qui travaillent. Et qui prennent la vie par le bon bout.  La cuisine, elle en avait toujours fait. Et après le prêt- à- porter, l’idée lui est donc venue rapidement. Je ne connais pas son niveau d’études. Et je présume qu’elle est née au Sénégal et y a vécu sûrement ses vingt premières années. Comme mes propres parents ont vécu leurs vingt premières années sur leur île natale, la Guadeloupe.

 

Je n’ai pas insisté pour savoir, comment, venant du Sénégal et de la France, on fait pour trouver des fournisseurs de prêt- à -porter en Italie. Mais cela implique au moins de quitter son quartier. De passer la frontière. D’avoir un réseau de connaissances. Ou de savoir aller rencontrer des gens, y compris à l’étranger. De les démarcher et de leur inspirer confiance. De savoir s’exprimer un minimum dans leur langue. D’être fiable dans son travail. Ce qui est facilité lorsque l’on  aime le faire ( son travail).

 

“L’argent n’est souvent qu’une conséquence”

 

J’ai relevé ces phrases  dans un livre emprunté récemment dans la médiathèque de ma ville, à Argenteuil. Un ouvrage dont j’ai lu, pour l’instant, les dernières pages et que je chroniquerai peut-être.

 

Changer de vie professionnelle ( C’est possible en milieu de carrière) de Mireille Garolla, aux éditions Eyrolles. Les propos sont les suivants, en bas de la page 147 :

« Ce n’est pas parce-que vous allez faire quelque chose qui vous plaît que vous n’arriverez pas à en tirer un bénéfice.

L’équation n’est pas toujours aussi simpliste que : je rentre dans un système capitaliste, donc, je gagne de l’argent, quitte à souffrir tous les jours jusqu’à l’âge de la retraite, et un autre système qui consisterait à faire des choses qui vous plaisent réellement mais qui ne devraient donner lieu qu’à des rémunérations symboliques.

(……) l’argent n’est souvent qu’une conséquence du fait que vous faites quelque chose qui vous plaît et que vous le faites correctement ».

 

 

Cette femme et ses collègues font partie des personnes qui rendent ces phrases concrètes. De 11h à 22h tous les jours de la semaine.

 

Je me suis senti tenu de lui parler un peu de moi. C’était un minimum. Le métier que je faisais. Dans quelle ville j’habitais. Elle m’a écouté avec attention. 

 

Il y a un stade où ce n’est plus l’argent qui fait le monde

 

Alors que je restais discuter avec elle, pendant que son collègue préparait mes plats, j’ai commandé quelques pastels supplémentaires. Vu, que cette fois, il en restait quelques uns. J’ai aussi commandé deux canettes de jus. Il s’agissait, aussi, d’en rapporter un peu à la maison. Elle m’a fait cadeau des deux canettes comme des pastels supplémentaires. Evidemment, je les aurais payés sans négocier.

 

Après avoir payé, j’étais sur le départ lorsqu’ouvrant le réfrigérateur, elle m’a tendu une petite bouteille de jus de gingembre. Il y a un stade de la relation dans la vie, où même entre inconnus, ce n’est plus l’argent qui fait le monde. L’argent (re)devient un masque ou un accessoire. Et il vaut alors beaucoup moins que ce qu’une personne nous donne volontairement. 

 

Ce soir-là, sur la route du Tiep

 

Lorsqu’elle m’a fait cadeau de ces pastels et de ces deux canettes, je n’ai pas vu une commerçante habile qui tient à fidéliser un client qui lui était sympathique. Même s’il faut aussi, lorsque l’on tient un commerce, et quand on tient à une relation, savoir chouchouter celles et ceux que l’on veut garder. Et je ne doute pas qu’elle sait très bien faire ça.

Mais ce que j’ai vu, c’est surtout une personne qui « sait » que l’on se parle et que l’on se voit maintenant, mais que l’on ne sait pas lorsque l’on se reverra.

Et si l’on se reverra.

Alors, avant de se séparer, on “arme” comme on peut celle ou celui que l’on a croisé pour la suite du trajet. 

Certaines personnes font des enfants pour conjurer ça. Mais, moi, ce soir-là et sur la route du Tiep qui m’avait ramené à nouveau jusqu’à elle, et pendant quelques minutes,  j’ai été sans doute , un peu, un de ses enfants.

C’était ce week-end.

 

Franck Unimon, ce lundi 24 aout 2020.

 

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Ma vie en réalité

»Posted by on Août 21, 2020 in Addictions, Puissants Fonds | 0 comments

Ma vie en réalité

 

                                                     Ma vie en réalité

Magali Berdah est la créatrice et dirigeante de Shauna Events :

 

« La plus importante agence de média-influenceurs de France ».  Nabilla, Jessica Thivenin, Julien Tanti et Ayem Nour font partie de ses « protégés ».

