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Noire N’Est Pas Mon Métier

 

Noire n’est pas mon métier

 

16 actrices noires témoignent d’après une idée d’Aïssa Maïga

 

« Le noir, ça va avec tout ». On a déjà entendu ça quelque part. Dès qu’il s’agit de se mettre à son avantage, de se donner du volume et une bonne image de soi. Vêtement, maillot de bain, paire de chaussures, cosmétique, voiture, vernis à ongle, lunettes de soleil. Même le pétrole, qui permet à l’industrie automobile et à d’autres industries de faire de gros chiffres d’affaires, est noir.

Il est plein de circonstances où la couleur noire, sûrement l’une des plus employées de par le monde, est pratique. Fréquentable. Estimable. On veut être pris au sérieux dans ses fonctions, susciter un air de dignité ? On optera pour un peu de noir voire pour une intégralité de noir. Un peu de trouble et de mystère ? Optons pour du mascara.

Ce serait une erreur de considérer le noir comme la couleur attitrée du deuil et du malheur. D’abord, dans certaines cultures, ce serait plutôt le blanc qui remplira cet office. Ensuite, il faudrait dire à tous les rockeurs et Hard Rockeurs- vivants et enterrés- d’aller se rhabiller et de remplacer le noir de leurs vêtements et de leur musique par du blanc ou du vert par exemple. Il est alors probable qu’ils nous regarderaient de travers et ne comprendraient pas ce qu’on leur baragouine.

Récemment, Karl Lagerfeld est mort. On sait nous parler de sa disparation et de ce qu’il a apporté au monde de la culture et de l’art. Je suis bien moins expert que beaucoup d’autres pour en parler. Je le deviendrais peut-être un jour. Cependant, en tant que grand couturier, Karl Lagerfeld, et celles et ceux qui l’ont précédé, regardé, ainsi que celles et ceux qui lui ont survécu ou se réclameront de lui, en a conçu des vêtements classieux tout en noir. Et, lui-même, comment s’habillait-il ? Les photos les plus connues de lui le montrent souvent portant du noir. Et c’est beau. C’est racé. C’est élégant. Racé ? Oui, racé. Quelle classe ! Personne ne compare Karl Lagerfeld à une guenon ou à Cheetah, l’amie de Tarzan que celui-ci a rencontré un jour sur les réseaux sociaux de la jungle.

Etonnamment, dès que la couleur noire s’anime et devient la particularité d’une personne faite de tissus cutanés, le temps se gâte. Un abîme s’avance. Et, dans certains milieux autorisés, on commence à converger, inexorablement, vers un traquenard fait de miroirs déformants, d’extrapolations, de rumeurs et de superstitions. Un certain racisme se déchaine. Le racisme ressemble à un organe. Il est possible qu’après avoir été longtemps couvé, qu’il devienne autonome, échappe à son créateur, et soit capable de se dupliquer sans fin en se diversifiant, lui qui refuse à d’autres d’être différent de lui.

Le racisme, c’est peut-être l’histoire de Blanche Neige jalousée par sa belle-mère. Entre les deux, un miroir sert de frontière et les départage. D’un côté, une belle mère droguée à sa propre image qui se rêve parfaite. D’un autre côté, la jeunesse insouciante qui ignore que son rayonnement est l’annonce du flétrissement, inévitable de toute façon, de la belle-mère. Il est des personnes, dès qu’elles avancent en âge, qui prennent le parti de l’accepter, de s’allier à la jeunesse, d’apprendre d’elle, de lui transmettre le meilleur et de s’effacer. Il en est d’autres qui veulent continuer à régner et sont prêtes à tout emporter avec elles dans le gouffre plutôt que de concevoir que le monde puisse leur survivre.

Tant que la couleur noire qualifie un objet, ça va. L’organe raciste se met en veille. Dès que la couleur noire prend forme humaine avec une personnalité propre, l’organe raciste se réveille et se met en alerte car le « danger » approche. Et ça peut déraper à n’importe quel moment :

« Pour une Noire, vous êtes vraiment intelligente, vous auriez mérité d’être blanche ! ».

Dans le milieu du cinéma, l’actrice Nadège Beausson-Diagne a eu la primeur de cette photosensible réflexion qui l’a mise sur le côté. Elle et quinze autres actrices françaises témoignent dans le livre Noire n’est pas mon métier de ce que le racisme a pu leur faire au cours de leur carrière. Car leur particularité la plus flagrante est d’être noires.

