Qu’un sang impur…

» Posted by on Déc 13, 2019 in Cinéma | 0 comments

Qu’un sang impur…

 

Actress, Linh-Dan Pham.

 

                                                Qu’un sang impur….un film d’Abdel Raouf Dafri. 

 

 

 

 

« Donne-moi la bonne clé ».

 

C’est ce que demande le colonel Andreas Breitner (l’acteur Johan Heldenbergh), « ancien » de la Guerre d’Indochine, à Soua Ly-Yang ( l’actrice Linh-Dan Pham), femme du peuple Hmong, qui semble son reflet autant que sa compagne. Plus tard, Soua Ly-Yang expliquera à la jeune résistante algérienne, Assia «  Bent » Aouda ( l’actrice Lyna Khoudri) qu’elle a accepté de suivre le colonel Andreas Breitner et l’armée française car :

 

« Les Chinois et les Vietcongs ne nous aiment pas ! ».

 

Mais avant de voir cela, le premier long métrage d’Abdel Raouf Dafri se sera ouvert dans l’Algérie «française » de 1960. Oui, « ouvert ». Si à première vue, Qu’un sang impur cherche la clé qui pourrait permettre à l’Algérie et à la France de mettre un terme à leur carrière guerrière, le film a cette ambition universelle qu’un poète – dont j’ai, pour l’instant, oublié le nom- avait un peu résumé par cette phrase :

 

« Délivre-moi de la nuit de mon sang ».

 

Plus militaire que poète, Le colonel Andreas Breitner, lui, n’oublie pas ses guerres, sortes de terres «no-limit » auxquelles il a survécu. Mais celles-ci l’ont vaincu et le tiennent entre deux frontières :

 

Il subsiste à l’état civil mais à l’étouffée. Par contre,  il retrouve son envergure dans le conflit de l’Algérie qui n’est pourtant pas « sa » guerre. Même si les guerres ont souvent plus d’héritiers que de propriétaires, c’est peut-être dans cet envers du décor, ou ce revers de sa médaille, qu’il peut le mieux se refaire. Ce qui est une croyance très courante. Car, face à lui, bien-sûr, il trouvera d’autres «cartes » humaines qu’au fond, il connaît trop bien, quelles que soient leurs dimensions, leur visage, leur âge, leur couleur, leur religion ou leur sexe. Puisque la guerre, qu’elle accroche son souffle en Algérie ou ailleurs, transporte les êtres vers les mêmes erreurs promises et sert aussi de révélateur :

 

Actor, Salim Kechiouche.

 

 

Ainsi, le leader Mourad Boukarouba (l’acteur Salim Kechiouche, qui étonne encore après son rôle dans Mektoub My Love de Kechiche) d’abord héroïque, insère ensuite une intransigeance qui le rapproche du fanatisme ou du souvenir d’un meneur peut-être à l’image du colonel Amirouche, Terreur de l’armée française lors de la guerre d’indépendance de L’Algérie. ( le colonel Amirouche a été abattu en mars 1959 pendant la guerre d’Algérie).

 

De son côté, le sergent-chef Senghor arabophone, lui, (l’acteur Steve Tientcheu), pourrait dire :

 

« Les Arabes et les Blancs ne m’aiment pas… ». Soit le prolongement de la thématique du racisme dont Soua Ly-Yang ( l’actrice Linh-Dan Pham) est la victime après, « bien-sûr », les Arabes et les musulmans dans l’Algérie coloniale de l’époque. Nommer ce personnage Senghor est sûrement une référence à la Négritude et à l’indépendance du Sénégal dans les années 60, histoire commune avec l’Algérie et tant d’autres pays et cultures. Ainsi qu’à la capacité culturelle de l’Afrique noire. Pourtant, le mot -vautour«  Négro » sera prononcé ( au lieu du terme « Karlouche », ce qui m’a beaucoup étonné) contribuant à donner l’occasion à l’acteur Steve Tientcheu d’avoir une stature un peu comparable à celle du personnage de Wallace Marcellus dans le Pulp Fiction de Tarantino. Et Abdel Raouf Dafri de rappeler que, oui, même en France, un acteur à peau très noire, cela peut être très cinématographique.