 

Un livre publié en 2018

 

Dans ce livre publié en 2018 (il y a deux ans), Magali Berdah raconte son histoire jusqu’à sa réussite professionnelle, économique et personnelle dans l’univers de la téléréalité et de la télé. Pourtant, Il y a encore à peu près cinq ans, Magali Berdah ne connaissait rien à la téléréalité comme au monde de la télé. Elle ne faisait pas partie du sérail. Son histoire est donc celle d’une personne qui, partie de peu, s’est sortie des ronces. C’est sûrement ça et le fait qu’elle nous parle de la télé et de la téléréalité qui m’a donné envie d’emprunter son livre à la médiathèque de ma ville. En même temps que des livres comme Le Craving Pourquoi on devient accro du Dr Judson Brewer ; Tout bouge autour de moi de Dany Laferriere; Développement (im)personnel de Julia De Funès.

 

 

Un homme du vingtième siècle

 

Je me la pète sûrement avec ces titres parce-que je suis un homme du 20ème siècle. J’ai été initié à l’âge de 9 ans aux bénéfices de  ce que peut apporter une médiathèque :

 

Ouverture sur le monde, culture, lien social, tranquillité, recueillement. Des vertus que l’on peut retrouver ailleurs et que Magali Berdah, dans son enfance, comme elle le raconte, a connues par à-coups.

 

Une femme du vingtième siècle

 

Magali Berdah, née en 1981, est aussi une femme du 20ème siècle.

 

Son enfance, c’est celle du divorce, du deuil et de plusieurs séparations. D’un père plus maltraitant que sécurisant ; d’une mère qui a été absente pendant des années puis qui est réapparue. C’est aussi une enfance dans le sud, sur la Côte d’azur, du côté de Nice et de St Tropez où elle a pu vivre plus à l’air libre, au bord de la nature. Loin de certains pavés HLM, stalactites immobilières et langagières qui  semblent figer bien des fuseaux horaires.

 

Les éclaircies qu’elle a pu connaître, elle les doit en grande partie à ses grands-parents maternels, tenants d’un petit commerce. Mais aussi à ses aptitudes scolaires et personnelles. Son sens de la débrouille et son implication s’étalonnent sur ses premiers jobs d’été qu’elle décroche alors qu’elle a à peine dix huit ans. Fêtarde la nuit et travailleuse le jour, elle apprend auprès d’aînés et de professionnels qu’elle s’est choisie. Cela l’emmènera à devenir une très bonne commerciale, très bien payée, dans les assurances et les mutuelles. C’est sûrement une jolie fille, aussi, qui présente bien, qui a du culot et qui a le contact social facile. Mais retenons que c’est une bosseuse. Elle nous le rappelle d’ailleurs après chacun de ses accouchements (trois, sans compter son avortement) où elle a repris le travail très vite. Elle nous parle aussi de journées au cours desquelles elle travaille 16 heures par jour. Et quand elle rentre chez elle, son mari et ses enfants l’attendent.

 

 

Le CV et le visage au moins d’une guerrière et d’une résiliente

 

 

Si l’on s’en tient à ce résumé, Magali Berdah a le CV et le visage au moins d’une guerrière et d’une résiliente. Mais elle officie désormais dans le pot au feu de la téléréalité, de la télé, et est proche de personnalités comme Cyril Hanouna. On est donc très loin ou assez loin de ce que l’on appelle la culture « noble » ou « propre sur elle ». Et Magali Berdah critique l’attitude et le regard méprisants portés généralement sur la téléréalité et une certaine télé.

 

 

Le début de la téléréalité

 

 

La téléréalité, pour moi, en France, ça commence avec le « Loft » : Loana, Steevy, Jean-Edouard….

 

J’avais complètement oublié que ça s’était passé en 2001, l’année du 11 septembre, de l’attentat des «  Twin Towers » et de l’émergence médiatique de Ben Laden, et, avec lui, des attentats islamistes. Dans son livre, Magali Berdah nous le rappelle. A cette époque, elle avait 20 ans et commençait à s’assumer professionnellement et économiquement ou s’assumait déjà très bien.

 

Un monde en train de changer

 

 

En 2001, je vivais déjà chez moi et je n’avais pas de télé, par choix. Mais dans le service de pédopsychiatrie où je travaillais alors, il y avait la télé. J’ai des souvenirs d’avoir regardé Loft Story dans le service ainsi que des images, quelques mois plus tard, de l’attentat du 11 septembre. Et d’en avoir discuté sans doute avec des jeunes mais, surtout, avec mes collègues de l’époque. On était en train de changer de monde d’une façon comme une autre avec le Loft et les attentats du 11 septembre. Comme, depuis plusieurs mois, nous sommes en train de changer de monde avec le Covid-19.