« Oh, la chance d’avoir des fesses comme ça, vous devez être chaude au lit, non ?».

L’actrice Nadège Beausson-Diagne, encore elle, a reçu ce « compliment ». Elle ne nous dit pas- « la coquine ! »- si c’était le 14 février, jour de la St Valentin.

Mata Gabin, Maïmouna Gueye, Eye Haïdara, Rachel Khan, Aïssa Maïga, Sara Martins, Marie-Philomène NGA, Sabine Pakora, Firmine Richard, Sonia Rolland, Magaajyia Silberfeld, Shirley Souagnon, Assa Sylla, Karidja Touré et France Zobda sont avec Nadège Beausson-Diagne les 16 actrices noires françaises qui témoignent dans ce livre. Et vu que nous sommes encore aujourd’hui le 8 Mars 2019, soit le jour « officiel » de la Femme, les nommer ce jour-là permet doublement de les honorer, elles et celles et ceux qui leur ressemblent qu’ils soient noirs ou pas d’ailleurs. Mais ici, le thème du livre est d’abord la peau de couleur noire.

« Parce-que, pendant des siècles, cette couleur de peau était aussi celle des esclaves, des colonisés, parce qu’elle reste un fantasme exotique ou qu’elle renvoie à une classe sociale pauvre, il faudrait qu’elle raconte encore et toujours cela au cinéma » ( l’actrice Rachel Kahn).

L’héritage du passé colonial de la France est pour quelque chose dans ce regard sur les Noires et Noirs de France. En étant un tout petit peu excessif, il doit bien se trouver aujourd’hui en France quelques personnes qui estiment – en toute bonne foi- que c’est déjà très bien que les femmes et les hommes noirs soient acceptés dans les transports en commun, dans les écoles et dans les lieux de soins. Deux cents ans plus tôt, il en aurait été tout autrement :

C’est donc bien la « preuve » que la France est un pays évolué et très tolérant. Et « notre » cher et charismatique Général de Gaulle parfois surnommé « Papa de Gaulle », lors du défilé de la Victoire sur les Champs Elysées à la fin de la Seconde Guerre Mondiale en 1945 a aussi envoyé un message très fort en expurgeant des troupes victorieuses les Arabes et les Noirs- pourtant français- qui avaient aussi contribué à libérer la France.

La France républicaine, démocratique et exemplaire, a attendu 2007 pour qu’un Président de Droite nomme une Française d’origine arabe au poste prestigieux de Ministre de la Justice. Et il a fallu attendre 2012 pour qu’un Président socialiste- le parti socialiste étant censé être plus progressiste qu’un parti de Droite- nomme une Française d’origine guyanaise – donc, noire- au même poste prestigieux de Ministre de la Justice. Peu importe que, pour des raisons différentes, Rachida Dati, pour la première, et Christiane Taubira, pour la seconde, aient quitté leurs fonctions avant la fin du quinquennat présidentiel. Le symbole est là : la France politique a dû attendre le 21ème siècle pour s’ouvrir à un début de réelle diversité en nommant des Français « d’origine » à des fonctions prestigieuses. Avant cela, bien-sûr, il y’avait eu quelqu’un comme Roger Bambuck- Un Noir qui courait vite lorsqu’il était athlète de haut niveau-  au poste de Secrétaire de la Jeunesse et des Sports.

Mon père, encouragé par l’Etat Français, comme d’autres milliers d’Antillais à venir travailler dans l’Hexagone- au détriment du développement économique de sa Guadeloupe natale- dans les années 60 affirmait il y’a plus de vingt ans : « Je vois plus facilement un Noir être élu Président aux Etats-Unis qu’en France ! ». Pour mon père, la France est un pays de Blancs. Racistes. Pour lui, je n’ai rien à faire en France depuis que je suis diplômé. Je devrais vivre en Guadeloupe ou même à l’Etranger. Mais pas en France. En 1999, en acceptant une mutation professionnelle, mon père est retourné vivre dans sa Guadeloupe natale quelques années avant de prendre sa retraite. Il avait 22 ans lorsqu’il était arrivé en France en 1966. Ma mère en avait 19 en 1967 lorsqu’elle avait quitté sa Guadeloupe natale comme mon père afin d’y trouver du travail.

