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Etre en décalage

Etre en décalage

Je préfère être un peu décalage plutôt que de faire partie de l’attelage.

Mais cela me donne par moments l’impression d’être anormal ou peut me mettre plutôt mal à l’aise.

C’est ce qui m’est arrivé  il y a 8 jours. Lorsqu’en me rendant à l’anniversaire des cinquante ans de mon ami September Boy et de sa femme, à Jouy Le Moutier, je me suis aperçu que la « fête » était pratiquement terminée.

A mon arrivée, vers 19h, je crois, il ne restait plus beaucoup d’invités. Je croyais qu’il fallait venir à partir de 12h. Cela signifiait qu’il fallait être là entre 12h et 14h.

Plusieurs semaines auparavant, déjà, j’avais mal retenu la date et sans une remarque de September Boy, je me serais présenté le dimanche au lieu du samedi.

Habituellement , je ne me trompe pas à ce point. Peut-être était-ce une fuite de ma part ? J’aime bien September Boy et sa femme. Mais la rencontre répétée de leurs amis et proches m’avait sans doute déjà « averti » que j’étais ou serais en décalage parmi eux. Malgré leurs sourires. Leur sympathie. Leur intelligence. Leurs CV. Leurs situations tant personnelles que professionnelles.

Lors des premières minutes à cet anniversaire, ce samedi, j’étais donc assez mal à l’aise. En m’appliquant, comme cela se fait généralement en société, à le masquer.

J’avais l’impression d’être une pièce rapportée. Puisque tout le monde était parti ou se côtoyait maintenant depuis des heures.

En plus de cela, j’étais le seul en short. Il faisait beau. Alors que tout le monde était habillé. En tout cas, personne ne portait de short hormis moi. Et les quelques personnes que je voyais étaient plutôt en couple ou en famille.

Je faisais vraiment touriste. On aurait pu penser que je n’en n’avais rien eu à faire de ces festivités annoncées depuis plusieurs mois.

J’avais pourtant effectué le trajet depuis mon domicile. Environ trente minutes en voiture. J’étais venu avec deux cadeaux. Du Japon. J’ai fait un second voyage au Japon en Juillet 2024 lors du Masters Tour organisé par Léo Tamaki.

Ce samedi, je sortais d’un stage d’une semaine à la salle de consommation à moindre risque de l’association Gaïa à côté de l’hôpital Lariboisière. Un stage dense, difficile et très instructif.

Au cours de ce stage plutôt court d’une quarantaine d’années (une quarantaine d’heures après la correction du lapsus), malgré les horaires plutôt confortables ( 9h/17h), je m’étais étonné de me sentir à ce point épuisé.

Ces jours de stage étaient initialement des jours de congés annuels, mes premiers jours de congés annuels depuis environ deux mois, auxquels j’avais renoncés:

Il existe seulement deux salles de consommation à moindre risque en France. Une à Strasbourg et celle-ci à Paris depuis 2016 dans le 10ème près de la Gare du Nord et de l’hôpital Lariboisière.

Cela m’avait pris du temps, presque deux mois, pour réussir à convenir avec l’infirmière coordinatrice de l’association Gaia, d’un rendez-vous. Et, lorsque je l’avais rencontrée et avais visité le service, je m’étais dit qu’il fallait réserver les dates de mon stage pratique au plus vite. Pour le diplôme universitaire pratique en addictologie pratique dont j’ai obtenu le financement après plusieurs années, je me dois de faire un stage pratique de quarante heures avant la fin du mois de septembre. Je dois aussi écrire un mémoire et nous avons une évaluation écrite prévue fin juin.

Quelques heures avant de venir à l’anniversaire de September Boy et sa femme, ce samedi matin, vers 8 heures, je m’étais aussi rendu à l’entraînement de mon club d’apnée.

Dans quelques jours, comme souvent chaque année, mon club d’apnée organise au mois de Mai un stage de plusieurs jours en Bretagne. Un stage à la fois de chasse sous-marine, de découverte mais aussi d’approfondissement des pratiques de l’apnée.

En raison de mes horaires de travail irréguliers, de certaines indisponibilités mais aussi d’une baisse de ma motivation, j’ai été moins assidu à l’entraînement à mon club d’apnée. Mais si je tiens à participer à ce stage d’apnée qui, généralement, me demande entre deux semaines et un mois de récupération physique par la suite, je sais qu’il me faut y aller avec un minimum d’entraînement mais aussi d’informations à propos de mon état de forme générale.

J’avais aussi pris le temps de faire une sieste ce samedi avant d’aller chez September Boy et sa femme.

Et, alors que je me trouvais chez eux depuis une bonne demie heure, voire une heure, et que je m’étais accoutumé au fait d’être arrivé largement après tout le monde, j’étais en train de discuter de ses Docs Martens avec un des invités lorsque, observant un peu plus attentivement un des rares invités encore présents, ma mémoire a commencé à opérer un montage de reconnaissance faciale.

Cet homme m’avait souri avec une certaine sympathie quand j’avais débarqué. J’avais entendu son prénom prononcé par September Boy lorsqu’il m’avait présenté à lui ainsi qu’à celui qui portait des Docs Martens. Tous deux portaient d’ailleurs le même prénom :

Laurent. Soit mon deuxième prénom.

J’avais pris cette information pour secondaire loin derrière celle de ce jardin de réjouissances désormais désert. Même si les tables étaient encore toujours présentes et recouvertes d’assiettes, de gobelets et de serviettes.