 

Une image

 

Une image, ça vous prend dans les bras. La téléréalité est pleine d’images. Il y a quelques jours, j’ai tâté le terrain en parlant de Magali Berdah et de  Julien Tanti à deux jeunes du service où je travaille. Cela leur disait vaguement quelque chose. Puis l’une des deux a déclaré :

 

« Quand je me sens bête, je regarde. Ça me permet de me vider la tête ». L’autre jeune présente a abondé dans son sens. J’ai fini par comprendre que cela leur servait de défouloir moral. Que cela leur remontait le moral de voir à la télé des personnes qu’elles considéraient comme plus « bêtes » qu’elles.

Pour l’avoir vu, je sais que des adultes peuvent aussi regarder des émissions de téléréalité. Ça m’a fait drôle de voir des Nigérians musulmans d’une trentaine d’année, en banlieue parisienne, regarder Les Marseillais. Mais pour eux, venus travailler en France, une émission comme Les Marseillais offre peut-être quelque chose d’exotique et d’osé. Et puis, ce que l’on voit dans cette émission est facile à suivre et à comprendre pour toute personne qui a envie de se distraire et qui est dépourvue de prétentions intellectuelles ou culturelles apparentes.

 

 

Magali Berdah défend ses protégés

 

 

Lorsque l’on lit Magali Berdah, celle-ci défend ses « protégés ». On pourrait se dire :

 

«  Evidemment, elle les défend car ils sont un peu ses poules aux œufs d’or. Ils lui permettent de très bien gagner sa vie. Les millions de followers sur les réseaux sociaux de plusieurs de ses « poulains » permettent bien des placements de produits et lui assurent aussi une très forte visibilité sociale dans un monde où, pour réussir économiquement, il est indispensable d’être très connu ».

 

Mais quand on a lu le début de son livre, on perçoit une sincère identification de Magali Berdah envers ses « protégés » :

 

Le destin de la plupart des candidats du Loft de 2001 mais aussi de bien d’autres candidats d’autres émissions de télé-réalité ou similaires telles The Voice ou autres, c’est de retourner ensuite au « vide », « à l’abandon », et  à l’anonymat de leur existence de départ. Et ça se retrouvait déja dans le monde du cinéma, de la chanson ou du théâtre même avant l’arrivée du Covid.

 

Dominique Besnehard, ancien agent d’acteurs et créateur de la série Dix pour cent,  parlait un peu dans son livre Casino d’hiver de ces actrices et acteurs, qui, faute de s’être reposés uniquement sur leur physique et sur leur jolie frimousse avaient fini par disparaître du milieu du cinéma. Et je me rappelle être tombé un jour sur un des anciens acteurs du film L’Esquive d’Abdelatif Kechiche. D’accord, cet acteur avait un rôle très secondaire dans L’Esquive mais ça m’avait mis assez mal à l’aise de le retrouver, quelques années plus tard, à faire le caissier à la Fnac de St Lazare, dans l’indifférence la plus totale. Il était un caissier parmi d’autres.

 

 

Un certain nombre d’acteurs et d’humoristes que l’on aime « bien », avaient un autre métier avant de s’engager professionnellement et de percer dans le milieu du cinéma, du stand up, du théâtre, de l’art et de la culture en général. Si je me rappelle bien, Mickaël Youn était commercial.

 

Etre à leur place

 

Si on peut se bidonner ou se navrer devant les comportements et les raisonnements de beaucoup de candidats de téléréalité, qui sont souvent jeunes, il faut aussi se rappeler que tant d’autres personnes, parmi nous, secrètement, honteusement ou non, aimeraient être à leur place. Et gagner, comme certains d’entre eux, les plus célèbres, cinquante mille euros par mois. Magali Berdah fournit ce chiffre dans son livre.

 

C’est un peu comme l’histoire du dopage dans le sport : le dopage persistera dans le sport et ailleurs car certaines personnes resteront prêtes à tout tenter pour « réussir ». Surtout si elles sont convaincues que leur existence est une décharge publique. Et que le dopage est un moyen comme un autre qui peut leur permettre de se sortir de ce sentiment d’être une décharge publique.

 

Pour d’autres, le sexe aura la même fonction que le dopage. Même en pleine époque de Me Too et de Balance ton porc, je crois que certaines personnes (femmes comme hommes) seront prêtes à coucher si elles sont convaincues que cela peut leur permettre de réussir.  Et de réussir vite et bien. Quel que soit le milieu professionnel, ces personnes se feront seulement un peu plus discrètes et un peu plus prudentes.

 

 

Concernant Loft Story et l’intérêt que la première saison avait suscité, mais aussi les sarcasmes, je me souviens que l’acteur Daniel Auteuil, dont la carrière d’acteur était alors bien plantée, avait dit qu’il aurait fait Le Loft ou tenté d’y participer s’il avait été un jeune acteur qui cherchait à se lancer et à se faire connaître.