Barack Obama a donné en partie raison à mon père en devenant le Premier Noir Président des Etats-Unis de 2009 à 2017. Il faudra un jour que je prenne le temps d’en discuter avec Barack. D’autant que son élection n’a pas fait de lui ou des Etats-Unis un Président et une Nation irréprochables. Barack Obama, c’est aussi celui qui, lors de son premier discours d’investiture a pu dire : « Nous n’allons pas nous excuser pour notre mode de vie ! ». Ce qui signifiait qu’il entendait poursuivre avec le même panache et le même aplomb bien des actions de la politique américaine en matière d’ingérence militaire comme en termes de non respect de l’écologie par exemple. En outre, après lui, l’élection de Donald Trump en 2017 fait penser à la revanche d’une certaine Amérique raciste. Et aussi encore plus libérale et individualiste. Donc, nous pondérerons notre enthousiasme envers Obama et certains exemples qui nous viennent des Etats-Unis. Si je cite Obama ici, c’est pour le symbole. Et pour cette forme d’ Espoir qu’il a pu un moment et certaines fois représenter en faveur d’un Monde plus ouvert et moins raciste. Parler des Etats-Unis, c’est aussi parler de cinéma d’une certaine façon. Il existe là-bas un certain « Savoir-faire » dans le domaine.

Noire n’est pas mon métier est paru en France 2018. Ces 16 actrices françaises qui témoignent tournent sur les planches ou au cinéma depuis le début des années 80 pour les plus expérimentées. J’ai beau être assez cinéphile et sensible au sujet de la présence des Noirs dans le cinéma français, je connaissais de visage et de nom seulement cinq de ces seize actrices : Aïssa Maïga, Firmine Richard, Sara Martins, Sonia Rolland et Shirley Souagnon. Le hasard veut que Shirley Souagnon soit actuellement sans doute la plus connue de toutes. Or, Shirley Souagnon fait partie des trois absentes sur les deux photos du livre avec Eye Haïdara et Magaajyia Silberfeld. Même si elle est actrice, Shirley Souagnon est aussi-principalement- l’humoriste du groupe, une humoriste engagée et consciente. Par choix. Pour avoir regardé certains des sketches de Shirley Souagnon, je sais qu’elle ne ménage pas son public : elle est loin d’être la petite rigolote noire que l’on a envie d’inviter à son anniversaire pour qu’elle nous fasse passer un bon moment. Je lui trouve une certaine agressivité et elle ne me fait pas rire pour l’instant. Mais elle n’a sans doute pas d’autre choix : d’une part parce qu’elle est homo dans un monde hétéro activement homophobe y compris parmi les Noirs. D’autre part parce qu’elle sait que le fait d’être Noir (e) et comique expose à être considéré comme une gentille irresponsable. D’une manière générale, à moins d’user de l’ironie ou de l’humour noir, le comique (peu importe sa couleur de peau, son genre ou sa préférence sexuelle) reste d’abord souvent considéré comme une espèce de farfelu pour qui la légèreté et la sérénité sont des évidences. Et, pour beaucoup, c’est une surprise régulièrement renouvelée de constater au travers d’un rôle dramatique ou d’une confession touchante que le comique peut être plus endolori et plus grave qu’il ne le montre. Pour le moment, je préfère largement Shirley Souagnon dans le rôle qu’elle a tenu dans la série Engrenages à ce que j’ai vu- et entendu d’elle- en tant qu’humoriste.

Je connaissais France Zobda de nom mais j’aurais été incapable de citer un film lui correspondant en tant qu’actrice. Même si j’avais déjà entendu parler du film Adieu Foulards réalisé en 1983 par Christian Lara et vu, en décalé, le Black Mic-Mac réalisé en 1985 par Thomas Gilou. Je n’ai toujours pas vu Les Caprices d’un fleuve réalisé en 1996 par Bernard Giraudeau et joué également par lui-même et d’autres acteurs français plutôt confirmés.

« Dans ma ville, Paris, les Noirs sont partout. Dans les films, nulle part ». (L’actrice Aïssa Maïga).

Les noms et les visages d’Assa Sylla et de Karidja Touré auraient pu peut-être me dire quelque chose. Mais je n’ai pas vu le film de Céline Sciamma qui les a fait connaître : Bandes de filles, réalisé en 2014. Même si je me rappelle de ce film et de sa campagne d’affichage.

Karidja Touré s’interroge : « Pourquoi est-ce qu’on n’a pas fait la couverture d’un grand magazine comme Elle ? Avec nos visages d’actrices noires en Une ? ».