Comment passer pour quelqu’un complètement à côté de la plaque dans la vie sociale en quelques secondes ?

Je découvrais que je restais un acharné très compétent dans ce domaine.

Mais, maintenant, tout en conversant avec l’homme aux Docs Martens, et en discutant avec lui du groupe Pigalle, de feu François Hadji-Lazaro, du groupe The Cure, que, lui, avait eu la chance de voir en concert, j’ai commencé à échafauder un plan machiavélique concernant cet homme en face de moi qui était avec sa chérie :

Je commençais à me convaincre de plus en plus que je connaissais cet homme.

Sauf que, lorsque je l’avais connu, si c’était lui, il ne portait pas de lunettes de vue, il était plus mince et avait la peau blanche plus pâle.

Mais on se rappelle que je venais d’arriver dans cet anniversaire de manière décalée. En short jaune, avec plusieurs heures de retard et en solo. Si en plus de cela je commençais à m’imaginer que je reconnaissais des gens que je n’avais jamais rencontrés, la fin de ma journée pourrait devenir moralement très harassante.

J’ai choisi la prudence. J’ai décidé de mettre l’invité aux Doc Martens dans la « confidence » auparavant.

Je crois que je connais cet homme.

Le prénom. Le visage. La gentillesse. Certaines attitudes auxquelles je n’avais pas particulièrement prêté attention à « l’époque » et qui, là, collaient.

Le doute venait de l’endroit de la rencontre. Dans le Val D’Oise. J’avais connu mon ami September Boy lors de ses études d’infirmier à Pontoise, lors de son stage ( en 1999) dans le service d’hospitalisation psychiatrique adulte où je faisais partie des infirmiers titulaires.

Lui, je l’avais rencontré à Paris. Dans un univers qui n’avait rien à voir avec le milieu infirmier.

A côté de moi, Doc Martens, beau-frère de la femme de September Boy, m’a appris que l’inconnu n’était pas du tout du milieu hospitalier. Et qu’il travaillait à Paris. Je lui ai répondu que, au contraire, cela correspondait.

Moins de deux mètres nous séparaient. Nous étions à une bonne distance sociale lorsque je l’ai appelé par son prénom et lui ai demandé le plus simplement possible :

« Tu as fait du judo ? ».

Il m’a regardé en gardant le sourire. Silencieux d’abord pendant plusieurs secondes. Puis, il m’a répondu :

« Dis m’en plus… ».

Je lui ai alors parlé de Pascal Fleury.

Il s’est exclamé : « C’est mon Sensei… ».

Alors, j’ai rajouté :

« Le gymnase Michel Lecomte ? ». Ensuite, je lui ai rappelé d’autres noms et d’autres personnes comme si ma mémoire avoir retrouvé certains automatismes.

J’ai à chaque fois touché juste.

Il était content. Il a dit que cela lui rappelait sa jeunesse. A côté de lui, sa chérie lui a dit : « Tu vois ? c’est un signe. Ça veut dire qu’il faut que tu reprennes le Judo… ».

Nous avons lui et moi fini par établir que notre dernière rencontre datait très vraisemblablement de 1996, sur le tatami, au gymnase Michel Lecomte. Avant qu’il ne parte faire son service militaire. Dans les chasseurs alpins. Lui et moi avons dû commencer à nous croiser sur le tatami alors que je découvrais le Judo vers 1991 ou 1992. Lui, plus jeune que moi de plusieurs années, était déjà ceinture marron ou noire.

Il y a plus de trente ans, j’effectuais le trajet en RER depuis Cergy-Pontoise jusqu’à cette salle de judo. Une heure de trajet aller. Autant pour le retour. A chaque fois en passant par les couloirs de la station du RER A à Chatelet les Halles.

J’avais fait la connaissance de Pascal Fleury – grand frère de la championne olympique Cathy Fleury- à la Fac de Nanterre en faisant un DEUG d’Anglais après avoir obtenu mon diplôme d’Etat d’infirmier. Je souhaitais alors devenir journaliste. Et, comme j’avais, entretemps, eu le projet d’obtenir un Brevet d’Etat d’éducateur sportif (le BEESAPPT), il m’avait fallu acquérir une expérience dans un sport de combat. Cela aurait pu être la boxe anglaise ou française. Mais comme les horaires de pratique s’accordaient mal avec mes autre cours universitaires, j’étais allé aux cours de judo de Pascal qui y enseignait.

Je n’avais pas prévu de raconter ça en intitulant ce texte Etre en décalage. Alors que j’écoute l’album de Natacha Atlas, Foretold In The Language Of Dreams et que le titre Yeranos est en train de se terminer, initialement, j’avais prévu de m’occuper :

Des articles relatifs à ces deux hommes aperçus par terre, non loin de la Gare du Nord, ce jour où je me rendais à mon stage à la salle de consommation à moindre risque de l’association Gaïa.

Aux concerts d’Oriane Lacaille et Christine Salem au Tamanoir à Gennevilliers.

Au concert de Femi Kuti au Musée du Quai Branly.

 

Hier soir, à l’église Ste Eustache, je suis allé assister au spectacle Luminescence. L’église Ste Eustache se trouve à quelques minutes à pied du Gymnase Michel Lecomte. Elle se trouve aussi encore plus près du complexe cinéma où je me suis « fait » tout un tas de films depuis les années 90.

Franck Unimon, ce dimanche 3 Mai 2026.

 

 

 

 

 

 

 

 

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