 

 

Compromettre son image

 

Lorsque l’on est optimiste, raisonnable, raisonné, patient mais aussi fataliste, docile et obéissant, on refuse le dopage ainsi que certaines conduites à risques.  Comme on peut refuser de  prendre le risque de « compromettre » son image en participant à une émission de téléréalité ou à une autre émission.

 

Mais lorsque l’on recherche l’immédiateté, l’action, le résultat et que l’on tient à sortir du lot, on peut bifurquer vers la téléréalité, une certaine télé et une certaine célébrité. Il y aura d’une part des producteurs, des vendeurs de rêves (proxénètes ou non) et d’autre part un public qui sera demandeur.

 

Magali Berdah, à la lire, s’intercale entre les deux parties : c’est elle qui a permis aux vedettes de téléréalité de tirer le meilleur parti financièrement de leur exposition médiatique. Et lorsqu’on la lit, on se dit « qu’avant elle », les vedettes de téléréalité étaient vraiment traitées un peu comme ces belles filles que l’on voit sur le podium du Tour de France avec leur bouquet de fleurs à remettre au vainqueur.

 

L’évolution du statut financier des vedettes de téléréalité

 

 

L’évolution du statut financier des vedettes de téléréalité fait penser à celle qu’ont pu connaître des sportifs professionnels ou des artistes par exemple. Avant l’athlète américain Carl Lewis, un sprinter de haut niveau gagnait moins bien sa vie. Usain Bolt et bien d’autres athlètes de haut niveau peuvent « remercier » un Carl Lewis pour l’augmentation de leur train de vie. On peut sans doute faire le même rapprochement pour le Rap ainsi que pour la techno. Ou pour certains photographes ou peintres. Entre ce qu’ils peuvent toucher aujourd’hui et il y a vingt ou trente ans. Certains diront sans doute qu’ils gagnent nettement moins d’argent aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans avec le même genre de travail. Mais d’autres gagnent sûrement plus d’argent aujourd’hui que s’ils s’étaient faits connaître il y a vingt ou trente ans. Pour les vedettes de téléréalité, il est manifeste que d’un point de vue salarial il vaut mieux être connu aujourd’hui qu’à l’époque de Loft story en 2001.

 

 

Une motivation aussi très personnelle

 

Cependant, la motivation de Magali Berdah est aussi très personnelle. Disponible pratiquement en permanence via son téléphone portable, malgré ses trois enfants et son mari, elle reçoit aussi chez elle plusieurs de ses « protégés », les week-end.  C’est bien-sûr une très bonne façon d’apprendre à connaître ses clients et de créer avec eux un lien très personnel.

 

Toutefois, dans mon métier, en pédopsychiatrie, on crierait au manque de distance relationnelle et affective. On parlerait d’un mélange des genres, vie privée/vie publique. On évoquerait un cocktail émotionnel addictif. On parlerait aussi des conséquences qu’une telle proximité – voire une telle fusion- peut causer ou cause. Parmi elles, une forte dépendance affective qui peut déboucher sur des événements plus qu’indésirables lorsque la relation se termine ou doit s’espacer ou se terminer pour une raison ou une autre. Que ce soit la relation à la célébrité et à l’exposition médiatique constante. Ou une relation à une personne à laquelle on s’est beaucoup trop attachée affectivement.

 

Il y a donc du pour et du contre dans ma façon de voir ce type de relation que peut avoir Magali Berdah avec ses « protégés ».

 

«  Pour » : une relation affective n’est pas une science exacte. Bien des personnes sont consentantes, quoiqu’elles disent, pour une relation de dépendance affective réciproque. Que ce soit envers un public ou avec des personnes. Et on peut avoir plus besoin de quelqu’un à même de savoir nous prendre dans les bras et nous réconforter régulièrement, comme un bébé, que de quelqu’un qui nous « raisonne ». Même si, Magali Berdah, visiblement, donne les deux : elle réconforte et raisonne ses « poulains ».

 

Loyauté et vertu morale

 

En lisant Ma vie en réalité , je crois aussi au fait que l’on peut faire une carrière dans des programmes télé auxquels, a priori, je ne souscris pas, et, pourtant être une personne véritablement loyale dans la vie.

Je ne crois pas que les participants, les producteurs et les animateurs d’émissions de télé, de théâtre ou de cinéma plus « nobles » soient toujours des modèles de vertu morale. Surtout qu’ils peuvent également être « ambidextres » et parfaitement évoluer dans les différents univers.

 

Le Tsadik

 

J’ai beaucoup aimé ce passage dans son livre, ou, alors surendettée, et déprimée, et avant de travailler dans la téléréalité, elle va rencontrer un rabbin sur les conseils d’une amie.

Juive par ses grands-parents maternels, Magali Berdah apprend par le Rabbin qu’elle est sous la protection d’un Tsadik, un de ses ancêtres.