J’ai envie de répondre à Karidja Touré :

Parce-que je doute que le magazine Elle mette en couverture des personnalités comme Béatrice Dalle ou Brigitte Fontaine qui sont des femmes blanches. Alors, mettre en couverture de Elle quatre jeunes actrices noires qui veulent conquérir le cinéma français, c’est lui demander l’impossible.

Photo ci-dessous prise ce jeudi 11 avril 2019 au matin et ajoutée ce jour-même. Karidja Touré est la deuxième en partant de la droite, Assa Sylla, la première)

 

D’autant qu’un peu plus tôt, Karidja Touré avait aussi fait ce constat :

« Ce n’est qu’après que j’ai compris qu’il n’y’avait pas de Noires dans les écoles de théâtres ou très peu. On n’existe pas, on y est introuvables ».

Je peux peut-être le confirmer. C’est uniquement en reprenant des cours de théâtre-plus poussés- au conservatoire d’Argenteuil que j’ai rencontré deux autres Noires parmi mes partenaires. J’avais 45 ans. Et je me rappelle aussi de deux autres jeunes noires , qui se connaissaient, et qui devaient être lycéennes. Elles avaient participé à deux ou trois cours. Elles me paraissaient capables. Elles ont pourtant très vite arrêté de venir. Sur mes deux autres partenaires noires, l’une, lycéenne, après le Bac, s’est dirigée vers Sciences Po. Elle me paraissait très capable. Je situerais mon autre partenaire, un peu plus âgée mais bien plus jeune que moi, également très capable, dans un entre-deux. Elle a dans un premier temps pris un poste à responsabilités dans un milieu professionnel extérieur au théâtre et au cinéma. Depuis, je ne sais pas ce qu’elle devient. Quant à moi, je suis très ambivalent. Et j’ai compris depuis peu, depuis la tenue de ce blog, qu’il me faudrait une sorte de « cause » à servir pour me décider à véritablement m’impliquer professionnellement dans le cinéma et dans le théâtre en tant que comédien :

Bien des personnes choisissent de devenir comédien et de vivre de ce métier par plaisir. J’en ai déjà croisé un certain nombre. La majorité. Il me semble que je n’ai pas ce droit-là. Ou que je ne l’ai jamais eu. Cela m’est très difficile de raisonner de cette façon. Je crois que je n’ai pas les moyens de m’offrir cette insouciance. Ne serait-ce que d’un point de vue économique et cela depuis le début. Bien-sûr, ce verrou économique dépend de certaines priorités qui nous viennent de notre éducation, de cette conscience acérée que nous avons de nous-mêmes, de nos chances de réussite, et de notre place dans le monde. Ça me rappelle cette anecdote du DJ français Laurent Garnier dans son livre Electrochoc qu’il avait écrit en 2003 ( depuis, une deuxième version augmentée d’Electrochoc est parue mais je ne l’ai pas lue) avec David Brun-Lambert et que j’avais lu avec plaisir :

Il racontait avoir rencontré au cours de sa carrière un certain nombre de DJs qui faisaient référence et dont il avait pu être un admirateur avant de devenir lui-même DJ professionnel tout comme eux. Parmi eux, un DJ noir américain dont j’ai oublié le nom et qui devait être de Detroit. Naïvement, Laurent Garnier, lors d’une discussion avec ce DJ noir, avait dit faire de la musique « Pour le Fun…. ». ( « Pour s’amuser, pour le plaisir »). Le DJ noir lui avait alors répondu : « Pour le Fun ?! On ne fait pas de la musique pour le Fun ! ». J’ai dû lire ce livre et cette anecdote il y’a plus de quinze ans. C’est seulement en lisant Noire n’est pas mon métier cette semaine que je peux faire un peu plus le parallèle avec moi et mes rapports ambivalents envers le métier de comédien.

Pour certains média français, parler des Noirs, c’est sans doute vendeur lorsqu’il s’agit de montrer des émeutes dans les banlieues. Le sous-texte étant :

« Pourvu que tous ces Noirs restent dans les cages de leurs immeubles de banlieue et tout ira pour le mieux ».

Mais c’est aussi peut-être vendeur lorsqu’il s’agit de montrer deux Rappeurs – et leurs partisans- qui se bagarrent dans un aéroport. Le sous-texte étant peut-être alors :

« Espérons que ces noirs, après s’être battus, vont prendre l’avion pour rentrer définitivement « chez » eux » dans leur pays de macaques ».