 

On parle de Senghor dans les années 60. Mais le film cite aussi Camus. Et si l’on parle de Camus, à l’époque, on est aussi obligé de parler de Sartre. Car plusieurs des caractères de Qu’un sang impur semblent incorporer les positions de ces deux intellectuels de référence à l’époque qui furent d’abord amis puis rivaux en raison de leurs avis divergents à propos du conflit entre l’Algérie et la France. Mais vidons rapidement tout malentendu de cet article concernant Camus et Sartre :

 

Qu’un sang impur compose plusieurs des codes du film d’action. Par moments, on est même dans le genre du Western. Il y a aussi un peu d’humour ( noir et serré, bien-entendu).

Le film évoque Camus- et Sartre par opposition- en évitant la démarche paludéenne de la dissertation scolaire. Dans Qu’un sang impur… on est entre la possibilité d’accorder sa «miséricorde » ou de choisir d’avoir…les mains sales. Voilà pour Camus et Sartre.

 

Actor, Johan Heldenbergh ( Left); Actor, Olivier Gourmet (Right)

 

 

En tant que film, si l’on peut à peu près situer Qu’un sang impur en tant que production française entre le Indigènes de Bouchareb et Les Misérables de Ladj Ly, le personnage du colonel Delignières (l’acteur Olivier Gourmet) devrait aussi facilement réussir à rappeler à quelques uns le colonel Kurtz joué par Marlon Brandon dans Apocalypse Now. Mais Gourmet ne singe pas Marlon Brandon : Nous sommes bien en Algérie et pas chez Francis Ford Coppola lorsqu’il « apparaît ». Et sa prescience du jeu combinée à celle des autres acteurs et de plusieurs idées de mise en scène permettent à Qu’un sang impur… malgré plusieurs « flottements », de mettre devant nos yeux des petits miracles.

 

 

Défendre la vie avec des cendres. En nous rappelant en 2019,  l’influence de la pensée et de l’engagement d’un Camus ou d’un Sartre, Qu’un sang impur nous dit peut-être aussi que les intellectuels d’aujourd’hui ressemblent davantage à des mannequins  sublimés par leurs marges bénéficiaires. Et il nous parle peut-être aussi d’un penseur comme René Guénon qui, en 1946, écrivait La Crise du monde moderne , livre dans lequel il affirmait par exemple :

 

« Un des caractères particuliers du monde moderne, c’est la scission qu’on y remarque entre l’Orient et l’Occident ».

 

Parler du sang et faire parler le sang versé et emmuré dans la société française. Assez peu de productions s’encordent à ce genre de sujet dans le cinéma français afin de montrer leurs effets indésirables  (pour qui ?) sur la France d’aujourd’hui.  Car comme le montre une scène du film Qu’un sang impur :

 

«  Attention, mines ! ».

 

Plutôt que de détourner la tête et de remettre à demain l’opération- vaste- de déminage de la société algérienne et française, Abdel Raouf Dafri, a choisi avec son premier film de réalisateur de monter en première ligne.

 

Actor, Steve Tientcheu ( Left); Actress, Linh-Dan Pham; Actor, Pierre Lottin; Actor, Johan Heldenbergh ( Right).

 

Qu’un sang impur…sera dans les salles de cinéma à partir du 22 janvier 2020.

 

QUUN-SANG-IMPUR_TEASER_HD_H264_VFSTF

 

J’avais introduit cet article avec l’article Projection de presse . Mais on pourra également compléter sa lecture avec l’article Les misérables 2ème partie . 

Ainsi qu’avec l’article Journal 1955-1962 de Mouloud Feraoun

Franck Unimon, ce vendredi 13 décembre 2019.  

 

 

 

 

 

 

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