Dans le hassidisme, le Tsadik est un « homme juste », un «  Saint », un «  maître spirituel » qui n’est pas récompensé de son vivant mais qui peut donner sa protection à un de ses descendants.

J’ai aimé ce passage car il me plait d’imaginer- même si je ne suis pas juif ou alors, je l’ignore- qu’un de mes ancêtres puisse me protéger. Mais aussi que les soignants (je suis soignant) sont sans doute des équivalents d’un Tsadik et que s’ils en bavent, aujourd’hui, que plus tard, ils pourront peut-être assurer la protection d’un de leurs descendants. Ça peut faire marrer de me voir croire en ce genre de « chose ». Mais je préfère aussi croire à ça plutôt que croire à un complot, faire confiance à un dirigeant opportuniste ou à un dealer.

 

J’ai d’abord cru que Magali Berdah était juive non-pratiquante. Mais sa rencontre avec le rabbin et sa façon de tomber enceinte « coup sur coup » me fait quand même penser à l’attitude d’une croyante qui «laisse » le destin décider. Je parle de ça sans jugement. J’ai connu une catholique pratiquante qui avait la même attitude avec le fait d’enfanter. Je souligne ce rapport à la croyance parce qu’il est important pour Magali Berdah. Et que sa « foi » lui a sûrement permis de tenir moralement à plusieurs moments de sa vie.

 

Je précise également que, pour moi, cette protection d’un Tsadik peut se transposer dans n’importe quelle autre religion ainsi que dans bien d’autres cultures.

 

Incapable d’une telle proximité affective

 

«  Contre » : Je m’estime et me sens incapable d’une telle proximité affective à l’image d’une Magali Berdah avec ses «  vedettes ». Donc celle qu’elle instaure avec ses protégés m’inquiète.  Une des vedettes de téléréalité dont elle s’occupe l’appelle «  Maman ». Même si je comprends l’attitude de Magali Berdah au vu de son histoire personnelle, je m’interroge quant aux retombées de relations personnelles aussi étroites :

 

Il est impossible de sauver quelqu’un malgré lui. Et ça demande aussi beaucoup de présence et d’énergie. Une telle implication peut être destructrice pour soi-même ou pour son entourage. Donc, croire, vouloir ou penser que l’on peut, tout( e)   seul (e), sauver ou soutenir quelqu’un, c’est prendre de grands risques. Mais peut-être que Magali Berdah prend-t’elle plus de précautions qu’elle ne le dit pour elle et sa famille. Il est vrai que le fait qu’elle soit mariée et mère lui impose aussi des limites.  Il lui est donc impossible, si elle était tentée de le faire, de se dévouer exclusivement à ses « protégés ».

La Norme :

 

Néanmoins, au milieu de ce « pour » et de ce « contre, je comprends que ce « support » affectif est la Norme dans le milieu de la télé et des célébrités en général. Et ce qui est peut-être plus effrayant encore, c’est d’apprendre en lisant son livre que lorsque la « mode » des influenceurs est apparue en France (il y a environ cinq ans), que, subitement, ses « protégés » sont devenus attractifs économiquement. Et  des producteurs se sont manifestés pour venir placer leurs billes. Les vedettes de téléréalité avaient peut-être la tête « vide » mais s’il y avait- beaucoup- de fric à se faire avec eux maintenant qu’ils étaient devenus des influenceuses et des influenceurs. Grâce à leurs placements de produits via les réseaux sociaux avec leurs millions de followers, on voulait bien en profiter. Magali Berdah n’en parle pas comme je le fais  avec une certaine ironie. Car cet intérêt des producteurs pour les vedettes de téléréalité a permis à sa carrière et à sa notoriété de prendre l’ascenseur.

 

Le Buzz ou le mur du son de la Notoriété

 

En 2001, à l’époque du Loft et des attentats de Ben Laden, on était très loin de tout ça. Les réseaux sociaux n’en n’étaient pas du tout à ce niveau et on ne parlait pas du tout de « followers ». Je me rappelle d’un des candidats du Loft à qui, après l’émission, on avait proposé de travailler…dans un cirque. Il avait fait la gueule.

 

En 2020, à l’époque du Covid-19, on est en plein dans l’ère des followers et des réseaux sociaux. Et on peut penser que la téléréalité et le pouvoir des réseaux sociaux va continuer de s’amplifier. Sans forcément simplifier le climat social et général :

Parmi toutes les rumeurs, toutes les certitudes absolues, tous les emballements médiatiques et toutes les peurs qui sont semées de manière illimitée, j’ai un tout “petit peu ” de mal à croire que l’époque des followers et des réseaux sociaux soit une époque où l’on court totalement et librement vers l’apaisement et la nuance. 