Pour certains esprits qu’un ouvrage comme Noire N’est pas Mon Métier dérange, tout irait bien aussi si les actrices qui y témoignent  acceptaient de rester des corps aussi dociles qu’imbéciles. Ce livre de témoignages pourrait ainsi être le tombeau en même temps que le sacrement définitif du scénario fictif de leur intelligence. Mais ces seize actrices sont perspicaces. Elles sont loin de raisonner comme des manches à balai :

« Je commence à être spécialiste de la pute maintenant… » (l’actrice Rachel Khan).

« Les rares fois où on recherche une femme noire, c’est pour raconter une migration tragique, la précarité ou la banlieue délinquante. Les films d’époque aussi nous sont interdits, parce-que encore une fois, l’Inconscient collectif ne peut se représenter une présence noire sur le territoire français avant les années 1980. A moins que ce ne soit une prostituée. C’est le seul genre de rôle où être noire est recommandé ! » (l’actrice Sara Martins).

« Je joue toutes les déclinaisons possibles de la mama et de la putain africaines ; des personnages hauts en couleur sans capital intellectuel ou économique. Si je n’acceptais pas ces personnages, concrètement, je ne travaillerais pas en tant que comédienne » (l’actrice Sabine Pakora).

Et lorsque l’on lit le CV de plusieurs d’entre elles, tant intellectuel qu’artistique, ainsi que leur témoignage, on comprend très vite qu’elles sont surqualifiées pour ce qu’on leur demande de jouer. A titre personnel, je me souviens avoir été contacté en 2014 ou en 2015 pour « jouer » une silhouette d’homme de ménage. J’avais alors repris mes cours de théâtre au conservatoire et comptais déjà plusieurs années d’expériences théâtrales auparavant. La personne qui m’avait contacté ne pensait visiblement pas à mal et j’avais perçu son embarras lorsque je lui avais fait comprendre que je refusais ce genre de proposition. Je n’ai plus été rappelé.

 

Si le racisme anti-noir oblitère les carrières en France (et Aïssa Maïga en donne un témoignage marquant) je crois aussi que certaines personnes décisionnaires sont nommées à leur poste de décision parce-que l’on « sait » qu’elles se conformeront aux directives qui leur seront données sans chercher à innover. Cela existe dans toutes les entreprises. Cela devrait être moins le cas dans une entreprise cinématographique car on est supposé être ici dans un univers créatif et artistique donc plutôt ouvert sur le monde et son évolution. Mais même l’univers créatif et artistique a ses dirigeants conservateurs et nostalgiques. Le cinéma permet de recréer artificiellement des souvenirs et de les façonner de manière à les faire se rapprocher du mythe. Mythe « recréé » devant lequel il sera possible ensuite de se prosterner et d’amener d’autres à le faire avec nous. Si le fantasme absolu d’un producteur est de voir des actrices qui lui rappellent Ava Gardner ou Marilyn Monroe parce que celles-ci l’ont tant fait rêver plus jeune, il aura beaucoup de mal à accepter qu’Aïssa Maïga ou une autre vienne remplacer Ava Gardner ou Marilyn Monroe dans un film qu’il produit. Comment, en regardant par exemple une Scarlett Johansson aujourd’hui, ne pas voir, d’une façon ou d’une autre, un zeste de Marilyn Monroe ? Comment ne pas trouver un air de Demi Moore à la Jennifer Connelly que l’on voit dans le Alita : Battle Angel de Robert Rodriguez sorti dernièrement au cinéma ? Comment ne pas trouver chez Laetitia Casta un quelque chose de Brigitte Bardot ?

Par ailleurs, on peut être très cultivé et raciste. On peut même être une femme ou un homme politique -ou médecin- occuper un poste à haute responsabilité et être raciste.

Mes remarques, ici, peuvent sembler fatalistes. Je suis pourtant de l’avis d’Aïssa Maïga lorsqu’elle dit :

« Mon territoire n’est pas limité à la couleur de ma peau(….) ».

Je suis aussi d’accord avec elle lorsqu’elle dit :

« Ce public au nom duquel on efface de l’histoire les acteurs à la peau sombre est celui que je croise dans le métro, dans la rue, dans les cafés. Si les gens ne s’enfuient pas en courant en me voyant, alors pourquoi le feraient-ils en m’apercevant sur une affiche de cinéma ? Je ne comprends toujours pas pourquoi le « public », prêt à se déplacer au cinéma pour Will Smith ou Denzel Washington, ne pourrait souffrir de voir Mata, Nadège, Eriq ( Ebouaney), Alex ( Descas), Aïssa, Edouard ( Montoute), Firmine, Sonia (….) tous noirs ou métisses….mais Français ? De quelle nature est la différence entre un Noir des Etats-Unis et un Noir venu d’Afrique, d’Outremer ou encore né ici ? Sommes-nous finalement trop Français pour des Noirs ? ».