 

 D’autres empires, aujourd’hui timides voire modérés, vont sûrement s’imposer d’ici quelques années. Ça me rappelle les premiers tubes du groupe Indochine et de Mylène Farmer dans les années 80. Vous les trouvez peut-être ringards. Pourtant, à l’époque de leurs tubes Bob Morane et Maman a tort, j’aurais été incapable de les imaginer devenir les « icones » qu’ils sont devenus. Et puis, il y a sans doute pire comme dictature et comme intégrisme que celle et celui d’un monde où nous devrions tous chanter et danser à des heures imposées sur  Bob Morane et sur Maman a tort. Même si ces deux titres sont loin d’être mes titres de chevet.

 

Se rendre incontournable

 

Il est très difficile de pouvoir dire avec exactitude qui, devenu un peu connu ou encore inconnu aujourd’hui, sera une sommité dans une vingtaine d’années. Les candidates et les candidats du Loft, et les suivants, étaient souvent perçus comme ringards. Dès qu’un marché se crée, et que l’on en est la cause ou que l’on est présent dès l’origine, et que l’on sait se rendre incontournable, la donne change et l’on devient désirable et fréquentable. C’est le principe du buzz. Principe qui existait déjà avant les réseaux sociaux et la téléréalité mais qui s’est accéléré et démultiplié. On peut dire que le buzz, c’est le mur du son de la notoriété. Faire le buzz cela revient à vivre à Mach 1 ou à Mach 2 ou 3. Ça peut faire vibrer. Mais ça fait aussi trembler. Après avoir lu le livre de Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi,  dans lequel il raconte le tremblement de terre à Haïti le 12 janvier 2010 ( il y était), on comprend qu’un tremblement, ça change aussi un monde et des personnes. ça ne fait pas que les tuer et les détruire. 

 

Une histoire déjà vue

 

L’histoire que nous raconte Magali Berdah est une histoire qui s’est déjà vue et qui se verra encore : une personne crée un concept. Peu importe qui est cette personne et si ce concept est moralement acceptable ou non. Il suffit que ce concept soit porteur économiquement et tout un tas de commerciaux s’en emparent pour le faire connaître – et monnayer-par le plus grand nombre, ce qui génère un intérêt et un chiffre d’affaires grandissant. Ce faisant, ces commerciaux et celles et ceux qui sont proches d’eux prennent du galon socialement et s’enrichissent économiquement.

 

A La recherche du scoop et du popotin du potin

 

J’ai aimé lire Ma vie en réalité pour ces quelques raisons. Il se lit très facilement. Et vite. Si à la fin de son livre, Magali Berdah parle bien-sûr de plusieurs de « ses » vedettes, la lectrice ou le lecteur qui serait à la recherche du scoop et du popotin du potin à propos d’Adixia, Anaïs Camizuli, Anthony Matéo, Astrid, Aurélie Dotremont, Jessica Errero, Nikola Lozina, Manon Marsault, Paga, Ricardo, Jaja, Ayem Nour, Nabilla, Milla Jasmine et d’autres sera mieux inspiré(e) de concentrer ses recherches ailleurs. De mon côté, j’ai découvert la plupart de ces prénoms et de ces noms en lisant ce livre.

 

Franck Unimon, vendredi 21 août 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

               

 

 

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Le thé dans l’âtre

»Posted by on Août 19, 2020 in Pour les coquines et les coquins | 0 comments

Le thé dans l’âtre

 

                                              Le Thé dans l’âtre

 

« Nous irons boire du thé dans l’âtre » me dit cette ballerine.  « Vous me direz vos lettres. Nous parlerons de l’Erythrée et irons dire bonjour à Gagarine. Où commence l’Homme et où finit-il ? » continue t’elle.

 

Sa voix soulève cette question plus qu’elle ne la pose. Son souffle a aussi cet effet sur ses seins-filtres. On dirait du papier. Je suis fait de ce papier qu’elle déchire un peu plus à chacune de ses respirations.

 

L’œil éclairé par l’ampoule rectale de Joséphine – c’est le prénom de cette spécialiste en saut poudré- je découvre ma longue vue alors que ses expirations étoffent la peau de mon cou.  Lui croquer le cul, en prendre la mesure pour l’enterrer vivant dans un beau cercueil de mains et de pain. En faire du boudin. Eclabousser la figure et le cul-de-cette-fée-des-plaisirs. Devenir le multiple de sa chair et de sa bouche. Nous serons dix dans son Addis Abeba – Moi et mes neuf vits- à clamer la vie, quitte à en clamser, et à commémorer le retour du Négus.

 

« Le frigo, c’est toujours alors que je me couche qu’il fait des siennes. Avec ces hommes qui circulent dehors bruyamment dans leurs voitures et les enfants qui crient, j’ai du mal à me concentrer. Et toutes ces femmes qui me regardent au point que cela me met à l’aise. C’est à croire que je suis lesbienne ».