 

Je crois ici que les Etats-Unis, en tant que Première Puissance Mondiale, continuent d’exercer en France et ailleurs une forte et une folle fascination : beaucoup de gens ont encore envie de s’identifier aux Américains. Le fait que le Basket soit devenu en France un sport aussi prisé est pour moi une preuve supplémentaire de cette fascination pour les Etats-Unis. Pareil pour le Rap. Imaginons le Tony Parker d’aujourd’hui en  1984. A à l’époque où Platini, Giresse, Tigana, Luis Fernandez et les autres étaient devenus champions d’Europe de Football. En 1984, Tony Parker aurait eu beaucoup moins de couverture médiatique qu’aujourd’hui. A cette « époque », le Basket en particulier américain, était moins populaire en France.

Un Noir Américain, c’est tellement plus « stylé ». Plus « affirmé ». C’est plus « cool ». C’est aussi plus « exotique ». En plus, en sport, les noirs américains restent devant. C’est aussi cela, la persistance du Rêve américain pour beaucoup de Français. En outre, culturellement, il y’a un Savoir-faire américain et un sens du spectacle rôdé, puissant, qui est séduisant. Si l’on prend par exemple un animateur télé comme Jimmy Fallon, il a tout de même plus d’envergure qu’un Thierry Ardisson, un Cyril Hanouna ou un Nagui. Et on remarquera que Jimmy Fallon est un homme blanc. Mais tout autant Américain.

Si l’on devait comparer une des prestations de Billy Cristal lorsqu’il avait animé la cérémonie des Oscars et celle de Kad Merad lors des derniers Césars, je suis d’avis que ce serait l’Américain Billy Cristal qui l’emporterait.

Pareil pour certains humoristes qui sont les références de plusieurs de nos humoristes français adeptes du Stand-Up : qui sont ces modèles ? Des Américains.

Je suis peu connaisseur de Beyoncé, Lady Gaga et de celles qui les concurrencent ou les dépasseront. Mais leur succès mondial fait d’elles des modèles. Et, elles sont aussi américaines. Et lorsque certaines vedettes ne sont pas américaines, elles font en sorte de s’y rendre ou de s’y établir. Car c’est là-bas que « ça se passe ».

Et puis, il faut rappeler que pour beaucoup de Français, le cinéma français est synonyme de mauvais cinéma. C’est un préjugé assez tenace. Je l’ai déjà constaté plusieurs fois en proposant d’aller voir un film français. Pour un certain nombre de personnes en France, cinéma français rime encore avec téléfilm, mauvaise série télévisée, film intello pour névrosés ou film d’humour gras. Je ne suis pas sûr que le cinéma d’auteur français d’une manière générale soit autant apprécié à sa juste valeur qu’il le devrait en France. Je crois qu’il existe en France un public «Pop-Corn », jeune et familial assez peu curieux du cinéma.

Lorsque je repense au remake américain True Lies du film français La Totale– qui est une comédie réalisée en 1991 par Claude Zidi- autant l’aspect comédie était raté dans la version américaine réalisée par James Cameron, autant, dans la partie action, la version originale française était ridiculisée. Il y’a une efficacité- ainsi qu’une rentabilité économique- dans le cinéma américain qui captive encore beaucoup de spectateurs et plus encore un certain nombre de producteurs français, qui leur donnent la sensation d’assister de nouveau au débarquement du D-Day sauf que cela se passe sur grand écran. Et Will Smith comme Denzel Washington, même s’ils sont noirs, font partie des GI’S qui débarquent sur les écrans français.

C’est sûrement parce qu’un réalisateur-producteur-scénariste comme Luc Besson ( Un Français, donc) a emprunté les mêmes recettes que ses films d’action marchent auprès d’un certain public, plutôt nombreux en France. Voire aux Etats-Unis. Ou dans le monde.

Il n’y’a pas de héros noir dans la série GOT (Game of Thrones), une série américaine à succès de plus que j’aime beaucoup. S’il s’était trouvé un héros noir dans GOT, au vu du succès de la série, dont la 8ème et dernière saison commence à être annoncée pour être véritablement lancée à partir du 14 avril prochain sur la chaine HBO, l’acteur qui l’aurait interprété aurait aujourd’hui une côte autrement supérieure à nos actrices et acteurs noirs français. Surtout lorsque l’on voit comme le fait de participer à cette série a particulièrement « boosté » la carrière de plusieurs des actrices et acteurs engagés. A un point qui est peut-être exagéré compte tenu du fait que certaines et certains des comédiens ont plus de jeu que d’autres. Mais le cinéma, ce puissant déterminant social, est plus un vecteur d’exagération que de modération.

Néanmoins, plus près de nous, il y’a encore quelques années, un Bilal Hassani, « Arabe et Queer » n’aurait pas pu représenter la France à l’Eurovision ce 26 avril prochain. Et, il est vraisemblable que la dirigeante du RN ( ex-Front National), d’autres dirigeants d’autres partis politiques ainsi que certaines personnalités ou intellectuels français soient particulièrement irrités de savoir que Bilal Hassani représentera la France à l’Eurovision. Parler de « l’effet » Bilal Hassani après avoir évoqué « l’effet » GOT a sans doute un côté comique. Mais c’est pour souligner qu’il y’a quelques ouvertures malgré tout en France. Et que pour avoir regardé la phase finale de la sélection française avec quelques ados dans mon service, j’ai pu percevoir comme Bilal Hassani était un modèle pour ces jeunes car il a eu la force et le courage de prendre le risque de s’affirmer tel qu’il est.

Mais cela prendra encore du temps avant que cela évolue véritablement en France quant à la visibilité des Noirs dans le cinéma. Noire n’est pas mon métier aurait pu s’appeler Noire n’est pas mon pays mais aussi Noire est mon métier à tisser. Pour que le changement soit incontestable, cela nécessitera d’avoir la persévérance et la patience – symbolique et concrète- de plusieurs Pénélope.

Pour l’actrice Marie-Philomène Nga, la solution passe aussi par des projets dont elle est l’initiatrice et qu’elle dirige en France et à l’étranger :

« C’est ainsi que, vivant à Paris dorénavant, je me retrouve conceptrice, organisatrice de projets entre l’Afrique, la France et l’Inde ».

L’actrice Magaajyia Silberfeld et France Zobda sont aussi dans le même état d’esprit.

« (….) Quelques jours après, je suis repartie à Los Angeles, à l’occasion de la première de mon court-métrage Vagabonds et pour être là au moment des Oscar. Là-bas, si on travaille, on peut y arriver. Là-bas, on rencontre quelqu’un qui vous fait rencontrer quelqu’un d’autre, etc. Tout est possible…On pourra me repérer, qui sait ! ». (l’actrice Magaajvia Silberfeld).

Grande aptitude à la « résilience », « entourage de qualité supérieure » et autodérision font partie des « armes » de ces Mesdames. (voir la première partie mon article L’école Robespierre concernant le titre de « Madame » et « Monsieur »).

Certaines personnes souhaiteraient que le cinéma français adopte des quotas comme aux Etats-Unis pour assurer une certaine représentation de la diversité dans le cinéma français. J’étais plutôt contre. Je trouvais ce moyen « artificiel » et assez facile à contourner : Je considérais qu’il suffirait de mettre un Arabe ou un Noir à l’arrière-plan ou dans un rôle sans intérêt pour considérer avoir rempli son quota. Je considérais que des quotas, seuls, seraient insuffisants pour inverser la tendance. Mais, finalement, si on fait une comparaison avec le code de la route, on s’aperçoit qu’il a bien fallu établir des règles de conduite et verbaliser certaines infractions pour réguler certains comportements et faire diminuer certains risques d’accidents ainsi que la mortalité sur la route. Dans le milieu du cinéma et du théâtre, c’est un peu pareil. Cela peut d’abord paraître déplacé de parler de « mortalité » pour des comédiens exclus ou écartés du fait de leur couleur de peau dans un milieu de toute façon très sélectif que l’on soit noir ou blanc. Mais un comédien privé de rôles est comme tout employé privé d’emploi rémunéré : Il est économiquement condamné. L’éventualité de sa mortalité sociale et morale se fait alors plus concrète. Il faudrait donc peut-être pénaliser certains projets théâtraux et cinématographiques qui choisissent leurs comédiens au faciès ou réservent toujours les mêmes rôles dégradants aux mêmes comédiens comme on pénalise les excès de vitesse ou l’abus d’alcool au volant. Pour cela, il faudrait d’abord une réelle volonté politique, culturelle et sociale en vue de permettre une certaine équité. Equité qui serait toujours imparfaite car l’être humain est imparfait. Ensuite, il faudrait que cette volonté politique puisse imposer ces codes ou ces lois à des producteurs et à des distributeurs. Ce qui serait déjà beaucoup plus difficile : malgré les limitations de vitesse de plus en plus strictes, les constructeurs automobiles continuent de vendre des voitures très puissantes afin de les rendre attractives. Et ces voitures trouvent acquéreurs. Ce sont les acquéreurs qui écopent des amendes, de la perte de points et du retrait de permis. Pas les constructeurs automobiles ni les concessionnaires automobiles. Les premiers continuent de « construire ». Et les seconds à vendre.