 

Laisser mon sexe prendre toute sa forme dans la glaise de sa bouche, fumer sa bouche d’ozone. La grimper, la camper, tente à cul. Et la regarder s’accrocher aux branches comme à ses branchies. En me disant que je tiens mon ange. Mais où se trouve son auréole ? Il faut que je me téléporte.

 

« Je suis passée Maitresse dans la résolution des énigmes de l’absence. Marcher, c’est souvent aller vers soi. Se faire mettre, c’est souvent prendre. L’Amour, c’est peut-être cette mémoire que l’autre est là. Que ce n’est pas juste un miroir mais aussi des larmes que l’on brise. Je n’ai pas de mémoire. Je suis juste au corps. Pour avoir de la mémoire, il faut perdre son corps. Le mien s’infiltre partout ».

 

Je suis chargé en accréditations testiculaires. Si je suis un homme de couleurs, ce n’est pas pour voir la vie en noir. Mais pour avoir la vie sauve alors que Joséphine fait danser mon regard sur ses lèvres. Lesquelles portent cet accent qui me la rendent plus détectable-délectable que n’importe quel maquillage.

 

« Mon visage est sans tain mais le Ska et le Gro-Ka y font naître des étoiles. J’aime les hommes au bord de l’explosion telles des locomotives qu’auditionne l’enfer. Et pour lesquels les séquelles du verre sur la tête n’est même pas un frein. Mais plutôt un refrain vers un lien. Leurs cicatrices sont ces alliances de chair qu’ils se sont faites pour s’unir à la vie. Elles ont pour moi bien plus de valeur que ces bagues de sympathie que l’on achète désormais à crédit dans des bijouteries. Mais de tels hommes n’existent plus. Soit ils ont le Sida. Soit ils s’affairent sur internet. Soit ils sont devenus fonctionnaires ou mariés – c’est pareil- soit ils préfèrent rester célibataires. Les hommes, maintenant, sont devenus des femmes ». Joséphine se met  à pleurer puis crie sur un ton implorant :

« Les hommes, aujourd’hui, ne veulent plus jouir ! ».

 

Elle reprend son souffle puis dit :

 

« Vous, par exemple, vous n’êtes pas mon genre. Baisez-moi si vous voulez. Bien et fort. Vous m’êtes de bonne compagnie. Comme le vent dans la voile, notre intimité dérapera et nous donnera l’occasion de croire en une sorte d’aventure. Mais cela restera périphérique. Nous n’irons nulle part ensemble. Comme pour la majorité des hommes, désormais, baiser une femme ne signifie pas qu’on lui prête plus d’importance qu’à une autre. Mais juste que, celle-là, on a pu la regarder d’un peu plus près. Baisez-moi, pesez-moi, débranchez-moi puis allez dormir ! Partez ensuite prendre votre train-train, votre navette ou votre omnibus nocturne de banlieue. Vous, les hommes, vous êtes doués pour le sommeil dès qu’on vous adore. C’est ce que l’on appelle le sommeil réparateur. Il faut vous donner des cauchemars pour vous maintenir attentifs et en éveil. Bien des femmes sont pauvres de ce côté-là ».

 

Quelques secondes passent. Puis Joséphine repart :

 

« Nous parlerons de l’Erythrée et de Gagarine une autre fois. C’est à dire, autrefois. Ne revenez-pas. Déjà, on prépare les vitrines pour les fêtes de fin d’année. Et il y aura de plus en plus de monde. Il y aura beaucoup de travail. Je n’aurai pas le temps de vous laisser me parler. Ensuite ? Après les fêtes, je serai importée en Chine. Vous ne ferez tout de même pas le voyage jusque là….. ».

 

 

Franck Unimon, à une date disparue.  ( bientôt dans sa version audio).

 

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Lieux communs du 15 aout

»Posted by on Août 19, 2020 in Croisements | 0 comments

Lieux communs du 15 aout

 

 

                                                      Lieux communs du 15 août

Ce 15 août, il est entré dans le métro. Les deux titres qu’il a joués -et avait déjà probablement joués  des milliers de fois- n’étaient pas de lui.  En guise de préliminaires, des artistes avaient délimité le terrain plusieurs années auparavant. Peut être avant sa naissance et sa résistance.

 

C’était les chants fracturés de sa vie. Des wagons qu’il essayait peut-être encore de raccrocher. Et que j’ai aussitôt écoutés.

 

C’était la première fois que le voyais. La première fois que je l’entendais. Et sûrement aussi la dernière fois. C’est ce que je crois. Il nous faut souvent plusieurs fois pour bien nous rappeler d’un nom, d’un visage, d’un usage ou d’une rencontre.

 

Peut-être pour contrer ça, j’ai très vite sorti mon appareil photo.  J’aurais pu faire sans.  En écrivant. Mais je me rendais au travail. Il était peu fréquent que je passe par là. Et j’étais un peu en retard. Il me fallait une image. Une marge. D’autant plus que, comme lui avec ces deux titres, les mots de cet article, je les ai déjà employés des milliers de fois.

 

Je lui ai fait signe. Il m’a vu et m’a rapidement fait comprendre qu’il acceptait que je le prenne en photo. Je ne connais pas son nom, ni son âge ni  son histoire. Tout ce que je sais et ce que je vois, c’est comment il est « dressé » (« habillé »). Comment il est fait ; qu’il chante du Blues en Anglais ou en Américain et qu’il a la guitare appropriée.  Et en passant plus tard entre nous, après que je lui aie donné une pièce, il me donnera, en Anglais, les deux noms des artistes dont il a interprété les titres.

 

Je n’en saurai pas plus.  Et ça me suffira pour quelques minutes et davantage. ça m’apportera plus que ce que j’ai en commun avec des millions de gens. Cette partie de ma vie où je m’entraîne souvent à être un défunt plutôt qu’un être vivant.

 

Le Blues vient de l’Afrique. C’est ce que j’ai lu et entendu dire. Je n’ai pas l’impression que les deux noirs africains présents dans le métro pressentent une émotion particulière devant ce chanteur. Où alors ils sont très pudiques. La pudeur « africaine »….

 

Peut-être ces deux passagers africains ont-ils tout simplement dépassé la station du Blues depuis très longtemps. Car ils le vivent depuis tant d’agrégations que, pour eux, ça n’a plus rien d’exceptionnel. Alors que ça semble exceptionnel pour ce chanteur, blanc, qui a découvert le Blues « récemment ». 

 

Peut-être aussi que le Blues de ce 15 aout et dont nous parlons en occident est-il une invention de « Blanc occidental » ? Les restes bazardés du Blues originel. Un peu comme ce qu’il peut rester d’une création, d’une bizarrerie ou d’une particularité individuelle, linguistique ou culturelle brute après son industrialisation, son concassage, sa standardisation et sa commercialisation. Un échantillon.

Je crois me rappeler qu’au départ, le Blues était plutôt une musique peu convenable. Donc interdite sur les lieux officiels et publics, les jours d’affluence comme en plein jour. Comme le Gro-Ka.  Comme le Maloya. Comme le Rock ensuite. Puis comme le Rap. Comme toute forme et force d’expression identitaire et culturelle intestine qui dérange une norme et une forme de pensée militaire, économique, sociale et religieuse dominante.

 

Après l’administration du traitement de choc- ou de cheval- de l’industrialisation, du concassage, et de la commercialisation, on viendra ensuite déplorer que telle source, tel Art, telle culture ou telle personne a perdu son âme et s’est tarie. Qu’elle est devenue polluée ou insipide….

 

Peut-être que ces remarques sont  des conneries dominantes. Et qu’il suffit d’écouter avec ses oreilles sans chercher à faire pschitt et son show en jouant avec des « shit holes » : avec les trous à merde de certaines élucubrations.   

 

Plus qu’une opposition chronique et manichéenne entre noirs et blancs, et entre Occident et Afrique, cette anecdote avec ce chanteur de « métro » est à nouveau le constat de l’échec répété de certains aspects de notre « modernité » :

 

Les transports en commun sont un formidable et indiscutable moyen de déplacement. Internet et les réseaux sociaux font désormais partie de nos transports en commun.

Mais nous sommes souvent les marchandises et les prisonniers communs de nos transports en commun. 

Et nous sommes des marchandises et des prisonniers éblouis par des ailleurs qui sont sûrement assis à quelques mètres de nous. Mais nous ne les voyons pas. Nous ne les reconnaissons pas. Parce que nous avons d’autres connexions à faire.  Il n’est pas certain que même ce chanteur parti au bout de deux chansons pourtant calibrées pour s’évader s’en sorte mieux que nous :

On peut passer sa vie à être à l’heure à nos rendez-vous et, finalement, avoir néanmoins plusieurs trains ou plusieurs métros de retard.

 

Parfois, pour essayer de changer de vie et de boulons, certaines personnes décident de tout faire sauter. D’autres se jettent sur les rails. D’autres encore agressent physiquement et moralement d’autres personnes ou les volent. Il s’agit heureusement d’une minorité. Ça créé du changement chez certaines personnes. Mais ça créé aussi beaucoup de traumatismes qui pousseront peut-être d’autres personnes à vouloir ensuite tout faire sauter, se jeter sur les rails,  agresser et voler leur entourage…

 

 

Arrivé à ma station de métro, j’ai fait comme la plupart des gens. Je me suis descendu calmement dans un coin puis je suis allé travailler.

 

 

Franck Unimon, mercredi 19 aout 2020.

 

 

 

 

 

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