Le changement viendra sans doute du public qui plébiscitera de plus en plus un certain type de cinéma où une certaine diversité sera montrée. Parce-que cela correspondra à un besoin qu’il essaiera de satisfaire comme cela a été le cas pour le RAP qui, de musique marginale il y’a trente ans, est devenue aujourd’hui un genre musical que n’importe quel jeune, blanc ou noir, de classe sociale modeste ou bourgeoise, écoute.

Pour cela, il faut des artistes chefs de file qui proposent des œuvres qui vont remplir un vide que certains producteurs actuels, accrochés à leurs références et à leur passé, sont incapables de percevoir. Après tout, il est bien des chefs d’entreprise qui, alors qu’ils auraient pu être des pionniers, ont très mal anticipé le développement de l’économie numérique par exemple. Ou de certaines innovations technologiques telles que le smartphone.

Tout à l’heure, j’ai été un peu sarcastique envers Kad Merad en tant que Maitre de cérémonie des Césars cette année. Mais cette année, Kad Merad est peut-être pour quelque chose dans le fait que l’artiste Eddy de Pretto soit venu interpréter un titre de Charles Aznavour :

J’me voyais déjà. Même si l’interprétation d’Eddy de Pretto ne m’a pas convaincu et que j’ai du mal pour l’instant à être emballé par sa présence scénique, je vois dans sa participation aux derniers Césars le signe d’un changement. Il y’a dix ou quinze ans, un artiste comme Eddy De Pretto (Artiste hybride entre le chant et le RAP et homo affirmé) n’aurait pas été convié à la cérémonie des Césars en France.

« Dans cette clarté éblouissante où règnent nos absences, je regarde ma fille qui danse dans la cuisine » (l’actrice Rachel Kahn).

Ma fille, pour l’instant, se croit blanche. Comme beaucoup d’enfants, elle a entonné les paroles de La Reine Des Neiges : « Délivréeéééééééééé ! Je ne serai plus jamais la mêêêêêêêê-me ! ». Comme beaucoup d’autres enfants avant et après elle, ma fille aime porter une robe de Blanche Neige. Dans son école, les enfants viennent de partout. Juifs, musulmans, Arabes, Blancs, Noirs sont ensemble. Malgré quelques mères en tenue musulmane traditionnelle. Malgré, déjà, cette course vers l’école privée. Ma fille, comme la plupart des enfants de son âge, est encore loin de savoir le métier qu’elle souhaitera faire plus tard. Ou elle n’en parle pas pour l’instant. Avec sa mère, je parle de ce monde en noir et blanc et je veille à ce que, à la maison, elle entende toutes sortes de musiques. Et regarde d’autres dessins animés que ceux ou, invariablement, les protagonistes sont uniformément blancs. En sa présence, je discute avec des personnes de différentes origines et différentes cultures. Je ne vois pas pourquoi je devrais déja lui farcir la tête avec l’esclavage et le racisme. Je ne peux pas prévoir ses rencontres et ce qu’elles ( lui) donneront. De temps à autre, je lui parle de la Réunion et de la Guadeloupe.

Je sais que l’on peut être noir et raciste. Je sais que le racisme est multiforme. Et qu’il s’exerce aussi contre d’autres sur d’autres critères que la couleur de peau. Je sais que j’ai des préjugés. Mais, moi, je n’empêche personne de devenir acteur parce qu’il est blanc. Et je n’ai jamais refusé de jouer sur scène ou dans un court-métrage avec une partenaire blanche ou un partenaire blanc. Même si cela pourrait être le thème d’un sketch ou d’un court métrage humoristique.

Cependant, je devrai être prêt le jour où quelqu’un voudra décider à la place de ma fille de la personne qu’elle est parce qu’elle est noire.

Franck Unimon, ce vendredi 8 mars 2019.

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